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Full text of "Oeuvres. Éd. critique publiée par Abel Lefranc [et al.]"

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in  2009  with  funding  from 

University  of  Ottawa 


http://www.archive.org/details/oeuvresdcritiq03rabe 


-1 


ŒUVRES 


DE 


FRANÇOIS  RABELAIS 


IL    A    ÉTÉ   TIRÉ    DE    CET    OUVRAGE  : 

28  exemplaires  sur  papier  impérial  du  Japon,  numérotés  de  i  à  28  ; 

55  exemplaires  sur  papier  de  Hollande  de  Van  Gelder,  numérotés  de  29 
à  83; 

et  3300  exemplaires  sur  papier  vergé,  numérotés  de  84  à  3383  ; 

EXEMPLAIRE     N°    394 


Tous  droits  réservés  en  tous  pays. 
Copyright  by  Edouard  Champion  (juillet    1922). 

MAÇON,    PROTAT    FRÈKES,    IMPRIMEURS. 


ŒUVRES 


DE 


FRANÇOIS  RABELAIS 

EDITION  CRITiaUE  PUBLIÉE  PAR 

ABEL     LEFRANC 

PROFESSEUR    AU    COLLÈGE   DE    FRANCE 

JACQUES    BOULENGER,     HENRI     CLOUZOT,     PAUL    DORVEAUX 
JEAN     PLATTARD     et    LAZARE    SAINÉAN 

TOME    TROISIÈME 

PANTAGRUEL 

PROLOGUE  —  CHAPITRES  I-XI 

AVEC   UNE   INTRODUCTION 


S',    11-5 


PARIS 

LIBRAIRIE    ANCIENNE     EDOUARD    CHAMPION 

LIBRAIRE   DE   LA    SCCIÉTÉ   DES   ÉTUDES    RABELAISIENNES 

3,      aUAI     MALAaUAIS,      5 

1922 


m 

au 


AVANT-PROPOS 


Nous  publions  aujourd'hui  les  tomes  III  et  IV  de  l'édition  que 
nous  avons  entreprise  sous  les  auspices  de  la  Société  des  études 
rabelaisiennes.  On  y  trouvera  en  entier  le  Pantagruel  ou  second 
livre  du  roman  de  Rabelais.  La  préparation  de  ces  deux  nouveaux 
volumes  s'est  accomplie  exactement  dans  les  mêmes  conditions 
que  celle  des  deux  premiers,  consacrés  au  Gargantua.  C'est  grâce 
au  don  généreux  de  M™^  la  marquise  Arconati  Visconti,  dont 
les  initiatives  éclairées  à  l'égard  des  études  savantes  ne  se 
comptent  plus,  que  la  rédaction  du  travail  a  pu  être  poursuivie. 
Nous  tenons  à  lui  exprimer  le  nouvel  hommage  de  la  profonde 
gratitude  des  rabelaisants. 

Celui  qui  écrit  ces  lignes  a  continué  d'assurer  l'entière  direction 
de  cette  entreprise  collective.  En  dehors  de  la  partie  de  l'Intro- 
duction qu'il  a  signée,  il  a  revu  avec  tout  le  soin  qui  lui  incom- 
bait le  texte  et  les  variantes  ainsi  que  le  commentaire  rédigé  par 
ses  collaborateurs.  Cette  révision  l'a  amené  à  faire  toutes  les 
modifications  qui  lui  paraissaient  susceptibles  d'assurer  l'unité  et 
l'exactitude  de  l'œuvre.  L'un  des  collaborateurs,  M.  Jean  Plattard, 
a  continué  de  l'assister  dans  le  travail  d'organisation,  en  qualité 
de  secrétaire  de  l'édition,  avec  le  même  dévouement  dont  il  avait 
fait  preuve  précédemment. 

M.  Jacques  Boulenger,  archiviste  paléographe,  a  été  chargé  de 
la  rédaction  du  texte  et  des  variantes.  Il  a  été  aidé,  dans  ce  dif- 
ficile labeur,  par  M.  Léon  Gauthier,  archiviste  aux  Archives 
nationales. 


Il  AVANT-PROPOS 

En  ce  qui  touche  le  commentaire,  chacun  de  mes  quatre  col- 
laborateurs a  assumé  la  préparation  et  la  rédaction  des  notes  dans 
une  ou  plusieurs  spécialités  d'études,  suivant  la  répartition  que 
voici  : 

M.  Henri  Clouzot,  conservateur  du  Musée  Galliera  :  topo- 
graphie et  allusions  locales,  folk-lore,  archéologie  et  faits  histo- 
riques; M.  Paul  Dorveaux,  bibliothécaire  de  la  Faculté  de  Phar- 
macie :  médecine,  pharmacopée  et  sciences  naturelles  ;  M.  Jean 
Plattard,  professeur  à  l'Université  de  Poitiers  :  écrivains  et  textes 
de  l'antiquité  classique  et  humanisme  de  la  Renaissance  ; 
M.  Lazare  Sainéan,  auteur  de  savantes  études  sur  la  langue  de 
Rabelais  :  philologie  et  lexicographie  rabelaisiennes,  langue  du 
xvi^  siècle.  Dans  la  plupart  des  notes  du  commentaire,  les  initiales 
des  collaborateurs  permettent  de  spécifier  l'appoint  de  chacun  d'eux. 

Les  deux  volumes  que  nous  offrons  au  public  paraissent  avec 
un  retard  de  quelques  années  causé  par  les  événements  de  la 
guerre.  Deux  de  mes  collaborateurs  ont  été  mobilisés,  en  effet, 
pendant  toute  la  durée  des  hostilités.  En  raison  de  cette  longue 
période  d'attente  et  des  conditions  moins  favorables  qui  résul- 
taient forcément  de  la  grande  crise  pour  une  entreprise  collective 
à  la  fois  aussi  vaste  et  aussi  minutieuse  que  la  nôtre,  nous  croyons 
pouvoir  faire  appel  à  toute  la  bienveillance  de  nos  lecteurs.  Per- 
sonne n'ignore,  d'autre  part,  que  les  difficultés  de  l'impression  se 
sont  grandement  accrues  depuis  19 14.  Ajoutons  que  le  concours 
de  notre  éditeur,  M.  Edouard  Champion,  qui  s'est  chargé  de  tous 
les  frais  de  la  confection  matérielle  du  livre,  comme  aussi  celui 
de  nos  imprimeurs,  MM.  Protat,  de  Mâcon,  ne  nous  ont  pas  fait 
défaut. 

Nous  tenons  à  remercier  vivement,  à  cette  place,  les  nombreux 
collaborateurs  de  la  Revue  des  Etudes  rabelaisiennes,  devenue, 
depuis  191 3,  la  Revue  du  seiiiènte  siècle,  dont  nous  avons  eu  à  uti- 


AVANT-PROPOS  ui* 

liser  les  travaux  au  cours  de  nos  volumes.  Rappelons  encore  que, 
sans  le  beau  labeur  accompli  durant  les  vingt  dernières  années 
par  la  Société  des  Etudes  rabelaisiennes,  l'édition  dont  nous  pré- 
sentons aujourd'hui  une  nouvelle  et  notable  partie,  n'eût  sans 
doute  pas  été  réalisable. 

Abel  Lefranc. 
i6  mai  1922. 


INTRODUCTION 


ÉTUDE  SUR   ((    PANTAGRUEL   » 
Par    ABEL    LEFRANC 


CHAPITRE    I 
LA    GENÈSE   DE    «    PANTAGRUEL   » 

Rabelais  en  1532.  Ses  amitiés.  Ses  voyages.  Ses  modèles. 
Les  figures  du  second  livre.  La  légende  pantagruéline. 

Le  second  livre  de  l'immortel  roman  de  François  Rabelais  :  Pantagruel. 
Les  horribles  et  espoventables  faict:;^  et  prouesses  du  tresrenommé  Pantagruel,  Roy  des 
Dipsodes,  fil::^  du  grand  géant  Gargantua,  conipose:{  nouvellement  par  maistre 
Alcofrybas  Nasier,  fut,  on  le  sait,  la  première  publication  littéraire  de  l'écrivain. 
11  est  avéré,  en  etfet,  d'après  toutes  les  recherches  récentes,  que  ce  livre  parut 
dès  1532,  c'est-à-dire  environ  deux  ans  avant  Gargantua,  qui,  par  les  exi- 
gences mêmes  de  son  sujet,  devint  ensuite  le  premier  livre  du  roman.  Des 
investigations  que  nous  avons  poursuivies  et  dont  on  peut  lire  l'exposé  dans 
l'introduction  de  notre  tome  1"  \  il  résulte  que  Pantagruel,  terminé  par  l'au- 
teur vers  septembre-octobre  1532,  dut  voir  le  jour  pour  la  première  fois,  à 
Lyon,  lors  de  la  foire  d'automne  de  la  même  année,  qui  commença  le 
3  novembre.  Il  fut  édité,  comme  le  porte  le  titre  de  la  plus  ancienne  édition 
connue,  en  la  maison  de  Claude  Nourry,  dit  le  Prince,  près  de  Notre-Dame- 
de-Confort.  La  Pantagruéline  Prognosticalion  parut,  selon  toutes  les  vraisem- 
blances, deux  mois  plus  tard,  c'est-à-dire  dans  les  premiers  jours  de  1533,  à  la 
foire  suivante. 

Au  moment  où  Rabelais  «  créait  les  lettres  françaises  »,  selon  la  mémorable 
expression  de  Chateaubriand,  en  lançant  son  Pantagruel  à  travers  le  monde,  il 

I.  P.  I  à  XV.  Nous  renvoyons,  d'une  manière  générale,  à  cette  introduction,  pour  tous  les 
points  qu'il  ne  pouvait  être  question  de  traiter  à  nouveau  dans  celle-ci. 

PANTAGRUEL.  I 


II  INTRODUCTION 

avait  publié,  peu  auparavant,  deux  ouvrages  d'érudition  médicale,  qui  durent 
figurer  aux  étalages  de  la  foire  du  4  août,  à  côté  des  Grandes  et  inestimables 
Cronicques  du  grant...  géant  Gargantua,  publiées  à  la  même  époque  :  le  second 
recueil  des  lettres  de  Manardi  de  Florence,  dont  la  dédicace  est  du  3  juin 
1532,  et  un  recueil  d'ouvrages  d'Hippocrate  et  de  Galien,  dont  la  dédicace  est 
du  13  juillet  suivant.  L'épître  qui  précède  le  texte  de  Manardi  est  adressée  à 
André  Tiraqueau.  Ecrite  en  un  latin  alerte  et  vivant,  elle  offre  déjà  l'em- 
preinte de  la  manière  et  même  du  style  rabelaisiens.  Les  images,  comparai- 
sons, proverbes  et  plaisanteries  qui  l'émaillent  annoncent  pleinement  l'auteur 
de  Pantagruel.  Une  plaquette  contenant  le  testament  de  Cuspidius  et  le 
contrat  de  vente  de  Culita  les  suivit  à  peu  d'intervalle.  Comme  son  épître 
dédicatoire  est  datée  du  4  septembre  1532,  on  est  fondé  à  croire  qu'elle  fut 
mise  en  vente  à  la  foire  de  novembre,  en  même  temps  que  Pantagruel. 

L'écrivain  entrait  donc  dans  sa  nouvelle  carrière,  armé  de  toutes  les  res- 
sources de  la  science  et  de  l'érudition  contemporaines.  Muni  d'une  con- 
naissance approfondie  des  deux  langues  classiques  et  devenu  familier  avec  la 
plupart  des  auteurs  de  l'antiquité,  il  avait  déjà  conquis,  par  ailleurs,  comme 
praticien,  une  réputation  incontestée,  puisqu'il  fut  choisi  le  i*"'  novembre  1532, 
à  l'heure  même  ou  paraissait  Pantagruel,  en  qualité  de  médecin  de  l'Hôtel- 
Dieu  de  Lyon.  Au  reste,  ses  succès  antérieurs,  comme  étudiant  en  méde- 
cine à  l'Université  de  Montpellier,  s'étaient  affirmés  à  la  fois  si  rapides  et  si 
marqués  qu'on  l'avait  jugé  digne  de  faire  son  cours  de  stage,  après  six  mois  à 
peine  de  présence  à  la  Faculté,  et  d'expliquer  les  Aphorismes  d'Hippocrate  et 
VArs  parva  de  Galien  en  des  leçons  qu'un  nombreux  auditoire  vint  écouter 
(17  avril  au  24  juin  1531).  Dès  ce  moment,  il  se  révèle  comme  un  adver- 
saire résolu  des  gloses  surannées  et  des  commentaires  inutiles  ;  il  préconise  le 
retour  aux  textes  et  à  l'observation.  Sur  le  terrain  médical,  comme  plus  tard 
en  d'autres  disciplines,  son  esprit  critique  s'affirme,  en  attendant  que  la  satire 
lui  donne  une  arme  puissante  de  propagande  et  qu'il  puisse  porter  dans  le 
domaine  des  choses  religieuses,  sociales  et  juridiques,  le  même  esprit  d'indé- 
pendance et  le  même  souci  de  réalité  claire  et  vivante. 

En  outre,  la  longue  période  de  ^  moniage  »  par  laquelle  il  était  passé,  ne 
l'avait-elle  pas  mis  à  même  d'acquérir  une  expérience  intime  de  la  vie  religieuse, 
tout  en  lui  procurant  la  culture  ecclésiastique  qui,  unie  à  sa  formation  pro- 
fane, devait  lui  conférer  une  enviable  universaHté  ?  Avec  cela,  les  années  pas- 
sées à  Fontenay-le-Comte,  au  milieu  du  cénacle  savant  auquel  présidait  un 
magistrat  éminent,  André  Tiraqueau,  étaient  venues  fort  à  propos  l'initier  à 
la  science  juridique,  —  déjà  entrevue  peut-être  au  foyer  familial,  auprès  d'un 


VOYAGES    ET    AMITIES  III 

père  juriste,  —  et  dont  ses  livres  apportent  un  témoignage  si  évident.  Com- 
bien les  conversations  tenues,  à  la  manière  des  platoniciens,  sous  le  bosquet 
de  lauriers  du  petit  jardin  de  Fontenay-le-Comte,  ou  sous  les  ombrages  de 
Ligugé,  sur  les  bords  riants  du  Clain,  ou  «  au  cler  matin  »,  dans  les  prairies  de 
l'abbaye  de  Fontaine-le-Comte,  autour  du  noble  Ardillon,  abbé  du  lieu,  durent 
enrichir  l'esprit  «  infatigable  et  strident  »  de  notre  Tourangeau  !  Autant  que 
l'étude  silencieuse,  ces  entretiens  qui  convenaient  si  bien  à  sa  nature  prime- 
sautière,  gaie  et  pleine  d'humour,  contribuèrent  sans  nul  doute  à  la  forma- 
tion du  jeune  humaniste,  avide  de  toute  science.  Il  s'en  souviendra  plus  tard 
dans  son  programme  d'éducation.  Aucune  discipline,  aucune  expérience  ne 
lui  manquèrent. 

Grâce  à  la  vie  quelque  peu  errante  qui  fut  la  sienne  depuis  1524,  n'eut-il 
pas  encore  la  chance  de  parcourir  la  plus  grande  partie  de  la  France  ?  Après  la 
Touraine,  après  l'Anjou,  après  le  Haut  et  le  Bas-Poitou,  l'Aunis,  la  Saintonge, 
le  Limousin,  la  Guyenne,  le  Languedoc,  avec  Toulouse  et  Montpellier,  Avi- 
gnon, le  Dauphiné,  le  Lyonnais,  le  Bourbonnais,  le  Berry,  l'Orléanais  :  il  avait 
pérégrinéà  travers  chacune  de  ces  vieilles  provinces,  curieux  des  choses  du  cru, 
s'initiant  aux  mœurs,  aux  traditions,  aux  particularités  des  dialectes  locaux. 
Nous  avons  démontré  naguère,  ainsi  qu'on  le  dira  plus  loin,  que  ce  fécond  tour 
de  France  impliquait  même,  de  toute  évidence,  un  ou  deux  séjours  dans  la  capi- 
tale. Paris  ne  fournit  pas  seulement  à  Rabelais  un  cadre  commode  pour  une  partie 
de  son  futur  roman,  et,  selon  les  apparences,  certains  traits  du  type  de  Panurge  ; 
il  compléta  et  affina  sûrement  sa  connaissance  des  hommes,  en  lui  donnant  les 
moyens  d'enrichir  ses  observations  psychologiques  et  d'approcher  certains  des 
personnages  les  plus  en  vue  de  son  temps.  Quand  ensuite  une  fortune  bien- 
veillante conduisit  le  Tourangeau  à  Lyon,  cité  lettrée  et  polie  par  excellence, 
ville  de  travail,  de  commerce,  d'art  et  de  luxe,  où  la  vie  n'était  guère  moins 
intense  qu'à  Paris,  et  qui  devint,  selon  sa  propre  expression,  le  siège  favori  de 
ses  études,  il  se  trouva  qu'il  avait  eu  l'heur,  au  moment  où  la  maturité  s'affir- 
mait chez  lui,  de  s'abreuver  aux  meilleures  sources  de  la  vie  intellectuelle  qui 
fussent  alors  en  notre  pays.  Ajoutons  encore  que,  pendant  les  dix  ou  douze 
années  qui  précédèrent  l'apparition  de  Pantagruel,  Rabelais,  par  le  charme  et  la 
spontanéité  de  sa  nature,  sa  conversation  spirituelle  et  enjouée,  la  variété  et  l'éten- 
due singulières  de  son  érudition,  s'était  acquis  toute  une  série  de  précieuses 
amitiés.  Nommer  celles-ci  reviendrait  presque  à  énumérer  les  esprits  vraiment 
supérieurs  de  l'époque.  Sans  parler  du  groupe  des  liaisons  poitevines,  ni  du 
milieu  plus  mondain  des  d'Estissac,  ni  des  poètes  et  savants  nombreux  ren- 
contrés à  Lyon,  il  se  trouvait  déjà  en  rapport  avec  plusieurs  des  maîtres    les 


IV  IXTRODUCTIOX 

plus  illustres  de  l'époque.  C'est  ainsi  qu'il  avait  échangé  une  correspondance 
fort  flatteuse  pour  lui,  et  qui  traduisait  aussi  l'indépendance  de  sa  pensée,  avec 
le  grand  Budé,  dont  il  admirait  ardemment  la  science  novatrice  et  l'impec- 
cable autorité,  et  qui  s'étonnait  lui-même  de  la  savante  précocité  du  jeune 
cordelier. 

Sa  lettre  à  Erasme  (30  nov.  1532),  contemporaine  de  sa  première  pro- 
duction littéraire,  montre  assez  avec  quelle  ferveur  il  s'était  pénétré  de  la  doc- 
trine et  des  ouvrages  du  vieil  écrivain  des  Colloques  et  de  VEloge  de  la  Folie,  ce 
maître  suprême  de  l'ironie  et  de  la  critique,  avec  lequel  il  présentait  lui-même 
tant  d'affinités  certaines  \  Il  est  extrêmement  probable  qu'il  dut  entrer  également 
en  relations  avec  le  noble  Lefèvre  d'Etaples,  que  l'on  peut  reconnaître  avec  la 
plus  grande  vraisemblance  dans  le  théologien  Hippothadée  du  Tiers  Livre  ^. 
De  même,  on  se  plairait  à  penser  que  Rabelais  eut  l'occasion  de  rencontrer  quelque 
part,  peut-être  en  Touraine,  Jean  Le  Maire  de  Belges,  qui  est  sans  nul  doute 
le  Raminagrobis  du  même  livre  ',  et  dont  il  pratiqua  si  assidûment  les 
Illustrations  de  Gaule  et  singularité^  de  Troye  et  aussi  les  œuvres  de  polémique 
officielle. 

Au  point  de  vue  de  la  langue.  Le  Maire  peut  être  considéré  comme  son 
principal  précurseur,  son  vrai  maître,  si  toutefois  une  telle  expression  convient 
au  libre  génie  du  Chinonais.  L'auteur  des  Contes  de  Cupido  et  d'Atropos  fournit 
sans  nul  doute  des  modèles  littéraires,  surtout  en  matière  de  descriptions,  à 
l'auteur  de  Gargantua.  Celui-ci  lui  témoigna,  d'ailleurs,  sa  gratitude,  non  seu- 
lement en  l'immortalisant  sous  les  traits  du  poète  Raminagrobis,  mais  encore 
en  lui  donnant  la  place  que  l'on  sait  dans  l'épisode  de  la  descente  d'Epistémon 
aux  Champs-Elysées.  Les  merveilleux  dons  qu'il  avait  reçus  en  naissant  trou- 
vèrent ainsi  un  peu  partout,  et  d'une  manière  continue,  des  circonstances 
propices  qui,  grâce  à  quelque  fée  bienfaisante,  le  mirent  à  même  de  produire, 
à  l'heure  voulue,  le  chef-d'œuvre  de  réalité  vivante,  de  satire  profonde  et  de 
verve  inimitable,  qui  est  resté  sans  second  dans  notre  littérature.  Seule,  en 
1532,  la  révélation  de  l'Italie  lui  manquait  encore. 

Quels  furent  les  écrivains  antérieurs  auxquels  il  paraît  avoir  été  le  plus  rede- 
vable, en  ce  qui  touche  le  cadre,  le  sens  et  la  conduite  de  son  roman  ?  On  doit 
signaler  en  première  ligne,  dans  l'antiquité,  Lucien,  dont  l'esprit  semble,  mal- 

1.  Cf.  L.  Delaruelle,  Ce  qiie  Rabelais  doit  à  Erasme  et  à  Budé  (Revue  d'hist.  litt.  de  la  France, 
1904,  p.  220-262),  et  L.  Thuasne,  Études  sur  Rabetais,  1904,  in-12,  p.  27-157. 

2.  Voy.  notre  conférence  sur  Lefèvre  d'Etaples  publiée  dans  Foi  et  Vie,  1912,  p.  728. 

3.  Voy.  R.  E.  R.,t.  IX,  i9ii,p.  144  et  suiv.  Tous  les  commentateurs  se  sont  trompés  en 
identifiant  ce  personnage  avec  G.  Crétin,  qui  n'offre  riucun  trait  commun  avec  lui. 


LES    TRADUCTIONS    DE    I.UCIFX  V 

gré  les  siècles  qui  les  séparent,  si  voisin  du  sien.  Il  est  à  propos  de  constater 
que  les  contemporains  ne  s'y  sont  pas  trompés  et  que  la  plupart  de  ceux  qui 
ont  eu  l'occasion  de  caractériser  Rabelais  se  sont  accordés  à  le  rapprocher  de 
l'auteur  des  Dialogues,  le  plus  souvent,  toutefois,  pour  manifester,  de  ce  chef, 
la  plus  violente  réprobation  à  son  égard.  On  n'ignore  pas  combien  Erasme 
avait  contribué  peu  auparavant  à  répandre,  par  ses  traductions  latines,  le  goût 
et  lu  pratique  des  ouvrages  lucianesques.  Nombreuses  sont  les  éditions  de  ces 
traductions  comme  aussi  de  celles  qui  sont  dues  à  Thomas  Morus,  —  dont  les 
Utopiens  se  montraient  tant  épris  de  l'enjouement  et  des  grâces  de  Lucien. 
Un  volume,  paru  en  1506  chez  Josse  Bade,  un  autre  publié  à  Bâle  en  15 17, 
chez  Jean  Froben,  contiennent  les  unes  et  les  autres  '.  On  y  trouve  en  parti- 
culier le  dialogue  Mcnippus  sive  Necryomantia,  traduit  par  Morus,  et  dont  Rabe- 
lais s'est  visiblement  inspiré  dans  le  chapitre  xxx  de  Pantagruel,  ainsi  que 
VIcaromenippus,  évoqué  à  la  fin  du  même  chapitre.  Parmi  les  traductions 
françaises,  il  importe  de  citer  en  première  ligne  celle  de  Geofro}'  Tory,  la  plus 
ancienne  de  toutes,  qui  parut  à  Paris,  en  1529  -.  Ecrite  en  une  langue 
claire,  alerte,  riche,  vraiment  digne  de  l'auteur  ancien  qu'elle  allait  faire  con- 
naître au  public  français,  cette  œuvre  modeste,  aujourd'hui  fort  ignorée, 
annonce  en  plus  d'un  endroit  le  style  même  de  ParitagnieJ,  postérieur  de  trois 
ans  seulement.  Certes  Rabelais  pouvait  lire  sans  difficulté  Lucien  dans  le  texte 
original,  mais  nous  savons  qu'il  usa  souvent,  en  ce  qui  concerne  les  auteurs  grecs, 
des  traductions  de  son  temps.  Il  dut  certainement  prendre  plaisir  à  savourer 
ces  Dialogues  mis  en  français  par  un  homme  de  valeur  dont  il  appréciait  le 
talent  et  les  doctrines.  N'oublions  pas,  en  effet,  que  les  deux  écrivains  défen- 
dirent successivement  la  même  cause  :  G.  Tory,  en  premier  lieu,  et  Rabelais, 

1.  Ouerela  Pacis  midique  gcntium  ejectx  profligataïqiie,  autore  Erasmo  Roterodavio,  cuvi  quihiis- 
âain  aliis,  quorum  catalogiwi  proxima  reperies  pagella.  Apiid  indytam  Gernicinix  Basileaiii.  On  y 
trouve  quarante  dialogues  et  opuscules  de  Lucien,  traduits  les  uns  par  Erasme  et  les  autres  par 
Morus.  La  table  qui  précède  ce  recueil  au  \°  du  titre,  annonce  V  Utopie  de  Thomas  Morus  comme 
devant  y  être  contenue,  mais  le  volume  quia  environ  650  pages,  se  trouva  sans  doute  trop  gros, 
et  le  célèbre  ouvrage,  déjà  publié  en  15 16  et  15 17,  ne  put  v  entrer.  Il  reparut  peu  après,  avec  les 
gravures  d'Holbein,  et  à  part,  en  1518,  avec  une  préface  d'Erasire,  qui  avait  écrit  YEhge  de  la 
Folie  chez  Morus,  en  Angleterre.  Nous  ne  pouvons  donner  ici  une  liste  complète  de  ces  publica- 
tions. Citons  seulement,  parmi  les  plus  répandues,  l'édition  grecque  parue  à  Bâle  chez  Curion, 
en  1522,  l'édition  latine  donnée  à  Lyon,  en  1528,  celle  de  Robert  Estienne,  Paris,  1548,  etc. 

2.  La  Table  de  l'ancien  philosophe  Cebes,  natif  de  Thebes  et  auditeur  d'Aristote  en  laquelle  est 
descripte  et  paincte  la  voyede  l'homme  humain  tendant  à  vertus  et  parfaicte  science,  avec  Trente  dia- 
logues moraulx  de  Lucian  Autheur jadis  Grec...  Et  nagueres  translaté  de  latin  en  vulgaire françois par 
maistre  Geofroy  Tor}'  de  Bourges,  2  tomes  en  i  vol.  pet.   in-S".  Ce  petit  volume  est  devenu 
fort  rare. 


VI  INTRODUCTION 

après  lui.  Ils  s'élevèrent  l'un  et  l'autre,  avec  une  commune  conviction,  contre 
ceux  qui  altéraient  la  langue  française  '.  On  sait  comment  le  Chatnpfleury  de 
Tory,  publié  pareillement  en  1529,  a  fourni  une  série  de  phrases  caracté- 
ristiques à  l'épisode  de  l'écolier  limousin,  au  second  livre  (chap.  vi).  Le 
libraire  berrichon  a  sûrement  transmis  à  notre  écrivain,  non  seulement  trois 
exemples  textuels  de  déformation  latinisante  -,  mais  aussi  la  conception  même 
de  cette  satire.  Or,  dans  la  préface  de  sa  traduction  de  Lucien,  Tory  insiste, 
comme  il  le  fait  dans  le  Cha?npfieury,  sur  ces  abus  du  langage.  Citons  ces 
lignes  à    la   fois  curieuses  et  ignorées  : 

Vous  advertissant  que  au  plus  près  qu'il  m'a  esté  possible,  je  y  ay  suyvy  le  vray  texte,  sans  y 
ad  jouxter  rien  du  mien,  ne  sans  y  avoir  usé  ne  abusé  de  palliation  ne  fard  quelconque.  Je  les 
vous  a}'  très  voluntiers  escriptz  en  langaige  coulant,  domestique  et  maternel,  sans  y  vouloir 
semer  ne  adjouxter  motz  exquis,  parolles  estranges,  ne  langaige  que Carmentis,  mère  de  Evander, 
fust  empeschée  de  pouvoir  entendre  ne  deschifrer.  Je  voy  d'aucuns  que  si  ne  vouloient  escripre 
que  six  motz,  les  quatre  seront  ou  inusitez  ou  forgez  ou  estandus  plus  longz  que  une  picque. 
Comme  celluy  qui  disoit  es  Complaintes  et  Epitaphes  d'ung  Roy  de  la  Bazoche  : 

Au  point  prefix  que  spondile  et  muscule 
Sens  vemacule,  cartilaige  auricule, 
D'Isisacule,  Diana  crépuscule. 
Et  l'heure  accule  pour  son  lustre  assoupir. 

Pareillement,  mille  autres  propos  semblables  que  je  luy  laisse.  Je  ne  scay  à  qui  tel  langaige 
plaist,  mais  il  ne  me  semble  gueres  bon,  ne  beau  ;  il  sembleroit  quasi,  mais  toutesfois  je  doubte 
que  telle  forgerie  de  motz  cornuz  et  exquis  fust  descendue  ou  précipitée  de  la  langue  latine  en  la 
nostre,  car  il  s'en  est  trouvé,  et  s'en  treuvent  encore  aujourd'huy  maintz  qui  pensent  avoir  faict 
grosse  besoigne,  s'ilz  ont  escript  en  langue  latine  ung  mot  estrange  et  long  à  oultrance...  >.  Je  dis 
vouluntiers  cecy  en  passant,  affin  qu'on  ne  se  attende  point  trouver  motz  inusitez  en  ce  vostre 
petit  livre.  Je  scay  qu'il  fut  jadis  ung  homme  saige  et  philosophe  qui  dist  ung  jour  à  son 
Amy  :  Loquere  verbis  presentibus  et  utere  moribus  antiquis,  c'est-à-dire  :  Parle  en  langaige  com- 
mun et  viz  selon  bonne  meurs  anciennes.  En  ce  vostre  dict  petit  livre  trouverez,  se  croy  je,  delà 
grâce,  car  il  est  plain  de  miUe  bonnes  et  moult  ingénieuses  inventions  tant  de  Cebes  que  de  Lucian. . . 

Il  n'est  pas  douteux  que  Rabelais  ait  connu  ce  livre,  puisque  les  quatre  vers 

1.  Notons  que  la  satire  dirigée  par  Rabelais  contre  la  manie  des  «  latiniseurs  »  ne  saurait,  en 
aucun  cas,  s'appliquer  au  roman  Les  Angoysses  douloureuses,  de  Dame  Hélisennede  Crenne,  qui  ne 
parut  qu'en  1538. 

2.  Rabelais  a  emprunté  trois  passages  au  C/;fl«ip/£îir^ . 

3.  La  suite  de  ce  morceau,  consacrée  aux  mots  interminables,  oftVe  un  grand  intérêt  puis- 
qu'elle nous  livre  l'origine  probable  du  célèbre  vocable  shakespearien  de  Peines  d' Attmir  perdues  : 
honorificabilitaiinitatibus,  sur  lequel  on  a  tant  écrit.  Voy.  R.  du  XVI^  s.,  t.  VII,  p.  137.  L'avis 
au  lecteur  qui  suit  la  préface  est  également  plein  de  charme  et  de  mouvement. 


LE    GOUT    POUR    FLUTARQUE  VII 

cités  par  Tory,  à  titre  d'exemple  de  jargon  pédant,  dans  sa  préface,  renferment 
justement  un  des  mots  les  plus  caractéristiques  introduits  par  notre  auteur  dans 
les  propos  de  l'écolier  limousin  :  vernacule,  dont  nous  retrouvons  ici  l'ori- 
gine évidente,  non  relevée  jusqu'à  présent.  De  plus,  la  série  des  mots  finissant 
en  ulc,  qui  sont  si  nombreux  dans  les  mêmes  propos,  dérive  apparemment  du 
quatrain  visé  par  Tory.  Enfin,  la  conclusion  de  l'épître  de  ce  dernier  :  «  A  tous 
studieux  et  vrayz  amateurs  d'honneste  passetemps  en  lecture  »  a  visiblement  ins- 
piré les  remarques  qui  occupent  les  cinq  ou  six  dernières  lignes  du  chapitre  vi  de 
Pantagrud  :  «  Et  nous  demonstrant  ce  que  dist  le  philosophe  (Favorinus)  et  Aule 
Celle  qu'il  nous  convient  parler  selon  le  langaige  usité,  etc.  ».  C'est  donc  une 
traduction,  et  une  traduction  de  Lucien  connue  par  Rabelais,  qui,  trois  ans 
avant  son  Pantagruel,  annonce  et  prépare  certaines  de  ses  idées  et  même  sa 
manière  et  son  style.  Il  semble  piquant  d'enregistrer  ce  fait. 

A  côté  de  Lucien,  le  représentant  du  monde  antique  qui  a  été  le  plus  sou- 
vent mis  à  contribution  par  Rabelais,  fut  sans  contredit  Plutarque,  «  le  pré- 
cepteur de  la  Renaissance  »,  dont  il  posséda  divers  exemplaires.  Les  Œuvres 
morales  de  ce  dernier,  —  les  Moraulx  —  apparaissent  à  tout  lecteur  du  roman 
rabelaisien  comme  ayant  constitué  le  livre  de  chevet  de  notre  auteur.  Le 
Chinonais  a  puisé  sans  compter  chez  le  vieux  maître  de  Chéronée,  lui 
empruntant  quantité  de  thèmes,  d'allusions,  d'anecdoctes,  de  descriptions. 
Mais,  malgré  cela,  l'empreinte  lucianesque  demeure  assurément  la  plus  forte, 
puisqu'il  s'agit,  avec  le  philosophe  samosatois,  d'une  influence  exercée  sur  les 
idées  du  romancier  et  même  sur  le  choix  de  son  cadre  (navigations  des  IV^  et  V= 
livres)  qui  a  frappé  au  plus  haut  degré  ses  contemporains.  Nombre  d'entre  eux  se 
sont  accordés  à  proclamer,  pour  des  motifs  divers,  qu'il  avait  fait  revivre  parmi 
eux  la  satire  et  l'ironie  redoutables  du  plus  grand  rieur  de  l'antiquité,  audacieux 
contempteur  des  dieux.  Après  ces  deux  maîtres,  Pline  l'ancien  aurait  quelque 
droit  d'être  cité,  mais  uniquement  comme  auteur  d'un  répertoire  inépuisable 
de  faits  et  d'observations,  nullement  comme  un  inspirateur  de  pensée.  Rabelais 
sans  doute  l'a  pratiqué  assidûment,  mais  il  ne  lui  a  dû  aucune  direction  intel- 
lectuelle ' . 

La  même  remarque  s'applique  aux  deux  gloires  de  la  médecine  grecque, 
Hippocrate  et  Calien. 

Parmi  les  écrivains  du  moyen  âge,  aucun  ne  saurait  être  considéré  comme 
ayant  exercé  une  influence  appréciable  sur  le  Chinonais.  Le  temps  où  domi- 

I.  On  sait  que  Rabelais,  «  qui  fait  renaître  Aristophane  »,  déclarait  l'auteur  de  la  Deffence 
et  illustration  de  la  langue  françay se,  ne  paraît  pas  avoir  été  particulièrement  familier  avec  le  grand 
comique  grec,  dont  il  possédait  cependant  une  traduction  latine. 


VIII  INTRODUCTION 

liait  «  l'infelicité  et  calamité  des  Gothz  »  était  peu  fait  pour  le  séduire.  11 
connut  assurément  nombre  de  productions  de  cette  époque,  religieuses  ou 
profanes,  mais  nulle  d'entre  elles  n'a  contribué,  à  proprement  parler,  à  nourrir 
sa  pensée.  Ouvrages  philosophiques,  livres  de  théologie,  romans  d'aventures, 
fableaux,  contes  et  livrets  populaires  ont  pu  inspirer  sa  fantaisie  ou  lui  fournir 
des  thèmes  de  satire  et  de  bouffonnerie  :  il  n'y  a  pas  cherché,  à  proprement 
parler,  des  modèles.  Il  faut  descendre  jusqu'à  la  lin  du  xv^  siècle  pour  aper- 
cevoir, entre  certains  écrivains  de  cette  période  et  Maître  François,  sinon  des 
affinités  profondes,  comme  celles  qui  s'affirment  entre  Lucien  et  son  moderne 
émule,  du  moins  des  liens  manifestes  qu'il  soit  à  propos  de  signaler  ici.  Nom- 
mons d'abord  l'auteur  de  Pathelin,  puis  surtout  François  Villon,  sans  lequel  il 
manquerait  au  roman  rabelaisien  plusieurs  traits  significatifs,  et  que  l'on 
trouve  évoqué,  à  côté  de  Jean  Le  Maire,  au  cours  de  l'épisode  de  la  descente 
d'Epistémon  aux  Enfers  et  dans  les  Champs-Elysées.  On  doit  remarquer  que 
les  deux  écrivains  français  auxquels  Rabelais  est  le  plus  redevable  figurent 
ensemble,  et  avec  un  rôle  analogue,  dans  ce  morceau  célèbre. 

Regardons  maintenant  du  côté  de  l'Italie  :  ce  pays  nous  offre  tout  d'abord  le 
Morgante  Maggiore  de  Luigi  Pulci  (1481),  qu'il  n'est  pas  assuré,  toutefois,  que 
Rabelais  ait  lu  par  lui-même.  Il  est  possible  que  ce  poème  et  surtout  l'ouvrage 
qui  lui  est  postérieur  de  quarante  ans,  les  Macaronées  (IlBaldo)  de  Teofilo  Folengo, 
plus  connu  sous  le  pseudonyme  de  Merlin  Coccaie,  que  notre  auteur  pratiqua 
sûrement,  aient  contribué  à  lui  donner,  par  les  histoires  des  géants  Morgant  et 
Fracasse  et  de  leurs  compagnons  Margutte  et  Cingar,  l'idée  et  le  goût  des 
prouesses  gigantales.  Il  est  juste  d'ajouter  qu'il  se  trouva  aussi  attiré  vers  ce 
thème  parla  vieille  légende  gargantuine,  éclose  sur  notre  sol,  éditée  peut-être 
par  lui,  en  1532,  mais  fort  antérieure  à  cette  publication.  L'idée  de  faire  du 
géant  un  roi  est  propre  à  Rabelais.  Avant  lui,  le  géant  n'a  qu'un  rôle  subalterne  ; 
il  lutte  et  combat  pour  le  souverain.  S'il  convient  de  ne  pas  exagérer  le  rôle  des 
épopées  burlesques  d'Italie  dans  la  genèse  du  roman  rabelaisien,  ainsi  qu'on 
l'a  fait  parfois,  on  ne  saurait,  d'autre  part,  sans  injustice,  s'abstenir  de  la  recon- 
naître avec  netteté.  Rappelons  encore  que  Rabelais,  qui  n'ignorait  pas  les  vieux 
romans  français  d'aventures,  s'est  plu  à  les  évoquer,  ou  leurs  héros,  à  travers 
son  second  livre,  dans  le  prologue,  dans  la  généalogie  de  Pantagruel,  au 
y  moment  de  l'embarquement  pour  la  Dipsodie,  dans  l'épisode  des  Enfers  et 
ailleurs  encore,  mais  beaucoup  plus  rarement  dans  les  livres  suivants  '. 

Après  Erasme  et  Budé,  après  Jean  Le  Maire  de  Belges,  les  penseurs  contem- 

I.  Pietro  Toldo,  Varie  italiana  JieW  opéra  di  Francesco  Rabelais,  dans  VArchiv  fur  das  Siiidium 
Jer  neuercn  Sprachen  tind   Literaturen,  III  Jahrgang,    loo  Band,  Brunswick,    1898,  p.  103-148  ; 


r.RASMr.    ÏÏT    MORUS  IX 

porains  qui  ont  exercé  une  action  notable  sur  la  formation  intellectuelle  du 
Chinonais,  avant  le  moment  où  il  entre  en  scène  avec  Pantagruel,  sont,  d'une 
part,  les  auteurs  des  EpistoJx  obscarorum  virorum  (1516)  et,  de  l'autre,  celui  de 
VUtopia,  Thomas  Morus,  dont  l'œuvre  parut  à  la  même  date,  et  que  l'on  croit 
reconnaître,  dans  le  second  livre,  sous  le  nom  de  l'Anglais  Thaumaste.  Que 
Rabelais  ait  emprunté  à  Morus  l'idée  et  le  nom  de  l'Utopie,  rien  de  plus  mani- 
feste. L'influence  du  docte  chancelier  —  «  le  plus  grand  humaniste,  peut-être 
la  plus  grande  intelligence  de  son  temps  '  »,  —  sur  l'esprit  et  les  conceptions 
générales  de  notre  écrivain,  ne  saurait  être  omise  à  côté  de  celle  d'Erasme  : 
certains  développements  de  Pantagruel  et  de  Gargantua,  notamment  les  pages 
sur  la  guerre  et  ses  maux  et  l'inutilité  des  hommes  qu'elle  arrache  aux  travaux 
féconds  (I,  ch.  46  et  suiv),  sur  le  nombre  excessif  des  moines  et  des 
gens  d'église,  sur  les  abus  de  la  dialectique,  sur  la  vanité  de  la  sophistique,  sur 
le  rôle  et  l'avenir  de  la  science,  pour  ne  citer  que  quelques  exemples,  sont  là 
pour  le  prouver.  Plus  d'un  propos  caractéristique  de  la  satire  sociale  qui  rem- 
pHt  l'œuvre  de  Rabelais  semble  nous  faire  entendre  un  écho  du  traité  De  optimo 
reipuhlicx  statu  deque  turua  insula  Utopia.  Au  fond,  le  même  principe,  qui  est 
celui  de  la  morale  d'Epicure  :  «  Vivre  suivant  l'ordre  et  le  commandement  de 
la  nature  »,  domine  dans  les  deux  ouvrages  et  constitue  l'unité  de  leur  doctrine. 
«  Toute  volupté  dont  les  suites  ne  sont  pas  fâcheuses  doit  être  permise  »,  pro- 
fesse Morus  dans  son  tableau  de  la  Cité  idéale.  C'est  à  l'imitation  de  l'écrivain 
anglais  que  le  père  du  pantagruélisme  a  cité  le  langage  utopien.  Tous  deux,  par 
exemple,  s'accordent  à  préconiser  un  dîner  sobre  et  frugal  et  un  souper  copieux, 
l'utilisation  des  jeux  pour  l'étude  de  l'arithmétique,  la  lecture  au  commence- 
ment du  repas  et  ensuite  la  conversation  joyeuse  et  animée,  le  rôle  de  la  musique 
et  la  recherche  de  tous  les  moyens  propres  à  provoquer  la  joie,  au  cours  des  repas  et 
des  heures  de  loisirs.  Bref,  Erasme,  Morus  et  Rabelais  ne  doivent  pas  être  séparés 
dans  l'histoire  des  idées.  Il  est  juste  de  rappeler  que  maître  François  plus  agressif, 
plus  hardi  que  ses  devanciers  sur  certains  points,  —  encore  qu'il  ait  été  moins 
loin  que  Morus  sur  le  terrain  social  et  politique  —  a  largement  profité  de  leurs 
critiques  pénétrantes  et  de  leur  vues  généreuses.  Sans  lui,  d'autre  part,  celles- 
ci  seraient  restées  accessibles  uniquement  aux  lettrés  et  savants.  Grâce  à  Pan- 
Louis  Thuasne,  Rabelais  et  Foleiigo,  dans  les  Etudes  sur  Rabelais,  Paris,  Bouillon,  1904  ;  Abel 
Le(rânc,  Les  Navigations  de  Pantagruel,  Paris,  Leclerc,  1905,  p.  309  et  suiv.  ;  J.  Plattard,  Uhi- 
vention  et  la  composition  dans  l'œuvre  de  Rabelais,  Paris,  1909,  p.  i  et  suiv.  ;  L.  Sainéan,  Les 
sources  modernes  du  roman  de  Rabelais  dans  R.  E.  R.,  X,  p.  584-418.  En  ce  qui  touche  le 
texte  de  Baldo,  nous  avons  recouru  à  l'édition  de  1521,  dite  la  Toscolana,  que  nous  possédons. 
On  peut  consulter  l'édition  donnée  par  Attilio  Portioli,  àMantoue,  en  1883 . 
I.  Edmond  Gosse. 

P.^NT.«lGRUEL.  h 


X  INTRODUCTION 

tagruel  et  à  Gargantua,  elles  se  répandirent  soudain,  du  moins  en  France,  dans 
les  milieux  les  plus  divers,  et  pénétrèrent  dans  le  grand  public. 

Familier  avec  les  œuvres  des  jurisconsultes  humanistes  de  son  temps,  Rabe- 
lais se  fait  résolument  le  champion  d'idées  qui  leur  étaient  chères.  Il  confère  à 
celles-ci,  comme  on  le  voit  aux  chapitres  x  et  suivants,  et  en  divers  autres 
endroits,  une  vogue  et  une  popularité  qu'elles  n'auraient  pu  guère  conquérir 
par  les  seules  publications  érudites  de  ces  juristes  novateurs. 

Ne  manquons  pas  de  signaler  encore  que,  parmi  ses  contemporains,  l'auteur 
dont  Rabelais  connut  le  mieux  la  personne  et  les  œuvres,  fut  certainement  Clé- 
ment Marot,  qui  le  précéda  de  peu  dans  la  carrière  littéraire  et  devint  son  ami. 

On  peut  discerner  trois  épisodes  distincts  dans  le  livre  II,  celui  de  tout  le 
roman  qui  offre  le  moins  d'unité.  L'enfance  et  la  jeunesse  de  Pantagruel  cons- 
tituent le  premier;  le  séjour  du  jeune  prince  à  Paris  et  son  amitié  avec  Panurge, 
le  second;  l'expédition  en  Utopie,  le  troisième.  Comme  on  le  verra  plus  loin, 
cette  dernière  partie  semble  bien  avoir  été  élaborée  avant  la  seconde  et  vers  le 
même  temps  que  les  chapitres  du  début  de  l'œuvre.  Ce  qui  caractérise  d'une 
manière  frappante  toute  la  seconde  partie,  la  plus  remarquable  au  point  de  vue 
littéraire,  celle  qui  renferme  les  pages  les  plus  célèbres  et  où  la  satire  rabe- 
laisienne se  déploie  avec  une  verve  et  une  fécondité  d'inventions  que  les  autres 
livres,  assurément  mieux  composés,  n'ont  guère  dépassées,  c'est  l'absence  de 
prouesse  gigantale.  Aucun  élément  anormal  :  tout  s'y  passe  avec  un  respect  com- 
plet des  proportions  ordinaires.  Les  aventures  mythiques,  analogues  à  celles  des 
première  et  troisième  parties,  où  s'affirme  à  chaque  instant  la  force  du  géant, 
au  cours  d'épisodes  qui  se  déroulent  en  dehors  de  la  réalité,  ne  s'y  rencontrent 
en  aucune  manière.  A  peine  une  ou  deux  allusions  fortuites  et  vagues  à  la 
taille  du  héros.  On  y  admire  l'un  des  morceaux  les  plus  parfaits  du  roman 
rabelaisien  ;  la  lettre  de  Gargantua  à  Pantagruel  étudiant,  qui  constitue,  en 
môme  temps  qu'un  émouvant  programme  d'éducation  et  même  de  vie  morale, 
l'hymne  le  plus  ardent  qui  ait  été  conçu  à  la  gloire  de  la  Renaissance.  Cette 
épître,  si  souvent  magnifiée  et  commentée,  prouve  que  l'on  se  trompe  en  repro- 
chant à  Rabelais  de  n'avoir  pas  introduit  à  travers  sa  doctrine  une  notion  suffi- 
sante de  l'activité  de  l'effort.  Les  préceptes  adressés  à  Pantagruel  sur  la  vie 
agissante  qui  devra  succéder  à  ses  études  paisibles  sont,  à  cet  égard,  suffisamment 
explicites. 

Des  différences  qui  viennent  d'être  notées,  résultent  d'incontestables  disparates. 
Le  livre  II,  comparé  aux  quatre  autres,  offre  des  faiblesses  de  composition.  A 
côté  d'admirables  pages,  on  y  rencontre  des  récits  puérils  et  des  inventions  sans 
portée.  Il  manque  d'unité.  Le  vocabulaire  v  est  moins  riche  que  dans  les  livres 


PANTAGRUEL    IL'V    PAXURGl-  XI 

suivants.  Mais,  au  point  de  vue  de  la  hardiesse  des  idées  et  des  attaques,  il  est 
peut-être  celui  dans  lequel  l'auteur  s'est  avancé  le  plus  loin.  L'œuvre  de 
début  doit  être  rapprochée,  à  cet  égard,  de  l'œuvre  finale  et  posthume  ;  le  V'  livre, 
qui  est  assurément  de  Rabelais,  quoi  qu'on  en  ait  dit,  et  qui  offre,  comme 
celui-ci,  une  audace  et  une  violence  dans  la  satire  qui  les  rendent  plus  voisins 
l'un  de  l'autre  qu'on  ne  l'a  cru  généralement.  Dans  Gargantua,  qui  parut  deux 
ans  plus  tard,  et  où  plusieurs  des  thèmes  de  Pantagruel  sont  à  nouveau  traités, 
monte  à  flots,  comme  on  l'a  dit,  la  sève  du  génie  rabelaisien. 

Il  est  manifeste  que  les  caractères  des  principaux  personnages  mis  en  scène 
par  Rabelais  évoluent  à  travers  son  roman.  Le  Pantagruel  des  trois  derniers  livres 
diffère  de  celui  qui  apparaît  dans  le  second.  Une  transformation  analogue  peut 
être  relevée  en  ce  qui  touche  Panurge.  Au  reste,  de  pareilles  modifications  appa- 
raissent à  peu  près  dans  toutes  les  œuvres  notoires  dont  la  publication  s'est 
faite  par  étapes  successives.  Les  figures  saillantes  de  ces  ouvrages  participent  des 
changements  que  l'expérience  de  la  vie  amène  chez  leurs  auteurs. 

Lorsque  Rabelais  campe  pour  la  première  fois  son  Pantagruel,  il  ne  songe  pas 
encore  à  en  faire  le  modèle  d'équilibre  moral  et  de  sagesse  tranquille  qu'il  conce- 
vra plus  tard.  «  Et  Pantagruel  prenoit  à  tout  plaisir,  car  je  ause  bien  dire  que  c'es- 
toit  le  meilleur  petit  bon  homme  qui  fust  d'icy  au  bout  d'un  baston.  »  Jamais,  au 
cours  des  livres  suivants,  Rabelais  ne  s'exprimera  avec  une  semblable  familia- 
rité sur  son  héros.  Dans  sa  première  œuvre,  il  nous  le  montre  volontiers  pourvu 
des  humaines  faiblesses,  tantôt  buvant  plus  que  de  raison,  tantôt  épris  d'amour, 
tantôt  acceptant  sans  contrôle,  des  mains  de  Panurge,  «  quelque  diable  de  drogues 
composées  de  lithontripon...  et  aultres  espèces  diureticques  »,  et  subissant 
l'inconvénient  que  l'on  voit  décrit  au  chapitre  xxxiii.  Une  telle  désinvolture 
disparaîtra  complètement  par  la  suite.  Le  héros  prendra  l'ampleur  et  la  dignité 
qui  deviennent  les  caractéristiques  de  son  personnage.  Son  nom  symbolisera 
une  doctrine  morale  qui  implique  une  élévation  et  une  grandeur  d'àme  cons- 
tantes. 

On  sait  que  le  portrait  physique  et  moral  de  Panurge  s'offre  au  chapitre  xvi 
du  hvre  II  :  un  trait  essentiel  manque  cependant  à  cette  esquisse  célèbre  :  la 
couardise.  Panurge  ne  com.mence  à  se  montrer  poltron  que  dans  l'antre  de  la 
Sybille,  au  xvii^  chapitre  du  Tiers  Livre.  Ce  trait  ne  fera  que  s'accentuer  au 
cours  du  livre  IV,  égayant,  à  plus  d'une  reprise,  la  navigation  de  Pantagruel, 
pour  trouver  son  expression  la  plus  fameuse  dans  l'épisode  de  la  Tempête  et 
dans  l'aventure  de  la  fin,  lors  de  la  décharge  générale  de  la  flotte  pantagruéline 
(chap .  Lxvi  et  lxvii).  La  poltronnerie  n'est  pas  absente  du  livre  V,  où  on 
la    retrouve,  esquissée  avec  le  même  art,  et  fort  à  propos,  au  moment  de  la 


XII  INTRODUCTION 

descente  des  degréstétradiques  qui  conduisent  au  temple  souterrain.  Rien  de  plus 
naturel  que  ce  rappel  d'ordre  psychologique.  Une  telle  nuance,  si  bien  conser- 
vée à  travers  ces  pages  posthumes,  atteste,  d'accord  avec  toute  une  série  d'autres 
preuves,  l'authenticité  évidente  du  dernier  livre  de  Pantagruel. 

Il  est  à  remarquer  que,  dans  tout  le  cours  du  livre  II,  Panurge  montre  de  la 
bravoure.  Entreprenant  et  utile,  «  il  est  brave  à  la  façon  d'Ulysse,  c'est-à-dire 
avec  prudence,  en  vrai  Panurge,  en  homme  qui  a  mille  tours  dans  son  sac,  et 
ses  premiers  exploits  ne  sont  autre  chose  qu'une  illustration  variée  de  l'étymo- 
logie  grecque  de  son  nom  :  -av  sp^ov,  à  tout  faire.  Habile  dans  le  mal  comme 
dans  le  bien,  il  commet  toutes  sortes  de  méchantes  gamineries  dans  lesquelles 
il  imite  Villon  et  annonce  Gavroche  \  » 

Il  témoigne  sans  fanfaronnade  d'un  dévouement  véritable  à  l'égard  de  Pan- 
tagruel. «  Délibéré  de  vivre  et  mourir  »  avec  lui,  il  entreprend  de  «  déconfire  » 
tout  seul,  à  l'aide  d'un  subtil  stratagème,  660  chevaliers,  et  il  y  parvient.  Son 
maître,  charmé  d'un  tel  succès,  se  plaît  à  proclamer  dans  le  «  dicton  victorial  » 
que  «  engin  mieulx  vault  que  force  ».  Durant  le  combat  singulier  qui  se  déroule 
entre  Pantagruel  et  Loup-Garou,  Panurge  ne  craint  pas  de  se  retirer,  avec  ses 
compagnons,  au  milieu  des  géants,  auxquels  il  narre  quelques  fables  et  contes. 
Fait  plus  significatif  encore,  quand  la  massue  enchantée  de  Loup-Garou  rompt 
par  son  seul  contact  le  mât  de  Pantagruel,  celui-ci,  dans  ce  péril  soudain, 
s'écrie  :  «  Ha  !  Panurge  où  es-tu  ?  »  Belle  preuve  de  sa  confiance  en  l'aide  fidèle 
de  l'homme  aux  mille  ressources.  On  a  déjà  signalé  plus  haut  que  le  caractère 
si  particulier  de  Panurge  durant  l'expédition  de  Dipsodie,  concorde  avec  les 
divers  indices  qui  tendent  à  nous  faire  reconnaître,  en  ces  dix  chapitres,  le 
début  littéraire  de  Rabelais.  Durant  tout  cet  épisode,  le  rôle  du  compagnon  de 
Pantagruel  correspond  à  celui  des  personnages  qui  incarnent  la  ruse,  mise  au 
service  du  héros,  dans  Morgant  et  les  Macaronées.  Il  ne  présente,  d'ailleurs, 
aucun  trait  individuel,  pas  plus  que  Carpalim  ou  Eusthène  :  il  n'est  qu'un 
«  rôle  »  -.  Notons  encore  que,  dans  cette  partie  du  livre,  l'auteur  se  met  en 
scène  volontiers,  employant,  à  plus  d'une  reprise,  la  première  personne,  qui  lui 
permet  quelques  confidences  plaisantes  \ 

D'où  vient  Panurge?  Ce  type  inimitable  a-t-il  été  inventé  de  toutes  pièces 
par  notre  auteur,  ou  doit-il  quelque  chose  à  des  oeuvres  littéraires  antérieu  res' 


1.  Paul  Stapfer,  Rabelais,  sa  personne,  son  génie,  son  œuvre,  Paris,  1889,  p.  382. 

2.  J.  Plattard,  op.  cit.,  p.  22. 

5.  Notons  aussi  celle  du  chapitre  xvn  relative  aux  pardons  :  "  car  je  me  contente  de  peu  en 
ces  matières.  » 


PAXURGE    ET    CIXGAR  XIII 

Il  est  hors  de  doute  que  dans  la  figure  complexe  de  Panurge  se  retrouvent 
plusieurs  traits  qui  rappellent  d'assez  près  le  Cingar  des  Macaronàs  {Il  Baldo) 
de  Folengo.  Ce  personnage  rusé,  voleur  et  trompeur,  est  campé,  plus  de  dix 
ans  avant  Pantagruel ,  par  le  poète  italien,  en  ces  termes  : 

Il  portoit  toujours  une  certaine  escarcelle  pleine  de  crochets  et  limes  sourdes,  avec  lesquelles 
il  entroit  de  nuict  es  boutiques  des  marchans,  fournissant  à  ses  compagnons  de  bonnes  et  riches 
marchandises.  Il  dépouille  les  autels  des  Eglises...  O  qu'il  sçavoit  bien  crocheter  le  tronc  que 
le  prestre  monstroit  au  peuple  pour  y  faire  ses  offrandes  '  ! 

I.  Histoire  macaronique  (trad.  de  1606),  éd.  Jacob,  p.  53.  Nous  croyons  devoir  donner  ici  le 
texte  le  plus  important  des  Macaronces  touchant  les  origines  de  Panurge.  Il  précise  en  même 
temps  les  relations  de  Cingar  avec  le  Margutte  de  Pulci  : 

Genus  Cingaris. 

Alter  erat  Baldi  compagnus,  nomine  Cingar, 

Accortus,  ladro,  semper  truffare  paratus. 

Scarnus  enim  facie,  reliquo  sed  corpore  nervis 

Plenus,  compressus,  picolinus,  brunus  et  atrox. 

Semper  habens  nudam  testam,  rizzutus  et  asper. 

Iste  suam  traxit  Marguti  a  sanguine  razzam, 

Qui  ad  calcagnos  sperones  ut  galus  habebat, 

Et  nimio  risu,  simia  cagante,  morivit  : 

Que   postquam  Morgans  Tumulo  sepelivit  in  uno 

Sic  Epigrama  suo  fecit  lachrimando  bachiocco.  ^> 

Tumulus  Margutti. 

Marguttus  pelagi  Terreque  pericula  qui  tôt 

Vicerat,  hic  una  Simia  Cagante  morivit. 

Is  igitur  Cingar  Margutti  semine  venit. 

Qui  patris  mores  imitatur  in  arte  robandi. 

Perfectus  ladro,  promptus,  mala  guida  viarum, 

Namque  Viandantes  in  Boscos  sepe  vehebat 

Ipsius  arte,  bonum  pensantes  esse  caminum . 

Portabat  semper  ladro  post  terga  sachellam 

Sgaraboldellis  plenam,  surdisque  tanais, 

Cum  quibus  obscura  pingues  de  nocte  botegas 

Ingreditur,  caricatque  suos  de  merce  sodales 

Ut  gattus  saltat,  guizzat,  sgrafignat,  et  omnes 

Altaros  spoiat,  Gesias  quum  cernit  apertas  ; 

O  quoties,  quoties  capsettam  sgardinat  illam, 

In  qua  offerre  soient  homines  dévote  quatrinos. 

Non  celus  in  mundo  quod  non  commiserit  iste... 

Alter  eum  dicit  spoliasse  altaria  templi, 

Alter  presbitero  chierigam  ruppisse  tracagno... 

Ille  sed  immotam  frontem  tenet  atque  bravosam  ; 

Quemquam  non  metuit,  post  omnes  immo  petezat. 

Plus  quam  compagnos  alios  hune  Baldus  amabat. 


XIV  INTRODUCTION 

Il  ne  faut  pas  exagérer  toutefois  l'importance  des  éléments  dont  Rabelais 
serait  redevable  à  Folengo.  On  peut,  en  effet,  après  examen  minutieux,  réduire 
d'une  manière  assez  sensible  le  contingent  des  imitations  évidentes.  La  dette 
certaine  du  Maître  se  ramène,  d'une  part,  à  l'épisode  des  moutons  de  Panurge, 
au  IV^  livre,  canevas  tiré  de  Folengo,  et  sur  lequel  il  a  brodé  d'immortelles  ara- 
besques, et,  de  l'autre,  à  certains  traits  du  type  de  Panurge.  A  quoi  il  y  aurait 
lieu  d'ajouter  cinq  ou  six  suggestions  possibles  ou  vraisemblables.  Ainsi  qu'on  l'a 
observé  avec  justesse,  une  seule  source  indigène,  la  farce  dePathelin,  en  fournit 
six  fois  autant.  Quant  à  la  figure  et  au  rôle  de  Panurge,  on  ne  saurait  les  suppo- 
ser trop  exclusivement  imaginés  d'après  le  Cingar  de  Folengo.  M.  Toldo  a  observé 
avec  juste  raison  que  le  personnage  de  Margutte,  dans  le  Mor gante  Maggiore  de 
Luigi  Pulci,  est,  beaucoup  plus  encore  que  Cingar,  le  véritable  prototype  de 
Panurge.  De  même,  la  figure  de  Brunello,  dans  Orlando  innamorato  de  Boiardo, 
peut  sembler  avoir  fourni  plus  d'un  trait  à  celle  du  compagnon  de  Pantagruel. 
Celui-ci  serait  ainsi  un  personnage  composite  auquel  Cingar,  Brunello  et  Mar- 
gutte auraient  fourni  divers  éléments.  Mais  le  Panurge  de  Rabelais  est  tout  autre 
chose  encore;  il  se  présente  à  nous  avec  des  traits  originaux  qui  ne  se  rapportent 
à  aucun  type  antérieur.  Gardons-nous  de  trop  étendre  la  part  de  l'imitation.  La 
trame  de  ces  divers  poèmes  n'offre  en  réalité  aucun  rapport  d'ensemble  avec  le 
roman  rabelaisien.  D'autre  part,  le  personnage  et  l'œuvre  de  Villon,  les  Repues 
franches,  peut-être  les  bons  tours  de  l'angevin  Pierre  Faifeu,  et,  par  la  suite,  le 
Monologue  du  Franc  Archer  de  Bagnolet  furent  sans  doute  présents  à  l'esprit  du 
Maître,  au  moment  où  il  esquissa  l'inoubliable  «  compagnon  ».  La  part  de  Tob- 
servation  existe  assurément  à  côté  de  celle  de  la  tradition.  Il  ne  serait  nullement 
surprenant  que  l'auteur  ait  connu  à  Paris,  au  quartier  des  écoles,  un  étudiant 
voyageur  et  bohème  dont  la  psychologie  cynique  l'aurait  inspiré  pour  cette 
création  ;  son  réalisme  habituel  doit  encore  se  retrouver  ici. 

Qu'un  pareil  homme  puisse  être  le  compagnon  favori  d'un  prince  :  rien  de 
moins  choquant  pour  qui  connaît  les  mœurs  d'antan.  Les  amitiés  dont  put 
s'honorer  l'Aretin  ne  sont-elles  pas  la  meilleure  preuve  à  produire  en  faveur 
d'une  telle  familiarité  ?  L'auteur  du  théâtre  shakespearien  reprit  à  son  tour  le 
thème,  avec  son  immortel  Falstaff",  qui  constitue  un  nouvel  argument  à  l'appui 
de  la  vraisemblance  du  rôle  joué  par  Panurge  auprès  de  Pantagruel. 

Le  moment  est  venu  de  rechercher  les  origines  de  la  légende  pantagruéline  '. 
En  étudiant,  il  y  a  quelques  années,  le  Mystère  des  Actes  des  Apostres  de  Simon 
Greban  ^,  composé  dans  la  seconde  moitié  du  xv^  siècle,  nous  avons  eu  l'oc- 

1.  Sur  la  légende  gargantuine,  voy  R.  E.  R.,  1907,  p.  45  et  suiv.,  et  notre  introduction  du 
tome  I^r  de  la  présente  édition,  p.  xxviii  àxLix. 

2.  R.E.R.,  1912,  p.  481.  Ed.  de  G.  Alabat,  Paris,  1538  (n.  st.),  N.  Couteau,  imprimeur,  in-fol. 


LE    PETIT    DIABLE    DES    MYSTERES  XV 

casion  de  faire  sur  les  origines  du  nom  et  du  type  de  Pantagruel  plusieurs 
observations  qui  ont  paru  susceptibles  d'apporter  un  peu  de  lumière  sur  la 
genèse  du  héros  rabelaisien  ;  nous  allons  les  exposer  sous  la  forme  la  plus 
succincte,  en  citant  les  textes  le  plus  souvent  possible. 

On  sait  qu'il  existe,  parmi  les  personnages  de  la  «  diablerie  »  de  ce  mystère, 
un  petit  diable  appelé  Panthagruel.  Il  nous  est  présenté,  en  ces  termes,  avec 
ses  trois  compagnons,  aux  folios  m  et  iv  r°  de  la  première  partie  du  Mystère 
(édition  de  1538)  : 

Lucifer  commence  : 


Vous,  dyableteaux,  saillez  appertement: 
Panthagruel,  Phyton  semblablement, 
Venez  moy  tous  enchaisner,  car  j'enrage. 
Ou  consoler  mon  furieux  courage. 

Dont  mon  tourment  devient  coup  à  coup  rage  ; 
Aspicz  malings  faictes  la  terre  fendre, 
Saillez  mauldictz  de  la  forge  d'oultrage, 
Faictes  voiler  escler,  fouldre  et  orage  : 
Approchez  tost,  mon  cry  vueillez  entendre. 

Proserpine,  imre  des  dyabks,  s'adressant  à  Lucifer  : 

Mes  fils  dampnez  je  te  ameine  à  la  monstre  : 
Phiton,  Dagon,  aussi  Panthagruel, 
Puis  Arioth,  le  serpentin  cruel . 

Lucifer  les  appelle  : 

Harau,  harau,  dyables  et  dyableteaulx, 
Petis  dvablotz,  jeunes  et  foUateaulx, 
Approchez  tost,  sortez  que  je  vous  voye  ; 
Laisser  convient  plutonicques  chasteaulx . 
Et  s'aflBabler  de  ténébreux  manteaulx. 
Saillez  en  feu,  faictes  brouyr  en  voye . 
Icy  sortent  les  quatre  petis  dyables  des  costez  de  Proserpine  en  furie  de  feu  et  dit 

Panthagruel,  petit  dyahle. 

Mais  que  à  gripper  ma  rapine  je  voye 
Plus  léger  suis  que  n'est  03'seau  de  proye 
Pour  traverser  les  régions  marines 
S'il  est  besoiug  qu'au  pourchatz  je  m'employe. 
Et  que  mes  grifz  et  aelles  je  desploye, 
Tantost  serav  es  vsles  barbarines . 


XVI  INTRODUCTION 

Dagon,  petit  âyahle. 

Pour  descouvrir  les  costes  tartarines 
Et  les  rochers  pleins  d'eaues  sulphurines 
Et  faire  saulx  par  la  terre  et  par  l'air; 
Pour  voltiger  aux  Molucques  ferines 
Aux  Antipodes  et  marches  soubzterrines, 
J'en  suis  le  chef  :  à  moy  convient  parler . 

Aryot,  petit  dyahle. 

Mieulx  que  le  vent  Vulturne  scay  voler, 
Et  que  pensée  de  femme  tost  aller. 
Au  clin  de  l'œil,  je  passe  tout  le  monde. 
Faisant  au  fons  d'enfer  tout  devaller 
Les  malheureux  pour  leur  faire  avaller 
L'ire  de  Dieu  pour  leur  malfaict  immunde 

Phiton,  petit  dyahle. 

Je  suis  Phiton  aspic  auquel  habonde 
Venin  mortel  qui  plustost  que  l'heronde 
Mes  aelles  fais  voiler  pour  estandars. 
Soufflant  le  feu,  bondissant  crocq  et  fonde 
A  celle  fin  que  quelque  meschant  fonde 
Dessoubz  mes  grifz  trop  plus  poignans  que  dardz. 

Quand  on  pèse  les  termes  de  cette  quadruple  présentation,  on  constate  sans 
peine  que  les  quatre  petits  diables  en  question  correspondent  à  une  ancienne 
répartition,  bien  connue,  de  la  substance  du  monde.  Chacun  d'eux,  en  effet, 
a  pour  domaine  de  son  activité  spéciale  l'un  des  quatre  éléments  :  Panthagruel, 
l'eau,  c'est-à-dire  dans  l'espèce  la  mer  ;  Dagon,  la  terre,  qu'il  sait  traverser  pour 
gagner  les  Moluques,  les  Antipodes  et  marches  souterraines  ;  Aryot  (dont  le 
nom  est  voisin  de  celui  du  génie  Ariel  de  la  Tenipéle),  l'air,  qu'il  parcourt  avec 
plus  de  rapidité  que  le  vent  Vulturne,  et  enfin  Phiton,  le  feu,  qu'il  souffle  en 
tous  lieux  '.  Cette  remarque,  qui  n'avait  jamais  été  formulée,  explique  de  la 
manière  la  plus  complète  et  la  plus  sûre  le  rôle  de  Pantagruel,  non  seulement 
dans  les  mystères,  mais  même  dans  la  genèse  du  roman  rabelaisien  et  dans  la 
conception  première  du  personnage  de  Pantagruel.  Le  petit  diable  des  mystères, 
ayant  pour  mission  propre  de  parcourir  sans  cesse  «  les  régions  marines  »,  se 

I.  Il  est  à  noter  que  quatre  autres  petits  diables  de  mystères  sont  évoqués  dans  le  cha- 
pitre XIV  du  livre  11. 


PANTAGRUEL    ET    LES  BUVEURS  XVII 

couvre  naturellement  de  sel  pendant  ses  pérégrinations  ou  tout  au  moins  en 
trouve  toujours  à  sa  disposition  ;  de  là  le  rôle  qui  lui  est  dévolu  dans  les 
compositions  dramatiques  où  il  a  l'occasion  d'intervenir.  Ce  rôle  est  précisé 
dans  plusieurs  mystères.  Voici  d'abord  le  témoignage  fourni  à  ce  sujet  par  le 
Mystère  des  Actes  des  Apôtres  {V  partie,  fol.  clv  v°)  : 

Lucifer 

Huchez  moy  mes  deux  dyablotins, 

Phiton  avec  Paitthagniel 

Qui  de  nuyct  vient  gecter  le  sel, 

En  attendant  autres  besongnes, 

Dedans  la  gorge  des  yvrongnes, 

Mieulx  que  deux  vieulx    dyables   chenus. 

Dans  la  Vie  de  saint  Louis  par  personnages  (Bibl.  nat.,  f.  fr.  24331, 
fol.  iio  r°)  ',  qui  est  de  la  fin  du  xV"  siècle,  on  rencontre  cette  déclaration  non 
moins  catégorique  : 

Je  vien  de  la  grande  cité 

De  Paris  [et]  y  ay  esté 

Toute  nuit.    Onquez  tel    painne  n"cu. 

A  ces  galanz  qui  avoyent  beu 

Hier  au  suer  jusqua  hebreoz. 

Tandis  qu'ilz  estovent  au  repos, 

Je  leur  ay  par  soutille  touche 

Bouté  du  sel  dedenz  la  bouche 

Doucement  sans  lez  esveiller. 

Mais  par  ma  foy  au  resveillcr 

Hz  ont  eu  plus  soef  la  mitié 

Qiie  devant. 

C'est  ce  pouvoir  particulier  de  Panthagruel,  justifié,  je  le  répète,  par  son 
rôle  de  démon  ailé  de  l'élément  marin,  qui  fait  comprendre  comment  son  nom 
a  pu  servir  également  à  désigner  un  mal  de  gorge  violent,  qui  suffoque  et  rend 
la  parole  impossible.  Deux  textes,  entre  autres,  empruntés  au  Vergier  d'hon- 
neur (fin  du  xv^  siècle)  et  à  une  Sottie  nouvelle  à  six  personnages,  nous  renseignent 
sur  ce  malaise  fort  désagréable  ^.  Le  premier  s'applique  à  un  vieillard  : 

1.  Texte  cité  par  Marty-Laveaux  (éd.  de  Rabelais,  t.  IV,  p.  158),  qui  semble  croire  que  cet 
attribut  de  Pantagruel  est  propre  à  ce  seul  mystère. 

2.  Cités  par  Marty-Laveaux,  Ihid.,  p.  159. 

PANTAGRUF.L.  III 


XVIII  INTRODUCTION 

le  Panthagruel  le  grate 
Si  très  fort  dehors  et  dedans, 
Que  parler  ne  peult... 

Le  second  concerne  un  personnage  qui  feint  d'être  muet  : 

il  a  le  lempas. 

—  Non,  vrayement,  il  ne  l'a  pas. 

Tu    scès  bien  qu'il  n'est  pas  cheval. 

—  Il  a  donc  quelque  aultre  mal. 
A-t-il  point  le  Panthagruel  ? 

—  On  ne  l'a  jamais  si  cruel 
Qu'il  garde  de  parler  aux  gens. 

Rabelais  a  donc  pris  au  répertoire  dramatique  de  son  temps  le  nom  de  noire 
petit  diable  et  l'idée  du  pouvoir  spécial  que  celui-ci  possède  d'altérer  les  gens. 
Il  est  parti  de  cette  donnée,  devenue  populaire,  grâce  au  théâtre,  pour  concevoir 
le  type  magnifique  de  son  héros,  et  il  semble  bien  que  le  lien  qui  rattachait  à 
l'origine  le  Pantagruel  du  roman  rabelaisien  au  petit  démon  des  mystères  n'ait 
jamais  été  rompu  dans  son  esprit.  En  effet,  il  est  curieux  de  constater  que,  au 
cours  de  son  œuvre,  le  Chinonais  est  revenu  avec  une  complaisance  inattendue 
sur  cette  faculté  qu'il  avait  attribuée  à  son  héros,  né  à  une  heure  où,  par  suite 
d'une  sécheresse  extraordinaire,  «  le  monde  estoit  tout  altéré  » ',  et  qui  devait 
devenir  roi  des  Dipsodes,  c'est-à-dire»  dominateur  des  altérés  ». 

Ce  que  luy  [à  Pantagruel]  fut  monstre  à  celle  heure  mesmes  par  aultre  signe  plus  évident. 
Car  alors  que  sa  mère  Badebec  l'enfantoit,  et  que  les  sages  femmes  attendoyent  pour  le  recepvoir, 
yssirent  premier  de  son  ventre  soixante  et  huyt  tregeniers  chascun  tirant  par  le  licol  un  mulet 
tout  chargé  de  sel,  après  lesquelz  sortirent  neuf  dromadaires  chargés  de  jambons  et  langues  de 
bœuf  fumées,  sept  chameaulx  chargez  d'aiguillettes,  puis  XXV  charretées  de  porreaulx,  d'aulx, 
d'oignons  et  de  cibotz  :  ce  que  espoventa  bien  lesdictes  saiges  femmes,  mais  les  aulcunes  d'entre 
elles  disoyent  :  Voici  bonne  provision,  aussy  bien  ne  beuvons  nous  que  lâchement,  non  en 
lancement,  cecy  n'est  que  bon  signe,  ce  sont  aguillons  de  vin. 

Au  cours  de  l'épisode  de  l'écolier  limousin  (chap.  vi),  la  vertu  altérative  de 
Pantagruel  s'exerce  pour  la  première  fois  ;  il  prend  le  pauvre  étudiant  à  la  gorge, 
pour  le  punir  de  son  langage  contrefait.  Puis,  sur  ses  supplications,  il  consent 
à  le  laisser. 

Mais  ce  luy  fut  un  tel  remord  toute  sa  vie  et  tant  fut  altéré,  qu'il  disoit  souvent  que  Pantagruel 
le  tenoit  à  la  gorge.  Et  après  quelques  années  mourut  de  la  mort  Roland... 

I.  On  verra  plus  loin  à  quelle  circonstance  précise  se  rapporte  celte  allusion. 


LA    LI-GE\DE    PAXTAGRUHLINF  XIX 

Au  chapitre  suivant,  le  héros  de  Rabehiis  portant  la  grosse  cloche  de  Saint- 
Aignan  à  travers  Orléans,  et  la  faisant  sonner  par  les  rues,  «  tout  le  bon  vin 
d'Orléans  poulsa  et  se  gasta  »  ;  les  malheureux  habitants  de  cette  ville  se 
sentirent  tant  altérés  d'avoir  bu  de  ces  vins  poussés  qu'ils  ne  faisaient  que 
cracher  aussi  blanc  que  coton  de  Malte,  en  disant  :  «  Nous  avons  du  Panta- 
gruel et  avons  les  gorges  salées.  »  Cet  emploi  particulier  du  nom  de  son  héros 
prouve  que  Rabelais  avait  demandé  également  au  langage  courant  l'expression 
qui  désignait  le  mal  de  gorge  dont  nous  avons  parlé  plus  haut,  expression  qui 
dérivait  elle-même  tout  naturellement  du  rôle  d'  «  alterateur  »  de  notre  petit 
diable,  facétieux  distributeur  de  sel. 

Quand  Panurge  fait  rage  de  humer  le  vin  vermeil  de  Pantagruel  (chap.  xiv), 
il  formule,  pour  justifier  sa  soif,  cette  humoristique  remarque  : 

Mais  je  ne  scay  que  diable  cecy  veult  dire,  ce  vin  est  fort  bon  et  bien  délicieux,  mais  plus  j'en 
boy,  plus  j'ay  de  soif.  Je  croy  que  l'ombre  de  monseigneur  Pantagruel  engendre  les  altérez, 
comme  la  lune  faict  les  catarrhes.  Auquel  commencèrent  rire  les  assistans. 

Jusqu'au  chapitre  xxviii,  on  ne  rencontre  guère  que  des  allusions  intermit- 
tentes de  cet  ordre.  Notons  encore  celle  du  chapitre  xviii  où  l'auteur  nous 
montre  Thaumaste  confessant  au  concierge  de  l'Hôtel  de  Cluny,  la  veille  du 
jour  où  il  doit  argumenter  contre  Pantagruel,  qu'il  ne  s'est  jamais  trouvé 
tant  ahéré  que  cette  nuit.  «  Il  m'est,  disoit-il,  advis  que  Pantagruel  me  tient  à 
la  gorge.  Donnez  ordre  que  beuvons,  je  vous  prie,  et  faictes  tant  que  ayons  de 
l'eaue  fresche  pour  me  guargariser  le  palat.  »  Panurge,  à  la  page  suivante,  évoque 
donc  fort  à  propos  l'origine  véritable  du  nom  de  son  maître,  quand  il  l'appelle 
familièrement  :  «  Ce  diable  de  Pantagruel  ».  En  même  temps  la  stature  gigan- 
tesque du  fils  de  Gargantua,  un  peu  perdue  de  vue  depuis  le  séjour  à  Orléans, 
est  rappelée,  à  diverses  reprises.  Sa  voix  produit  le  son  d'un  double  canon. 
«  Et  furent  tant  altérez  de  ceste  seule  voix  qu'ils  tiroyent  la  langue  demy  pied 
hors  la  gueule,  comme  si  Pantagruel  leur  eust  les  gorges  salées.  »  Au 
chapitre  xx,  Thaumaste  et  son  vainqueur  boivent  à  ventre  déboutonné.  «  Et 
scavez  comment  ?  sicut  terra  sine  aqua,  car  il  faisoit  chault,  et  d'avantaige  se 
estoyent  altérez  ». 

L'expédition  qui  se  déroule  en  Utopie,  à  partir  du  chapitre  xxiv,  met  assez 
naturellement  en  relief  la  taille  «  gigantale  »  du  prince  et  son  action  toute- 
puissante  sur  les  gorges  de  ses  ennemis.  Il  y  a  d'abord  l'histoire  de  la  boîte 
que  Pantagruel  remet  au  Dipsode  prisonnier  pour  son  roi  et  qui  est  remplie  de 
drogues  «  tantaltératives  »,  dont  on  sait  l'effet  foudroyant  sur  l'armée  dipsode 
tout  entière  et  sur  son  chef.  Tous  boivent  à  force  et  s'endorment,  après  avoir 
mangé  les  funestes  confitures. 


XX  INTRODUCTION 

Mais  tout  soubdain  qu'il(le  roi)  eneutavallé  une  cueillerée, luy  vint  tel  eschauffement  dégorge 
avecque  ulcération  de  la  luette,  que  la  langue  luy  pela.  Et  pour  remède  qu'on  luy  feist  ne  trouva 
allégement  quelconques,  sinon  de  boire  sans  remission  :  car  incontinent  qu'il  ostoit  le  guobelet 
de  la  bouche,  la  langue  luy  brusloit.  Par  ce,  l'on  ne  faisoit  que  luy  entonner  vin  eu  gorge  avec  un 
embut. 

Nous  retrouvons  dans  tous  ces  traits  le  souvenir  des  bons  tours  joués  par  le 
petit  diable  des  mystères  '. 

A  partir  de  ce  moment,  nous  revenons  visiblement  à  la  conception  du  rôle 
primitif  de  Pantagruel.  Rabelais  nous  le  montre  saisissant  le  mât  de  son  navire 
pour  s'en  faire  un  bourdon  et  mettant  dans  la  hune  deux  cent  trente-sept  poin- 
çons de  vin  blanc  d'Anjou.  //  attache  à  sa  ceinture  la  barque  toute  pleine  de  sel, 
aussi  aisément  que  les  lansquenets  portent  leurs  petits  panerots.  Après  avoir 
bu  le  vin  de  concert  avec  Panurge,  et  effectué  les  tirs  qu'on  sait,  il  commence 
à  semer  le  sel  de  sa  barque,  et  comme  les  Dipsodes  dormaient  la  gueule 
ouverte,  il  leur  en  remplit  tout  le  gosier,  tant  que  ces  pauvres  hères  toussaient 
comme  renards,  disant  :  «  Ha  !  Pantagruel,  tu  nous  chauffes  le  tison.  »  Nous 
assistons  ensuite  à  la  lutte  du  prince  contre  Loupgarou  et  ses  trois  cents  géants. 
Pantagruel  puise  de  nouveau  dans  sa  barque  dix-huit  caques  et  un  minot  de 
sel  dont  il  emplit  la  gorge,  le  gosier,  le  nez  et  les  yeux  de  son  adversaire.  Celui- 
ci  lui  lance  un  coup  de  sa  masse,  le  manque  et  rompt  la  barque  en  pièces,  en 
versant  le  reste  du  sel  enterre.  La  lutte  continue  ;  Loupgarou  menace  Panta- 
gruel :  «  Meschant,...  jamais  tu  ne  altéreras  les  pauvres  gens.  » 

Tout  cet  épisode  de  l'expédition  en  Dipsodie  offre  une  allure  singulièrement 
burlesque.  C'est  le  conte  populaire  dans  l'ordinaire  acception  du  terme.  Le 
héros  qui  donne  au  roman  son  titre  y  apparaît  le  plus  souvent  dépourvu  de  la 


I.  La  contrefaçon  parisienne  du  second  livre  publiée  par  les  Marnef,  en  1533,  renferme 
plusieurs  additions  singulières,  qui  ne  sont  sans  doute  pas  de  Rabelais,  et  où  l'on  trouve  une 
allusion  à  l'altération  et  soif  de  Gargantua,  provoquées  par  un  méchant  vestibousier  quilui  avait 
jeté,  de  deux  grandes  poches  qu'il  portait,  une  grande  quantité  de  sel  «  par  le  palais  et  gousier  ». 
(Voy.  plus  bas  p.  lxxxii.)  Je  relève  encore  {Ihid.)ct  curieux  passage  :  «  Ceulx  sont  des- 
cendus de  Pantagruel,  qui  boyvent  tant  au  soir  que  la  nuytsont  contrainctz  de  eulx  lever  pour 
boire  et  pour  estaindre  la  trop  grant  soif  et  charbon  ardant  qu'ilz  ont  dedans  la  gorge,  et  ceste  soif 
se  nomme  pantagruel  pour  souvenance  et  mémoire  dudit  Pantagruel.  »  (II,  ch.  11.)  Le  nom 
désigne  donc  le  diable  qui  engendre  la  soif,  comme  aussi  la  soif  elle-même.  M .  Plattard  a 
commenté  (R.  E.  R.,  191 1,  p.  329)  un  texte  de  1499  qui  nous  montre  «  Cyrus.  . .  plus  altéré 
que  n'est  Panthagruel  ».  Cette  mention  paraît  prouver  que,  dès  la  fin  du  xve  siècle,  le  person- 
nage de  Pantagruel  est  considéré  comme  allcrè  et  non  plus  seulement  comme  capable  d'altérer 
les  autres.  .A.u  chapitre  v  du  livre  II,  Pantagruel  se  donne  surtout  comme  «  altéré  ». 


CO.MMEXT    FUT    COMPOSE    «    PANTAGRUEL    »  XX! 

dignité  et  du  bel  équilibre  qui  constituent  les  deux  aspects  les  plus  constants 
de  son  caractère.  Il  a  quelque  chose  d'un  grand  enfant  que  Panurge  dirige 
parfois  à  son  gré,  le  traitant  familièrement  et  même  le  faisant  boire  plus 
que  de  raison.  Nous  croirions  volontiers  que  cette  partie  de  l'œuvre,  si  voisine 
encore  du  livret  populaire  des  Grandes  Cronicqucs,  a  été  composée  en  premier 
lieu  par  Rabelais,  au  moment  où  il  a  commencé  à  écrire  pour  le  grand  public. 
De  là,  le  ton  plus  populaire,  à  beaucoup  d'égards,  de  cette  dernière  partie  du 
livre.  Voulant  composer  un  ouvrage  qui  fût  à  même  d'obtenir  une  diffusion 
analogue  à  celle  de  la  Chronique  gargantuine,  il  usa  d'abord,  sinon  des  mêmes 
procédés  de  composition,  du  moins  de  procédés  qui  ne  s'éloignaient  pas  trop 
de  ceux  qui  venaient  d'assurer  tant  de  succès  au  Hvret  de  1532.  Puis,  peu  à  peu, 
son  cadre  s'élargit;  son  imagination  conçut,  au  lieu  d'un  héros  purement  légen- 
daire, la  figure  grandiose  de  son  géant,  fils  de  Gargantua,  et  il  se  trouva  amené 
à  écrire  le  merveilleux  épisode  de  la  vie  de  Pantagruel  à  Paris,  qui  va  du  cha- 
pitre vi^  au  xxIV^  Sa  rédaction  première  fut  laissée  au  commencement  du  livre 
en  ce  qui  touche  les  origines  de  Pantagruel,  et  reléguée  à  la  fin  en  ce  qui 
touche  l'expédition  poursuivie  en  Utopie  contre  les  Dipsodes,  thème  primitit 
de  sa  composition  et  celui  qui  rappelait  davantage,  comme  canevas,  les  aven- 
tures du  Gargantua  populaire. 

Ces  dix  chapitres,  ou  environ,  représenteraient  ainsi  le  début  littéraire,  l'essai 
préliminaire  de  notre  auteur.  Une  curieuse  constatation  tendrait  par  ailleurs 
à  confirmer  cette  dernière  hypothèse,  c'est  ce  fait,  noté  plus  haut,  que  le  carac- 
tère de  Panurge  offre  un  aspect  tout  spécial  dans  ce  qu'on  pourrait  appeler  la 
Geste  de  Dipsodie.  Il  s'y  montre  un  compagnon  utile,  entreprenant  et  brave. 
De  plus,  son  rôle  correspond,  au  cours  de  ces  chapitres,  à  celui  des  person- 
nages qui  incarnent  la  ruse,  au  service  des  héros,  dans  Morgant  et  les  Maca- 
ronées. 

Toutefois,  une  observation  importante  doit  être  formulée  à  ce  propos.  En 
effet,  ces  chapitres,  où  se  rencontrent  tant  de  traits  grossis  à  plaisir  et  un  accent 
populaire  incontestable,  font  place,  un  moment,  au  chapitre  xxx,  qui  est  relatif 
à  la  résurrection  d'Epistémon  et  à  ses  impressions  touchant  les  diables  et  les 
damnés.  Or,  ces  pages  figurent  assurément  parmi  les  plus  hardies  de  toute 
l'œuvre  du  Maître,  comme  on  le  verra  plus  loin.  Le  Chinonais  aurait-il  forcé 
ces  éléments  fantastiques,  pour  mieux  dissimuler  la  satire  formidable  qui  s'y 
trouvait  enclose,  comme  par  hasard  ? 

Notre  choix  reste  incertain  entre  ces  deux  hypothèses.  Mais  il  semble  bien 
évident  que  le  caractère  spécial  de  ces  chapitres  ne  saurait  trouver  une  autre  expli- 
cation. Il  est  curieux  de  constater  que  l'attribut  principal  du  diable  Pantagruel 
des  anciens  mystères  reparaît  justement  à  travers  les  pages  qui  se  rapprochent 
le  plus  de  la  légende  gargantuine. 


XXri  IXTRODUCTIOX 

Bien  que  Pantagruel  soit  devenu  ensuite,  et  grâce  à  lui,  un  type  supérieur 
d'humanité,  Rabelais  ne  laissa  point  de  rappeler  parfois,  après  le  second  livre, 
les  origines  oubliées  du  type  que  son  génie  avait  créé.  C'est  ainsi  que,  dans  le 
chapitre  li  du  livre  III,  nous  rencontrons  une  évocation  du  rôle  ancien  de  Pan- 
tagruel, à  propos  du  Pantagruélion  : 

Aultres  avons  ouy,  sus  l'instant  que  Atropos  leurs  couppoit  le  fillet  de  vie,  soy  griefvement 
complaignans  et  lamentans  de  ce  que  Pantagruel  les  tenoit  à  la  guorge.  Mais  (las)  ce  n'estoit 
mie  Pantagruel.  . .  Je  vous  jure  icy  par  les  bons  motz  qui  sont  dedans  ceste  bouteille  là  qui 
refraichist  dedans  ce  bac,  que  le  noble  Pantagruel  ne  print  oncques  à  la  guorge  si  non  ceulx  qui 


La  suite  du  morceau  serait  à  citer,  de  même  que  tous  les  passages  dans  lesquels 
l'auteur  expose  sa  première  conception  du  pantagruélisme,  celle  qui  représente 
la  joie,  la  santé,  l'amour  de  la  bonne  chère  et  du  vin  (I,  chap.  i,  m;  II, 
chap.  xxxiv),  avant  la  doctrine  si  noble  que  nous  voyons  apparaître  au  Tiers 
Livre,  au  même  chapitre  li,  par  exemple,  —  sans  préjudice,  toutefois,  des  allu- 
sions au  Pantagruel  excitateur  de  la  soif  que  nous  venons  de  rapporter  \ 

Il  peut  être  piquant,  pour  en  revenir  au  petit  diable,  de  faire  connaître  sous 
quel  aspect  nos  pères  du  xvi^  siècle  se  figuraient  ce  personnage  de  l'Enfer  des 
vieux  mystères.  Un  document  nous  renseigne  à  cet  égard  avec  une  grande  pré- 
cision :  c'est  la  Relalion  de  l'ordre  de  la  triomphante  et  magnifique  Monstre  du  Mys- 
tère des  S.  S.  Actes  des  Apostres,  faite  à  Bourges,  le  dimanche  dernier  jour  d'avril 
1536  ^.  Le  groupe  des  quatre  petits  diables  auquel  appartient  Panthagruel  est 
assurément  celui  qui  est  décrit  dans  les  lignes  qui  suivent  ^  :  «  Après  venoient 
en  assez  fière  marche  quatre  petis  diables  vestus  de  draps  d'estranges  couleurs, 
avec  garguettes,  tymbres  dorés  et  aelles  mouvants  incessamment.  » 

Voici,  en  terminant,  les  principaux  passages  du  Mystère  des  Actes  des  Apostres 
(édition  de  Paris,  1538),  relatifs  au  diable  Panthagruel,  en  dehors  des  deux 
passages  déjà  cités    :    i'^  partie,    fol.   cxux,  clvi  y°  et   clvii,   et   2^  partie, 

fol.  XLIV  •*. 

1 .  Dans  le  premier  chapitre  de  Gargantua  on  trouve  :  «  en  «  pantagruelisant,  c'est  à  dire 
bcuvans  à  gré  et  lisans  les  gestes  horrificques  de  Pantagruel.  » 

2.  Édition  donnée  par  Labouvrie,  Bourges,  1836,  in-S". 

3.  Ibid.,  p.  20. 

4.  Dans  ce  dernier  passage,  Lucifer  recommande  aux  quatre  petits  diables  de  rôtir  conscien- 
cieusement quelques  juifs,  et  Pantagruel  répond  avec  un  empressement  particulier  : 

Nous  leur  rostirons  leurs  museaulx 
Si  bien  qu'il  n'y  aura  que  frire. 

La  description  minutieuse  de   la  manière  dont  les  pauvres  juifs  devaient  être  rôtis  aurait-elle 


PANTAGRL'lil.    LT    LU    FOLK-LORE  XXI  II 

Il  est  Utile  de  remarquer  encore  que  le  passage  final  du  second  livre  qui  vise 
les  exploits  futurs  de  Pantagruel  et  qui  paraissait  jusqu'ici  assez  peu  compré- 
hensible, ou  tout  au  moins  inspiré  par  la  fantaisie  pure,  s'explique  de  la  manière 
la  plus  simple  en  tenant  compte  de  l'origine  du  petit  diable  de  mystère.  En  voici 
le  texte  :  «  Comment  il  (Pantagruel)  espousa  la  fille  du  roy  de  Inde  nommée 
Presthan.  Comment  il  combatit  contre  les  diables,  et  fist  brusler  cinq  chambres 
d'enfer,  et  mist  à  sac  la  grande  chambre  noire  et  getta  Proserpine  au  feu  et 
rompit  quatre  dentz  à  Lucifer,  et  une  corne  au  cul,  et  comment  il  visita  les 
régions  de  la  lune,  etc.  »  Il  s'agit  d'une  expédition  de  Pantagruel  contre  ses 
anciens  compagnons,  les  diables,  contre  son  ancienne  demeure,  l'enfer,  contre 
sa  mère  infernale,  Proserpine,  et  son  ancien  chef,  Lucifer.  Il  s'est  émancipé  et 
transformé^  et  Rabelais,  dans  ce  plaisant  et  burlesque  passage^  se  souvenant  des 
origines  de  son  héros,  nous  le  montre  se  vengeant  de  sa  primitive  sujétion  dans 
le  royaume  des  enfers  et  de  la  captivité  qu'il  y  subit. 

En  terminant  cette  étude  de  la  légende  pantagruéline,  il  nous  reste  à  signaler 
un  fait  dont  la  signification  n'est  pas  négligeable  au  point  de  vue  du  folk-lore. 
Malgré  la  grande  difi'usion  des  diff"érents  livres  de  Pantagruel,  aucune  léc^ende 
relative  au  héros  rabelaisien  ne  vit  le  jour  dans  les  classes  populaires.  Aucune 
tradition,  aucune  appellation  de  lieu  ni  d'objet  ne  dérivèrent  des  récits  de 
notre  écrivain.  Il  n'existe  pas  un  seul  nom,  en  France,  qui  évoque  de  près  ou 
de  loin  la  personne  ou  les  aventures  du  fils  de  Gargantua,  alors  que  les  allusions 
locales  relatives  à  son  père  se  comptent  par  centaines,  à  travers  notre  pays,  et 
qu'il  existe  toute  une  Httérature  populaire  à  son  sujet.  C'est  qu'en  réalité, 
contrairement  à  ce  qu'on  a  cru  pendant  si  longtemps,  cette  nomenclature  gar- 
gantuine  dérive  à  peu  près  exclusivement  de  la  légende  et  du  mythe  pré-rabe- 
laisiens, et  l'action  du  Maître,  en  dépit  des  apparences,  a  été  quasi  nulle  sur  ce 
point.  Une  telle  constatation  ofire  une  réelle  portée  pour  l'étude  des  traditions 
légendaires;  elle  prouve  que  le  succès  littéraire,  même  le  plus  étendu,  reste  sans 
influence,  ou  presque,  sur  le  développement  des  contes  et  des  appel- 
lations mythiques. 

En  revanche,  dans  les  classes  cultivées  et  dans  les  milieux  littéraires,  les  mots 
de  Pantagruel,  pantagruélisme,  pantagruéliste,  pantagruélique,  lancés  par  Rabe- 
lais, rencontrèrent  assez  vite  une  certaine  vogue.  Quelques  pubhcations,  dont 
le  Livré  des  Marchands  (1533),  le  prouvèrent  sans  tarder.  Dès  1537,  au  cours  de 
la  Grande  Généalogie  de  Fripelippes,  dirigée  contre  Marot  par  «  ung  jeune  poète 
champestre  »,  Pantagruel  est  cité  parmi  quelques  héros  de  romans  : 

frappé  Rabelais,  qui,  on  le  sait,  décrit  tout  au  long  la  manière  dont  Panurge  fut  mis  à  la  broche  ? 
Cela  n'est  nullement  impossible. 


XXIV  INTRODUCTION 

Puis  Huon  de  Bordeaulx 
Me  racompta  d'aulcun  de  ses  bardeaux  : 
Après  rencontre,  ainsi  que  m'esbattoys, 
Merlin,  Giglan  et  Gyron  le  courtoys, 
Pantagruel,  Esopet,  Mandeville, 
Qui  m'ont  compté  jusques  en  ceste  ville 
Le  demeurant  de  son  antique  race  > . 

A  la  même  dare,  Eustorg  de  Beaulieu,  dans  VEpistre  Xdu  Coq  à  V Asm  -,  fait 
cette  curieuse  allusion  aux  pantagruélistes,  l'une  des  plus  anciennes  qu'on  con- 
naisse : 

Car  le  boire  matin  porte  heur 
Au  dire  des  Pantagruélistes. 

A  partir  de  ce  moment,  les  mentions  se  multiplient  ;  ce  serait  sortir  de  notre 
cadre  que  de  les  énumérer  ici. 

1.  Œuvres  de.  Clément  Marot,  éd.  de  La  Haye,  173 1,  t.  VI,  p.  66. 

2.  R.  E.  R.,  t.  IX,  p.  172  (texte  cité  par  Mi'e  H.  Harvitt)  et  notre  article,  R.  E.  A'.,  t.  III, 
p.  216-221,  Les  plus  anciennes  mentions  de  Pantagruel  et  de  Gargantua. 


CHAPITRE  II 
LA  RIÎALITH  DANS  «  PANTAGRUEL  » 


Les  événements  de  1532  :  la  grande  sécheresse;  le  pardon  ;  la  peste. 

Éléments  locaux  et  souvenirs  provinciaux. 

Navigation  et  géographie. 

Peut-on  espérer  découvrir  les  circonstances  qui  ont  décidé  Rabelais  à  adopter 
le  cadre  de  Pantagruel  et  les  raisons  pour  lesquelles  il  a  forgé  cette  légende  ?  Le 
point  de  départ  de  celle-ci  est-il  impossible  à  retrouver  ?  Ouvrons  les  trop  rares 
annales  du  temps.  Consultons,  pour  commencer,  celles  du  Parisien  Pierre 
Driart  et  du  Poitevin  Jean  Bouchet.  Dès  le  mois  d'août  1531,  le  premier, 
l'excellent  chambrier  de  Saint- Victor,  note  que  «  ce  présent  moys  fut  moult 
chauld,  et  ne  plut  durant  icelluy  que  bien  peu,  qui  fut  grand  dommaige  au 
fruict  des  vignes,  lequel  se  diminua  au  moyen  de  la  challeur  véhémente  '  ». 
Mais  ce  fut  surtout  l'année  suivante,  cette  mémorable  année  1532,  au  cours 
de  laquelle  fut  publié  Pantagruel,  qui  fut  marquée  par  une  chaleur  insolite  et 
continue  dont  on  garda  le  souvenir  en  France.  Cela  commença  presque  avec  le 
printemps,  après  une  période  de  froid,  pour  durer  jusqu'au  i"  novembre,  soit 
exactement  six  longs  mois  ^  Driart  a  pris  soin  de  remarquer  que  le  mois  de  mai 
fut  déjà  plus  chaud  «  qu'il  n'estoit  mémoire  de  nul  vivant  avoir  été  auparavant  » 
et  que  ce  temps  exceptionnel  ne  cessa  qu'au  moment  de  la  Toussaint.  Jamais 
l'été  n'avait  été  si  long  ni  si  brûlant.  Les  vendanges  s'en  trouvèrent  favori- 
sées, à  tel  point  que  les  tonneaux  manquèrent.  Une  pareille  température  ne  se 
reproduisit  en  aucune  autre  année  de  cette  période  avant  1532,  C'est  dire  combien 
elle  frappa  les  contemporains.  Selon  les  données  mêmes  fournies  par  Driart,  il 
est  évident  que  s'il  y  eut  quelques  pluies  passagères,  survenues  à  temps  dans  la 
région  parisienne  pour  préserver  certaines  récoltes,  la  sécheresse  dut  être 
extrême  pendant  la  plus  grande  partie  de  cet  anormal  été.  Il  y  eut,  cette 
année-là,  en  Poitou  et  en  Aquitaine,  pendant  les  mois  de  mai  et  juin,  une  épi- 
démie de  fièvres  continues  et  mortelles.  Les  «  astrologiens  »,  suivant  l'anna- 

1.  Chronique  parisienne  de  Pierre  Driart,  publiée  par  F.  Bournon,  dans  Méni.  de  la  Soc.  de 
Yhist.  de  Paris,  t.  XXII,  1895,  p.  158. 

2.  Ihid.,  p.  159.  La  dernière  phrase  de  Driart,  relative  à  cet  été,  est  restée  en  suspens.  Les  six 
mois  de  sécheresse  réelle  deviennent  vingt-six  mois,  sous  la  plume  de  Rabelais. 

PANTAGRUEL.  IV 


XXVI  INTRODUCTION 

liste  Jean  Bouchet,  dirent  que  ces  maladies  procédaient  des  «  trop  extrêmes  et 
furieuses  chaleurs  »  de  cette  période  ' .  Les  témoignages  sont  donc  absolument 
concordants. 

Rabelais,  attentif  à  toutes  les  circonstances  notables  de  son  époque,  ne  pouvait 
manquer  de  tirer  parti  de  celle-là,  d'autant  mieux  que  si  cette  période  dut  être 
pénible  à  supporter  quelque  part,  ce  fut  sûrement  à  Lyon,  ville  de  tout  temps 
réputée  pour  ses  chaleurs  excessives.  Il  est  parfaitement  plausible  d'admettre  que 
les  allusions  au  diable  Pantagruel  et  à  la  soif  que  ce  dernier  avait  pour  mission 
d'exciter  furent  fréquentes,  au  cours  de  ces  mois  brûlants,  dans  l'entourage  du 
Chinonais.  Plus  d'une  invocation  burlesque  dut  tomber  alors  de  la  bouche  de 
l'écrivain  tourangeau,  dont  la  conversation  ne  fut  pas  sans  doute  aussi  différente 
de  ses  écrits  qu'on  s'est  plu  à  le  croire.  C'est  ainsi,  selon  la  plus  naturelle  vrai- 
semblance, que  le  nom  et  le  rôle  de  Pantagruel,  objet  de  plaisanteries  et  d'al- 
lusions qui  étaient  devenues  tout  à  fait  de  circonstance,  grâce  à  la  température, 
s'imposèrent  peu  à  peu  à  l'esprit  de  Rabelais.  La  légende  du  petit  diable,  dis- 
tributeur de  sel  et  symbole  d'altération,  devint  populaire  autour  de  lui  :  il 
n'hésita  pas  à  s'en  servir  pour  le  petit  livre  qu'il  méditait  dans  le  but  apparent 
de  récréer,  mais  surtout  d'instruire  ses  contemporains,  comme  on  le  verra  plus 
loin.  Nous  saisissons  donc  très  nettement  le  point  de  départ  de  cette  histoire 
pantagruéline  qui  allait  devenir,  par  la  volonté  de  notre  auteur,  l'un  des  mythes 
les  plus  célèbres  des  temps  modernes.  Il  suffit  de  lire  avec  quelque  attention  le 
chapitre  ii  :  «Delà  nativité  du  tresredouté  Pantagruel»  pour  apercevoir  aussitôt 
le  lien  certain  qui  existe  entre  la  sécheresse  mémorable  de  1532  et  la  composition 
du  premier  livre  publié  de  notre  roman.  Le  choix  du  héros  rabelaisien  s'ex- 
plique et  se  justifie  aux  yeux  du  lecteur,  sans  laisser  place  à  la  moindre  incer- 
titude. Rappelons  encore  cette  particularité  que  les  allusions  à  la  température 
doivent  toujours  se  rapporter  à  une  période  très  proche  de  leur  production. 
Faites  à  quelques  années  d'intervalle,  elles  perdent  le  plus  souvent  tout  intérêt. 
Si  donc  un  auteur  a  l'occasion  d'y  recourir,  il  faut  que  son  œuvre  évoque  ce 
souvenir  au  moment  où  il  est  encore  présent  à  l'esprit  de  ses  contemporains. 
Le  Pantagruel,  publié  en  novembre  1532,  s'accorde  aussi  complètement  qu'il 
est  possible  avec  cette  observation  psychologique  évidente.  Il  parut  tout  juste 
au  moment  où  les  hommes  étaient  encore  sous  le  coup  des  impressions  laissées 
par  cette  accablante  saison.  La  fortune  extraordinaire  et  quasi  soudaine  de  la 
légende  pantagruéline  en  fut  facilitée  d'autant.  C'est  même  ce  qui  permit  à 
Rabelais  de  mettre  sa   Pro^nostication,  —  parue  quelques  mois  plus   tard,   et 

I.   Annales  iV Aquitaine.  Paris,   1537,  '"  ^CV,  à  l'année  1532. 


LA    GRAXDL    SHCHHRliSSE    Dli    I532  XXVll 

consiici'ce,  notons-le,  à  une  prévision  burlesque  des  saisons,  —  sous  le  patro- 
nage du  nom  de  son  héros.  Certes,  la  verve  prodigieuse  du  conteur  et  l'audace 
saisissante  de  ses  idées  constituaient  le  principal  facteur  de  son  succès,  mais  on 
ne  saurait  toutefois  omettre  l'utilité  manifeste  de  la  concordance  que  nous 
venons  de  signaler  et  qui  était  restée  inconnue,  jusqu'à  présent,  aux  exégètes 
de  l'œuvre  du  Maître.  Une  fois  de  plus,  nous  surprenons  les  liens  étroits  qui 
rattachent  la  trame  de  son  roman  à  la  réalité  ambiante  et  à  l'actualité.  Les 
mêmes  rapports  que  nous  avons  pu  dégager,  dans  des  travaux  antérieurs,  à 
travers  le  Gargantua,  le  Tiers  Livre  et  les  quatrième  et  cinquième  livre  de 
l'ouvrage,  se  retrouvent  dans  le  second  livre.  Les  procédés  ne  varient  pas. 
L'immortel  créateur  de  mythes  conserve  les  mêmes  habitudes  d'esprit  pendant 
les  vingt  années  de  sa  production  littéraire. 

Mais  pour  entendre  pleinement  la  cause  et  raison  de  son  nom,  qui  lu}-  fcut  baillé  en  baptesme 
{Pantagruel),  vous  noterez  qu'en  icelle  année  feut  seicheresse  tant  grande  en  tout  le  pays  de 
Africque  que  passèrent  xxxvj.  moys,  troys  sepmaines,  quatre  jours,  treze  heures,  et  quelque  peu 
d'advantaige,  sans  pluye  avec  chaleur  de  soleil  si  véhémente  que  toute  la  terre  en  estoit  aride. 
Et  ne  fut  au  temps  de  Helye  plus  eschauffée  que  fut  pour  lors  ;  car  il  n'estoit  arbre  sus  terre 
qui  eust  ny  feuille  ny  fleur,  les  herbes  estoient  sans  verdure,  les  rivières  taries,  les  fontaines  à 
sec,  les  pauvres  poissons  délaissez  de  leurs  propres  elemens,  vagans  et  crians  par  la  terre  hor- 
riblement, les  oyseaux  tumbans  de  l'air  par  faulte  de  rosée,  les  loups,  les  regnars,  cerfz,  san- 
gliers, dains,  lièvres,  connilz,  belettes,  foynes,  blereaux  et  aultres  béstes  l'on  trouvoit  par  les 
champs  mortes  la  gueulle  baye.  Au  regard  des  hommes  c'estoit  la  grande  pitié,  vous  les  eussiez 
veuztiransla  langue  comme  lévriers  qui  ont  couru  six  heures.  Plusieurs  se  gestoyent  dedans 
lespuys...  Toute  la  contrée  estoit  à  l'ancre  :  c'estoit  pitoyable  cas  de  veoir  le  travail  des  humains 
pour  se  garentir  de  ceste  horrificque  altération.  Car  il  avoit  prou  affaire  de  sauver  l'eaue  benoiste 
par  les  églises...  O  que  bien  heureux  fut  en  icelle  année  celluy  qui  eut  cave  fresche  et  bien  garnie  ! 
Le  Philosophe  raconte  en  mouvent  la  question  :  Parquoy  c'est  que  l'eaue  de  la  mer  est  salée  ? 
(Suit  Thistoire  de  Phaèton)...  A  donc  la  terre  fut  tant  eschauffée  que  il  luy  vint  une  sueur 
énorme,  dont  elle  sua  toute  la  mer,  qui  par  ce  est  salée. 

On  a  vu  plus  haut  comment  cette  allusion  se  rattache  d'une  façon  précise  au 
rôle  du  diable  Pantagruel,  Vient  ensuite  l'histoire  de  la  procession  destinée  à 
à  obtenir  du  ciel  la  cessation  du  fléau  et  dont  nous  aurons  l'occasion  de  parler 
plus  bas.  Le  chapitre  s'achève  par  le  récit  de  la  naissance  de  Pantagruel,  arrivée 
à  l'heure  où  le  monde  était  tout  altéré,  et  dont  le  nom  off"rait  cette  signification 
prophétique  qu'il  serait  quelque  jour  dominateur  des  altérés  (Dipsodes),  Tel 
se  déroule,  dans  ses  lignes  principales,  le  tableau  que  Rabelais  trace  de  la  sai- 
son chaude  de  1532,  en  forçant,  comme  on  peut  le  penser,  les  proportions  et 
les  circonstances  de  ce  phénomène  météorologique. 

Il  est  piquant  de  constater,  d'autre  part,  que  la  Panlagrueline  Prognostication 


XXVIII  INTRODUCTION 

semble  bien  évoquer  elle-même  un  souvenir  de  cette  même  période.  Le  Touran- 
geau y  formule,  en  effet,  cette  observation  que  rien  n'amène  (chap.  vi)  :  a  Tou- 
tesfoys,  sus  le  milieu  de  l'esté,  sera  à  redoubter  quelque  venue  de  pusses  noyres 
et  cheussons  de  la  Devinière.  Adeo  nihil  est  ex  omni  parte  beatum.  Mais  il  les 
fauldra  brider  à  force  de  collations  vespertines.  »  Une  telle  allusion,  faite  à 
une  maison  que  personne  ne  pouvait  connaître,  en  dehors  des  intimes  de  l'au- 
teur, ne  serait-elle  pas  tout  simplement  l'expression  du  souvenir  cuisant  laissé 
au  Chinonâis  par  les  insectes  de  sa  maison  paternelle,  où  il  dut  accomplir  un 
séjour  au  cours  de  l'été  de  1532  ?  Les  cousins  et  moustiques  de  la  demeure 
d'Antoine  Rabelais  purent  se  montrer  d'autant  plus  nombreux  et  entrepre- 
nants que  la  saison  devait  favoriser  singulièrement  leur  action.  D'où  la  fameuse 
prédiction  que  rien,  jusqu'à  présent,  n'avait  expliquée. 

C'est  donc,  en  somme,  l'actualité  qui  a  fourni  au  conteur  le  premier 
fil,  et  le  plus  important,  de  sa  trame.  Là  ne  se  bornent  pas  les  constatations 
nouvelles  qu'il  nous  a  été  donné  de  faire  en  pareille  matière.  Il  est  dans  le 
second  livre  un  chapitre  célèbre,  qui  fournit  à  la  physionomie  de  Panurge 
certains  de  ses  traits  inoubliables  :  nous  voulons  parler  du  chapitre  xvii  : 
Comment  Panurge guawgnoyt  les  pardons...  L'auteur  rencontre  Panurge  qui  a  un 
flux  de  bourse  et  lui  offre  de  grand  cœur  tout  ce  qu'il  possède  :  «  six  solx  et 
maille  »  : 

A  quoy  il  me  respondit  :  Et  bren  pour  l'argent,  je  n'en  auray  quelque  jour  que  trop  :  car  j'ay 
une  pierre  philosophale  qui  me  attire  l'argent  des  bourses,  comme  l'aymant  attire  le  fer.  Mais 
voulés  vous  venir  gaigner  les  pardons?  dist  il.  Et  par  ma  foy  :  (je  luy  respons)  je  ne  suis  grand 
pardonneur  en  ce  monde  icy,  je  ne  sçay  si  je  seray  en  l'aultre.  Bien  allons  au  nom  de  Dieu, 
pour  un  denier  plus  ny  moins.  Mais  (dist  il),  prestez  moy  doncques  un  denier  à  l'interest.  Rien, 
rien,  dis  je.  Je  vous  le  donne  de  bon  cueur.  Grates  vobis  dominos,  dist  il.  Ainsi  allasmes  com- 
menceant  à  sainct  Gervays,  et  je  gaigne  les  pardons  au  premier  tronc  seulement  :  car  je  me  con- 
tente de  peu  en  ces  matières,  puis  disoys  mes  menuz  suffrages  et  oraisons  de  saincte  Brigide  ; 
mais  il  gaigna  à  tous  les  trônez,  et  toujours  bailloit  argent  à  chascun  des  pardonnaires.  De  là, 
nous  transportasmes  à  nostre  Dame,  à  sainct  Jean,  à  sainct  Antoine,  et  ainsi  des  aultres  églises 
ou  estoit  banque  de  pardons.  De  ma  part  je  n'en  gaignovs  plus  :  mais  luy  à  tous  les  trônez  il 
baisoit  les  relicques,  et  à  chascun  il  donnoit.  Brief  quand  nous  fusmes  de  retour  il  me  mena 
boiie  au  cabaret  du  Chasteau  et  me  montra  dix  ou  douze  de  ses  bougettes  pleines  d'argent.  A 
quoy  je  me  seignay  faisant  la  croix  et  disant  :  Dont  avez  vous  tant  recouvert  d'argent  en  si  peu 
de  temps  ?  A  quoy  il  me  respondit  que  il  avoit  prins  es  bessains  des  pardons  :  car  en  leur  bail- 
lant le  premier  denier  (dist  il)  je  le  mis  si  souplement,  que  il  sembla  que  feust  un  grand  blanc 
ainsi  d'une  main  je  prins  douze  deniers,  voyre  bien  douze  liards  ou  doubles  pour  le  moins,  et  de 
Taultre  trois  ou  quatre  douzains  :  et  ainsi  par  toutes  les  églises  où  nous  avons  esté. 

Voire  mais  (dis  je)  vous  vous  dampnez  comme  une  sarpe  et  estes  larron  et  sacrilège.  Ouy  bien 
(dist  il)  comme  il  vous  semble,  mais  il  ne  me  semble  quand  à  moy.  Car  les  pardonnaires  me  le 
donnent  quand  ils  me  disent  en  présentant  les  relicques  à  baiser  :  Centuplum  accipies,  que  pour 


LE    PARDON    DE    I552  XXIX 

un  dénier  j'en  prene  cent  :  car  accipies...  (^suit  V explication  hini  connue  de  la  formule  des  pardon- 
nigères)...  Ho,  mon  amy  (disoit  il)  si  tu  sçavoys  cotnment  je  fis  mes  clious  gras  de  la  crovsade, 
tu  serovstout  esbahy.  Elle  me  valut  plus  de  six  mille  tleurins... 

Rien  de  tour  cela  n'est  invente.  Cet  épisode  est,  à  tous  égards,  strictement 
conforme  à  la  réalité  et  à  Tactualité  de  1532,  aussi  bien  que  le  choix  du  héros 
principal  de  l'œuvre.  Cette  même  année,  déjà  signalée  par  les  annalistes  pour 
sa  sécheresse,  eut,  par  contre,  le  privilège  imprévu  d'un  pardon  et  jubilé 
octroyés  par  le  pape  Clément  VII  à  la  France.  Le  Journal  d'un  bourgeois  de 
Paris,  chronique  principale  et  presque  unique  de  notre  histoire  pour  cette 
période,  nous  apprend  ce  fait  dans  les  termes  suivants  : 

Audict  an  cinq  cens  trente  deux  fut  donné  par  le  pape  Clément  un  pardon  et  jubilé  par  tout 
le  royaume,  pour  lequel  gaigner  falloit  jeusner  trois  jours,  soy  confesser  et  recepvoir  Dieu  par 
ceux  qui  estoient  en  aage  '. 

Si  Rabelais  a  attribué  à  Panurge  son  inoubliable  escroquerie  «  aux  pardons  », 
c'est  évidemment  que  celle-ci  était  tout  à  fait  de  circonstance  au  moment 
même  où  il  écrivait.  Un  jubilé  extraordinaire  avait  lieu,  qui  lui  offrait  une 
occasion  naturelle  de  critique  et  de  sarcasme  à  l'égard  de  celle  des  coutumes 
ecclésiastiques  dont  l'abus  prêtait  le  mieux  à  la  satire.  N'oublions  pas  que  la 
première  manifestation  de  la  réforme  de  Luther  fut  amenée  par  la  protestation 
du  moine  contre  la  vente  des  indulgences.  Le  pardon  ou  jubilé  papal  compor- 
tait la  visite  d'un  certain  nombre  d'églises-,  dont  la  nomenclature  était  fixée. 
La  liste  rapportée  par  Rabelais  est  certainement  exacte  :  Saint-Ger\^ais,  Notre- 
Dame,  Saint-Jean-en-Grève,  l'abbaye  de  Saint-Antoine.  Nos  deux  compagnons 
—  remarquons  que,  dans  cet  épisode,  le  Chinonais  se  met  directement  en  cause 
avec  Panurge  —  visitèrent  donc  les  stations  désignées,  pour  baiser  les  reliques 
que  les  «  pardonnaires  »  présentaient  à  la  vénération  des  fidèles  désireux  de 
gagner  les  pardons.  Après  Saint-Gervais,  l'auteur,  qui  se  contente  de  peu  en 
ces  matières,  laisse  Panurge  s'approcher  seul  des  troncs,  et  l'on  vient  de  voir 
avec  quelle  insigne  dextérité  le  fourbe  remplit  ses  «  bougettes  »  de  l'argent  des 


1.  Le  journal  d'un  bourgeois  de  Paris  sous  le  règne  de  François  /^r,  ijij-ij^6.  Ed.  V.-L.  Bour- 
rilly,  Paris,  Alphonse  Picard,  8°,  1910,  p.  554.  La  Chronique  du  roy  Françoys  premier  offre  un 
intérêt  sensiblement  moindre.  Ces  deux  chroniques  forment  avec  celles  de  Pierre  Driart  et  de 
Versons,  le  contingent  annalistique,  assez  maigre,  de  cette  période  pour  la  région  parisienne. 

2.  Les  choses  n'ont  pas  changé  en  ce  qui  concerne  le  jubilé,  qui  a  lieu  tous  les  vingt-cinq  ans. 
Le  jubilé  normal  avait  eu  lieu  en  1525. 


XXX  IXTRODUCTION 

plateaux  jubilaires.  Voilà  donc  un  épisode  caractéristique  par  excellence  du 
second  livre,  dont  un  fait  historique  nous  découvre  l'origine  réelle. 

Au  reste,  d'une  manière  générale,  les  mentions  relatives  à  la  croisade  et  aux 
Turcs,  toutes  mises  dans  la  bouche  de  Panurge,  se  rapportent  à  une  série  de 
préoccupations  et  d'événements  contemporains  dont  les  chroniqueurs  nous 
ont  transmis  l'écho,  à  plus  d'une  reprise,  soit  en  1332  même,  soit  aux  alen- 
tours de  cette  année.  Le  péril  turc  se  manifesta  alors  avec  une  grande  acuité  ; 
des  processions  solennelles  eurent, lieu,  à  l'occasion  de  la  panique  qu'il  suscita 
en  mai  1532  '.  Il  y  eut  une  série  d'alternatives,  pendant  lesquelles  les  choses  de 
Turquie  se  trouvèrent  au  premier  plan  de  l'actualité.  Ainsi,  le  1 1  février,  des 
lettres  furent  adressées  au  Sacré  Collège  pour  obtenir  du  pape  qu'il  autoriscât 
le  roi  à  demander  au  clergé  de  France  une  aide  pour  la  guerre  qu'il  préparait 
contre  les  Turcs  ^  Les  succès  de  ces  derniers,  un  moment  fort  inquiétants, 
firent  place  à  des  revers  décisifs  que  leur  infligea  André  Doria  à  la  fin  de  1532, 
quand  il  réussit  à  chasser  leur  flotte  de  la  mer  Ionienne  et  à  prendre  Coron  et 
Patras.  En  septembre-octobre  1532,  grande  défaite  des  Turcs  en  Hongrie. 
On  comprend  donc  que  Panurge  se  soit  plu  à  évoquer  les  faits  et  les  lieux  qui 
restaient  présents  à  l'esprit  des  Français  de  ce  temps-là.  Quand  il  parle  de  la 
Croisade,  dont  il  fit  ses  choux  gras  et  qui  lui  valut  plus  de  six  mille  florins,  il 
rappelle  une  entreprise  à  laquelle  on  ne  cessait  de  songer  et  pour  laquelle  des 
subsides  étaient  fréquemment  demandés  aux  fidèles.  De  même,  quand  il  évoque 
la  Croisade  manquée  de  Mitylène,  dont  le  souvenir  restait  assez  humiliant,  et 
surtout  quand  il  raconte  «  la  manière  comme  il  eschappa  de  la  main  des 
Turcqs  »,  les  allusions  qu'il  prodigue  à  l'Alcoran,  aux  musafîiz  et  bachatz,  aux 
seraphs,  au  costume  des  Orientaux  et  à  leur  horreur  du  vin,  aux  chiens  errants 
et  aux  incendies  des  villes  turques,  —  Sainte-Sophie  de  Constantinople  est,  en 
outre  citée  au  chapitre  xxxir,  —  le  portrait  pittoresque  qu'il  trace  de  son  «  bas- 
chatz  ))  :  tout  cela  off'rait  un  intérêt  manifeste  pour  les  lecteurs  de  1532. 

D'autres  éléments  réels  pourraient  être  encore  aisément  dégagés.  Ainsi, 
par  exemple,  Pantagruel  s'informe  au  chapitre  xxx,  auprès  d'Epistémon  res- 
suscité, comment  sont  traités  les  usuriers  en  enfer: 

Je  les  veis,  dist  Epistemon,  tous  occupez  à  chercher  les  espingles  rouillées  et  vieulx  doux 
parmy  les  ruisseaulx  des  rues,  comme  vous  voyez  que  font  les  coquins  en  ce  monde.  Mais  le 
quintal  de  ses  quinqualleries  ne  vault  que   un  houssin   de  pain ,  encores  v  en  a  il  malvaise 

1.  Voy.V Histoire  des  Papes  de  L.  Pastor,  trad.  par  Furcy-Raynaud,  t.  X,  p.  133  et  suiv.  et 
passim . 

2.  Catal.  des  Jetés  de  François  b'',  t.  VI,  283. 


LA    PESTE    DE    1^32  XXXI 

depesche  :  ainsi  les  pauvres  malheureux  sont  aulcunes  foys  plus  de  troys  sepmaincs  sans  manger 
morceau  ny  miette,  et  travaillent  jour  et  nuict  attendant  la  foyre  à  venir  :  mais  de  ce  travail  et 
de  malheurté  y  ne  leur  souvient  tant  ilz  sont  actifz  et  mauldictz,  pourveu  que  au  bout  de  l'an 
ils  gaignent  quelque  meschant  denier. 

Ce  développement  dont  le  sujet  est  suggéré  par  Pantagruel  et  non  par 
Panurge,  comme  on  pourrait  le  croire,  ne  figure  pas  ici  au  hasard  d'une  fan- 
taisie satirique.  Il  est  probablement  l'écho  d'une  décision  royale  récente  prise 
à  l'égard  des  usuriers,  dans  le  but  d'arrêter  leurs  pratiques. 

■  L'an  mil  cinq  cens  trente  deux,  furent  appréhendez  prisonniers,  de  par  le  Roy,  plusieurs  mar- 
chans  de  Paris,  qu'on  disoit  usuriers,  assçavoir  :  Jean  Brisse,  demeurans  rue  de  la  Cossonnerie, 
deux  frères  nommez  les  Danoys,  demeurant  près  Chastelet,  et  Thomas  Turquan  et  Martin 
Quatréhommes,  euls  deux  courtiers  desdictes  usures  ;  mais  ilz  saillirent  en  baillant  caution  '. 

Enfin,  l'allusion  du  chapitre  xxxii  à  la  plus  terrible  des  maladies  de  l'époque, 
la  peste,  a  été,  de  toute  évidence,  suggérée  à  l'auteur  par  l'épidémie  pesteuse 
qui  désola  plusieurs  grandes  villes  de  France  et  spécialement  Paris,  dans  l'au- 
tomne de  1532,  pour  se  continuer,  en  amenant  des  pertes  importantes,  pendant 
la  plus  grande  partie  de  1533  ^.  Des  mesures  sévères  de  précaution  s'impo- 
sèrent rapidement.  Jean  Bouchet  rapporte  dans  ses  Annales  d'Aquitaine,  citées 
plus  haut,  sous  la  date  de  1532,  que  les  chaleurs  insolites  de  cette  année-là 
amenèrent  des  maladies  qui  «  retournèrent  en  peste  vers  la  moitié  du  mois 
de  juillet  ».  Cette  épidémie  de  peste  ravagea  jusqu'au  mois  de  novembre  sui- 
vant la  ville  de  Poitiers  où  vivait  l'ami  de  Rabelais. 

L'auteur  nous  décrit  visiblement  les  ravages  auxquels  il  assistait,  quand  il 
raconte  son  entrée  dans  la  ville  d'Aspharage,  au  cours  de  son  voyage  à  travers 
la  bouche  de  Pantagruel  : 

Puis  entrav  en  la  ville,  laquelle  je  trouvay  belle,  bien  forte  et  en  bel  air,  mais  à  l'entrée  les 
portiers  me  demandèrent  mon  bulletin,  de  quoy  je  fuz  fort  esbahy,  et  leur  demanday  :  Mes- 
sieurs, y  a  il  icv  dangier  de  peste  ?  O  seigneur  (dirent  ilz)  l'on  se  meurt  icy  auprès  tant  que  le 
charriot  court  les  rues.  Vray  dieu  (dis  je)  et  où  ?  A  quoy  me  dirent  que  c'estoit  en  Laryngues 
et  Pharingues,  qui  sont  deux  grosses  villes  telles  comme  Rouen  et  Nantes  riches  et  bien  mar- 
chandes. Et  la  cause  de  la  peste  a  esté  pour  une  puante  et  infecte  exhalation  qui  est  sortie  des 
abysmes  despuis  n'a  gueres,  dont  ilz  sont  mors  plus  de  vingt  et  deux  cens  soixante  mille  et  seize 
personnes,  despuis  huict  jours. 

Lors  je  pense  et  calcule,  et  trouve  que  c'estoit  une  puante  haleine  qui  estoit  venue  de  l'esto- 
mach  de  Pantagruel  alors  qu'il  mangea  tant  d'aillade.  comme  nous  avons  dict  dessus. 

1.  Journal  iViin  bourgeois  de  Paris,    éd.  citée,  p.  371. 

2.  Dom  FéHbicn,  Hist.  de  Paris,  II,  990-994. 


XXXII  INTRODUCTION 

Nous  aurons  l'occasion  d'étudier,  dans  la  dernière  partie  de  cette  introduc- 
tion, la  procession  du  chapitre  ii,  en  ce  qui  touche  la  signification  très  hardie 
qu'il  convient  d'y  voir.  Il  suffira  de  constater  ici  que  l'actualité  de  cette  manifes- 
tation, sans  parler  du  dénouement  si  imprévu  qu'elle  amène,  ressort  de  toutes 
les  chroniques  qui  nous  sont  parvenues  pour  les  environs  de  1 532.  Le  bourgeois 
de  Paris,  Pierre  Driart,  l'auteur  de  la  Chronique  du  roi  François  1"  et  dom 
Félibien  abondent  en  mentions  et  descriptions  de  cérémonies  analogues.  Citons 
seulement  les  imposantes  processions  qui  se  déroulèrent  à  Paris  et  dans  les 
villages  des  environs,  de  la  fin  de  mars  à  la  Pentecôte  de  1530,  pour  qu'il 
plût  à  Dieu,  à  Notre  Dame  et  aux  saints  de  sauver  et  garder  les  vignes, 

lesquelles  comme  on  disoit,  estoient  gastées  parce  qu'il  geloit  tous  les  matins.  Et  mesme- 
ment  on  dit  qu'ilz  furent  fort  endommagées  au  vignoble  d'Orléans  et  oultre  la  rivière,  vers  le  val 
de  Loire.  Mais  au  moien  des  bonnes  prières  du  peuple  et  des  belles  processions,  lesdictes  vignes 
qui  estoient  endommagées  et  gastées  revindrent  en  valleur  et  bonté  à  l'entour  de  Paris  et  es 
environs,  [ce]  qu'on  a  estimé  un  grand  miracle  que  Dieu  a  voulu  monstrer  '. 

En  153 1,  nouvelle  grande  procession,  le  10  janvier,  pour  conjurer  le  mau- 
vais temps. 

JANVIER   1531. 

Procession  saincle  Geneviefve.  Le  dixiesme  jour  d'icelluy,  jour  des  octaves  madame  saincte 
Geneviefve,  fut  faicte  une  fort  belle  procession  en  l'église  Nostre  Dame  de  Paris,  où  furent 
portez  plusieurs  belles  chasses  et  relicquieres,  entre  lesquelles  estoit  la  chasse  de  ladicte  dame 
saincte  Geneviefve,  et  fut  faicte  ladicte  procession  pour  prier  Dieu  de  modérer  le  temps,  lequel 
estoit  sy  très  fort  à  la  pluye  qu'il  ne  cessoit  quasy  ne  nuict  ne  jour  de  plouvoir  tant  que  les  eauez 
estoient  si  grosses  que  à  merveilles,  et  durant  longue  espace  de  temps  ;  et  aussi  pour  la  prospérité 
du  royaulme  et  pour  prier  Dieu  pour  madame  la  mère  du  Roy,  laquelle  estoit  fort  mallade  ». 

FÉVRIER    15  51. 

(Disposicion).  —  Ce  présent  moys,  troys  sepmaines  durans,  fut  fort  doux  et  plus  qu'il  n'eust 
esté  besoing,  mais  la  dernière  sepmaine  fut  rudde  tant  de  gellée  que  de  neige  et  vens  qui  guasta 
la  plus  grande  part  des  amandiers  fleurs  des  {sic)  et  habricottiers  5. 

[En  mars,  le  temps  ne  fut  pas  plus  favorable  ;  gelées  blanches  fréquentes  et  grosses  pluies 
après,  etc.]. 


1.  Journal  d'un  bourgeois  de  Paris,  éd.  cit.,  p.  357.  —  Journal  de  Nie.  Vcrsoris,  p.  123.  — Chron. 
du  roy  Fr.  I^'^,  p.  78-79  ;  Félibien,  op.  cit.,  III,  985  ;  Bibl.  nat.,  ms.  fr.  17527,  f.  184.  Pierre 
Driart,  p.  145-148,  donne  des  précisions  sur  le  temps. 

2.  Elle  mourut  en  septembre  de  la  même  année.  Pierre  Driart,  op.  cit.,  p.   151. 

3.  Thid. 


LES    SOUVENIRS    PROVINCIAUX  XXXlll 

Un  pareil  rapprochement  de  faits,  qui  ressort  de  la  chronique  même  du  reli- 
gieux de  Saint-Victor,  a  dû  s'imposer  à  la  réflexion  des  esprits  critiques  de 
l'époque.  Nul  doute  que  Rabelais,  fort  sceptique  lui-même  à  l'égard  de  telles 
pratiques,  n'ait  recueilli  plus  d'un  brocard  sur  ce  contraste.  Ce  qui  était  vrai  à 
Paris  ne  l'était  pas  moins  à  Lyon.  Au  reste,  l'empreinte  parisienne,  qui  apparaît 
à  travers  le  second  livre  d'une  manière  si  sensible,  nous  avertit  que  les  impres- 
sions de  l'auteur  se  rapportent  autant  à  la  capitale  qu'à  toute  autre  ville  de 
France. 

On  voit  à  quel  point,  à  travers  la  contexture  du  premier  ouvrage  Httérairede 
notre  Chinonais,  transparaît  la  vie  ambiante.  Ce  sera  désormais,  contrairement 
aux  vues  qui  ont  régné  si  longtemps,  la  marque  essentielle  de  toutes  les  pro- 
ductions qui  sortiront  de  sa  plume.  A  côté  de  ces  éléments  en  quelque  sorte 
objectifs,  se  rencontrent  nombre  de  données  d'un  caractère  personnel  qu'il  est 
aisé  de  dégager,  en  tenant  compte  des  procédés  de  l'auteur,  tels  qu'ils  ont  été 
exposés  dans  l'introduction  du  tome  P"",  consacrée  à  Gargantua.  Il  est  clair  que 
Rabelais  s'est  plu  à  introduire  dans  son  récit  les  lieux  qu'il  avait  parcourus 
depuis  huit  ou  dix  ans  et  auxquels  l'attachaient  par  là-même  des  impressions 
toutes  récentes. 

Ici,  à  l'inverse  de  Gargantua,  la  Touraine  ne  tient  qu'une  place  très  secondaire. 
Le  pays  de  Chinon  est  mentionné  simplement  au  début  du  chap  xix  \  Tours  n'est 
nommé  que  pour  son  horloge,  en  compagnie  de  plusieurs  autres  villes,  et 
pour  ses  objets  en  cuir  bouilH.  Cependant,  une  mention  notable  est  mise  sur  les 
lèvres  de  Panurge,  qui  proclame  son  origine  provinciale.  «...  C'est  ma  langue  natu- 
relle et  maternelle,  car  je  suis  né  et  ay  esté  nourry  jeune  au  jardin  de  France  : 
c'est  Touraine  ».  Il  faut  voir,  dans  cette  déclaration,  un  hommage  de  l'enfant 
de  Chinon  à  sa  petite  patrie.  Quant  aux  données  relatives  au  Poitou  et  aux 
régions  de  l'Ouest,  elles  se  rencontrent  particulièrement  nombreuses  dans  les 
diverses  parties  du  livre  ^.  La  Bretagne,  dont  les  villes  de  Rennes  et  Nantes  se 
trouvent  citées,  est  aussi  l'objet  de  quelques  mentions.  L'une  d'entre  elles  donne 
à  réfléchir  :  quand  le  conteur  nous  représente  (chap.  xix)  Panurge  choquant 
ensemble  «  un  transon  de  coste  bovine  »  et  deux  pièces  de  bois,  l'une  d'ébène 
et  l'autre  de  brésil  incarnat,  et  faisant  «  son  tel  que  font  les  ladres  en  Bretaigne 
avec   leurs    clicquettes,  mieulx  toutesfoys  resonnant  et  plus  harmonieux  »,  il 

1.  Les  noms  des  propriétés  chinonaises  et  saumuroises  de  la  famille  de  R.  :  Gravot,  Cha- 
vigny,  La  Pomardière,  la  Devinière  près  Cinais,  n'ont  été  ajoutés  qu'en  1535,  ce  qui  peut  faire 
songer  à  un  voyage  récent  de  l'auteur  à  son  pays  natal. 

2.  Mirebalais  et  Luçonnois  compris.  Poitiers  est  cité  (chap.  XXXII)  comme  une  ville  consi- 
dérable, en  même  temps  que  Lyon. 

PANTAGRCEL.  .  V 


XXXIV  INTRODUCTION 

autorise  son  lecteur  à  penser  qu'il  a  réellement  entendu  un  tel  signal.  Pour  peu 
qu'on  songe  aux  constatations  qui  ont  été  acquises  depuis  vingt  ans  en 
pareille  matière,  cette  interprétation  ne  paraîtra  nullement  téméraire.  De  même 
le  cueilleur  de  pommes  au  pays  de  Perche  (chap.  ix)  a  dû  être  observé  de  visu. 
Sans  nul  doute  encore,  le  chapitre  v  :  Des  faicts  du  noble  Pantagruel  en 
son  jeune  aage,  reflète  les  propres  pérégrinations  de  notre  conteur  et  spéciale- 
ment ses  séjours  dans  diverses  villes  universitaires  de  France.  Le  trajet  de  Poi- 
tiers à  Fontenay-le-Comte  et  à  Maillezais  est  celui-là  même  qu'il  avait  accom- 
pli plus  d'une  fois.  On  peut  penser  que  la  traversée  de  la  Rochelle  —  dont  la 
chaîne  est  citée  ailleurs  (chap.  iv)  — à  Bordeaux,  ne  fait  qu'évoquer  sa  première 
navigation.  L'étape  de  Toulouse,  dont  les  moulins  de  Bazacle  sont  évoqués, 
vient  d'être  rendue  infiniment  vraisemblable  par  une  étude  récente  du 
D""  de  Santi  \  Celle  de  Montpellier  est  connue  de  tous;  elle  entraîne,  sans  la 
moindre  hésitation,  les  visites  successives  de  Nîmes,  d'Avignon  et  de  Valence  -, 
ces  deux  dernières  jalonnant  le  chemin  de  Lyon  '.  Que  Rabelais,  à  demi  Sau- 
murois  et  fils  du  possesseur  de  Chavigny-en-Vallée,  ait  connu  Angers 
(chap.  I,  IV  et  v)  et  apprécié  le  vin  d'Anjou  (chap.  xii  et  xviii),  rien  de 
plus  vraisemblable.  Quant  aux  séjours  à  Bourges  et  à  Orléans,  la  simple  lec- 
ture de  Pantagruel  nous  amène  à  les  considérer  comme  impliquant  une  certi- 
tude absolue.  Ici,  se  présente  à  notre  attention  un  piquant  élément  réel  dont 
l'acquisition  est  toute  récente.  Entre  autres  souvenirs  relatifs  à  Bourges,  notre 
écrivain  nomme  le  «  grand  timbre  »  qu'il  place  devant  le  palais  ducal  et  auquel, 
observe-t-il,  il  manque  un  morceau,  pour  en  faire  le  récipient  destiné  à  la 
bouillie  du  petit  Pantagruel.  Or,  cette  pierre,  qui  possédait  toute  une  histoire, 
existait  bien,  auxvi^  siècle,  à  la  place  indiquée  ■^.  Ce  trait,  qu'on  pouvait  croire 
forgé  à  plaisir  se  révèle,  comme  tant  d'autres,  tout  proche  de  la  vérité  la  plus 
concrète.  La  grosse  tour  de  Bourges  ou  citadelle,  «  la  grosse  tour  de  Beurre  qui 
estoit  à  Sainct  Estienne  de  Bourges  et  qui  fondit  au  soleil  »  (chap.  xv  et  xxix) 
fournissent  encore  deux  allusions  significatives.  Orléans,  qui  devait  procurer  à 
Rabelais  plusieurs  amitiés  précieuses,  figure  fréquemment  dans  le  livre  II  ;  après 
l'épisode  du  Limousin,  Pantagruel  continue  d'y  étudier.  Il  replace  dans  le  clo- 


1.  Revue  du  SeiT^ihne  Siècle,  t.  VIII,  p.  42-62. 

2.  Carpentras  et  son  horloge  sont  cités  dans  les  éditions  de  1535  ^^  ^^  i554>  ^u  chap.  XV. 
Quand  R.  substitue  Ferrare  à  Carpentras,  c'est  qu'il  tient  à  évoquer  la  ville  italienne  visitée  par 
lui  dès  1534. 

3.  Au  chap.  IV,  R.  donne  un  autre  jalon  de  cette  route  :  Tain  où  l'on  fabrique  des  câbles  pour 
le  voyage  du  sel  à  Lyon. 

4.  Kevîie  du  Sei'iiènie  Siècle,  t.  IV,  p.   162. 


PANTAGRUEL   A    PARIS  XXXV 

cher  de  Saint-Aignan  la  cloche  qui  était  «  en  terre  »  depuis  plus  de  deux  siècles, 
événement  qui  amène  l'épisode  du  vin  d'Orléans  transformé  en  vinaigre.  Ail- 
leurs, l'auteur  nous  parle  des  murailles  de  la  ville  (chap.  xv),  et  de  la  boule 
qui  surmonte  le  clocher  de  l'église  Sainte-Croix  (chap.  xxxiii).  Lyon,  avec 
sa  chaîne,  ses  batelières,  ses  plumes  et  ganivets,  sa  fourniture  de  sel  et  surtout 
son  assiette  imposante  (chap.  xxxii)  occupent  une  place  naturelle  dans  le  petit 
volume  qui  vit  le  jour  en  une  boutique  voisine  de  Notre-Dame-de-Confort.  Mais 
c'est  sans  contredit  à  Paris  qu'est  dévolu  le  rôle  principal  au  cours  du  second 
livre.  Du  chapitre  vu  au  xxiv,  toutes  les  scènes  s'y  déroulent.  La  connais- 
sance de  la  capitale,  de  ses  mœurs,  et,  si  j'ose  dire,  de  son  atmosphère  propre, 
apparaît  si  juste  et  si  intime  à  travers  ces  pages,  que  la  réalité  d'un  séjour  de 
l'auteur  à  Paris,  avant  1532,  apparaît  comme  indiscutable.  Seules,  des  observa- 
tions directes  ont  pu  permettre  à  Rabelais  de  nous  présenter,  tant  dans  ce  livre 
que  dans  son  Gargantua,  cette  psychologie  parisienne  qu'il  a  su  condenser  en 
traits  immortels.  Cette  évidence  nous  a  conduit  à  présenter,  il  y  a  quelques 
années,  sur  ce  séjour  comme  sur  la  résidence  de  Rabelais  à  Paris,  des  conjec- 
tures qui  ont  été  approuvées  par  tous  les  érudits  compétents  *.  Le  voyage  du 
Tourangeau  dans  la  grande  ville  peut  se  placer  entre  1528  et  1530.  Toutefois, 
les  impressions  parisiennes  du  conteur' semblent  être  si  proches  du  moment 
où  il  écrit;  on  retrouve,  dans  les  descriptions  et  notations  des  chapitres  indiqués 
plus  haut,  quelque  chose  de  si  précis  et  même  de  si  vivant,  qu'on  est  en  droit 
de  penser  qu'un  second  séjour,  entre  novembre  1531  et  mai  1532  —  période 
pendant  laquelle  le  Chinonais  échappe  aux  recherches  de  ses  biographes  —  ne 
serait  nullement  impossible.  Il  paraît  tout  à  fait  plausible  d'admettre  qu'il  dut 
habiter  l'hôtel  Saint-Denis  où  il  fait  descendre  Pantagruel,  maison  située  alors 
rue  Saint-André-des-Arts  ^,  et  dont  les  jardins  donnaient  dans  la  rue  Christine 
actuelle.  Cet  hôtel,  qui  dépendait  de  l'abbaye  bénédictine  de  Saint-Denis,  offrait 
un  asile  tout  désigné  à  Rabelais,  alors  bénédictin,  d'autant  mieux  qu'il  recevait 
habituellement  les  religieux  qui  poursuivaient  des  études  à  Paris.  Comme 
Rabelais  n'avait  encore  rien  écrit,  aucune  raison  ne  s'opposait  à  son  admission 
dans  cette  maison.  Ce  fut  là,  apparemment,  qu'il  rencontra  frère  Claude  de  Saint- 
Denis,  moine  savant,  cité  par  frère  Jean  dans  Gargantua  (chap.  xxxix)  comme 
étudiant  à  Paris  avec  une  ardeur  infatigable  ',  Pantagruel  nous  promène  un  peu 
partout  à  travers  le  Paris  de  1530,  celui  de  la  rive  gauche  et  de  l'Université, 

1.  R.E.R.,  t.  VI,  p.  38  et  suiv.,  61272. 

2.  Nos  54-58. 

3.  D'après  ce  passage,  frère  Jean  aurait  séjcurné  à  Paris  environ  six  mois.  Serait-ce  une  indi- 
cation personnelle,  à  ajouter  à  tant  d'autres? 


XXXVl  INTRODUCTIOX 

s'entend  :  rue  du  Fouarre,  par  trois  fois,  à  la  Sorbonne,  dont  le  treillis  est 
signalé,  à  l'abbaye  de  Sainte-Geneviève,  au  collège  de  Navarre  et  à  sa  grande 
salle,  à  Vauvert,  à  Saint-Marceau  et  à  la  Folie  Gobelin,  qui  semble  avoir  été 
visitée  volontiers,  de  même  que  l'établissement  de  teinture  de  Gobelin,  sans 
parler  des  hôtels  de  Saint-Denis  et  de  Cluny,  visés  plus  haut,  le  dernier  cher 
aux  Anglais  de  marque  et  où  Rabelais,  en  bon  connaisseur  des  préférences 
de  nos  voisins,  héberge  fort  à  propos  le  grandissime  clerc  Thaumaste,  venu  du 
fin  fond  de  l'Angleterre.  On  a  vu  plus  haut  le  rôle  des  églises,  à  l'occasion  des  sta- 
tions jubilaires  de  Panurge.  Notre-Dame  est  de  nouveau  mise  en  cause  au  sujet  de 
sa  plus  grosse  cloche  (chap.  xxix).  Avec  l'abbaye  de  Sainte-Geneviève,  deux  autres 
grands  monastères,  proches  des  remparts,  reçoivent  les  visites  de  Pantagruel  ; 
Saint-Antoine,  sur  la  rive  droite,  et  Saint-Victor,  sur  la  rive  gauche,  le  premier 
comme  but  de  promenade,  le  second  pour  sa  librairie  «  fort  magnifique  »  '.  On 
sait  que  la  bibliothèque  des  chanoines  réguliers  de  Saint-Victor  était  à  peu  près  la 
seule  qui  fût  alors  accessible  au  public.  Récemment  reconstruite,  comme  le  reste 
de  l'abbaye,  fort  riche  en  ouvrages  ecclésiastiques  de  théologie,  de  droit  canon 
et  d'édification,  elle  demeurait  fermée  à  toute  la  pensée  moderne.  L'érudition, 
les  sciences,  les  auteurs  grecs  et  latins,  les  beaux  livres  italiens,  les  maîtres  de 
l'heure  surtout,  les  Politien,  les  Valla,  les  Erasme,  qui  faisaient  les  délices  de 
Rabelais,  n'avaient  pu  y  obtenir  droit  de  cité.  On  devine  les  rancœurs  de  l'an- 
cien cordelier  de  Fontenay-le-Comte,  lorsque,  v-enu  à  Paris  pour  y  étancher  sa 
soif  ardente  de  haut  savoir,  il  ne  découvrit,  dans  cette  belle  construction,  ache- 
vée de  la  veille,  aucune  des  sources  nouvelles  auxquelles  il  rêvait  de  s'abreuver. 
Son  génie  satirique  se  vengea  de  cette  amère  désillusion  en  conférant  au  cata- 
logue archaïque,  d'où  les  Muses  étaient  bannies,  un  ridicule  immortel. 

Maître  François,  parfait  connaisseur,  comme  Panurge,  des  rues,  ruelles  et 
traverses  de  Paris,  paraît  particulièrement  familier  avec  le  Parlement  et  le  Palais 
qui  l'abrite.  Il  ne  manque  pas  de  signaler,  sous  les  galeries  de  la  Sainte-Cha- 
pelle, telle  lingère  achalandée,  puis  la  grande  salle,  la  basse  cour,  où  les  mules 
des  présidents,  conseillers  et  autres  rongent  leur  frein,  et  où  les  pages  du 
palais  jouent  aux  dés,  à  genoux  sur  le  sol.  Il  n'a  garde  d'oublier  davantage,  sur 
la  rive  droite,  le  cimetière  des  Innocents,  plusieurs  fois  évoqué,  ni  les  remparts, 
ni  les  ponts  (Petit-Pont,  Pont-aux-Meuniers,  pont  de  Charenton),  ni  les  cabarets 
en  renom,  ni  même  d'autres  lieux  moins  avouables. 

A  côté  de  ces  éléments  locaux  très  variés  et  tous  exacts,  on  le  voit,  il 
y  a  lieu  de  tenir  compte  des  données  d'ordre  géographique  que  présentent 
les  chapitres   xxiii,    xxiv    et  xxxiv.    «    Pantagruel   ouyt    nouvelle   que  son 

I .  Il  av.nit  été  refait  vers  1 5 1 4 . 


LH    VOYAGF.    EN    UT0PI1-:  XXXVIF 

père   Gargantua  avoit    esté   translaté    au    pays    des   Phées     par  Morgue,... 
ensemble  que,  le   bruyt  de    sa    translation    entendu,    les    Dipsodes...  avoyent 
gasté  un  grand  pays  de  Utopie  et  tenoyent  pour  lors  la  grande   ville  des  Amau- 
rotes  assiégée  ».  Il  quitte  aussitôt    Paris    et  gagne  Rouen,  puis   Honfleur,  où   | 
il  s'embarque  avec  ses  compagnons. 

Nous  avons  démontré  précédemment  '  que  l'itinéraire  développé  au  cha- 
pitre XXIV  était  d'une  parfaite  logique,  l'Utopie  étant  placée  par  notre  auteur, 
comme  par  Morus,  en  Extrême-Orient,  du  côté  de  la  Chine  ou  Cathay,  au 
nord  de  cet  empire,  non  loin  de  la  région  portée  sur  les  cartes  sous  l'appellation 
d'Indie  supérieure.  Les  noms  des  Amaurotes  et  de  l'Achorie  ^  ont  été  emprun- 
tés à  Morus  par  Rabelais.  Celui-ci,  par  contre,  a  inventé  les  Alymyrodes  qui 
font  partie  de  la  Dipsodie.  Quant  à  ce  dernier  nom,  il  a  été  forgé,  semble-t-il, 
en  fonction  de  la  future  qualité  de  Pantagruel,  dominateur  des  Altérés  >. 

Après  la  conquête  de  la  Dipsodie,  maître  Alcofribas  met  fin  à  son  i"  livre, 
sentant  bien  que  les  registres  de  son  cer\'eau  étaient  quelque  peu  brouillés  par 
la  purée  de  septembre.  «  Vous  aurez,  continue-t-il,le  reste  de  rh5'stoire  à  ces 
foyres  de  Francfort  prochainement  venantes,  et  là  vous  voyrez  comment 
Panurge  feut  marié  et  cocqu  dez  le  premier  moys  de  ses  nopces.  Et  comment 
Pantagruel  passa  les  monts  Caspies,  et  comment  il  naviga  par  la  mer  Atlhan- 
ticque,  et  deffit  les  Cannibales  et  conquesta  les  isles  de  Perlas,  comment  il 
espousa  la  fille  du  roy  de  Jnde,  dit  Prestre  Jehan  »  (texte  de  1533). 

Ce  passage  avait  beaucoup  intrigué  les  commentateurs.  On  s'est  demandé  com- 
ment il  se  faisait  que  Rabelais,  après  avoir  ainsi  annoncé  la  trame  future  du  Tiers 
Livre,  ait  pu,  parla  suite,  l'oublier  à  ce  point  que  non  seulement  il  n'en  a  tenu  aucun 
compte,  mais  qu'il  s'est  même  abstenu  d'y  faire  la  plus  légère  allusion  aussi  bien  dans 
ce  livre  que  dans  lesautres.  L'explication  de  cette  apparente  anomalie  est  cependant 
bien  simple  +.  L'auteur  n'a  pas  apportéà  son  plan  définitif  un  changement  aussi  pro- 
fondqu'on  pourrait  lesupposer.  Certes,  nous  ne  voyons  pas  Panurge  convoler,  mais 
nous  ne  perdons  pas  de  vue  un  seul  instant  la  question  de  son  mariage,  puisque  le 
Tiers  Livre  tout  entier  a  pour  but  de  le  préparer  et  que  le  IV'  tend  pareille- 
ment à  découvrir   le  secret  de  ses  destinées  conjugales.  Rien  ne  nous  dit  que 


1.  Les  Navig-ations  de  Pantagruel,  Paris,  1905,  in-80,  p.  9  et  suiv. 

2.  Morus  parle  des  Achoriens. 

3.  Chap.  II,  origine  du  nom  de  Pantagruel  :  «  Et  voyant  en  esperit  de  prophétie  qu'il  seroit 
quelque  jour  dominateur  des  altérez  ».  Nous  avons  fait  dans  Z^5  Navig.  de  Pant.,  p.  21,  un  rap- 
prochement avec  le  mot  Scythic,  région  voisine  de  celle  où  doit  se  placer  l'Utopie,  considérée  plai- 
samment comme  le  pays  de  la  soif  (sitis). 

4.  Les  Navigations  de  Pant.,  p.  25  et  suiv. 


XXXVIII  INTRODUCTION 

Rabelais  —  et  telle  notation  du  V^  livre  manuscrit  de  notre  Bibliothèque  natio- 
nale peut  autoriser  à  le  croire  — ,  s'il  avait  pu  achever  son  roman,  ne  nous  eût 
pas  fait  assister  aux  noces  de  Panurge.  Il  s'est  contenté  de  retarder  l'événement, 
sans  renoncer  à  y  recourir.  Quant  aux  voyages  de  Pantagruel,  l'élément  le  plus 
caractéristique  de  la  trame  annoncée,  il  se  trouve  que,  contrairement  à  ce  qu'on 
a  pu  penser  longtemps,  l'auteur  a  fait  accomplir  à  son  héros  à  peu  près  les 
mêmes  navigations  que  celles  dont  la  fin  du  IP  livre  esquisse  le  programme. 

Que  signifient  donc  cette  traversée  de  la  mer  Atlantique,  cette  défaite  des 
Cannibales,  cette  conquête  des  îles  de  Perlas  et  enfin  ce  voyage  au  pays  du 
fameux  Prêtre-Jean  ?  Cette  navigation  a  un  sens,  elle  correspond  à  quelque 
chose  de  réel,  à  une  idée  qui  hantait  alors  au  plus  haut  degré  les  contempo- 
rains de  notre  conteur  :  c'est  tout  simplemenUeyoyage  d'Amérique  d'abord  et 
de  l'Inde  ensuite.  Pantagruel  devait  traverser  l'Atlantique  et  aborder  aux  îles 
des  Cannibales,  puis  à  celles  des  Perles.  Les  unes  et  les  autres  sont  faciles  à  iden- 
tifier, puisqu'elles  figurent  sur  tous  les  portulans  et  cartes  du  temps.  Les  îles 
des  Cannibales  et  des  Perles  désignent,  dans  la  nomenclature  contemporaine  de 
Rabelais,  les  petites  Antilles  méridionales  d'aujourd'hui.  Les  globes  de  Schoener, 
par  exemple,  les  placent  dans  les  mêmes  parages,  vers  les  îles  Sous-le-Vent,  au 
nord  du  Venezuela  actuel,  en  réalité  dans  la  région  où  tant  de  navigateurs,  à 
commencer  par  Colomb,  Hojeda  de  la  Çosa  et  Vespucci,  dont  les  voyages  ont 
fourni  les  éléments  géographiques  de  l'Utopie,  avaient  cherché  et  cherchaient 
encore  le  fameux  passage  vers  l'Inde  et  le  Cathay.  Sûrement,  Rabelais  avait  l'in- 
tention de  conduire  son  héros  par  ce  passage  pour  le  diriger  ensuite  vers  le 
pays  du  Prêtre-Jean,  que  l'on  identifiait  alors  généralement  avec  la  Chine 
actuelle  ou  la  Mandchourie,  autrement  dit  avec  l'Indie  supérieure.  Ce  qui  enlève 
toute  espèce  de  doute  à  cette  identification,  c'est  le  fait  que  Rabelais  dit  lui- 
même  que  Pantagruel  «  espouse  la  fille  du  roy  de  Inde,  dit  Prestre-Jehan  ». 
Il  concevait  la  suite  de  l'histoire  de  son  jeune  prince  comme  devant  embrasser 
une  série  de  navigations  et  d'explorations  dirigées  vers  les  Indes  Occidentales 
ou  Nouveau-Monde,  du  côté  de  l'isthme  de  Panama,  c'est-à-dire  vers  les  régions 
qui  excitaient  davantage  la  curiosité,  au  moment  où  notre  auteur  commençait 
à  écrire,  puis  vers  les  Indes  Orientales.  Il  lui  aurait  fait  ainsi  accomplir  le  tour 
du  monde,  puisque  la  conquête  delà  Dipsodie  et  le  voyage  d'Utopie  l'avaient 
déjà  amené,  par  l'autre  voie  maritime,  c'est-à-dire  par  le  cap  de  Bonne-Espé- 
rance, dans  la  même  partie  du  continent    asiatique. 

Si  surprenant  qu'une  telle  assertion  puisse  paraître,  les  voyages  annoncés 
n'ont  jamais  été  perdus  de  vue  par  Rabelais.  Il  a  fait  exécuter  par  Pantagruel, 
dès  la  fin  du  Tiers  Livre  et  pendant  tout  lereste  du   rcman  (IV'"  et    V''   livres). 


KEALITliS    GEOGRAPHIQUES  XXXIX 

une  navigation  qui  a  eu  le  même  pays  comme  but  et  qui  comportait  un  itiné- 
raire sensiblement  analogue.  Seulement,  comme  il  avait  appris,  dansTintervalle, 
que  le  passage  vers  les  Indes  orientales  ne  pouvait  plus  être  cherché  dans  les 
parages  où  l'on  espérait  encore  le  découvrir  vers  1532,  et,  comme,  d'autre  part, 
entre  1532  et  1546,  —  date  de  l'apparition  du  IIP  livre  —  des  événements 
maritimes  s'étaient  produits  qui  avaient  apporté  à  la  France  et  à  ses  marins  de 
nouvelles  ambitions,  l'auteur  de  Pantagruel  tint  compte  de  ce  double  faitj  et 
porta  plus  au  nord  l'itinéraire  suivi  par  son  héros.  Il  le  fit  voguer  vers  les 
régions  découvertes  depuis  1534  —  donc  postérieurement  à  l'apparition  du 
II'  livre  —  par  Jacques  Cartier,  et  ensuite  vers  le  passage  du  nord-ouest,  cher- 
ché jusqu'en  notre  siècle.  La  nouvelle  route  était  ainsi  parallèle  à  la  première. 
La  conception  primitive  ne  tut  donc  modifiée  qu'assez  légèrement,  et  pour  des 
causes  que  nous  apercevons  très  bien.  Il  ne  faut  attribuer  d'aucune  façon  la 
déclaration  finale  du  IP  livre  à  une  fantaisie  passagère  sans  rapport  avec  le  reste 
de  l'œuvre.  Ici,  comme  en  tant  d'autres  endroits,  le  roman  rabelaisien  porte 
le  reflet  des  préoccupations  contemporaines.  D'une  manière  comme  de  l'autre, 
Pantagruel  devait  réaliser  le  périple  qui,  conçu  successivement  à  travers  l'Amé- 
rique centrale  et  par  le  Nord  de  l'Amérique,  restait  le  but  de  nombreux  navi- 
gateurs, pendant  la  première  partie  du  xvi^  siècle. 


CHAPITRE   m 
LA  PENSÉE  SECRÈTE  DE  RABELAIS 


Symboles  pythagoriques.  Les  allusions  aux  deux  Testaments. 

Critique  rationaliste  des  miracles.  Le  Lucien  moderne.  Son  athéisme 

dénoncé.  Les  révélations  du  «  Cymbalum  Mundi  ». 

Une  question  d'un  haut  intérêt  se  pose  ici  devant  nous,  que  nous  allons  ten- 
ter de  résoudre.  Quel  fut  le  but  véritable  de  Rabelais  en  publiant  son  premier 
ouvrage  ?  Voulait-il  simplement  conter  et  «  apprêtera  rire  »  à  ses  contemporains? 
Poursuivait-il,  au  contraire,  un  dessein  caché,  et  plus  compliqué  ?  Tout  en 
voulant  amuser,  prétendait-il  instruire  ?  S'il  avait  des  idées  à  exprimer  et  même 
à  défendre,  quelles  furent  au  juste  ces  idées  ?  A  quelles  doctrines  précises,  à 
quels  courants  essentiels  de  l'époque  est-il  loisible  de  les  rattacher  ?  Ce  sont  là 
des  problèmes  qu'il  importe,  au  seuil  de  cette  édition  critique,  d'étudier  d'une 
manière  approfondie.  Peut-être  une  telle  enquête,  plus  nouvelle  qu'on  ne 
pourrait  l'imaginer,  sera-t-elle  féconde  en  surprises. 

Nous  obéirons,  ce  faisant,  au  souhait  formellement  exprimé  par  Rabelais  lui- 
même.  «  Puis,  [vous  convient]  par  curieuse  leçon  et  méditation  fréquente, 
rompre  l'os  et  sugcer  la  sustantificque  m^ouelle  —  c'est-à-dire  ce  que  j'entends 
par  ces  symboles  Pythagoricques  —  avecques  espoir  certain  d'estre  faictz  escors 
et  preux  à  ladicte  lecture  ;  car  en  icelle  bien  aultre  goust  trouverez  et  doctrine 
plus  absconce,  laquelle  vous  révélera  de  très  haultz  sacremens  et  mystères  horri- 
ficques,  tant  en  ce  que  concerne  nostre  religion  que  aussi  Testât  politicq  et  vie 
œconomique  '.  »  Pourquoi  ne  pas  prendre  à  la  lettre  la  parole  du  Maître?  Sous 
couleur  de  plaisanter,  il  émet  une  déclaration  dont  la  portée  est  singulière  et 
la  sincérité  absolue.  A  côté  du  prodigieux  réahsme  qui  s'en  dégage,  il  existe 
un  sens  caché  dans  son  œuvre .  Rabelais  comptait  bien  que  les  initiés,  c'est- 
à-dire  les  adeptes  des  doctrines  qui  lui  étaient  chères,  dispersés  un  peu  partout, 
sauraient  le  découvrir.  Il  est  certain,  comme  on  le  verra  bientôt,  que  plus  d'un, 

I.  Prologue  de  Gargantua. 


LOS    MHDULLAIRI-  XIJ 

parmi  ses  contemporains,  ami  ou  ennemi,  réussit  à  surprendre  ce  secret. 
Seulement,  même  avant  la  fin  du  xvi=  siècle,  la  révélation  que  certains  avaient 
eue  du  sens  mystérieux  de  ses  œuvres  fut  perdue.  Une  explication  toute  super- 
ficielle prévalut,  et  l'on  peut  dire  qu'elle  a  duré  jusqu'à  notre  époque.  Cherchons 
donc  à  briser  l'os  et  à  en  extraire  la  moelle  qui  s'y  trouve  dissimulée .  Pour  y 
parvenir,  il  sera  nécessaire  de  recourir  à  des  sources  d'information  qui  sont  restées 
jusqu'à  présent  méconnues.  La  pensée  profonde  de  Rabelais  ne  saurait  être 
dégagée  sans  quelque  effort.  Il  faudra  d'abord  scruter  les  textes  d'aussi  près  qu'il 
sera  possible  et  ensuite  tenir  grand  compte  de  certains  aspects,  encore  trop  ignorés, 
de  l'histoire  intellectuelle  de  l'époque.  Ainsi  interrogé,  le  roman  rabelaisien 
pourra  laisser  transparaître  la  doctrine  «  absconse  »  du  Maître  et  le  sens  véritable 
des  «  symboles  »  de  Pantagruel  en  matière  religieuse,  politique  et  économique. 

En  général,  les  biographes  et  les  exégètes  ont  considéré  que  la  plus  grande 
audace  de  Rabelais,  dans  le  domaine  des  choses  philosophiques  et  religieuses, 
s'était  manifestée,  d'une  part,  par  son  culte  avoué  à  l'égard  de  la  Nature  (Physis), 
et,  de  l'autre,  par  ses  sympathies,  non  moins  évidentes,  à  l'égard  de  la  Réforme 
commençante.  Ces  sympathies  apparaissent,  avec  quelques  alternatives,  pen- 
dant la  presque  totalité  de  sa  carrière,  à  travers  les  cinq  parties  de  son  roman  % 
mais  plus  spécialement  entre  1532  et  1542,  dans  les  deux  premiers  livres.  Il 
s'agit,  comme  bien  l'on  pense,  d'une  réforme  modérée,  exclusive  de  celle  de 
Calvin_,  trop  rude  et  trop  absolue.  Certes,  l'auteur  de  Gargantua  n'a  jamais  fait 
un  acte  positif  d'adhésion  au  protestantisme  ni  à  ses  dogmes  essentiels  ;  mais 
les  nombreuses  allusions  qu'il  a  semées  un  peu  partout  touchant  les  bons  prê- 
cheurs évangéliques  et  certaines  de  leurs  doctrines  significatives,  incitaient  les 
critiques  à  supposer  que  son  opposition  religieuse  et  ses  satires  des  croyances  ou 
pratiques  catholiques  avaient  abouti  finalement  à  ces  avances  plus  ou  moins 
ouvertes  à  la  religion  nouvelle.  Tel  est,  en  somme,  le  fond  des  développements 
consacrés,  dans  notre  introduction  du  tome  I"  comme  aussi  dans  tous  les  ouvrages 
récents,  à  la  foi  philosophique  et  religieuse  du  Chinonais  On  a  noté  à  satiété  les 
satires  antimonacale  et  antisorbonique.  Personne  ne  s'est  risqué,  semble-t-il,  à 
aller  au-delà.  Nul  ne  s'est  demandé  si  Rabelais,  en  dernière  analyse,  n'avait  pas 
cessé  d'être  chrétien. 

Ouvrons  maintenant  le  second  livre  qui  doit  off"rir,  apparemment,  un  miroir 
fidèle  de  ses  idées,  à  l'aube  de  sa  production  littéraire.  Que  rencontrons-nous,  dès 
le  seuil  du  livre  ?  Une  série  de  déclarations  à  peine  croyables  qui  émaillent  le 
prologue.  Parlant  du  succès  des  Grandes  Chroniques  gargantuines,   l'auteur  fait 

I.  Nous  adoptons  nettement  la  thèse  de  l'authenticité  du  V^  livre. 

PANTAGRUEL.  VI 


XLII  INTROD  UCTION 

remarquer  que  les  lecteurs  de  ces  contes  inestimables  les  ont  crus  «  tout  ainsi  que 
texte  de  la  Bible  ou  de  Sainct  Evangile  ».  Pour  peu  qu'on  y  réfléchisse,  on  mesu- 
rera sans  peine  toute  l'audace  d'un  parallèle  si  offensant  pour  les  Livres  saints,  en 
dépit  de  son  apparente  allure  de  plaisanterie.  Plus  loin,  reparaît  le  même  terme 
de  comparaison,  lorsque  le  succès  des  mêmes  Chroniques  nous  est  affirmé  en  cette 
ligne  fameuse  :  «  car  il  en  a  esté  plus  vendu  par  les  imprimeurs  en  deux  moys  qu'il 
ne  sera  acheté  de  Bibles  en  neuf  ans.  »  Alcofribas,  suivant  une  sorte  de  crescendo, 
vise  aussitôt,  par  une  attaque  directe,  le  témoignage  même  d'un  des  évangélistes. 
Prétendant  attester  par  un  argument  burlesque  son  information  et  sa  véracité 
propres,  il  ajoute  avec  tranquillité  :  «  J'en  parle  comme  Sainct  Jehan  de  l'Apoca- 
lypse :  Ouod  vidinms  testamur  \  »  Qui  donc,  en  matière  de  satire  religieuse,  a 
jamais  dépassé  ce  degré  d'ironie  cinglante  ?  Aucun  doute  n'est  possible,  dès 
l'abord  :  ce  rire  lucianesque  cache  ici  des  desseins  étranges  que  personne  n'avait 
osé  concevoir  pendant  de  longs  siècles. 

Cependant,  l'entreprise  continue.  Dès  le  premier  chapitre,  la  généalogie  de 
Pantagruel  apparaît  comme  une  parodie  de  celle  du  Christ.  La  ressemblance 
est,  du  reste,  si  frappante  que  plus  d'un  commentateur  n'a  pu  s'empêcher  de  la 
noter.  Le  mot  engendra  est  l'équivalent  du  mot  geniiit  de  l'Evangile.  Rabelais 
s'est  chargé  lui-même  d'attirer  l'attention  sur  ce  parallèle,  quand  il  a  signalé 
les  deux  généalogies  sacrées  :  «  car  je  voys  que  tous  bons  hystoriographes 
ainsi  ont  traicté  leurs  chronicques,  non  seulement  des  Grecz,  des  Arabes 
et  Ethniques,  mais  aussi  les  auteurs  de  la  Saincte  Escripture,  comme 
Monseigneur  Sainct  Luc  mesmement  et  Sainct  Mathieu  »  (texte  primitif).  Au 
cours  de  la  généalogie  pantagruéline,  l'un  des  épisodes  essentiels  de  la  Bible, 
celui  du  Déluge,  est  l'objet  d'une  critique  qui,  pour  être  présentée  avec  une  bon- 
homie souriante,  n'en  rappelle  pas  moins  une  des  objections  les  plus  redou- 
tables qui  aient  été  faites  au  récit  sacré.  Il  s'agit  de  l'ancêtre  de  Pantagruel  qui 
vivait  au  temps  du  Déluge  : 

J'entends  bien  que,  lysans  ce  passaige,  vous  faictez  en  vous  mesmes  un  doubte  bien  raison- 
nable, et  demandez  comment  est  il  possible  que  ainsi  soit,  veu  que  au  temps  du  Déluge  tout  le 
monde  périt  fors  Noë  et  sept  personnes  avecques  luy  dedans  l'arche,  au  nombre  desquelz  n'est 
point  mis  ledict  Hurtaly  ?  La  demande  est  bien  faicte  sans  doubte  et  bien  apparente  ;  mais  la 
response  vous  contentera.  Et  parce  que  n'estoys  pas  de  ce  temps  là  pour  vous  en  dire  à  mon 
plaisir,  je  vous  allegueray  l'autorité  des  Massoretz,  interprètes  des  sainctes  lettres  hebraïcques, 
lesquelz  disent  que  sans  point  de  faultes  ledict  Hurtaly  n'estoit  point  dedans  l'arche,  aussi  n'y 

I.  Nous  citons  ici  et  plus  loin  le  texte  antérieur  à  1542.  Deux  de  ces  allusions  ont  disparu 
à  cette  date.  On  verra,  d'ailleurs,  plus  loin,  que  les  allusions  que  Rabelais  a  supprimées  ou 
atténuées  en  i<)i2  n'étaient  pas  celles  qui  offraient  le  plus  de  portée. 


LES    ALLUSIONS    AUX    DEUX  TESTAMENTS  XLIII 

eust-il  peu  entrer,  car  il  estoit  trop  grand.  Mais  il  estoit  dessus  l'arche  à  cheval,  jambe  desà, 
jambe  delà,  comme  sont  les  petitz  enfans  sus  les  chevaulx  de  bois,  et  en  celle  façon  saulva 
laditte  arche  de  periller  ;  car  il  luy  bailloit  le  branle  avecques  les  jambes  et  du  pied  la  tournoit  où 
il  vouloit,  comme  on  faict  du  gouvernail  d'un  navire.  Et  ceux  du  dedans  luy  envoyoient  vivres 
par  une  cheminée  à  suffisance,  comme  gens  bien  recongnoissans  le  bien  qu'il  leurs  faisoit,  et 
quelquefoys  parlementoyent  ensemble  comme  faisoit  Icaromenippus  à  Jupiter,  selon  le  rapport 
de  Lucian. 

Est-ce  par  hasard  que  le  nom  du  grand  contempteur  des  choses  divines  s'est 
glissé  sous  la  plume  de  Rabelais,  à  la  faveur  d'une  allusion,  en  cette  fin  du 
premier  chapitre?  Nous  ne  le  croyons  pas.  C'est,  à  n'en  pas  douter,  l'Ancien 
Testament  qui  est  ici   mis  en  cause. 

Le  second  chapitre  ne  modifiera  pas,  tant  s'en  faut,  nos  premières  observa- 
tions. Rappelons  qu'on  y  rencontre  l'épisode  de  la  procession  faite  avec  force 
litanies  et  beaux  «  preschans  »,  en  vue  de  conjurer  la  sécheresse.  Il  sort  aussi- 
tôt de  terre  de  grosses  gouttes  d'eau.  Mais  quelle  n'est  pas  la  désillusion  du 
pauvre  peuple,  déjà  tout  réjoui!  Car  la  procession  finie,  alors  que  chacun  voulait 
recueillir  de  cette  rosée  et  en  boire  à  plein  godet,  on  trouva  que  ce  n'était  que 
saumure  pire  et  plus  salée  que  n'était  l'eau  de  mer.  Imagine-t-on  contraste  plus 
amer,  satire  plus  acérée  ?  Il  faut  savoir  la  place  que  tiennent  ces  manifestations 
solennelles  et  unanimes  dans  la  vie  religieuse  d'alors.  Les  chroniques  du  temps 
sont  remplies  de  descriptions  de  ces  cérémonies,  organisées  le  plus  souvent  pour 
obtenir  du  ciel  un  changement  de  temps.  On  a  peine  à  comprendre,  lorsqu'on 
a  lu  ces  annales,  comment  Rabelais  a  pu  s'attaquer  à  une  institution  si  intime- 
ment liée  à  la  foi  générale.  Le  sarcasme  était  si  osé  qu'on  n'a  pas  voulu  croire  à  sa 
réalité.  On  verra  plus  loin  que  cette  explication  s'impose  avec  certitude  touchant 
une  autre  épisode,  beaucoup  plus  significatif  encore. 

Quand,  au  chapitre  suivant,  Gargantua  pleurant  sa  femme  morte  se  ravise  et 
dit  :  «  Je  ne  la  resusciteray  pas  par  mes  pleurs  :  elle  est  bien,  elle  est  en  paradis 
pour  le  moins,  si  mieulx  ne  est ...  »,  cette  dernière  remarque  n'impHque-t-elle 
pas,  sous  le  couvert  d'un  joyeux  devis,  une  opinion  quelque  peu  téméraire  ? 

Tout  le  monde  connaît  l'admirable  lettre,  envoyée  d'Utopie  par  Gargantua  à 
son  fils  Pantagruel,  qui  figure  au  chapitre  viii,  programme  d'éducation  morale 
et  de  formation  savante  d'un  accent  si  grave,  d'une  éloquence  si  prenante,  joyau 
insigne  de  notre  littérature.  Qu'on  lise  avec  attention  ce  morceau,  où  les  vues  les 
plus  élevées  sur  le  sens  de  la  vie,  la  destinée  de  l'homme  et  la  succession  des  géné- 
rations s'enchaînent  avec  tant  d'ampleur,  on  sera  surpris  de  constater  qu'il  n'y  est 
pasfaitla  plus  légèreallusionàlaviefuture.  Toute  notion  de  l'immortalité  de  l'âme 
est  absente  de  ce  large  exposé.  Sans  doute,  «  Dieu  le  créateur  et  conservateur  » 


XLIV  INTRODUCTION 

y  a  sa  place  et  Jésus-Christ  y  est  nommé  ;  le  péché  originel,  l'aide  et  la  grâce 
divine  sont  aussi  évoqués,  mais  les  déclarations  ne  portent  pas  plus  loin.  Non 
seulement  aucune  pratique  religieuse  n'est  mentionnée,  mais,  je  le  répète,  l'idée 
d'une  survie  quelconque  de  l'âme  est  totalement  omise .  L'allusion  même  faite 
au  «  jugement  final  »  paraîtra  étrange,  pour  peu  qu'on  l'examine  ;  elle  n'im- 
plique, en  effet,  aucune  idée  de  récompenses  ni  de  châtiments  éternels  : 
«...  Quand  Jesuchrist  aura  rendu  à  Dieu  le  père  son  royaulme  pacificque  hors 
tout  danger  et  contamination  de  péché  :  car  alors  cesseront  toutes  générations 
et  corruptions,  et  seront  les  elemens  hors  de  leurs  transmutations  continues, 
veu  que  la  paix  tant  désirée  sera  consumée  et  parfaicte,  et  que  les  choses  seront 
reduictes  à  leur  fin  et  période  ».  On  ne  trouve  ici  qu'une  conception  de  philo- 
sophie scientifique  d'ordre  général,  qui  s'applique  à  l'arrêt  de  la  vie  dans  l'uni- 
vers et  ne  vise  que  la  fin  du  monde  matériel,  parce  que,  aux  yeux  de  l'auteur,  il 
n'en  existe  pas  d'autre.  Il  n'y  a  qu'à  peser  les  mots,  et  la  conviction  que  celui-ci 
n'adhérait  pas  au  dogme  chrétien  de  la  «  vie  éternelle  »  s'imposera  vite  à  l'es- 
prit. La  seule  immortalité  certaine  qu'envisage  Rabelais  est  celle,  toute  relative 
qui  découle  de  la  «  propagation  séminale  ».  La  continuité  qu'assure  l'enfant  est 
l'unique  moyen  possédé  par  l'homme  pour  lutter  en  quelque  sorte  contre  la  mort. 
«  Dont  nous  est  aulcunement  instauré  ce  que  nousfeut  tolîu  par  le  péché  de  nos 
premiers  parens,  es  quelz  fut  dict  que,  parce  qu'ilz  n'avoient  esté  obeyssans  au  com- 
mendement  de  Dieu  le  créateur,  ils  mourroient,  et  par  inorl  serait  rêditicte  à  néant  ceste 
tant  magnifique  plasiiialure  en  laquelle  avoit  esté  Vhomme  créé.  »  Par  là,  l'humaine 
nature  peut  «  en  estât  mortel,  acquérir  espèce  d'immortalité  ».  Il  ressort  du  texte 
même  que  les  mots  ils  mourroient  sont  pris  ici  à  la  lettre  et  dans  un  sens  absolu. 
Au  reste,  l'insistance  continue  d'être  visible  :  «  Car  quand,  par  le  plaisir  de  luy 
[Dieu],  qui  tout  resgit  et  modère,  mon  ame  laissera  ceste  habitation  humaine, 
je  ne  me  repiiteray  totalleiiient  mourir,  ains  passer  d'un  lieu  en  ault7'e,  attendu  que 
en  toy  et  par  toy  je  demeure  en  mon  image  visible  en  ce  monde  vivant,  voyant  et 
conversant  entre  gens  de  honneur  et  mes  amys  comme  je  souloys.  »  Il  est  clair, 
par  ces  termes  non  équivoques,  que  ce  qui  empêchera  Gargantua  de  mourir 
totalement,  c'est  l'unique  continuation  de  son  être  assurée  par  son  fils.  Le  mot 
im^ employé  plus  haut  n'a  d'autre  signification  que  principe  dévie,  souffle,  ainsi 
qu'en  usaient  les  Grecs  \  Quand  le  texte  dit  :  «  ains  passer  d'un  lieu  en  aultre  », 
il  ne  fait  sûrement  pas  allusion  à  l'immortalité  telle  que  l'entend  le 
dogme  chrétien,  puisque  l'explication  amenée  par  «  attendu  que  »  précise  for- 
mellement que  la  persistance  relative  de  l'être  humain  ne  peut  être  réalisée  que 

I.  Il  y  aurait  une  étude  à  faire  sur  les  destinées  de  ce  mot  dans  Rabelais.  Voulté  accuse  for- 
mellement Rabelais  (HeinlecasyUalh's,  1538,  1.  I,  p.  10  vo)  de  nier  toute  éternité  et  toute  immor- 
talité. 


LA    DÉLIVRANCE    DE    PANURGE  XLV 

par  la  survivance  d'un  fils  :  en  lui  et  par  lui.  En  somme,  aucun  passage  de 
la  lettre  ne  suggère  l'idée  d'une  immortalité  personnelle  véritable.  Il  suffit  de 
l'étudier  avec  soin  pour  acquérir  une  certitude  à  cet  égard.  Rabelais  s'y 
révèle  comme  déiste  et  rien  de  plus.  D'ailleurs,  d'autres  constatations  de  plus 
en  plus  singulières  vont  suivre. 

L'accumulatit)n  des  coq-à-l'àne  qui  remplissent  trois  chapitres  (xi-xiii) 
paraît  constituer  une  utile  diversion,  propre  à  détourner,  chez  le  lecteur 
méfiant,  tout  soupçon  de  pensées  trop  sérieuses  à  travers  les  pages  qui  les 
entourent. 

Nous  arrivons  au  récit  tait  par  Panurge  de  «  la  manière  comment  il  échappa 
delà  main  des  Turcs  ».  Quelle  étrange  parodie  de  miracle  s'y  laisse  deviner 
quand  on  examine  la  façon  dont  Panurge,  mis  en  broche,  réussit  à  sortir  de 
son  brasier  ! 

Ainsi  comme  ilz  me  roustissoyem,  je  me  recommandoys  à  la  grâce  divine,  ayant  en  memoyre 
le  bon  sainct  Laurent,  et  tousjours  esperoys  en  Dieu  qu'il  me  delivreroit  de  ce  torment,  ce  que 
feut  faict  bien  estrangement  ;  car,  ainsi  que  me  recommandoys  bien  Je  bon  cœur  à  Dieu, 
cryant  :  Seigneur  Dieu,  ayde  moy  !  Seigneur  Dieu,  saulve  moy!  Seigneur  Dieu,  oste  moi  de 
ce  torment  auquel  ces  traistres  chiens  me  détiennent  pour  la  maintenance  de  ta  loy,  le 
roustisseur  s'endormit  par  le  vouloir  divin,  ou  bien  de  quelque  bon  Mercure  qui  endormit  caute- 
ment  Argus  qui  avoit  cent  yeulx... 

L'évocation  de  saint  Laurent  oriente  le  lecteur  dès  le  début  du  récit.  On 
rencontre  ensuite  une  explication  de  la  délivrance  de  Panurge  qui  n'est 
pas  sans  rappeler  l'épisode  de  la  délivrance  de  saint  Pierre  (^Actes  des  Apôtres, 
XII)  et  d'autres  miracles  du  même  genre  '.  Il  est  manifeste  que  le  conteur  nous 
présente  ici  ce  qu'on  pourrait  appeler  la  caricature  d'un  miracle  chrétien.  Les 
circonstances  plaisantes  qui  précèdent  et  suivent  cette  histoire  ne  doivent  pas 
tromper  sur  les  intentions  réelles  du  satirique  :  mais  il  importe  de  poursuivre. 
Les  divers  morceaux  qu'on  vient  de  passer  en  revue  s'éclaireront  encore  mieux 
par  ceux  qui  restent  à  étudier.  Les  uns  et  les  autres  forment  un  ensemble.  De 
leur  rapprochement  se  dégageront  sans  peine  les  données  qui  nous  permettront 
d'atteindre  le  secret  de  Rabelais. 

I.  Nous  renvoyons,  pour  la  fin  du  récit,  au  chapitre  xiv  de  la  présente  édition.  Comme  les 
chaînes  tombent  des  mains  de  saint  Pierre,  ainsi  les  cordes  dont  étaient  liés  les  mains  et  les 
pieds  de  Panurge  sont  coupées  ;  d'un  côté,  les  gardes  de  saint  Pierre  sont  endormis  ;  de  l'autre, 
le  gardien  et  «  rôtisseur  »  de  Panurge  s'endort  également.  On  doit  noter  que  les  gardiens  de 
l'apôtre  sont  punis  de  mort  et  que  celui  de  Panurge  périt  également,  brûlé  comme  on  sait.  Il  est 
permis  de  songer  aussi  à  la  délivrance  de  Paul  et  de  Silas  mis  aux  ceps,  telle  qu'elle  est  racon- 
tée dans  les  Actes,  XVI. 


XLVI  INTRODUCTIOX 

Le  chapitre  xvi  :  «  Des  mœurs  et  conditions  de  Panurge,  »  nous  offre  le  récit 
d'un  tour  joué  par  celui-ci,  en  la  grand'salle  du  Palais,  au  cordelier  qui  disait  la 
messe  de  Messieurs.  L'aidant  à  s'habiller,  il  lui  cousit  l'aube  avec  sa  robe  et  sa 
chemise.  Après  Vite  missa  est,  quand  le  pauvre  frater  voulut  se  dévêtir,  il 
emporta  ensemble  et  habit  et  chemise,  montrant,  de  l'autel,  à  tout  le  monde  ce 
qu'on  devine.  La  vivacité  gauloise  de  l'histoire,  dont  on  connaît  assez  la  conclu- 
sion, empêcha  sans  doute  d'en  mesurer  le  caractère  étonnamment  hardi.  Mais 
comment  méconnaître,  après  tout  ce  que  nous  venons  de  dégager  des  pages  voi- 
sines, le  désir  d'associer  la  bouffonnerie  et  le  sarcasme  le  plus  osé  à  la  célébration 
des  mystères  chrétiens? 

Il  n'est  plus  besoin  d'insister  sur  les  visites  jubilaires  de  Panurge  qui  ont  été 
étudiées  plus  haut.  L'emploi  de  ce  thème  aussi  bien  que  de  celui  de  la  proces- 
sion, au  chapitre  i*'',  peuvent  susciter  des  remarques  analogues  à  celles  qui 
viennent  d'être  formulées.  La  même  désinvolture  stupéfiante  se  découvre, 
encore  accrue,  dans  le  traitement  qu'infligea  Panurge  à  la  dame  parisienne, 
lequel  «  ne  fut  point  à  son  avantage  ».  S'est-on  rendu  compte  de  l'audace 
insigne  que  supposait  cette  anecdocte  célèbre,  depuis  le  choix  qui  est  fait  de  la 
fête  du  Corps  Dieu  ou  Fête-Dieu  et  de  la  procession  qui  a  lieu  ce  jour-là, 
la  plus  solennelle  de  l'année  chrétienne,  pour  servir  de  théâtre  à  l'ineffable  tour, 
jusqu'aux  manifestations  multiples  qui  se  déroulent  dans  l'église,  dans  la  cha- 
pelle, à  la  procession,  où  sont  vus,  —  qu'on  songe  à  ce  trait,  —  «  six  cent  mille 
quatorze  chiens  pissans  »,  à  quelques  pas  du  dais  qui  abrite  le  saint  sacrement  ? 
La  liberté  des  mœurs,  si  grande  qu'elle  ait  pu  être,  en  ce  temps-là,  en  matière 
de  choses  saintes,  n'allait  pas  jusqu'à  autoriser,  à  beaucoup  près,  un  pareil 
tableau.  Cela  est  si  vrai  qu'il  serait  assurément  impossible  de  découvrir,  à  tra- 
vers les  contes  et  satires  antérieurs  ou  contemporains,  une  farce  analogue,  une 
dérision  de  cette  nature.  C'est  l'énormité  même  de  l'invention  qui  a  empêché 
les  censeurs  qualifiés,  aussi  bien  que  le  grand  public,  d'y  découvrir  ce  que  l'au- 
teur a  su  faire  passer,  à  force  d'audace  et  de  verve  puissante. 

Au  chapitre  xxix,  au  moment  où  Pantagruel  après  avoir  adressé  à  Dieu  la 
belle  prière  qui  étonne  singulièrement  au  milieu  d'un  épisode  si  burlesque, 
s'apprête  à  combattre  Loup-Garou,  il  entend  une  voix  du  ciel,  disant  :  Hoc  fac 
et  vinces,  c'est-à-dire  :  Fais  ainsi  et  tu  auras  la  victoire.  Or,  cette  parole  qui 
précède  immédiatement  le  récit  de  la  lutte  grotesque  des  deux  géants  est  celle 
que  Constantin  entendit,  d'après  Eusèbe,  avant  la  victoire  qui  lui  livra  Rome 
et  que  les  historiens  ecclésiastiques  considèrent  tous  comme  le  miracle  qui  mar- 
qua le  triomphe  définitif  du  christianisme. 

Sans  nous  arrêter  davantage  à  ces  derniers  morceaux  ni  aux  indices  suffisam- 


LA    RESURRECTION    D  EPISTEMON  XLVII 

ment  révélateurs  qu'ils  renferment,  il  convient  maintenant  d'aborder  le  chapitre 
qui  va  nous  livrer  les  éléments  essentiels  et  décisifs  de  l'enquête  présente.  Nous 
voulons  parler  du  chapitre  xxx  :  «  Comment  Epistemon,  qui  avoit  la  coupe 
testée,  feut  guéri  habillement  par  Panurge,  et  des  nouvelles  des  diables  et  des 
damnez,  »  Nulle  part,  dans  le  reste  de  l'œuvre,  la  satire  ne  s'est  aventurée 
aussi  loin  que  dans  ces  pages.  On  sait  comment  Epistemon,  à  la  fin  de  la 
bataille  soutenue  par  Pantagruel  contre  les  trois  cents  géants,  armés  de  pierre  de 
taille,  et  Loup-Garou  leur  capitaine,  eut  la  gorge  coupée  par  un  éclat  de  pierre 
de  Rifflandouille.  La  défaite  gigantale  achevée,  il  manque  seul  à  l'appel,  «  dont 
Pantagruel  fut  si  dolent  qu'il  se  voulut  tuer  soy  mesmes  » .  Panurge  s'offre  à  le 
chercher,  avec  ses  compagnons.  Ils  le  trouvent  tout  raide  mort  et  sa  tête  entre 
ses  bras  toute  sanglante.  Eusthenes  s'écrie  alors  :  «  Ha,  maie  mort,  nous  as  tu 
toUu  le  plus  parfaict  des  hommes  ?  » 

A  laquelle  voix  se  leva  Pantagruel,  au  plus  grand  deuil  qu'on  veit  jamais  au  monde,  et  dist  à 
Panurge  :  «  Ha,  mon  amy,  l'auspice...  estoit  par  trop  fallace.  »  Mais  Panurge  dist  :  <c  Enfans, 
ne  pleurez  goutte.  Il  est  encores  tout  chault  ;  je  vous  le  gueriray  aussi  sain  qu'il  fut  jamais.  » 
Ce  disant,  print  la  teste  et  la  tint  sus  sa  braguette  chaudement,  affin  qu'elle  ne  print  vent. 
Eusthenes  et  Carpalin  portèrent  le  corps  au  lieu  où  ilz  avoient  bancquetté,  non  par  espoir  que 
jamais  guerist,  mais  afin  que  Pantagruel  le  veist. 

Toutesfoys  Panurge  les  reconfortoit,  disant  :  «  Si  je  ne  le  guery,  je  veulx  perdre  la  teste. . . 
laissez  ces  pleurs  et  me  aydez.  »  Adoncq  nettoya  très  bien  de  beau  vin  blanc  le  col  et  puis  la 
teste  et  y  synapiza  de  pouldre  de  aloès,  qu'il  portoit  tousjours  en  une  de  ses  fasques  ;  après  les 
oignit  de  je  ne  sais  quel  oingnement,  et  les  afusta  justement,  veine  contre  veine,  nerf  contre  nerf, 
spondyle  contre  spondyle,  affin  qu'il  ne  feust  tortycoUy,  car  telles  gens  il  hayssoit  de  mort.  Ce 
faict,  luy  fist  à  l'entour  deux  ou  trois  poins  de  agueille  affin  qu'elle  ne  tumbast  de  rechief,  puis 
mist  à  l'entour  ung  peu  de  unguent  qu'il  appeloit  resuscitatif. 

Et  soubdain  Epistemon  commença  à  respirer,  puis,  à  ouvrir  les  3-eulx,  puis  à  baisler,  puis  à 
estemuer,  puis  fist  un  gros  pet  de  mesuage.  Dont  dist  Panurge  :  «  A  ceste  heure  est  il  guery 
asseurement  »  et  luy  bailla  à  boire  un  voirre  d'un  grand  villain  vin  blanc  avecques  une  roustie 
sucrée.  En  ceste  faczon  feust  Epistemon  guery  habillement,  excepté  qu'il  feut  enroué  plus  de 
troys  sepmaines  et  eut  une  toux  seiche,  dont  il  ne  peut  oncques  guérir  sinon  à  force  de  boire. 

Notre  conviction  absolue  est  qu'on  se  trouve  ici  en  présence  d'une  parodie 
des  deux  miracles  les  plus  considérables  du  Nouveau  Testament,  à  savoir  :  la 
résurrection  de  la  fille  de  Jaïre  et  celle  de  Lazare.  Certains  traits  sont  visible- 
ment empruntés  au  premier  de  ces  miracles  ',  certains  autres  au  second  - . 


1.  Saint  Luc,  VIII  ;  saint  Marc,  V,  et   saint  Mathieu,  IX.  Le  récit  le  plus  circonstancié  est 
celui  de  saint  Luc. 

2.  Saint  Jean,  XL 


XLVIII  INTRODUCTION 

Avant  de  les  énumérer,  notons  une  première  allusion  qui  peut  s'appliquer 
à  l'histoire  du  martyre  de  saint  Denis,  quand  Epistémon  nous  est  représenté 
ayant  la  tête  entre  ses  bras,  toute  sanglante.  Mais  suivons  Tordre  du  récit. 
Après  l'émouvante  lamentation  d'Eusthènes,  la  grande  douleur  de  Pantagruel, 
qui  va  jusqu'cà  lui  inspirer,  un  moment,  l'idée  du  suicide,  et  l'affection  vibrante 
que  le  prince  exprime  à  l'égard  d'Epistémon  ont  leur  pendant,  si  l'on  peut 
dire,  dans  la  tendresse  de  Jésus-Christ  à  l'égard  de  Lazare  et  dans  la  grande  tristesse 
qu'il  manifeste  de  sa  mort.  «  Or,  Jésus  aimait...  Lazare...  Jésus,  lorsqu'il  vit 
pleurer  Marie,  et  qu'il  vit  les  Juifs  qui  étaient  venus  avec  elle,  pleurer  aussi, 
frémit  en  son  esprit  et  se  troubla  lui-même...  Et  Jésus  pleura.  Les  Juifs  dirent 
donc  :  Voyez  comme  il  l'aimait...  Jésus,  frémissant  de  nouveau  en  lui-même, 
vint  au  sépulcre  >-)  Quand  Panurge  dit  :  «  Enfans,  ne  pleurez  goutte  !  il  est 
encores  tout  chault,  je  vous  le  gueriray  aussi  sain  qu'il  fut  jamais  »,  la  concor- 
dance n'est-elle  pas  saisissante  ?  Jésus-Christ,  dans  le  récit  qu'offre  saint  Luc  de  la 
résurrection  de  la  fille  de  Jaïre,  recommande  de  même  aux  assistants  de  ne 
pas  pleurer  :  «  Or,  tous  pleuraient  et  se  lamentaient  sur  la  jeune  fille.  Mais  il 
dit  :  «  Ne  pleurez  pas;  la  jeune  fille  n'est  pas  morte,  mais  elle  dort  »  Dans 
l'évangile  de  saint  Marc,  les  paroles  sont  à  peu  près  semblables  :  «  Et  étant 
entré,  il  leur  dit  :  a  Pourquoi  êtes-vous  troublés  et  pleurez-vous  ?  La 
jeune  fille  n'est  pas  morte,  mais  elle  dort.  »  Le  parallélisme  se  déroule  d'une 
manière  frappante  avec  l'affirmation  de  Panurge  qui  suit  :  Ne  pleurez  goutte  : 
il  est  encores  chault,  je  vous  le  guérira)^  aussi  sain  qu'il  fut  jamais  ».  N'est- 
ce  pas  là  le  pendant  véritable  de  «  la  jeune  fille  n'est  pas  morte,  mais  elle 
dort  »  ?  Si  le  récit  qui  concerne  le  frère  de  Marthe  et  de  Marie  ne  contient  pas 
la  recommandation  de  Jésus  relative  aux  pleurs,  il  offre,  par  ailleurs,  une  donnée 
équivalente  à  celle  que  vient  de  fournir  l'épisode  de  la  fille  de  Jaïre  :  «  Lazare, 
notre  ami,  dort,  mais  je  vais  le  réveiller  ». 

Cependant  Eusthènes  et  Carpalim  transportent  le  corps  d'Epistémon,  non 
dans  l'espoir  qu'il  guérisse  jamais,  mais  afin  que  Pantagruel  le  voie.  Panurge 
les  réconforte  et  affirme  qu'il  guérira  leur  ami  :  «  Laissez  ces  pleurs  et  aidez- 
moi  »,  répète^ t-il.  Pareillement,  Jésus  dit  à  Marthe  :  «  Ton  frère  ressuscitera... 
Et  il  dit  :  Où  l'avez-vous  mis  ?  Ils  lui  dirent  :  Seigneur,  venez  et  voyez.  »  Le 
dernier  mot  se  trouve  employé  d'un  côté  comme  de  l'autre. 

Puis  Panurge  commence  les  opérations  de  la  résurrection.  Le  rôle  essentiel 
de  l'onction  est  spécifié  par  trois  fois.  Pour  qu'on  ne  s'y  trompe  pas,  Rabelais 
risque  cette  précision,  pourtant  dangereuse  au  premier  chef,  qu'il  s'agit  d'un 
onguent  appelé  resuscitatif .  Or,  l'onction  se  retrouve  comme  élément  prin- 
cipal  dans  les  récits  de  la  guérison  miraculeuse  du  sourd-muet  et  surtout  de 


CRIlICIUi;    RATIONALISTE    DI-.S    MIRACLES  XLIX 

celle  de  l'aveugle-né.  D'autre  part,  Rabelais  a  dû  songer,  en  décrivant  cette 
opération,  à  la  prétendue  résurrection  d'un  jeune  Angevin,  que  \e  Journal  d'un 
Bourgeois  iic  Paris  raconte  sous  la  date  du  19  septembre  1528  : 

Il  fut  pendu  et  estranglé  à  la  potence,  mais  par  le  vouloir  de  Dieu  et  de  la  Vierge  Marie 
Nostre  Dame  de  Recouvrance  des  Carmes,  à  laquelle  il  s'estoit  recomman  dé,  quand  on  le  pendist, 
il  fut  ressuscité...  Puis  fut  seigné  et  donné  un  breuvage,  fut  oingt  et  frotté  la  gorge  et  le  col 
d'huilles,  et  fut  un  temps  sans  parler  et  voir,  comme  environ  au  lendemain,  mais  à  la  fin  il  bust 
et  mangea  peu  après. 

Voici  maintenant  les  deux  passages  des  Évangiles  : 

Et  on  lui  amena  un  homme  sourd  et  muet,  et  on  le  suppliait  de  lui  imposer  les  mains.  Alors 
Jésus,  le  tirant  à  part  de  la  foule,  lui  mit  les  doigts  dans  les  oreilles  et  lui  toucha  la  langue  avec  sa 
salive.  Et  levant  les  yeux  au  ciel,  il  soupira,  et  lui  dit  :  Ephphéta;  c'est-à-dire  :  Ouvre-toi.  Et 
aussitôt  ses  oreilles  furent  ouvertes,  et  le  lien  de  sa  langue  fut  rompu,  et  il  parlait  distinctement 
(saint Marc,  VII). —  Jésus,  en  passant,  vit  un  homme  aveugle  de  naissance...  Après  avoir  dit  cela, 
il  cracha  à  terre,  et  fit  de  la  boue  avec  sa  salive  ;  puis  il  oignit  (linivit)  de  cette  boue  les  veux  de 
l'aveugle.  Et  il  lui  dit  :  Va,  lave-toi  dans  la  piscine  de  Siloé.  Il  y  alla  donc,  se  lava  et  revint 
voyant  (saint  Jean,  IX). 

Epistémon  commence  à  respirer,  à  ouvrir  les  yeux,  etc.  Panurge  constate 
qu'il  est  guéri.  L'auteur  n'ose  dire  :  ressuscité,  voulant  éviter  d'attirer  par 
trop  l'attention  sur  le  sens  caché  de  l'épisode,  et  sentant  qu'il  en  a  dit  assez 
pour  être  compris  des  initiés.  Le  choix  même  du  mot  guéri,  employé  ici 
inexactement  par  l'écrivain  qui  eut  à  si  haut  degré  le  sens  du  mot  propre,  nous 
apporte  encore  un  nouvel  indice.  Panurge  baille  à  boire  à  Epistémon  un  verre  de 
vin  blanc  avec  une  rôtie  sucrée.  La  concordance  s'affirme  de  la  sorte  jusqu'au 
bout,  d'autant  mieux  que  le  récit  de  la  résurrection  de  la  fille  de  Jaïre  contient 
aussi  le  même  élément  :  «  Et  Jésus  dit  de  donner  à  manger  à  la  jeune  fille  » 
(saint  Marc).  «  Et  l'esprit  de  la  jeune  fille  revint,  et  elle  se  leva  aussitôt.  Et  il 
ordonna  de  lui  donner  à  manger  »  (saint  Luc).  On  vient  de  voir  que  le  récit 
du  Bourgeois  de  Paris  présentait  le  même  élément.  Terminant  son  récit,  l'au- 
teur prend  soin  de  déclarer  de  nouveau  :  «  En  ceste  faczon  fut  Epistémon 
guery.  »  La  précaution  qu'implique  cet  euphémisme,  employé  par  deux  fois, 
n'était  pas  inutile. 

Xous  arrivons  ainsi,  par  l'étude  de  cet  épisode,  à  une  conclusion  décisive. 
Un  changement  appréciable  doit  s'ensuivre  dans  le  domaine  des  études  rabe- 
laisiennes. 

Cette  nouvelle  compréhension  de  Pantagruel  paraît  bien  s'imposer  à  tous 
ceux  qui  prétendent  rompre  l'os  et  sucer  la  «  sustantificque  »  moelle.  Un  autre 
Rabelais,  qui  ne  croit  guère  au  miracle  évangélique  et  par  là-même  au  chris- 

PANTAGRUEL.  VII 


L  INTRODUCTION 

tianisme,  se  dresse  devant  nous.  Plus  d'hésitation  possible  :  l'auteur  de  ce  livre 
a  adhéré,  au  début  de  sa  carrière  littéraire^  à  la  foi  rationaliste,  à  ce  que  les 
modernes  appellent  la  pensée  indépendante. 

Ressuscité,  Epistémon  commence  à  parler,  disant  qu'il  avait  vu  les  diables, 
parlé  à  Lucifer  familièrement  et  fait  grand'chère  en  enfer  et  par  les  Champs- 
Elysées.  Il  assurait  devant  tous  que  les  diables  étaient  bons  compagnons.  Au 
regard  des  damnés,  il  dit  qu'il  était  bien  marri  de  ce  que  Panurge  l'avait  si  tôt 
révoqué  en  vie. 

Car  je  prenois,  dibt-il,  un  singulier  passetcmps  à  les  voir.  —  Comment  ?  dist  Pantagruel. 
—  L'on  ne  les  traicte  (dist  Epistémon)  si  mal  que  vous  penseriez  ;  mais  leur  estât  est  changé  en 
estrange  façon,  car  je  vais  Alexandre-le-Grand  qui  rapetassoit  de  vieilles  chausses  et  ainsi  gai- 
gnoit  sa  pauvre  vie. 

Suit  i'énumération  célèbre  des  renversements  de  situations  qu'Epistémon  a 
constatés  aux  Enfers.  Après  les  faits  qui  ont  été  précisés  plus  haut,  ce  développe- 
ment, tant  de  fois  cité,  prend  un  sens  inattendu.  Le  regret  manifesté  par  le 
ressuscité  offre  une  portée  qu'on  ne  saurait  méconnaître.  L'homme  qui  avait 
osé  concevoir  la  critique  des  miracles  que  Ton  vient  d'exposer  continue  d'appli- 
quer le  même  scepticisme  caustique  au  dogme  de  l'enfer  et  des  tourments  éter- 
nels. Sa  liste  des  changements  élyséens  comprend  d'abord  trente  princes  et 
héros  de  l'antiquité  classique,  puis  les  chevaliers  de  la  Table-Ronde,  puis  encore 
une  quinzaine  de  rois  et  princes  grecs  et  latins.  Après  quoi  l'auteur  énumère 
pêle-mêle  une  trentaine  de  personnages  appartenant  aux  temps  antiques,  au 
moyen  âge  et  même,  pour  deux  ou  trois,  à  une  époque  plus  récente  : 
monarques,  papes,  héros  de  chansons  de  geste  et  de  romans.  Il  termine  par 
les  noms  d'une  dizaine  de  femmes,  dont  la  moins  lointaine  est  Cléopâtre.  On 
n'a  pas  remarqué,  croyons-nous,  que  cette  longue  liste  révèle,  à  l'égard  de  la 
papauté,  une  intention  exceptionnellement  agressive.  En  effet,  les  seuls  person- 
nages historiques  empruntés  à  une  époque  proche  de  celle  de  Rabelais  ou  aux 
derniers  siècle  du  moyen  âge,  sont  des  papes  :  Jules  II,  Boniface  VIII,  Nicolas  III, 
puis  Alexandre,  Sixte,  Calixte  et  Urbain,  plus  vaguement  désignés.  Il  s'agit  évi- 
demment d'Alexandre  VI  '.  Le  pape  Jules  II  est  de  nouveau  évoqué  à  part,  en 
un  épisode  particulier,  et  dans  quelle  posture  grotesque  !  Aucun  prince  moderne 
ne  figure  parmi  tous  les  personnages  ainsi  ridiculisés.  Les  seuls  contemporains 
mis  en  cause  sont  des  souverains  pontifes.  Le  Maire,  qui  a  traité  les  papes  de  la 

I.  Le  pape  Sixte,  «  gresseur  de  vérole  »,  est  apparemment  Sixte  IV,  Calixte,  «  barbier  de  mau- 
joinct  »,  Calixte  III  ;  en  ce  qui  touche  Urbain,  «  croquelardon  »,  on  peut  hésiter  entre  Urbain  V 
et  Urbain  VI,  qui  appartient  à  la  série  romaine  du  grand  Schisme. 


Li;Mur.H  m:  lucii-:x  u 

manière  que  l'on  sait,  joue,  dans  cette  page,  le  rôle  que  légitimaient  les  écrits 
qu'il  avait  dirigés  contre  le  Saint-Siège  et  contre  son  action  politique  et  finan- 
cière. Sous  l'apparente  confusion,  f;iite  par  Rabelais,  des  souverains  et  des  papes, 
la  satire  n'atteint  en  réalité  que  ces  derniers,  puisque  tous  les  autres  appartiennent 
à  l'antiquité  ou  au  folk-lore  '.  Si  l'on  peut  observer  que  dans  ce  second  épisode  du 
chapitre  xxx,  le  dogme  n'est  pas  directement  mis  en  cause,  ainsi  que  dans  le 
premier,  il  n'en  est  pas  moins  vrai  que  l'attaque  dont  l'Eglise  et  la  Papauté 
sont  l'objet,  y  apparaît  comme  voulue  et  violente  entre  toutes.  L'épisode  des 
Décrétales,  au  IV^  livre,  certes,  ne  l'est  pas  moins,  mais  il  vise  surtout  un  abus 
célèbre,  souvent  combattu,  de  l'institution  papale.  Or,  cet  abus  était,  on  le  sait, 
tout  spécialement  désagréable  à  la  royauté  française.  Les  Décrétales  servent 
d'un  bout  à  l'autre  de  prétexte  à  la  satire  ;  elles  la  justifient  pour  ainsi  dire, 
même  dans  ses  parties  les  plus  mordantes.  Ici,  par  contre,  c'est  l'institution 
elle-même  qui  se  trouve  bafouée.  Ajoutons  encore  que  l'idée  de  ce  renversement 
des  destinées,  dont  le  Chinonais  a  su  tirer  un  parti  si  imprévu,  lui  a  été  four- 
nie par  Lucien  dans  le  dialogue  intitulé  Menippus  seu  Necyomantia. 

On  arrêtera,  avec  ce  chapitre,  d'ailleurs  voisin  de  la  fin,  l'enquête  relative  au 
premier  ouvrage  littéraire  et  personnel  de  Rabelais  ^.  Nous  connaissons  mainte- 
nant le  dessein  secret  de  celui  qui  a  créé,  suivant  une  expression  célèbre,  les  lettres 
françaises.  Nous  savons  pourquoi  il  a  composé  et  publié  son  roman.  Ce  n'est 
plus  un  adepte  plus  ou  moins  timide,  un  partisan,  malgré  diverses  réserves, 
de  la  Réforme  :  on  découvre  en  lui  un  émule  de  Lucien  et  de  Lucrèce,  qui  est 
allé  plus  loin  que  tous  les  écrivains  contemporains  dans  la  voie  de  l'opposition 
philosophique  et  religieuse. 

Ce  n'est  pas  ici  le  lieu  d'étendre  cet  ordre  de  recherches  aux  livres  qui  virent 
le  jour  après  Pantagruel.  Il  suffira  de  dire  qu'aucun  d'entre  eux  ne  recèle  un 
aussi  grand  nombre  d'allusions  antireligieuses  voilées,  ni  surtout  d'aussi 
graves.  Gargantua,  qui  suivit  Pantagruel  deux  ans  plus  tard,  offre,  toutefois, 
dès  le  début,  un  symbole  d'une  portée  exceptionnelle,  encore  que  plus  difficile 
peut-être  à  reconnaître.  Il  s'agit  de  l'étrange  venue  au  monde  de  Gargantua 
(chap.  vi).  Cette  naissance,  qui  s'accomplit  par  l'oreille  gauche  de  Gargamelle 
suscite,  de  la  part  de  l'auteur,  les  réflexions  suivantes  : 

1.  Le  seul  personnage  authentique  du  moyen  âge  qui  soit  cité  est  Godefroy  de  Bouillon,  qui, 
dans  l'espèce,  —  aussi  bien  que  don  Pietro  de  Castille,  évoqué  ailleurs  —  fait  figure  légendaire, 
et  qui  appartient  d'abord,  en  réalité,  à  l'histoire  religieuse. 

2.  Nous  avons  laissé  de  côté  certaines  allusions  ou  plaisanteries  d'allure  agressive,  sous  le 
rapport  religieux  et  ecclésiastique,  parce  que  nous  les  considérions  comme  secondaires  et  n'excé- 
dant pas  le  degré  de  raillerie  que  les  moeurs  d'alors  pouvaient  autoriser  (Allusions  à  Enoch  et  à 
Elle,  à  David,  à  sainte  Marguerite,  saint  Pansart  :  heati  lourdes,  sitio,  lama  ha-abtbani,  etc.). 


LU  IXTRODUCTION 

Je  me  double  que  ne  croyez  cisseurement  ceste  estrange  nativité.  Si  ne  le  croyez,  je  ne  m'en 
soucie,  mais  un  homme  de  bien,  un  homme  de  bon  sens,  croit  toujours  ce  qu'on  luy  dict  et  qu'il 
trouve  par  escript.  Ne  dict  pas  Salomon,  (Proverbiorum  14),  :  «  Innocens  crédit  omni  verbe 
etc.  »,  et  Sainct  Paul,  prime  Corinthio,  13  :  «  Charitas  omnia  crédit  »  ?  Pourquoyne  lecroyriez 
vous  ?  Pour  ce  (dictez  vous)  qu'il  n'y  a  nulle  apparence.  Je  vous  dictz  que  pour  ceste  cause 
vous  le  debvez  croyre  en  foy  parfaicte.  Car  les  Sorbonistes  disent  que  foy  est  argument  des 
choses  de  nulle  apparence.  Est-ce  contre  la  Saincte  Escripture?  De  ma  part,  je  ne  trouve  rien 
escript  es  Bibles  qui  soyt  contre  cela.  Mais,  si  le  vouloir  de  Dieu  teleust  esté,  diriez  vous  qu'il  ne 
l'eust  peu  fayre?  Ha,  pour  grâce,  ne  emburelucocquez  jamais  vos  espritz  de  ces  vaines  pensées, 
car  je  vous  diz  que  à  Dieu  rien  n'est  impossible,  et,  s'il  vouloit,  les  femmes  auroyent  doresnavant 
ainsi  leurs  enfans  par  l'aureille. 

Bacchus  ne  feut  il  pas  engendré  par  la  cuisse  de  Jupiter  ?.  .  .  Minerve  ne  nasquit  elle  pas  du 
cerveau  par  l'aureille  de  Jupiter?...  ' 

Maintenant  que  les  convictions  profondes  de  Rabelais  nous  sont  devenues 
familières,  il  n'est  plus  possible  de  méconnaître  le  but  qu'il  poursuivait  en  évo- 
quant ces  naissances  extraordinaires  et  en  insistant  sur  l'action  toute-puissante 
de  la  volonté  divine,  comme  aussi  sur  les  préceptes  de  l'Ancien  et  du  Nouveau 
Testament  touchant  la  foi.  A  n'en  pas  douter,  ce  développement,  qui  contraste 
si  fort  avec  le  réalisme  général  du  livre,  s'applique  au  dogme  chrétien  de  la 
naissance  du  Christ.  Fort  à  propos,  les  enfantements  étranges  et  contre  nature, 
narrés  par  Pline,  viennent  détourner  le  lecteur  de  toute  conjecture  dange- 
reuse. Déjà,  quelques  lignes  plus  haut,  l'adroite  pointe  dirigée  contre  la  Sor- 
bonne  avait  contribué  à  égarer  les  soupçons.  La  précaution  n'était  point  mau- 
vaise puisqu'elle  a  suffi  à  préserver  l'écrivain  de  l'accusation  redoutable  de 
sacrilège,  qui  eût  pu  lui  coûter  la  vie,  et  que  cette  manière  d'immunité  a  duré 
jusqu'à  nos  jours.  On  peut  affirmer,  avec  une  vérité  que  n'implique  pas  tou- 
jours cette  expression,  qu'il  a  joué  avec  le  feu  ^ 

Il  reste  à  élucider  encore  —  et  ce  ne  sera  pas  la  partie  la  moins  délicate  de 
notre  tâche  —  comment  Rabelais  a  pu  introduire  des  éléments  d'une  signifi- 
cation si  redoutable  dans  son  œuvre,  dont  ils  sont  en  partie  la  raison  d'être,  sans 
encourir  des  poursuites  criminelles,  en  d'autres  termes,  sans  risquer  de  gravir 
le  bûcher  où  plusieurs  de  ses  émules  sont  montés  pour  avoir  osé  beaucoup 
moins. 

L'  «  éclat  de  rire  énorme  «  qui  jaillit  de  son  roman  nous  fournit  la  première 
explication,  la  plus  naturelle  aussi.  C'est  ce  rire,  magnifié  au  seuil  de  Gargantua, 
qui  fut  son  sauveur,  ainsi  qu'il  l'avait  espéré  par  avance.    Ses    contemporains, 

1.  Edition  originale  de  Gargantua,  non  datée. 

2.  On  devrait  encore  citer  nombre  d'autres  faits,  par  exemple,  l'absence  de  l'église  dans  la  des- 
cription de  Thélème  (V.  notre  tome  ler,  p.  xxv). 


LL:    Di:SIK    13H    PROPAGAN'Di:  il II 

attentifs,  avant  toute  chose,  aux  soupçons  d'hérésie,  et  gagnes  par  ce  flux  inin- 
terrompu de  plaisanteries  joyeuses,  n'ont  pas  songé  —  sauf  exception,  comme 
on  le  verra —  à  rompre  l'os.  L'érudition  moderne  ne  les  a-t-elle  pas,  au  reste, 
imités  sur  ce  point?  Cela  est  si  vrai  que  lorsque  Rabelais,  assagi,  devenu  prudent 
et  tenant  compte  des  obligations  qu'une  situation  quasi  officielle  lui  imposait, 
se  décida  à  expurger  son  œuvre,  en  1542,  il  lit  disparaître  ou  atténua  un 
certain  nombre  de  passages  fleurant  l'hérésie  protestante  ou  attaquant  par  trop 
rudement  la  Sorbonne.  Par  contre,  il  ne  modifia  en  rien  les  épisodes  si  carac- 
téristiques que  nous  venons  d'analyser.  Leur  mystère  les  préserva.  Il  ne  pou- 
vait avouer,  un  seul  moment,  ses  secrètes  intentions.  Le  plus  faible  change- 
ment eût  constitué  un  aveu  qui  aurait  pu  le  trahir.  Il  maintint  avec  une  tran- 
quillité confiante  et  imperturbable  ces  allusions  prométhéennes  et  n'y  toucha 
jamais.  Nul  satirique,  pas  même  Voltaire,  n'a  atteint,  semble-t-il,  un  pareil 
degré  d'habileté  et  de  calcul  dans  l'art  de  doser  les  négations  les  plus  hardies. 
Un  mot  de  plus,  et  le  sens  véritable  se  laissait  surprendre.  Quelle  puissance 
d'ironie  latente  et  contenue  !  Cet  aspect  inconnu  du  génie  de  l'écrivain  réserve 
encore  aux  studieux  de  l'œuvre  rabelaisienne,  en  dehors  même  des  idées  mises 
en  cause  et  de  leur  portée  historique,  de  multiples  étonnements. 

Pourtant,  si  la  masse  des  lecteurs  de  1532  et  des  années  suivantes  ne  put 
soupçonner  une  entreprise  d'une  si  périlleuse  témérité,  est-il  admissible  que 
personne  n'ait  alors  deviné  quelque  chose  des  intentions  de  l'auteur,  surtout 
en  présence  des  indices  qui,  çà  et  là,  ne  manquaient  pas  ?  Et  puis,  s'il  a  risqué 
ces  morceaux  symboliques,  Rabelais  devait  bien  espérer  qu'ils  seraient  compris 
de  quelques-uns.  On  ne  saurait  admettre  qu'il  ne  les  ait  écrits  que  pour  sa 
seule  satisfaction.  Ne  s'adressait-il  pas  en  réalité  aux  esprits  indépendants  qui 
étaient  susceptibles  de  le  deviner,  sans  le  trahir  :  au  groupe  des  initiés  qui  devaient 
reconnaître  leurs  propres  conceptions  à  travers  les  siennes  ?  Son  but  certain 
était  de  les  atteindre,  de  les  maintenir  dans  leur  foi  et  aussi  de  faire  de  nou- 
veaux adeptes  parmi  les  lecteurs  que  des  réflexions  préalables  auraient  inclinés 
déjà  vers  le  credo  rationaliste.  La  conception  même  de  son  dessein  laisse  sup- 
poser, chez  lui,  un  vif  désir  de  propagande.  S'il  a  composé  Pantagruel,  c'est 
qu'il  prétendait  atteindre,  par  cette  œuvre,  tous  ceux  qui  à  travers  le  monde 
rêvaient  d'une  émancipation  religieuse  totale.  Le  simple  fait  de  la  publication  de 
ce  livre  atteste  que  les  esprits  gagnés  à  ces  idées  de  liberté  étaient,  vers  1532, 
plus  nombreux  qu'on  n'aurait  pu  le  croire.  Il  prouve  que  les  doctrines  que 
Pomponazzi  et  l'école  de  Padoue  avaient  contribué  à  répandre  à  travers  l'Italie 
s'étaient  introduites  également  en  France.  A  tous  égards,  l'apparition  de  Panta- 
gruel représente  donc,  dans  l'histoire  intellectuelle  de  notre  pays,  une  date  de 


LIV  INTRODUCTION 

haute  importance  ;  elle  marque  le  commencement  d'une  ère  nouvelle.  Après 
un  silence  de  douze  siècles,  la  pensée  antique  suscite  un  nouveau  Lucien  sur 
le  vieux  sol  gaulois;  elle  sort  des  cénacles  proprement  philosophiques  pour 
pénétrer,  grâce  à  un  chef-d'œuvre  littéraire,  dans  des  milieux  plus  variés.  Sans 
doute,  elle  se  présente  munie  d'un  masque,  mais  ses  amis,  connus  ou  inconnus, 
et  quelques-uns  de  ses  adversaires  ne  pouvaient  manquer  de  reconnaître 
d'instinct,  si  j'ose  dire,  le  son  de  sa  voix. 

C'est  ce  qui  arriva.  Interrogeons  tout  d'abord  les  adversaires.  Il  ne  faut  pas 
oublier,  en  effet,  que  le  second  livre  fut  censuré  par  la  Faculté  de  théologie, 
moins  d'un  an  après  sa  publication,  vers  octobre  1533.  La  perte  du  registre 
des  délibérations  de  la  Faculté  ne  nous  permet  plus  aujourd'hui  de  retrouver 
les  motifs  de  cette  décision.  Calvin  qui,  seul,  nous  l'a  fait  connaître  au  cours 
d'une  lettre  de  sa  jeunesse,  cite  Pantagruel  en  même  temps  que  plusieurs  autres 
livres  qu'il  qualifie  d'obscènes.  Mais  il  est  fort  possible,  et  même  tout  à  fait 
vraisemblable,  que  les  censeurs  aient  vu  plus  loin,  spécialement  au  point  de 
vue  de  l'hérésie  pure,  sans  comprendre  toutefois  le  sens  des  diverses  satires 
allégoriques  expliquées  plus  haut.  L'avantage  du  «  lucianisme  »,  c'est  d'être 
par  essence  insaisissable,  ou  du  moins  fort  difficile  à  dépister.  Certes,  les  allu- 
sions relatives  aux  choses  de  la  Réforme  ou  les  saillies  irrévérencieuses  à 
l'égard  des  Sorbonistes  devaient  attirer,  de  prime  abord,  l'attention  des  théolo- 
giens, mais  comment  tenter  de  discuter  sérieusement  et  gravement  tant  de  plai- 
santeries bouffonnes?  Quoique  peu  sensibles  au  ridicule,  les  censeurs  com- 
prirent qu'il  valait  mieux  renoncer  à  scruter  cette  ironie,  trop  subtile  pour  leur 
entendement  et  pour  leurs  besicles.  En  tablant  sur  leur  méfiance  limitée  et  mou- 
tonnière, l'auteur  avait  vu  juste. 

Cependant,  dans  les  années  qui  suivirent,  plusieurs  théologiens  et  publicistes, 
cathoUques  et  protestants,  s'aperçurent  de  l'inquiétante  audace  du  Chinonais  à 
regard  des  choses  sacrées,  et  la  dénoncèrent.  Des  accusations  violentes  de 
lucianisme  et  d'épicuréisme  se  succédèrent  contre  l'auteur  de  Pantagruel.  Elles 
furent  alors  assez  nombreuses  et  assez  caractérisées  pour  que  nous  ayons  le 
droit  d'en  conclure  que,  pendant  une  partie  du  xvi^'  siècle,  les  intentions  redou- 
tables de  sa  satire  avaient  été  aperçues  par  certains  de  ses  contemporains,  en 
dehors,  bien  entendu,  du  groupe  des  "  libertins  »  à  qui  le  livre  s'adressait  en 
première  ligne  '.  Chose  curieuse,  les  réformés  s'entendirent  sur  ce  point  avec  les 
catholiques.  Pour  commencer  par  Calvin,  chacun  connaît  sa  première  appré- 
ciation, déjà  si  hostile,  formulée  en  1533.  Par  la  suite,  il  ne  cessera  de  dénoncer 
Rabelais,  qui  le  considère,  de  son  côte,  comme  un  adversaire  implacable.  Dans 

I.  Xous  employons  ce  mot  dans  le  sens  qui  prévalait  au  xvi^  siècle. 


CALVIN"    COXTKi:    RABHLAIS  LV 

VExcuse  aux  Nicodémites  (i)4^),  Calvin  vise  nettement  notre  écrivain  en  toute 
une  série  Je  passages.  Citons  seulement  celui-ci,  où  il  l'attaque,  avec  d'autres, 
sous  le  nom  qui  lui  fut  couramment  donné  au  xvi'  siècle  :  «  Quant  aux 
Lucianiques  ou  Epicuriens,  c'est  à  dire  tous  contempteurs  de  Dieu,  qui  font 
semblant  d'adhérer  à  la  paroUe,  et  dedans  leurs  cueurs  s'en  moquent,  et  ne 
l'estiment  non  plus  qu'une  fable,  je  n'en  ay  pas  voulu  ici  parler.  Car  ce  seroit 
bien  temps  perdu,  de  les  vouloir  gaigner  par  admonition  '.  »  Par  le  traité  des 
Scandales  (1550),  il  renouvelle  cette  attaque,  d'abord  en  un  passage  consacré 
aux  Lucianiques  et  Epicuriens  en  général,  et  ensuite  dans  ces  lignes  célèbres  : 

Chacun  sait  qu'Agrippa,  Villeneuve,  Dolet  et  leurs  semblables,  ont  toujours  orgueilleusement 
contemné  l'Evangile  :  en  la  fin  ils  sont  tombés  en  telle  rage,  que  non  seulement  ils  ont  desgorgé 
leurs  blasphèmes  exécrables  contre  Jésus  Christ  et  sa  doctrine,  mais  ont  estimé  quant  à  leurs 
âmes,  qu'ils  ne  differoient  en  rien  des  chiens  et  des  pourceaux.  Les  autres  comme  Rabelais, 
Desgovea,  Deperius  et  beaucoup  d'autres  que  je  ne  nomme  pas  pour  le  présent,  après  avoir 
gousté  l'Evangile,  ont  esté  frappez  d'un  mesme  aveuglement.  Comment  cela  est-il  advenu,  si 
non  que  desja  ils  avoyent  par  leur  outrecuidance  diabolique  profane  ce  ^age  sainct  et  sacré  de  la  vie 
éternelle}  ^...  Les  chiens  dont  je  parle,  pour  avoir  plus  de  liberté  à  desgorger  leurs  blasphèmes 
sans  reprehension/o«/  des  plai sans  :  ainsi  voltigent  par  des  banquets  et  compagnies  joyeuses,  et 
là  en  causant  à  plaisir,  ils  renversent,  en  tant  qu'en  eux  est,  toute  crainte  de  Dieu  :  vrav  est, 
quils  s'insinuent  par  petits  brocards  et  farcerics  sans  faire  semblant  de  tascher  sinon  à  donner  passe- 
tevips  à  ceux  qui  les  escoutent  :  neantmoinsleur  fin  est  d'abolir  toute  révérence  de  Dieu.  Car  après 
avoir  bien  tourné  à  l'entour  du  pot,  ils  ne  feront  point  difficulté  de  dire  que  toutes  religions  ont 
esté  forgées  au  cerveau  des  hommes  :  que  nous  tenons  qu'il  est  quelque  Dieu,  pource  qu'il  nous 
plaist  de  le  croire  ainsi  :  que  l'espérance  de  la  vie  éternelle  est  pour  amuser  les  idiots  :  que  tout 
ce  qu'on  dit  d'enfer,  est  pour  espouvanter  les  petis  enfans.  Ces  propos  sont  propres  à  séduire 
ou  amieller  beaucoup  de  gens  :  mais  c'est  quand  desja  ils  sont  chatouilleux  d'eux  mesmes.  Car 
nous  en  voyons  plusieurs  qui  appctent  si  fort  de  rejetter  tout  sentiment  de  Dieu  qu'à  grand 
peine  auront  ils  ouy  quelque  son  confus  de  vaines  paroles,  qu'ils  s'aliéneront  pleinement  de  la 
vérité... 

Diverses  autres  allusions  se  retrouvent  à  travers  les  Sermons,  spécialement 
dans  le  3^  sermon  sur  le  chapitre  xiii  du  Deutéronome  (1555),  où  l'on  rencontre 
toute  une  page  dont  le  sens  n'est  pas  douteux  : 

Toutesfois  revenons  au  propos.  \'oila  un  Jiomme  qui  par  une  sotte  dévotion  aura  voulu  per- 
vertir la  vérité,  et  la  tourner  en  mensonge  :  celuy  la  doit  mourir.  Or  voici  un  rustre  qui  aura  des 
brocards  vilains  contre  TEscriture  saincte  :  comme  ce  diable  qui  s'est  nommé  Pantagruel,  et  toutes  ces 
ordures  et  vilenies  :  tous  ceux  la  ne  prétendent  point  de  mettre  quelque  religion  nouvelle,  pour 
dire,  qu'ils  soyent  abusez  en  leurs  folles  phantasies  :  mais  ce  sont  des  chiens   enragez  qui  des- 

1.  Corpus  Reformatorum ,  Calvini  Opéra,  t.  VI,  col.  602.  Ces  textes  ont  été  commodément 
groupés  par  M.  Thuasne,  Etudes  sur  Rabelais,  Paris,  1904,  p.  400  et  447.  Nous  y  renvoyons. 

2.  C'est-à-dire  l'Evangile. 


LVI  INTRODUCTION 

gorgcnt  leurs  ordures  à  l'encontre  de  la  majesté  de  Dieu,  et  ont  voulu  pervertir  toute  religion  : 
faut-il  que  ceux  la  soyent  espargnez  ?  Mais  quoy  ?  Ils  ont  les  cardinaux  pour  leurs  suppôts,  ils 
sont  favorisés  d'eux,  et  les  supportent  :  et  mesmes  on  verra  les  noms  de  messieurs  les  cardinaux 
blasonnez  en  ces  beaux  livres,  qui  sont  pour  se  moquer  autant  de  Dieu  que  de  Mahomet...  » 

Nul  n'ignore  de  quelle  encre  maître  François  a  répondu  au  Réformateur 
genevois,  au  chapitre  xxxii  du  livre  IV  de  Pantagruel.  L'intérêt  de  ces  textes  est 
de  nous  montrer  que  Calvin  avait  rompu,  à  sa  manière,  Tos  médullaire  de  son 
grand  adversaire.  Notons  encore  que  l'auteur  de  l'Institution  chrétienne  signale 
que  Rabelais  avait  un  moment  goûté  l'Evangile,  c'est-à-dire  la  doctrine  évangé- 
lique  des  premiers  réformés,  mais  apparemment  avant  l'apparition  de  Pantagruel. 

Un  autre  protestant  notoire,  Robert  Estienne,  dans  la  préface  qui  précède 
l'évangile  de  saint  Matthieu  publié  par  lui  en  1553,  reprochait  aux  théologiens 
de  Paris  de  n'avoir  pas  fait  brûler  l'athée  François  Rabelais,  cet  impie,  cet 
insulteur,  avec  Gargantua  et  Pantagruel^  ses  ouvrages  maudits  et  blasphé- 
matoires ^.  Henri  Estienne,  à  son  tour,  dénonce,  en  1566,  le  nouveau  Lucien 
au  cours  de  son  Apologie  pour  Hérodote  : 

Q.ui  est  donc  celuv  qui  ne  sçet  que  nostre  siècle  a  faict  revivre  un  Lucian  en  un  François 
Rabelais,  en  matière  d'escrits  brocardans  toute  sorte  de  religion  ?  Qui  ne  sçait  quel  contempteur 
et  mocqueur  de  Dieu  a  esté  Bonaventure  des  Périers,  et  quels  témoignages  il  en  a  rendus  par  ses 
livres  ?  Sçavons  nous  pas  que  le  but  de  ceux  ci  et  de  leurs  compagnons  a  esté,  en  faisant  semblant 
de  ne  tendre  qu'à  chasser  la  melancholie  des  esprits  et  leur  donner  du  passetemps,  et  en  s'in- 
sinuant  par  plusieurs  risées  et  brocards  qu'ils  jettent  contre  l'ignorance  de  nos  prédécesseurs... 
c'est  à  dire  donner  des  coups  de  bec  à  la  vraye  religion  chrestienne  ?  Car  quand  on  aura  bien 
espluché  tous  leurs  discours,  ne  trouvera  on  pas  que  leur  intention  est  d'apprendre  aux  lecteurs 
de  leurs  livres  à  devenir  aussi  gens  de  bien  qu'eux  ?  c'est  à  dire  de  ne  croire  en  Dieu  et  de  sa 
Providence  non  plus  qu'en  a  creu  ce  meschant  Lucrèce  ?  de  leur  apprendre  que  tout  ce  qu'on 
croit,  on  le  croit  a  crédit  ?  que  tout  ce  que  nous  lisons  de  la  vie  éternelle,  n'est  escrit  que  pour 
amuser  et  repaistre  d'une  vaine  espérance  les  pauvres  idiots  ?  que  toutes  les  menaces  qui  nous 
sont  faictes  de  l'enfer  et  du  dernier  jugement  de  Dieu,  ne  sont  non  plus  que  les  menaces  qu'on 
faict  aux  petis  enfans  du  loup  garou  ?  et  pour  conclusion,  que  toutes  religions  ont  esté  forgées  es 
cerveaux  des  hommes  ?  Or  Dieu  sçait  si  tels  maistres  ont  faute  d'escholiers  prestans  l'oreille  à 
telle  leçon...  Je  di  que  les  livres  de  ces  deux  que  nous  avons  nommez  et  de  leurs  compagnons, 
sont  autant  de  filets  tendus  pour  prendre  ceux  qui  ne  sont  bien  armez  de  la  crainte  de  Dieu  ;  et 
que  ces  filets  sont  d'autant  plus  malaisoz  à  voir  qu'ils  sont  mieux  couvcrs  de  propos  plaisans  et 
chatouillans  les  oreilles. 

Sébastien  Castellion  lui-même,   si  tolérant,  se  croira   obligé  pour  défendre 

1.  Thuasnc,  op.  cit.,  p.  400. 

2.  Edit.  Ristelhuber,  Paris,  1879,  ^°'  ^-  ^j  P-  1S9. 


UN'Ii    AMITIi:    BRISHi:  LVII 

Servet,  de  dire  qu'il  ne  faut  pas  le  confondre  avec  Rabelais,  ni  avec  Dolet,  ni 
avec  Villeneuve,  qui  n'ont  ni  Dieu  ni  Christ.  On  connaît  assez  les  sentiments 
de  Th.  de  Bèze. 

Dans  le  camp  adverse,  les  témoignages  relatifs  aux  sentiments  antichrétiens 
de  Rabelais  sont,  comme  on  peut  l'imaginer,  encore  plus  nombreux.  Un 
poète  tel  que  Voulté,  qui  avait  commencé  par  admirer  Pantagruel  et  Gar- 
gantua, dirigea  peu  après,  dès  1538,  de  virulentes  attaques  contre  ces  livres  et 
leur  auteur.  Une  des  raisons  qui  contribuèrent  à  la  rupture  des  deux  écrivains, 
causée,  d'ailleurs,  par  des  motifs  exclusivement  religieux,  fut  ce  fait  qu'aussi 
souvent  que  Voulté  parlait  du  Christ  dans  ses  vers,  Rabelais  se  plaisait  à  le 
railler,  en  niant  la  latinité  du  nom  divin  et,  par  surcroît,  la  rédemption.  Le 
poète  espéra,  quelque  temps,  ramener  le  romancier  à  d'autres  sentiments,  le 
priant,  en  des  termes  empreints  d'une  affectueuse  tristesse,  de  revenir  au  Christ; 
autrement  il  prévoit  la  chute  imminente  et  irréparable  de  celui  qui  naguère 
était  encore  son  ami.  Puis,  les  anciens  liens  se  brisèrent  et  l'amitié  fit  place  à 
la  haine.  Trois  pièces  publiées  par  le  poète  latin  dans  ses  Hendecasyllabes,  et 
intitulées  :  Sur  un  sectateur  irréligieux  de  Lucien  et  :  Sur  un  singe  de  Lucien^,  cons- 
tituent des  réquisitoires  terribles.  Le  poète  y  représente  son  adversaire  comme 
taxant  de  «  stupide  crédulité  »  l'ensemble  de  la  foi  chrétienne.  Rarement,  l'im- 
piété et  l'athéisme  de  Rabelais  ont  été  dénoncés  avec  une  énergie  plus  âpre. 
A  eux  seuls,  ces  deux  morceaux  suffiraient  à  prouver  la  vérité  de  nos  déduc- 
tions. Il  y  faudrait  joindre  les  vers,  non  moins  violents,  de  Chesneau. 

En  1543,  Guillaume  Postel,  dans  son  ouvrage  :  Alcorani  seu  legis  Maho- 
meti  et  evangelistarum  concordiœ  Liber  (Pa.vis,  Gromorsus,  in- 12),  au  cours  d'une 
page  fort  curieuse  sur  les  négations  dont  le  christianisme  était  alors  l'objet, 
cite  au  premier  rang,  comme  étant  les  ouvrages  les  plus  dangereux  du  temps  : 
le  traité  des  Trois  prophètes  de  Villanovanus  -,  le  Cyjubalum  Mundi,  Pantagruel 
et  les  Nouvelles  Iles,  affirmant  que  leurs  auteurs  avaient  été  autrefois  des  Cené- 
vangélistes  notoires,  c'est-à-dire  des  partisans  de  la  première  Réforme.  On 
verra  plus  loin  le  rapport  inconnu  et  tout  à  fait  saisissant  qui  rapproche  à  bon 
droit  le  Cymbalum  et  Pantagruel,  rendant  ces  deux  œuvres  en  quelque  sorte 
solidaires.  J. -César  Scaliger  (1557),  avec  une  violence  et  une  insistance  extraor- 
dinaires, Scévole  de  Sainte-Marthe,  Etienne  Pasquier  s'accordent  à  caractériser 
l'auteurde  Pantagruel  comme  unmoderneLucien,  unathéecynique.  J.-A.  deThou 
attaque  même  sa  vie  :  «  Totus  se  vitae  solutœ  ac  gulœ  mancipavit  \  »  Le  cha- 

1.  Vulteius  ou  Visagier.  Éd.  de  1538,  p.  10,  30  v°  et  71  vo.  La  troisième  pièce  offre  le  même 
titre  que  la  première,  moins  le  mot  irreligiosuvi. 

2.  Le  traité  dit  aussi  des  Trois  Imposteurs,  qu'on  n'a  jamais  retrouvé.  Il  s'agit  de  Simon 
Villanovanus,  de  Padoue,  qui  fut  le  maître  et  l'ami  d'Etienne  Dolet.  R.  E.R.,  VIII,  p.  573. 

5.  R.  E.R.,  IV,  1906,  p.  33. 

PANTAGRUEL.  VIII 


LVIII  INTRODUCTION 

noine  breton  Doremet  dénonce  «  ses  bouffonnesques  lucianismes  et  impies  épi- 
curéismes  '.  »  Enfin,  en  1586,  un  Saint-Julien  de  Balleure,  doyen  de  Chalon, 
place  Rabelais  au  nombre  des  apôtres  de  la  liberté  de  conscience,  —  qu'il 
réprouve  d'ailleurs,  —  en  le  taxant  de  Lucien  français  \  L'évêque  de  Châlon, 
Ponthus  de  Thiard,  qui  fut  membre  de  la  Pléiade,  écrit,  à  son  tour  ceci  :  «  Un 
imitateur  français  de  ce  même  Lucien,  qui  ne  manquait  certes  point  de  science» 
connut  un  grand  succès  en  notre  siècle.  Très  habile  à  plaisanter  les  mœurs  de 
tous  les  hommes  et  leurs  religions  et  à  en  faire  un  sujet  de  risée,  se  raillant 
des  passions  et  de  toutes  choses,  il  conquit  la  première  place  entre  tous  les 
moqueurs.  C'est  le  fameux  Rabelez'.  » 

Certains  écrivains,  d'allure  neutre,  qui,  sans  être  hostiles,  cherchent  à  définir 
l'ancien  cordelier  de  Fontenay-le-Comte,  Joachim  du  Bellay,  Delaporte,  l'auteur 
des  Epithêtes,  etc.,  le  dénomment  pareillement  un  nouveau  Lucien,  le  Lucien 
français,  «  celuy  qui  faint  si  bien  le  nez  de  Lucian  )>,  ou  le  moderne  Epicure. 

Le  furieux  pamphlet  du  religieux  de  Fontevrault,  Gabriel  de  Puy-Herbault 
intitulé  Theotimiis  (1549)  ''  qui  ne  tendait  à  rien  moins,  dans  la  pensée  de 
son  auteur  et  de  ses  inspirateurs,  qu'à  faire  monter  Rabelais  sur  le  bûcher, 
insiste,  comme  bien  l'on  pense,  sur  l'action  délétère  exercée  parles  ouvrages  du 
romancier  et  sur  son  dessein  évident.  Il  proclame  le  Chinonais  «  d'autant  plus 
méchant,  d'autant  plus  violent  qu'il  est  instruit,  et  faisant  si  peu  d'état  de  Dieu 
et  des  choses  divines  qu'à  part  l'Impudence  et  l'Outrage,  ces  déesses  à  qui  les 
Athéniens  sacrifiaient  sur  les  autels,  il  semble  ne  reconnaître  aucun  culte.  Le 
doux  Charles  de  Sainte-Marthe  est  d'accord  avec  lui  pour  dénoncer  les  blas- 
phèmes rabelaisiens. 

En  1552,  Pierre  du  Val,  dans  le  Triomphe  de  FmVéf  proclame  que  le  livre  de 
Rabelais  est  le  plus  mauvais,  le  plus  dangereux,  le  plus  condamnable  de  son 
époque  et  affirme  qu'entre  tous  les  ouvrages  lascifs,  ineptes,  faux  ou  impies, 
il  se  place  sans  conteste  au  premier  rang  >.  D'autres  classent  le  Maître  parmi 
les  anabaptistes,  considérés  comme  les  plus  redoutables  adversaires  de  la  religion. 
Il  est  piquant  de  constater  qu'Henri  IV,  qui  prit,  par  ailleurs,  du  plaisir  à  la 
lecture  de  Pantagruel,  n'hésitait  pas  à  traiter  l'auteur  d'athée  avéré. 

Il  résulte  de  ces  textes,  de  dates  assez  diverses,  que  certains  contemporains 
ont  nettement  aperçu  le  péril  que  faisait  courir  à  la  foi  chrétienne  la  diffu- 
sion d'une  telle  œuvre.  C'est  là,  en  définitive,  un  aspect  essentiel  du  roman 
rabelaisien  que  la  critique  moderne  semble  avoir  totalement  négligé  et  qui, 
seul,  nous  rend  compte  du  véritable  but  poursuivi  par  l'écrivain. 

1.  Voy.  notre  ouvrage,  Les  Navigations  de  Pantao^ruel,  p.  60. 

2.  R.  I:.R.,  X,  p.  145. 

5.  De  recta  nominum  impositione  (Lyon,  1603,  in-80). 

4.  Voy.  notre  étude  :  Rabelais,  les  Sainte-Marthe  et  Venraigé  Pnlherhedan'i  R.  E.  R.,  IV,  p.  537. 

5.  R.E.R.,yUl  p.  95. 


LA   LErrUH   DANTOlXi:   iu.MHr:  lix 

Or,  la  tentative  ainsi  commencée,  des  1532,  par  le  Chinonais,  avec  une  audace 
à  peine  concevable,  qu'il  n'a  plus  dépassée  ni  même  atteinte  dans  les  livres 
suivants,  n'est  pas  isolée  :  elle  se  rattache,  de  toute  évidence,  à  un  mouvement 
de  la  plus  haute  portée  qui  a  été  jusqu'ici,  à  peine  soupçonné  par  les  historiens. 
En  attendant  qu'une  prochaine  thèse  '  nous  le  fasse  connaître  dans  son 
ensemble,  nous  croyons  nécessaire  d'en  indiquer  ici  quelques  éléments  essen- 
tiels, d'autant  mieux  que  cette  étude  nous  donnera  l'occasion  d'expliquer  une 
production  célèbre  de  la  même  époque,  dont  le  sens  n'avait  pu  être  encore 
dégagé  et  qu'elle  nous  aidera  grandement  à  déterminer  la  physionomie  véri- 
table du  grand  Rieur.  Tant  de  témoignages  divers  offrent  un  sens. 

Il  existe,  sur  ce  qu'on  peut  appeler  la  propagande  rationaliste  pendant  la 
première  partie  du  xvi'  siècle,  un  texte  du  plus  vif  intérêt,  sur  lequel 
M.  Henri  Hauser  a  eu  le  mérite  -  d'attirer,  assez  récemment,  l'attention  des 
savants.  C'est  une  lettre  d'Antoine  Fumée  à  Calvin,  envoyée  de  Paris,  et  qui 
doit  être  datée  de  1542  ou  1543.  Ce  document  nous  fournit  des  renseignements 
à  la  fois  précis  et  sûrs  sur  le  développement  croissant  pris  parle  groupe  des  pen- 
seurs indépendants^  que  Fumée  appelle  i'/picTTcov,  c'est-à-dire  non  chrétiens  et 
qui  était  composé  surtout  de  lettrés  et  de  savants.  Ces  humanistes,  qui  ont 
passé  par  la  Réforme  et  se  sont  ensuite  détachés  d'elle,  en  connaissent  le  fort 
et  le  faible.  Ils  sont  d'autant  mieux  pourvus  d'arguments  pour  la  combattre. 

Leur  secte  est,  d'ailleurs,  mystérieuse  ;  leur  langue  varie  suivant  le  degré  de  confiance  que 
leur  inspirent  leurs  interlocuteurs.  Ils  se  montrent,  en  effet,  religieux  avec  les  gens  de  foi, 
savants  avec  les  doctes,  bigots  avec  les  bigots,  changeant  de  peau  avec  facilité,  véritables 
navo-jovol,  ce  qui  fait  qu'ils  ne  sont  pas  aisément  reconnus  par  ceux  qui  ne  sont  pas  sur  leurs 
gardes.  Fumée  les  a  entendus  nier  d'abord  le  caractère  du  Nouveau  Testament,  puis  de  l'Ancien, 
qu'on  alléguait  comme  preuve  du  nouveau.  L'Ecriture,  disent-ils,  est  l'œuvre  «  d'un  érudit  de 
beaucoup  d'esprit,  de  sagesse  et  d'habileté,  un  homme  quasi-divin,  une  sorte  de  Platon,  nul- 
lement un  dieu...  »  Bien  des  philosophes  ont  écrit  «  des  choses  divines,  plus  divines  même  que 
l'Ecriture  »,  et  pourtant  c'étaient  des  hommes.  Et,  après  tout,  sont-elles  si  vraiment  saintes,  ces 
Ecritures,  «  toutes  pleines  de  paroles  et  de  chansons  impudiques,  par  exemple  dans  le  Cantique», 
dont  ces  hardis  commentateurs  rejettent  l'explication  symbolique  ?  Ils  interprètent  en  purs  phi- 

1.  Celle  de  M.  l'Abbé  Busson,  ancien  membre  de  ma  conférence  d'histoire  littéraire  delà 
Renaissance,  à  l'École  pratique  des  Hautes-Études,  qui  doit  être  soutenue  prochainement.  Bien 
que  je  n'aie  pas  eu  encore  cette  thèse  entre  les  mains,  je  puis  dire,  d'après  l'exposé  que  l'auteur 
m'a  fait  de  son  plan  et  de  ses  conclusions  générales,  que  j'en  attends  d'importants  résultats. 
L'explication  donnée  plus  haut,  au  sujet  du  sens  caché  de  la  résurrection  d'Epistémon,  doit  s'ac- 
corder avec  la  sienne. 

2.  H.  Hauser,  Etudes  sur  la  Reforme  française,  p.  56  et  suiv.  La  lettre  en  question  se  trouve 
dans  la.  Correspondance  de  Calvin  (éd.  du  Corpus  Reformatorum,  t.  II,  p.  490,  et  dans  Hermin- 
jard.  Correspondance  des  Réformateurs  dans  les  pays  de  langue  française,  t.  VIII,  p.  228.  V.  aussi  le 
Compte  rendu  du  Congrès  des  Sociétés  savantes  de  1896. 


LX  INTRODUCriOX 

lologues  le  sens  du  terme  Fils  de  Dieu  :  celui  qui  suit  en  tout  la  sagesse  divine  ;  comme  il  est 
écrit  :  ailleurs  Montagne  de  Dieu,  c'est  à  dire  montagne  fertile.  »  Ils  rajeunissent,  pour  ruiner  la 
divinité  du  Christ,  le  vieil  argument  d'Evhémère:  «  C'est,  disent-ils,  une  invention  semblable  à 
celle  des  poètes  qui  divinisent  les  personnages  éminents  par  leurs  vertus.  »  Essaie-t-on  de  leur 
opposer  la  perfection  de  la  vie  du  Christ?  Ils  nient  ses  actes  ;  et,  pour  ses  paroles,  elles  sont  d'un 
docteur  qui  n'a  pas  fait  de  trop  bonnes  études  ;  la  conception  en  est  vulgaire,  le  tour  en  manque 
d'élégance  ;  bref,  Jésus  n'était  pas  humaniste. 

Jamais  attaque  plus  redoutable,  plus  froidement  réfléchie,  plus  radicale  n'avait  été  avec  plus 
d'ensemble  dirigée  contre  le  christianisme.  C'est  la  religion  tout  entière  avec  ses  dogmes  fon- 
damentaux, dans  son  principe,  dans  ses  preuves  historiques,  dans  ses  preuves  morales  que  ces 
nouveaux  libertins  s'acharnent  à  renverser  ;  et  leur  critique  annonce  déjà  les  travaux  des  exégètes 
et  les  plaisanteries  des  impies,  toutes  les  objections  de  la  science,  celles  de  la  raison,  celles  du 
bon  sens,  celles  du  sens  commun,  celles  de  la  sottise,  si  bien  que  Richard  Simon  et  Bayle, 
Voltaire,  Strauss  et  Renan,  tout  comme  M.  Homais,  ont  également  des  ancêtres  parmi  ces 
interlocuteurs  d'Antoine  Fumée  '. 

Fumée  affirme  que  le  nombre  de  ces  adeptes  ne  cesse  de  s'accroître  et  qu'il 
s'agit  d'une  contagion  quasi  publique.  Il  nous  présente  des  délicats,  des  épicu- 
riens gros  mangeurs  et  grands  buveurs,  avides  de  toutes  les  jouissances.  Per- 
suadés que  tout  finit  avec  la  mort,  ils  cherchent  à  oublier  leurs  maladies,  en  se 
vautrant  dans  les  voluptés.  Ces  hommes  vont  affirmant  un  peu  partout  que 
notre  religion  ne  consiste  qu'en  paroles,  que  personne  ne  l'a  jamais  observée 
ni  n'a  pu  y  conformer  sa  vie  ;  ayant  toujours  à  la  bouche  ces  trois  mots  :  vivre, 
boire  et  se  réjouir  ;  en  un  mot  faisant  figure  non  de  oi'ho'yzozi  atXi  çiAi^wc.  Par 
exemple,  s'ils  ont  à  parler  de  Moïse,  ils  ne  cachent  pas  qu'ils  le  considèrent 
comme  un  chef  et  conducteur  militaire  très  prudent,  qui  était  censé  s'entretenir 
avec  Dieu,  tel  queNuma  avec  son  Egérie.  Ils  insinuent  aux  novices  et  naïfs  que 
Dieu,  l'être  bon  par  excellence,  n'a  pu  créer  l'homme  pour  le  livrer  ensuite  à 
un  supplice  éternel.  Une  pareille  conception  serait  impie  à  son  égard.  Le  feu 
éternel  est  de  leur  part  l'objet  d'étonnants  sarcasmes.  Ils  ont,  du  reste,  au 
plus  haut  degré,  l'art  d'envelopper  leurs  plaisanteries  sacrilèges  de  discours 
très  divertissants.  On  sait  que  Calvin,  dûment  informé  par  Fumée,  répondra, 
dès  1545,  à  son  vibrant  appel,  en  engageant  une  lutte  vigoureuse  contre  les 
«  libertins  qui  se  disent  spirituels  ».  En  1550,  il  publiera  son  célèbre  Traité  des 
Scandales  qui  prouve  à  quel  point  le  Réformateur  français  regarde  au  delà  des 
hérésies  particulières.  Avec  son  sens  aigu  des  réalités,  il  se  rendait  compte  que 
le  fond  de  la  Renaissance,  comme  on  l'a  dit  avec  justesse,  c'était  la  libre  pensée, 
qui  constituait  l'hérésie  par  excellence,  le  péché  contre  le  Saint-Esprit. 

Commentant  l'exposé  présenté  par  Antoine  Fumée  des  ravages  de  cette  libre 

I.  Hauser,  op.  cit.,  p.    57. 


LE    c(    CYMBALUM    MUN'DI    »  LXI 

pensée,  M .  Hauser  ne  peut  s'empêcher  de  constater  que  «  bien  des  traits  font 
penser  à  Rabelais  dans  la  peinture  que  l'ami  de  Calvin  trace  de  ces  gens  qui 
boivent  vaillamment,  dont  la  devise  est  «  vivre,  boire  et  se  réjouir  »,  et 
dont  on  ne  sait  si  l'auteur,  en  les  traitant  de  -avcjpYsl,  veut  les  appeler  des 
scélérats  ou  bien  encore  des  Panurges.  «  Cependant,  conclut-il,  on  ne  nous 
fera  pas  croire  que  le  pantagniélisine  (voir  surtout  les  livres  de  MM.  Stapfer  et 
Millet)  ait  jamais  admis  de  telles  débauches  d'esprit  ni  de  conduite.  Ce  por- 
trait convient  tout  au  plus  à  Des  Périers  et,  —  peut-être,  —  à  Dolet.  Mais 
Rabelais  n'attaqua  jamais  ni  Dieu,  ni  l'immortalité  de  l'âme,  ni  même  «  le 
divin  Servateur  »,  pas  plus  dans  le  Quart  Livre  que  dans  les  précédents.  C'est 
même  dans  ce  livre  que  se  rencontre  (ch.  xxviii)  l'épisode  célèbre  de  la  mort 
du  grand  Pan  ' .   » 

La  démonstration  qui  a  été  faite  plus  haut  prouve  que  l'hypothèse  rejetée 
par  l'excellent  historien,  suivant  en  cela  la  quasi-unanimité  des  biographes  et 
des  commentateurs  de  Rabelais,  constituait  cependant  une  vérité  non  douteuse. 
C'est  bien  Rabelais  qui  se  trouve  visé  en  première  ligne  à  travers  la  plupart  des 
accusations  de  ce  réquisitoire  mémorable.  Ainsi,  l'enchaînement  de  tous  les 
textes  qui  se  présentent  à  notre  examen  s'affirme  avec  une  évidence  croissante. 
Et  voici  que  de  nouvelles  concordances,  non  moins  décisives,  s'offrent  encore 
à  notre  examen,  qui  devront  intéresser  singulièrement  les  historiens  des  lettres 
françaises  aussi  bien  que  ceux  de  la  vie  intellectuelle  et  religieuse. 

Une  œuvre  considérable  de  cette  époque,  demeurée  jusqu'à  présent  énig- 
matique,  va  recevoir,  en  effet,  de  ces  constatations  successives,  une  lumière 
inattendue  et  nous  hvrer  en  même  temps  son  secret.  S'il  y  eut,  entre  1530  et 
1540,  un  ouvrage  notoire  en  prose  digne  de  figurer  à  côté  de  Pantagruel,  c'est 
assurément  le  Cymbalum  Muiidi  en  françoys  contenant  quatre  dialogue  poétiques 
fort  antiques,  joyeulx  et  facétieux,  de  Bonaventure  Des  Périers,  publié  pour  la 
première  fois  en  1537  -.  Ce  petit  livre,  poursuivi  et  supprimé  par  la  Sorbonne, 
dès  son  apparition,  soulève,  on  le  sait,  les  plus  graves  problèmes.  Il  est  hors 
de  doute  qu'il  doit  être  considéré,  d'un  bout  à  l'autre,  comme  l'attaque  la  moins 
déguisée  et  la  plus  violente  qui  ait  été  dirigée,  au  cours  du  xvi=  siècle,  contre 
l'essence  même  du  christianisme.  Le  Cymbalum  Mundi,  que  nous  expliquons 

1.  Hauser,  op.  cit.,  p.  60. 

2.  Le  seul  exemplaire  connu  de  l'édition  originale  est  celui  de  la  bibliothèque  de  Versailles 
(fonds  de  l'abbé  Goujet).  Cette  circonstance  semble  prouver  combien  l'ouvrage  a  été  détruit  avec 
soin.  La  meilleure  édition  moderne  est  celle  de  Félix  Frank,  publiée  chez  Alphonse  Lemerre,  en 
1873  (in-i6).  Nous  avons  consacré  à  l'œuvre  de  Dos  Périers  un  cours  d'explication,  au  Collège 
de  France,  en  19 12,  qui  nous  a  conduit  aux  résultats  qui  vont  être  exposés  ici. 


LXII  INTRODUCTION 

par  ces  mots  :  la  cloche  destinée  à  être  entendue  du  monde  entier  pour  appeler 
les  hommes  à  la  vérité,  ne  tend  à  rien  moins  qu'à  saper  les  bases  de  toute 
religion  fondée  sur  la  révélation.  Il  est  adressé  par  Thomas  l'Incrédule  à  son 
ami  Pierre  Croyant. 

Ces  quatre  dialogues,  conçus  à  la  manière  de  Lucien,  nous  offrent  une  série 
d'allusions  satiriques  ou  de  mythes  transparents  qui  s'appliquent  aux  Ecritures 
en  même  temps  qu'aux  dogmes  et  mystères  les  plus  sacrés  de  la  religion,  au 
Christ,  sous  le  nom  de  Mercure,  à  ses  miracles  et  à  ses  enseignements. 
Félix  Frank  y  voit  un  Contre-Evangile  :  «  les  quatre  Dialogues  de  Bonaventure 
sont  les  quatre  Evangiles  qu'il  oftre  au  monde  ;  le  symbole  de  l'avenir  y  est 
contenu,  la  satire  est  grosse  d'une  révélation.  Ces  quatre  Dialogues  se  tiennent 
par  un  lien  intime  et  logique.  Ce  livre  est  une  page  d'histoire,  un  pamphlet  et 
une  prophétie  :  il  retrace  l'état  des  esprits  et  des  mœurs  en  ce  temps-là,  il 
s'attaque  au  sanctuaire  et  ouvre  sur  les  destinées  humaines  des  jours  surpre- 
nants... '  »  Le  dialogue  IV  est  intitulé  :  De  deux  chiens,  Hylactor  et  Paniphagus . 
Hylactor  apparaît  le  premier.  Il  se  plaint  d'être  le  seul  chien  à  qui  le  don  de  la 
parole  ait  été  octroyé  et  de  ne  pouvoir  s'entretenir  avec  un  autre  animal  de 
son  espèce,  languissant  ainsi  dans  une  solitude  douloureuse.  Il  a  beau  faire  des 
tentatives  auprès  de  tous  les  chiens  qu'il  peut  joindre,  en  leur  disant  quelque 
chose  à  l'oreille,  il  ne  réussit  jamais  à  se  faire  comprendre  et  encore  moins  à 
obtenir  une  réponse.  Les  hommes,  auxquels  il  aime  à  jouer  de  plaisants  tours, 
n'arrivent  pas  à  se  rendre  compte  du  privilège  extraordinaire  qu'il  possède. 
Mais,  soudain,  Gargilius  apparaît  dans  le  voisinage  allant  à  la  chasse  avec  tous 
ses  chiens.  Nouvelle  tentative  faite  en  vain  auprès  de  ces  derniers  :  Hylactor 
désespéré  voudrait  renoncer  à  son  privilège.  Mais,  voici  que,  par  hasard,  un 
chien  interpellé  répond  enfin. 

Pamphagus.  Qui  appelles  tu  matin  ?  Matin  toy  niesmes  ! 

Hylactor.  He  mon  compagnon,  mon  amy  pardonne  moy,  s'il  te  plait,  et  m'accoUe,  je  te 
prie.  Tu  es  celuy  que  j'ay  le  plus  désiré  et  cherché  en  ce  monde.  Et  voyla  ung  sault  pour 
l'amour  de  Diane,  qui  m'a  rendu  tant  heureux  en  ceste  chasse,  que  je  y  ay  trouvé  ce  que  je 
cherchoye.  En  voyla  encores  ung  autre  pour  toi  gentil  Anubis.  Et  cestuy  la  pour  Cerberus,  qui 
garde  les  enfers.  Dy  moy  ton  nom  s'il  te  plaît  ? 

Pamphagus.  Pamphagus. 

Hylactor.  Est  ce  toy,  Pamphagus,  mon  cousin,  mon  amy  ?  Tu  cognois  donc  bien  Hylactor. 

Pamphagus.  Voire  dea,  je  cognois  bien  Hylactor,  où  est-il? 

Hylactor.  C'est  moy. 

Une  cicatrice  au  front,  et  une  oreille  coupée,  qui  ont  un  peu  changé  l'aspect 
I.  Ed.  citée,  p.  LM. 


HYLAcroR  i;r  pampiiagus  lxih 

d'Hyhictor,   expliquent  que  son    ancien  compagnon    ne   l'ait  pas  reconnu.    Il 
racontera  quelque  jour,  à  celui-ci,  comment  la  chose  est  arrivée. 

Hylactor.  Parlons  d'autre  matière.  Où  as  tu  esté,  et  qu'as  tu  faict  depuis  que  nous  per- 
disnies  nostre  bon  maistre  Acteon  ? 

P.\MPHAGUS.  Ha,  le  grand  malheur,  tu  me  renouvelles  mes  douleurs  !  O  que  je  perdiz  beau- 
coup, Hylactor  mon  amy  :  Car  je  faisove  grand  chère  lors,  où  maintenant  je  meurs  de  faim. 

Tout  le  passage  qui  suit  prouve  qu'Actéon  doit  être  identifié  ici  avec  le 
Christ.  Du  jour  où  les  deux  amis  l'ont  perdu,  tout  ce  qui  faisait  la  sécurité  de 
leur  vie  matérielle  a  disparu.  C'est  surtout  Pamphagus  qui  constate  ce  fâcheux 
changement.  Le  nouveau  maître  qu'il  sert  ne  se  soucie  guère  de  lui  assurer  sa 
provende  :  les  gens  du  logis  les  battent  et  les  chassent,  lui  et  ses  semblables, 
quand  on  les  trouve  en  cuisine.  Hylactor,  conseille  à  son  compagnon  de 
s'armer  de  patience  et  propose  de  profiter  de  leur  rencontre  fortuite  pour 
deviser  un  peu  à  loisir.  L'un  et  l'autre  se  retirent  à  l'écart,  en  un  bocage  voisin. 
Hylactor  demande  à  son  nouveau  confident  s'il  sait  pourquoi  ils  parlent  tous 
deux,  alors  que  tous  les  autres  chiens  sont  muets. 

Pamphagus  explique,  pour  sa  part,  le  don  qui  lui  a  été  dévolu,  par  un  fait 
étrange  qu'il  rapporte.  Lorsque  iMelancheres,  Theridamas  et  Oresitrophus  — 
Mélanchthon,  Zwingle  et  probablement  Luther  —  saillirent  sur  Actéon  «  leur 
bon  maistre  et  le  nostre  »,  lequel  Diane  avait  nouvellement  transformé  en 
cerf,  Pamphagus  le  mordit  en  la  langue  et  avala  même  un  lopin  de  celle-ci. 
Hylactor  se  rappelle  alors  qu'il  en  avait  fait  autant  de  son  côté  :  de  là,  sans 
nul  doute,  le  privilège  insigne  dont  ils  jouissent.  Chemin  faisant,  nous  appre- 
nons que  Pamphagus  sait  également  lire,  avantage  que  son  compagnon  lui 
envie  beaucoup.  Mais  à  quoi  sert  tant  de  science  ?  lui  répond  Pamphagus,  qui 
aurait  préféré  assurément  rester  simple  chien  et  continuer  de  vaquer  aux  tâches 
diverses  qui  incombent  à  ses  semblables  '. 

Hylactor...  Comment  ?  Tu  n'as  donc  point  eucores  donné  à  entendre  aux  gens,  que  tu  sçais 
parler  ? 

Pa.mphagus.  Non. 

Hylactor.  Et  pourquoy  ? 

Pamphagus.  Pour  ce  qu'il  m'en  chault  :  car  j'ayme  mieulx  me  taire. 

Hylactor.  Toutesfoys  si  tu  voulois  dire  quelque  chose  devant  les  hommes,  tu  scais  bien  que 

I.  «  Ung  chien  ne  doibt  autre  chose  scavoir,  sinon  abayer  aux  estrangers,  servir  de  garde  à 
la  maison,  flatter  les  domestiques,  aller  à  la  chasse,  courir  le  lièvre,  et  le  prendre,  ronger  les  os, 
lescher  la  vaisselle,  et  suivre  son  maistre.  »  Ce  charmant  tableau  rappelle  maint  passage  de 
Rabelais. 


LXIV  INTRODUCTION 

les  gens  de  la  ville  non  seulement  te  iroyent  escouter,  s'emerveillans,  et  prenans  plaisir  à  te 
ouyr  :  mais  aussi  ceulx  de  tout  le  pays  à  l'environ,  voire  de  tous  costez  du  monde  viendroyent 
à  toy,  pour  te  veoir  et  ouyr  parler.  N'estimes  tu  rien  veoir  à  l'entour  de  toy  dix  millions 
d'oreilles  qui  t'escoutent,  et  autant  d'yeulx  qui  te  regardent  en  face  ? 

Pamphagus.  Je  scay  bien  tout  cela.  Mais  quel  prouffit  m'en  viendroit  dadvantage  ?  Je  n'ayme 
point  la  gloire  de  causer,  affîn  que  je  te  le  dye  :  car  avec  ce  que  ce  me  seroit  une  peine,  il  n'y 
auroit  si  petit  coquin  à  qui  il  ne  me  faillist  tenir  propos,  et  rendre  raison.  On  me  tiendroit  en 
chambre,  je  le  scay  bien,  on  me  froteroit,  on  me  pigneroit,  on  m'accoustreroit,  on  m'adoreroit, 
on  me  doreroit,  on  me  dorelotteroit  '.  Bref  je  suis  bien  asseuré  que  l'on  me  vouldroit  faire 
vivre  aultrement  que  le  naturel  d'ung  chien  ne  requiert.  Mais... 

Hylactor.  Et  bien,  serois  tu  pas  content  de  vivre  ung  petit  à  la  façon  des  hommes  ? 

Pamphagus.  A  la  façon  des  hommes  ?  Je  te  jure  par  les  trois  testes  de  Cerberus,  que  j'ayme 
mieulx  estre  tousjours  ce  que  je  suys,  que  plus  avant  ressembler  les  hommes,  en  leur  misé- 
rable façon  de  vivre,  quand  ne  seroit  jà  que  pour  le  trop  parler  dont  il  me  fauldroit  user  avec 
eulx. 

Hylactor  insiste;  il  ouvre  à  Pamphagus  les  plus  séduisantes  perspectives. 
Peine  perdue  :  celui-ci  tient  bon.  Les  hommes,  assure-t-il,  se  fatigueront  vite 
de  l'entendre  ;  ils  réclameront  bientôt  d'autres  distractions.  Car  le  temps  envieil- 
lit  toutes  choses  et  leur  fait  perdre  la  grâce  de  nouveauté.  On  voudrait  ensuite 
ouïr  parler  d'autres  animaux.  «  Et  puis  qu'auroit  l'on  davantage  quand  tout 
seroit  dict  ?  Si  tu  considères  bien,  il  vault  mieulx  que  tu  soys  encores  à  parler, 
que  si  tu  eusse  desjà  tout  dict  ». 

Hylactor  affirme  encore  que,  pour  son  compte,  il  ne  résisterait  pas  au  désir 
de  parler.  Cette  déclaration  ne  surprend  pas  son  compagnon.  «  On  te  prisera,  lui 
dit-il,  on  te  comblera  de  bons  morceaux,  ...  car  tu  ne  bois  pas  de  vin%  mais  aussi 
plus  de  liberté.  Il  te  faudra  parler  quand  tu  voudrais  dormir.  Enfin,  peut-être  se 
fâchera-t-ondetoi.  »  Cependant,  le  moment  est  venu  pour  eux  de  rejoindre  leurs 
gens,  tout  en  faisant  semblant  d'avoir  couru  et  d'être  hors  d'haleine.  Mais  voici 
qu'un  paquet  de  lettres,  venues  des  Antipodes  par  le  centre  de  la  terre,  s'offre  à 
leurs  yeux.  Tous  deux  conviennent  de  les  cacher,  pour  les  lire  plus  tard,  à  un 
moment  propice.  Hylactor  apprendra  alors  à  son  ami  quelques  belles  fables, 
parmi  lesquelles  celles  de  Prometheus  et  de  Erus  qui  ressuscita,  et  la  chanson  de 
Ricochet  K  Mais  celui-ci  se  déclare  déjà  «  tout  bersé  de  telles  matières  ».  Sur 
quelques  réflexions  de  Pamphagus,  en  aparté,  les  deux  chiens  se  séparent. 

1.  Notons  encore  la  ressemblance  frappante,  de   ce    passage  avec  le  style  de  Rabelais. 

2.  «  Tu  seras  bien  servy  de  tout,  excepté  que  l'on  ne  te  dira  pas  :  Duquel  voulez-vous  i  car 
tu  ne  boys  pas  de  vin,  comme  je  croy  ».  Cette  remarque  curieuse  est  bien  à  sa  place  dans  la 
bouche  de  Rabelais. 

3.  Citée  par  Rabelais.  L'allusion  à  Erus  (Henis,  maître,  seigneur)  offre  un  sens  facile  à  saisir. 


l'AMPllAGUS    RST    RABi-LAIS  I.XV 

Lorsqu'il  édita  ce  texte,  en  1873,  Félix  Frank  avait  indiqué  avec  clairvoyance 
les  raisons  qui  autorisent  à  identifier  Pamphagus  avec  Rabelais.  Depuis,  sa 
démonstration  n'a  été  reprise  par  personne.  Chose  étonnante,  ce  texte,  précieux 
entre  tous,  n'a  jamais  été  utilisé  par  les  biographes  ni  par  les  éditeurs  de  Rabe- 
lais, et  les  révélations  qu'il  nous  apporte  sur  le  Maître  sont  restées  tout  à  fait 
lettre  morte.  Aucune  hésitation  n'est,  toutefois,  possible  :  Pamphagus  '  figure 
sûrement  Rabelais.  Ce  surnom,  pendant  exact  du  nom  de  son  héros  ""  et  qui 
évoque  en  quelque  sorte  l'idée  de  faim  insatiable,  aussi  bien  que  Pantagruel 
celle  de  soif  inextinguible,  dut  être,  assez  naturellement,  forgé  de  fort  bonne 
heure.  C'est  un  vocable  qui  s'imposait  pour  désigner  familièrement,  et  sans 
doute,  à  l'origine,  avec  un  sens  favorable,  l'auteur  de  Pantagruel  et  de  Gargantua 
et  son  insatiable  curiosité. 

Un  premier  argument  en  faveur  de  cette  identification  est  fourni  par  les 
poésies  latines  de  Joachim  du  Bellay  \  Il  s'y  rencontre  une  pièce  intitulée 
Pamphagi  medici,  dont  tous  les  traits  concrets  s'appliquent  sans  exception  au 
seul  Rabelais.  C'est  une  épitaphe  d'allure  bachique,  absolument  analogue  à 
celle  que  Ronsard  a  consacrée  à  l'auteur  de  Pantagruel,  et  sur  l'interprétation 
exacte  de  laquelle  on  a  beaucoup  discuté  ces  derniers  temps.  Il  n'est  pas  à  pro- 
pos de  revenir  sur  cette  question +.  Ce  qu'il  importe  de  retenir  présentement, 
c'est  que  ce  dernier  texte  s'applique  d'une  manière  incontestable  à  Rabelais. 
Par  conséquent,  le  ton  et  le  fond  de  l'épitaphe  composée  par  du  Bellay,  ami  de 
Ronsard,  ne  sauraient  étonner  personne,  puisqu'ils  sont,  en  somme,  iden- 
tiques à  ceux-là  mêmes  dont  a  usé  le  chef  de  la  Pléiade . 

Tu  t'étonnes  que  ce  tertre  funéraire  recouvre  un  autre  tertre  ?  Mais  toi-même  en  admettras  encore 
bien  davantage,  quand  tu  auras  entendu  mon  nom.  C'est  moi  Pamphagus,  qui  gis  ici  enseveli  sous 
la  masse  immense  de  l'énorme  ventre  qui  me  ser  de  tertre  funéraire.  Le  sommeil  et  la  gour- 
mandise, le  vin,  les  femmes  et  la  raillerie  furent  mes  seules  divinités,  pendant  ma  vie.  Qui  donc 
peut  ignorer  le  reste  ?  J'ai  possédé  l'art  et  la  pratique  de  la  médecine,  mais  ma  plus  grande  occupa- 

1.  Qui  mange,  dévore  tout. 

2.  Pantagruel,  et  peut-être  aussi  du  nom  de  Panurge. 

3.  Joachimi  Bellaii  Andini  Poematutn  lihri  quatuor .  Paris,  1558,  8°,  fo  56  vo. 

4.  Au  reste,  les  données  qu'on  va  lire  permettront  sans  doute  de  la  résoudre.  Le  fait  que 
du  Bella\-,  qui  parle  en  général  de  Rabelais  avec  une  sympathie  visible,  a  pu  lui  consacrer  une 
épitaphe  de  ce  genre,  semble  bien  indiquer  que  le  texte  de  Ronsard,  conçu  dans  un  esprit  ana- 
logue, ne  doit  pas  être  prisa  la  lettre.  Il  est  probable  que  la  légende  de  Rabelais  s'est  formée  très 
tôt,  en  concordance  avec  ses  oeuvres.  Nous  renvoyons,  sur  ce  point,  aux  pages  que  nous  avons 
publiées  dans  R.  E.R.,  1905,  p.  59-65.  Voy.  aussi  R.  E.  R.,  1903,  p.  205,  et  Revue  du  Seiiume 
Siècle,  1921,  p.  148. 

PANTAGRUEL.  IX 


LXVI  INTRODUCTION 

tion  fut  de  pratiquer  le  rire  '.  Toi  de  même,   Passant,   n'accorde  pas  de    larmes,   mais  un  rire 
joyeux  à  ma  cendre,  si  tu  désires  te  montrer  reconnaissant  à  mes  mânes. 

Il  s'agit  donc  clairement  d'un  homme  célèbre  ^  qui  fut  un  médecin  réputé 
et  qui  pratiqua  surtout  le  culte  du  rire.  On  reconnaîtra  sans  peine,  dans  le  vœu 
final,  l'équivalent  de  celui  qui  termine  l'épitaphe  rabelaisienne  rimée  par 
Ronsard  : 

[Or  toy  quiconques  fois  qui  passes 

Sur  sa  fosse  repen  des  taces, 

Repen  du  bril  et  des  flacons, 

Des  cervelas  et  des  jambons  : 

Car  si  encor  dessous  la  lame 

Quelque  sentiment  a  son  ame. 

Il  les  aime  mieus  que  des  lis 

Tant  soyent  ils  fraîchement  cueillis  5. 

L'épitaphe  latine  que  nous  venons  d'emprunter  aux  œuvres  de  du  Bellay  est 
suivie  de  celle-ci,  qui  n'a  que  deux  vers,  dont  Pamphage  forme  également  l'objet. 

Du  même. 
S'il  était  une  chose  dont  tu  aies  pu  me  reprocher  d'avoir  douté,  lorsque  je  vivais,  cesse  de 
m'en  vouloir,  étranger,  car,  maintenant  que  je  suis  mort,  j'apprends  à  connaître  tout  ce  dont  je 
doutais. 

Ce  second  texte  ne  suggère-t-il  pas  un  rapprochement  piquant  avec  le  propos 
légendaire  attribué  à  Rabelais  mourant,  par  tous  ses  anciens  biographes  :  «  Je 
vais  quérir  un  grand  Peut-être  »  ? 

Beroalde  de  Verville  (?)  dans  les  Muses  inconnues  ou  la  Seille  aux  Bourriers  ■^ 
consacre  trois  pièces  à  Rabelais,  désigné,  selon  Jules  Gay  et  Frank,  sous  le  nom 
de  Pamphage. 

Il  est  curieux  de  constater,  d'autre  part,  que,  Voulté,  dans  une  des  deux 
pièces  citées  plus  haut  :  Contre  un  singe  de  Lucien  (1538),  fait  dire  à  Rabelais, 
qu'il  suppose  devoir  se  repentir  un  jour  de  son  exécrable  impiété  :  «  J'ai  vécu, 
non  comme  un  homme,  mais  comme  un  chien.  »  Calvin  se  sert  de  la  même 
expression. 

1.  CîEtera  quis  ncscit?  fuit  ars  mihi  cura  medendi; 

Maxima  ridendi  sed  mihi  cura  fuit. 

2.  Cxlera  quis  nescit  ?  V'mà.'\.(\\!i&  clairement.  La  pièce  Pamphagi  medici  est  précédée  d'une 
poésie  intitulée  ŒnophiJi,  qui  célèbre  un  grand  buveur  mort  de  son  vice.  Il  est  possible  qu'un 
rapport  unisse  les  deux  pièces. 

3.  Ronsard,  Œuvres  complètes,  éd.  Laumonier,  Paris,  Lemerrc,  t.  VI,  p.  211. 

4.  Cité  par  Frank,  p.  112  et  126,  d'après  la  réimpr.  de  Jules  Gay,  1862,  in-i8. 


LAPPi;i.    A    I.A    PROPAGANDE  LXVII 

Dès  lors,  tout  devient  aisé  a  comprendre  :  le  sens  profond  du  dernier  dia- 
logue de  Des  Périers,  qui  ne  saurait  être  séparé  des  trois  autres,  se  détache  en 
pleine  lumière.  Il  est  extrêmement  vraisemblable  que  le  chien  Hylactor  ' 
représente  ici,  non  pas  Dolet  ou  Marot,  comme  l'a  cru  M.  Frank,  mais  Bona- 
venture  en  personne.  Au  cours  de  ces  pages  mystérieuses,  Des  Périers  s'est 
assurément  mis  en  scène,  en  même  temps  que  Rabelais.  Il  use  de  cette  allé- 
gorie dialoguée  pour  le  supplier  d'entrer  résolument  en  lice  et  d'exprimer  sans 
détours  les  idées  qu'il  professe  sur  le  christianisme  et  ses  mystères.  Qu'il  renonce 
aux  symboles  pour  parler  clair  !  Là  est  l'explication  définitive  de  ces  pages. 
Qu'on  les  relise  avec  soin,  et  l'on  verra  que  cette  interprétation  s'impose  avec 
certitude.  Bonaventure  sent  qu'il  n'a  pas  l'envergure  nécessaire  pour  entamer  le 
grand  combat  :  il  est  propre  tout  juste  à  exciter,  c'est-à-dire  à  aboyer,  mais  son 
rôle  reste  limité.  Il  considère  son  émule  comme  beaucoup  mieux  qualifié  que 
lui-même,  pour  exercer  une  action  étendue.  La  science  et  l'éloquence  de  Rabe- 
lais le  rendent  apte  à  se  faire  écouter  et  comprendre  par  les  hommes.  Tout  le 
désigne  pour  être  le  porte-parole  de  ceux  qui  partagent  leurs  communes 
convictions.  Hylactor  lui  prédit  un  succès  et  une  gloire  dignes  de  ses  efforts 
passionnés  :  «  N'estimes  tu  rien  veoir  à  l'entour  de  toy  dix  millions  d'oreilles 
qui  t'escoutent  et  autant  d'yeulx,  qui  te  regardent  en  face  ?  »  Quel  accent 
déjà  moderne  dans  cette  adjuration  ! 

Avec  une  impartialité  touchante.  Des  Périers  met  dans  la  bouche  de  Rabelais 
les  motifs  puissants  qui  conseillent  l'abstention.  Certes,  les  perspectives  ouvertes 
par  Hylactor  sont  grandioses,  mais  en  même  temps  redoutables.  L'arrivée  du 
paquet  de  lettres  des  Antipodes  ^  survient  à  propos  pour  interrompre  la 
réponse  judicieuse  et  nuancée  de  Pamphagus.  Hylactor  garde  toute  confiance 
en  l'avenir.  D'ailleurs,  il  se  promet  de  révéler  bientôt  à  son  ami  quelques  belles 
fables  antiques  :  dernière  allusion  qu'il  n'est  pas  malaisé  de  comprendre.  Mais 
Pamphagus,  on  l'a  vu,  fait  observer  qu'il  est  lui-même  «  tout  bercé  de  telles 
matières  ».  En  somme,  le  Cymbalum  Mundiet  Pantagruel  ont,  si  j'ose  dire, partie 
liée. 

Ainsi  s'expliquent  les  censures  et  les  poursuites  dont  Rabelais  a  été  l'objet; 
ainsi  s'expliquent  ses  disparitions  successives  restées  mystérieuses.  Si  ses  attaques 
contre  les  superstitions,  les  moines,  les  scolastiques  et  la  Sorbonne  avaient  été 
les  seules  causes  des  difficultés  de  sa  carrière,  les  réformés  n'auraient  pas  com- 
battu ses  doctrines  avec  une   si  grande   violence.  Leur  attitude  suffit  à  nous 

1.  L'Aboyeur  :  Acutae  vocis  Hylactor,  dit  Ovide,  Métam.,  III. 

2.  Evoqués  par  Rabelais,     diverses  reprises.  On  sait  que  l'un  des  discours  de  Panurge  est  en 
«  langaige  des  antipodes  ;  le  diable  n'v  mordroit  mie.  » 


LXVIII  IXTRODUCTIOX 

éclairer.  Sousl'w  éclat  de  rire  énorme  »  du  grand  satirique  se  dissimulent  les  visées 
les  plus  audacieuses.  Le  masque  de  la  folie  n'est  qu'un  moyen  dont  il  a  usé 
pour  lancer  à  travers  le  monde  les  vérités  et  les  négations  qu'il  était  impossible 
de  faire  entendre  autrement. 

Rabelais  représente  donc  le  penseur  vers  lequel,  principalement  de  1532  à  1538, 
ou  environ,  tous  ceux  qui  rêvent  de  s'affranchir  des  dogmes  et  d'obtenir  la  véri- 
table émancipation  intellectuelle  que  la  Renaissance  semblait  promettre,  tiennent 
les  yeux  fixés.  Il  est  à  la  fois  leur  espoir  et  leur  fierté.  On  se  rend  compte  qu'une 
poésie  telle  que  celle  qu'on  va  lire,  saluant  en  l'auteur  de  Pantagruel  une  sorte 
de  prince  de  la  philosophie,  ait  pu  paraître  en  1538. 

A  la  Philosophie,  à  propos  de  François  Rabelais. 

Des  plumes  plus  que  Dédaliennes  garnissent  tout  ton  corps,  et  ce  n'est  pas  inutilement  ni 
sans  motif.  Grâce  à  elles,  tu  t'élèves  à  travers  les  airs,  laissant  sous  tes  pieds  les  nuages  humides 
jusqu'à  ce  que  tu  sois  arrivée  dans  les  régions  où  le  ciel  est  émaillé  d'étoiles.  Dans  ces  espaces, 
pendant  le  jour,  Phœbus  brûle  de  mille  feux  ;  la  nuit,  Diane  répand  sa  pâleur  glacée.  De  là,  le 
maître  des  airs  contemple  la  mer  que  sillonnent  les  voiles,  et  les  terres  immobiles  et  les  enfers. 
Un  tel  privilège  ne  suffit  pas  encore  à  te  rendre  pleinement  heureuse  ;  tu  entraînes  et  ravis 
jusque  dans  les  espaces  éthérés  tes  fidèles,  ô  divine.  Parmi  eux,  au  premier  rang,  apparaît 
Rabelais,  maître  suprême  dans  les  études  qui  te  révèlent,  ô  Sagesse  sacrée  ' . 

Les  principaux  adeptes  du  mouvement  rationaliste  durent  former  à  travers  la 
France,  une  sorte  d'entente  amicale,  de  sodalitîuni  secret,  étroitement  uni.  Deux 
chapitres  de  Pantagruel  nous  en  apportent  une  preuve  assez  inattendue.  Quand 
Rabelais  confère  à  Briand  Vallée,  seigneur  du  Douhet,  une  autorité  si  excep- 
tionnelle, le  proclamant  le  plus  savant,  le  plus  expert  et  prudent  de  tous  les 
jurisconsultes  de  son  temps  ^,  une  telle  marque  d'estime  ne  s'explique  pas  seu- 
lement par  la  valeur  juridique  de  ce  personnage.  Il  faut  remarquer,   en  effet, 

1.  Gilbert!  Ducherii  Vultonis  Aquapersani  Epigrammatoti  libri  duo.  Apud  Seb.  Gryphium. 
Lugduni,  1538,  in-12,  p.  54  : 

In  primis  sane  Rabelaesum,  principem  eundem 
Supremum  in  studiisdiva  tuis  Sophia. 

Voy.  notre  art.  R.  E.  R.,  1903,  p.  202.  Il  existe  un  entretien  philosophique  de  Rabelais,  qui 
off"re  les  plus  sérieuses  garanties  d'authenticité.  Rapporté  par  Charondas,  en  1556,  il  date  des 
derniers  mois  de  la  vie  de  notre  écrivain.  Il  serait  intéressant  d'en  comparer  la  doctrine  avec 
celle  de  Pantagruel.  On  remarque,  en  lisant  ce  texte,  que  les  principes  auxquels  aboutit  le 
Ve  livre,  d'après  l'épisode  final  de  l'Oracle,  sont  absolument  d'accord  avec  ceux  qui  sont  exposés 
dans  les  propos  philosophiques  notés  par  Charondas. 

2.  Livre  II,  chap.  x,  v.  aussi  livre  IV,  chap.  xxxvii.  Dans  ce  second  passage,  Rabelais  le 
cite  encore  comme  «  le  tant  bon,  tant  vertueux,  tant  docte  et  équitable  président  Briend  Valée, 
seigneur  du  Douhet  ».  Cette  insistance  est  quasi  unique  chez  Rabelais. 


uni:    l-IXIGMK    POUR    LA   FOSlliRlll-:  LXIX 

que  Briand  Vallée  figurait  au  premier  rang  du  groupe  des  penseurs  indépen- 
dants qui  reconnaissaient  en  l'auteur  de  Pantagruel  l'un  des  interprètes  les 
plus  qualifiés  de  leurs  doctrines.  Celui-ci  n'a  pas  manqué  d'attester  —  et  même 
par  deux  fois  —  le  lien  philosophique  qui  l'unissait  au  magistrat  philosophe. 

Il  est  probable  que  les  membres  de  ce  groupe  aimaient  à  conférer  ensemble 
de  leurs  doutes  et,  d'accord  avec  Pantagruel,  à  en  chercher  «  la  resolution 
jusques  au  fond  du  puits  inépuisable  auquel  disoit  Heraclite  estre  la  vérité 
cachée  ». 

De  quelle  justesse  nous  paraît  empreinte  l'assertion  du  médecin  Pierre  Bou- 
lenger,  écrivant,  en  1587,  dans  son  admirable  «  Epitaphe  de  Rabelais  »  :  «  7/ 
sera  wie  énigme  pour  la  postérité...  Non,  non,  ce  ne  fut  point  un  bouffon,  ni  un 
charlatan  de  place  publique,  mais  un  homme  qui,  grâce  à  la  pénétration  de  son 
esprit  d'élite,  saisissait  le  côté  ridicule  des  choses  humaines...  un  autre  Démo- 
crite  qui  se  riait  des  vaines  terreurs,  des  espérances  non  moins  vaines  du  vulgaire  et 
des  grands  de  la  terre,  ainsi  que  des  labeurs  anxieux  qui  remplissent  cette  courte 
vie'.  » 

Abel  Lefranc. 

I.  Au  moment  où  s'achève  l'impression  de  cette  étude,  nous  rencontrons  une  série  de  textes 
qu'il  importe  d'ajouter  à  tous  ceux  qui  ont  été  cités  plus  haut.  Ils  se  rencontrent  dans  l'ou- 
vrage de  Charles  de  Sainte-Marthe:  In  Psalnnim  XC.  pia  meditatio,  1557,  (°^  14,  18,  19,  20, 
29,  51,  37-40,  45,  47  et  50.  On  sait  l'animosité  personnelle  qu'avait  vouée  ce  savant  lettré  à 
Rabelais,  considéré  comme  l'ennemi  de  sa  famille  (voy.  notre  étude  citée  plus  haut,  p.  lviii, 
n.  4).  Il  n'est  pas  douteux  que  les  violentes  attaques  dirigées  contre  les  incrédules  et  contre 
l'Athée,  en  particulier,  par  Sainte-Marthe  visent  tout  particulièrement  le  Chinonais.  Celle  qui  suit 
(f»  19  v»),  traduite  ici  pour  la  première  fois,  s'apphque  de  tout  point  à  l'auteur  de  Pantagruel  : 
«  Certes,  lorsque  l'homme  pieux  entend  le  propos  blasphématoire  de  l'Athée  :  Il  n'y  a  pas  de 
Dieu  ;  lorsqu'il  l'entend  se  jouer  de  l'Évangile,  rire  des  divines  promesses,  se  déchaîner  contre 
le  Christ,  les  anges,  les  saints,  les  rois,  les  ministres  de  l'Église,  les  magistrats,  enfin  braver 
impudemment  le  ciel  et  la  terre,  et  faire  tout  cela  tantôt  ouvertement,  tantôt  secrètement, 
parant  son  impiété  de  sarcasmes  et  de  plaisanteries,  afin  que  les  lecteurs  naïfs  ayant  bu  et 
mangé  comme  Sardanapale,  deviennent  fous  à  force  de  rire,  pour  mourir  en  fin  de  compte 
misérablement  ;  lorsque  cet  homme  pieux  entend  les  paroles  épicuriennes,  impies  et  bestiales  de 
cet  Athée:  Mange,  bois,  vis  le  mieux  possible,  car  après  la  mort,  il  n'y  a  plus  de  volupté  ;  et, 
au  reste,  il  n'a  pas  seulement  l'occasion  d'entendre,  il  peut  lire  aussi  les  écrits,  comme  s'il 
n'était  pas  assez  impie  de  professer  l'épicuréisme  en  esprit  et  qu'il  fallût  encore  que  les  Chrétiens 
fussent  invités  par  ces  livres  à  mener  le  genre  de  vie  le  plus  dépravé  :  je  dis  bien  des  livres 
d'une  impudicité  si  effrénée  qu'ils  font  rougir  les  prostituées  :  qui  oserait  croire  que  de  si 
grands  blasphèmes  puissent  être  entendus  et  lus  avec  patience  ?  »  Toutes  les  allusions  s'ap- 
pliquent visiblement  à  Rabelais,  et  spécialement  au  second  livre  de  Pantagruel  (chap.  xxix, 
les  anges  ;  chap.  x,  les  magistrats  ;  pour  tout  le  reste  voir  notre  exposé  p.  lui  et  suiv.).  Cela 


LXX  INTRODUCTION 

est  si  cvidentque  M"''  Ruutz-Rces,  l'excellent  auteurde  Charles  de  Sdi)ile-Mditbt'  (Paris,  Champion, 
1919,  p.  116),  prononce  aussitôt  le  nom  de  Rabelais,  en  citant  ce  texte  sous  sa  forme  latine.  D'ail- 
leurs, le  volume  auquel  nous  venons  de  l'emprunter  renferme,  à  la  fin,  une  lettre  de  Charles  de 
Sainte-Marthe,  datée  du  19  juin  1550  et  adressée  à  Puy-Herbault,  laquelle  évoque  Rabelais  de 
toute  évidence.  Il  y  félicite  le  religieux  de  Fontevrault  de  sa  campagne  du  Theotitnus,  composé  contre 
les  athées  du  temps,  et  où  figure  le  plus  terrible  réquisitoire  qui  ait  jamais  été  dressé  contre  le 
Chinonais,  en  spécifiant  que  certains  de  leurs  ennemis  communs,  les  athées  et  les  épicuriens, 
ont  été  nominativement  flétris  par  Puy-Herbault.  Or,  le  seul  auteur  contemporain  et  vivant  nommé 
par  ce  dernier  se  trouve  être  justement  François  Rabelais.  Il  n'y  a  donc  pas  à  s'y  tromper  : 
l'Athée  par  excellence  que  visent  tous  ces  témoignages,  qu'ils  émanent  de  catholiques  ou  de 
protestants,  n'est  autre  que  l'auteur  de  Pantagruel . 


NOTRE    TEXTE 

DE    «  PANTAGRUEL  « 


I 

ÉNONCÉ   ET    DONNÉES    DU    PROBLEME 

Comme  nous  l'avons  fait  pour  Gargantua,  au  tome  I  de  cette  édition,  il  nous 
faut  ici  déterminer  : 

1°  Quel  est  le  dernier  texte  de  Pantagruel  au  tome  I  de  cette  édition,  revu 
et  corrigé  par  Rabelais  ; 

2°  Quels  sont  les  textes  antérieurs  à  celui-là  qu'il  a  revus  et  corrigés. 

Nous  devons  reproduire,  en  effet,  Pantagruel  sous  la  forme  définitivement 
arrêtée  par  l'auteur  et  indiquer  les  variantes  des  rédactions  antérieures,  de 
manière  que  l'on  puisse  suivre  sur  notre  édition  les  états  successifs  de  l'œuvre. 


Voici  d'abord  la  liste  sommaire  des  textes  actuellement  connus  de  Pantagruel. 
Il  n'en  existe  pas  de  manuscrit;  nous  n'avons  que  des  éditions  imprimées. 
Celles  qui  l'ont  été  avant  la  mort  de  Rabelais  sont  les  suivantes  : 

A.  —  Pantagruel.  Les  horribles  et  espouuetables  faictz  îs:  prouesses  du  tres- 
renôme  Pantagruel  Roy  des  Dipsodes,  filz  du  grant  geât  Gargantua,  côposez 
nouuellement  par  maistre  Alcofrybas  Nasier...  Lyon,  Cl.  Nourry,  [s.  d.],  in-4°. 

(Bibl.  nat.,  Rés.  Y^  2146.) 

B.  —  Pantagruel.  Les  horribles  et  espouuetables  faictz  &  prouesses  du  tres- 
renôme  Pàtagruel  roy  des  Dipsodes,  filz  du  grant  géant  Gargâtua,  côposez 
nouuellemët  par  maistre  Alcofrybas  Nasier...  Paris,  [Jean  Longis],  in-8°. 

(Collection  Rothschild,  Catalogue  Picot,  n°  1508.) 

G.  —  Pantagruel.  Les  horribles  et  espouentables  faictz  et  prouesses  du  tres- 
renômé  Pantagruel  Roy  des  Dipsodes,  filz  du  grant  géant  Gargantua  :  côposes 
nouuellement  p  maistre  Alcofribas  Nasier.  [Poitiers,  Marnef?],  1553,  in-S". 

(Bibl.  nat.,  Rés.  Y-  2147.) 


LXXII  INTRODUCTION 

D.  —  Pantagruel.  Les  horribles  et  espouentables  faictz  et  prouesses  du  tres- 
renomme  Pantagruel  roy  des  Dipsodes,  filz  du  grât  géant  Gargantua.  Composez 
nouuellement  par  maistre  Alcofrybas  Nasier.  [Paris  ?  s.  d.],  in-8°. 

(Bibl.  nat.,  Rés.  Y^  2143.) 

E.  —  Pantagruel.  |1  Les  horribles  et  espouentables  ||  faictz  et  prouesses  du  tres- 
renom||me  Pâtagruel  roy  des  Dipso||des,  filz  du  grant  géant  |j  Gargâtua.  Com- 
po||sez  nouuellemêt  ||  par  maistre  Al||cofrybas  Najlsier.  [S.  1.,  s.  d.],  in-8°, 
goth.  104  feuill.,  titre  rouge  et  noir. 

(British  Muséum,  G  10420.) 

F.  —  Pantagruel.  Les  horribles  et  espouentables  faictz  et  prouesses  du  tres- 
renomme  Pantagruel  roy  des  Dipsodes,  filz  du  grât  géant  Gargantua,  composez 
nouuellement  par  maistre  Alcofrybas  Nasier.  On  les  vend  à  Paris  au  bout  du 
pont  des  meusniers,  à  l'enseigne  S'  Loys.  [Guillaume  Bineaulx,  s.  d.],  in-S". 

G.  —  Pantagruel.  lesvs  Maria.  Les  horribles  et  esporuentables  faictz  et  prou- 
esses du  tresrenôme  Pantagruel,  Roy  des  Dipsodes,  filz  du  grât  géant  Gar- 
gantua, côpose  nouuellement  par  maistre  Alcofrybas  Nasier.  Augmête  et  corrige 
fraichement  par  maistre  Jehan  Lunel,  docteur  en  théologie.  Lyon,  François 
Juste,  1333,  in-8°. 

(Bibl.  royale  de  Dresde,  libr.  rar.  9-166.) 

H.  — Pantagruel.  ATAOH  TYXH.  Les  horribles  faictz  et  prouesses  espouetables 
de  Pantagruel  roy  des  Dipsodes,  composes  par  M.  Alcofribas,  abstracteur  de 
quinte  essence.  [Lyon,  François  Juste],  1534,  in-8°. 

(Musée  Condé,  n°  1638.) 

L  — Pantagruel.  ATAOH  TYXH.  Les  horribles  faictz  et  prouesses  espouentables 
de  Pantagruel  Roy  des  Dipsodes,  côposez  par  M.  Alcofribas  abstracteur  de 
quinteessence,  M  D  XXXV.  On  les  vend  a  Lyon  en  la  maison  qui  fut  du  feu 
Prince,  par  Pierre  de  saincte  Lucie  :  près  nostre  dame  de  Confort,  in-4°. 

(British  Muséum,  245  f  43.) 

J.  —  Les  horribles  faicts  &  prouesses  espouetables  de  Pantagruel,  roy  des 
Dipsodes,  composez  par  feu  M.  Alcofribas,  abstracteur  de  quinte  essence. 
MDXXXVIL  On  les  vend  a  Lyon,  chez  Françoys  Juste,  devant  nostre  dame 
de  Confort,  in-8°. 

(Bibl.  nat.,  Rés.  p.  Y^  164.) 

K.  —  Pantagruel.  S.  1.,  1537,  in-8°. 
(Bibl.  nat.,  Rés.  Y^  21  32.) 


XOIRI-    TliXTli  LXXIII 

L.  —  Pantagruel.  S.  1.,  1538,  in-S". 

(Bibl.  des  Beaux-Arts,  fonds  Lesoufaché,  G'  25.) 

M.  —  Pantagruel,  Roy  des  Dipsodes,  restitue  a  son  naturel,  avec  ses  faictz 
et  prouesses espouen tables:  côposez  par  feu  M.  Alcofribas,  abstracteur  de  quinte 
essence.  Lyon,  Fr.  Juste,  1542,  in-8°. 

(Bibl,  nat.,  Rés.  Y-,  213e.) 

N.  —  Pantagruel,  roy  des  Dipsodes,  restitué  à  son  naturel  :  avec  ses  faictz 
&  prouesses  espouuentables  :  composé  par  feu  M.  Alcofribas,  abstracteur  de 
quinte  essence...  Lyon,  Estienne  Dolet,  1542,  in-8^. 

(Bibl.  nat.,  Rés,  Y^  2145.) 

0.  —  Pantagruel,  Roy  des  Dipsodes,  restitué  a  son  naturel,  avec  ses  taictz 
&  prouesses  espouentables  :  composez  par  feu  M.  Alcofribas,  abstracteur  de 
quinte  essence. 

(Bibl.  nat.,  Rés.  Y^  2138.) 

Seconde  partie,  avec  une  série  particulière  de  signatures,  des  Grâds  AnnaJes 
ou  crmicques  Tresueritabks...,  parues  à  Lyon,  chez  Fr.  Juste,  en  1542. 

F-  —  Second  livre  de  Pâtagruel,  Roy  des  Dipsodes,  Restitué  à  son  naturel  : 
avec  ses  faictz  &  prouesses  espouentables  :  composez  par  M.  Franc.  Rabelais, 
Docteur  en  Médecine,  &  Calloier  des  isles  Hieres...  Valence,  Claude  La  Ville, 
1547,  in-8°. 

(Bibl,  Mazarine,  22204,  A,) 

P  bis.  —  Il  existe  une  contrefaçon  de  cette  édition,  qui  porte  la  même  date 
et  le  même  titre,  et  dont  on  ignore  la  date  véritable. 

Q.  —  Le  second  livre  de  Pantagruel  restitué  à  son  naturel.  Lyon,  P,  de  Tours, 
s.  d.  in-8°. 

(Bibl.  nat.,  Rés.  Y^  2141.) 

R.  —  Les  oeuvres  de  M.  François  Rabelais,  Docteur  en  Medicine,  contenansla 
vie,  faicts  et  dicts  Héroïques  de  Gargantua  &  de  son  filzPanurge...  [S.  1.],  1553, 
in-8°. 

(Bibl.  nat.,  Rés.  Y-  2174.) 

PANTAGRUEL.  X 


LXXIV  rN'TRODUCTION 

II 

REMARQUE   PRELIMINAIRE 

Nous  avons  démontré  au  tome  I  que  c'est  l'édition  de  Lyon,  François 
Juste,  1542,  qui  nous  donne  le  texte  de  Gargantua  définitivement  arrêté  par 
Rabelais.  Or,  à  cette  même  date  de  1542,  François  Juste  a  réédité  Pantagruel 
en  même  temps  que  Gargantua.  Nous  avons  donc  quelque  raison  de  supposer 
a  priori  que  l'édition  de  Juste,  1542,  nous  offre  le  texte  revu  par  Rabelais  de 
Pantagruel,  comme  elle  nous  l'offre  de  Gargantua. 

Mais  ce  n'est  là  qu'une  hypothèse.  Il  faut  la  vérifier,  et  pour  cela  examiner 
les  éditions  postérieures  et  les  comparer  à  celle  de  Juste  1542  que  nous  appe- 
ons  M. 

III 

EXAMEN    DES   ÉDITIONS   POSTÉRIEURES    A    M 

N,  0,  P.  —  Il  a  paru  en  1542  trois  éditions  différentes  des  deux  premiers 
livres  :  ce  sont  les  éditions  M  (dont  nous  venons  de  parler),  N  etO.  Nous  avons 
conté  leur  histoire  en  étudiant  les  textes  de  Gargantua  '  ;  il  n'y  a  qu'à  la  rappeler 
brièvement  ici. 

Peu  de  temps  après  ou  avant  la  publication  de  François  Juste,  Etienne  Dolet 
fit  paraître  un  Gargantua  et  un  Pantagruel  (N).  Il  y  réimprimait  certains  pas- 
sages compromettants,  prudemment  supprimés  par  Rabelais  dans  l'édition  de 
Juste,  et  ignorait  en  revanche  les  additions  et  corrections  apportées  par  Maître 
François  à  son  texte.  C'est  donc  bien  certainement  à  l'insu  ou  contre  l'aveu  de 
l'auteur  qu'il  publiait  son  édition  (N).  Il  en  résulte  que  nous  devons  écarter 
celle-ci. 

Rabelais  et  son  éditeur  Juste  (ou  Pierre  de  Tours,  successeur  de  Juste) 
furent  certainement  très  mécontents  de  l'indélicatesse  de  Dolet.  C'est  pourquoi, 
sans  doute,  ils  insérèrent  en  tête  d'un  certain  nombre  d'exemplaires  de  leur 
édition  M  (probablement  les  exemplaires  non  vendus  et  qui  restaient  en  maga- 
sin) un  carton  de  quatre  feuillets  contenant  un  avis  de  Vimprimeur  au  lecteur 
où  Dolet  était  violemment  pris  à  partie  (M  his). 

I.  Au  t.  I  de  notre  édition  critique,  p.  cxiii  sq. 


NOTRE   TEXTE  LXXV 

Et  ils  tirent  encore  paraiiic  une  réimpression  de  leur  premier  texte  (M)  avec 
cet  avis  de  L'iinpriniciir  au  lecteur  (M  bis)  :  c'est  l'édition  O.  Il  est  possible  que 
ce  ne  soit  pas  eux,  mais  un  autre  libraire  de  Lyon  qui  ait  publié  O.  Peu  nous 
importe.  Ce  qui  nous  intéresse,  c'est  que  O  ne  soit  qu'une  réimpression  hâtive 
de  M  sans  addition  ni  correction  d'auteur.  Voici  en  effet  les  plus  importantes 
variantes  de  M  et  O  : 

M  O 

Ch.  I  :  Auquel  tant  sommes  obligez.  Auquel  tous  sommes  obligez. 

Ch.  V  :  Livres  tant  beaulx,  tant  aornés.  Livres  tant  beaux,  tant  énormes. 

Ch.  X  :  Les  gentilzhommes.  Les  deux  gentilshommes. 

Ch.  XI  :  Portoit  vendre  des  œufz.  Portoit  le  soupper  aux  bœufz. 

Ch,  XVII  :  La  relation  du  sergent.  La  relation  du  seigneur. 

Ch.  XXI  :  RecuUa  plus  de  cent  lieues.  Reculla  plus  de  sept  lieues. 

Ch.  XXIV  :  Athéniens.  Anatheniens. 

Ch.  XXXII  :  Mon  bulletin.  Mon  butillon. 

Les  autres  variantes  sont  purement  typographiques.  Et  aucune  ne  dénote  la 
main  de  l'auteur.  Nous  n'avons  donc  pas  à  retenir  O. 

D'autre  part,  l'édition  P  reproduit  le  texte  de  Dolet  (N)  et  notamment  les 
dangereuses  attaques  contre  la  Sorbonne  désavouées  par  Rabelais.  Il  convient 
par  conséquent  de  l'écarter,  tout  de  même  que  N  et  O. 

Q,  R.  — R,  publiée  en  1553  (donc  au  plus  tôt  quelques  semaines  avant  la 
mort  de  Rabelais),  est  une  réimpression  textuelle  de  Q,  sans  valeur  critique  par 
conséquent. 

L'édition  Q,  en  revanche,  est  intéressante.  Donnée  par  Pierre  de  Tours,  elle 
n'est  pas  datée;  mais  elle  a  certainement  été  publiée  du  vivant  de  Rabelais. 
A-t-elle  été  corrigée  par  lui  ? 

Nous  avons  montré  ',  en  étudiant  Gargantua,  qui  forme  le  tome  I  de  notre 
édition,  que  l'orthographe  en  est  plus  simple  que  celle  de  l'édition  de  Juste, 
1542,  et  qu'aussi  elle  contient  moins  de  coquilles;  mais  nous  avons  observé  que 
cette  meilleure  correction  typographique  ni  ces  graphies  nouvelles  ne  peuvent 
suffire  à  prouver  que  l'auteur  est  interx^enu  ;  —  d'autant  qu'on  ne  relève,  en 
comparant  l'édition  de  Pierre  de  Tours  à  l'édition  Juste,  aucune  addition, 
comme  Rabelais  n'aurait  pas  manqué  d'en  faire   à  son  propre  texte,  selon  sa 

I.  Loc.  cit. 


LXXVI 


INTRODUCTION 


coutume  invariable,  ni  môme  aucune  correction  «  d'auteur  »,  c'est-à-dire  por- 
tant sur  le  style  et  la  langue  ;  —  qu'en  outre  l'examen  de  certaines  variantes 
donne  à  penser  que  Rabelais  n'a  pas  dû  même  relire  les  épreuves  ;  —  et  qu'enfin 
il  est  certain  que  l'édition  de  Pierre  de  Tours  a  été  imprimée  d'après  un  exem- 
plaire de  l'édition  Juste. 

Si  Rabelais  n'a  pas  revu  le  Gargantua  de  Pierre  de  Tours,  sans  date,  nous 
sommes  d'abord  inclinés  à  croire  qu'il  n'en  a  pas  revu  davantage  le  Pantagruel. 
Mais  ce  n'est  qu'une  hypothèse.  Pour  la  vérifier,  nous  avons  conféré  M  et  Q. 
Or  nous  avons  obtenu  des  résultats  analogues  à  ceux  que  nous  avait  donnés  la 
comparaison  du  Gargantua  de  Juste  à  celui  de  Pierre  de  Tours.  Voici  en  effet 
le  tableau  des  principales  variantes  de  ces  deux  éditions  : 


M 


PROLOGUE 


[i]  ceux  qui  vouldroienî  maintenir  que 
si,  réputés  les  abuseurs. 
[2]  Montevieille. 
[3]  Tout  renforcé  de  vif  argent. 

Chapitre  I 

[4]  qui    sont    bien    espoventables    et 
matières  tant  dures. 
[5]  joyeuse  et  deïficque  liqueur. 

Ch.  II 
[6]  si  vous  voulez  taster. 

Ch.  V 
[7]  les  painctres  et  les  poètes. 

Ch.  VIII 

[8J  A  laquelle  entreprinse  parfaire...  je 
n'ay  rien  espargné,  mais  ainsi  y  ay  je 
secouru... 

Ch.  IX 

[9]  Zuvor,  lieber  Juncker,  ich  lass  euch 
wissen...  unnd  wcr  vil  darvon  zu  sagen... 
Luft. 

[10]  Signor  mio...  non  suona  mai. 


PROLOGUE 

et  ceulx  qui  vouldroient  ce  maintenir, 
qu'ilz  soient  reputez  abuseurs. 
Monteville. 
Tout  manque  [et  le  vers  est  faux]. 

Chapitre  I 

qui   son   cas    bien    espouvantables    et 
matières  tant  dures, 
et  manque. 

Ch.  II 

vous  manque. 

Ch.  V 

les  painctres  et  poètes. 

Ch.  VIII 

A  laquelle  entreprinse  parfaire...  je 
n'ay  rien  espargné,  mais  ainsi  ay  je 
secouru. 

Ch.  IX 

Luvor,  lieber  Junker,  ich  lass  eucli 
wissen...  unnd  wer  vil  darvon  zu  sagen... 
Lust. 

Saigfnor  mid...  non  suona  ma. 


NOTRE    TlIXTl' 


LXXVIl 


[il]  Ghest...  viois...  discrivis. 
[12]  Hondovan. 

[15]  ...  Wordt...  ulacrt  ghenonch  wat 
ie  heglere  ;  orheest  mv... 
[14]  A  lo  que  es. 

[15]  ...  Bocen  ...  maghered  uudviser 
allygue  klalig...  och  lyksalight. 

habdeca . . .  hemeherah. 
metaxy . . .    amphibetu- 


[16]  A  doni . 

[17]  Atlhios. 
men. 

[18]  ...  Ada 


\\.. .  aunculis  carere. 

Ch.  XII 
[19J  aux  bavars  de  godale. 


Gest...  vioiss...  discriviss. 

Hondavan. 

Wbord...  uclaert  ghenonch  bbat  ie 
heglere  ;  ghcest  my... 

A  lo  qu'es. 

Boeen...  magerheb  wduyscr  alligue 
klalig...  ochyk  salight. 

A  don...  hebdeca...  hinieherah. 

...  Athlios...  metaxy...  emphibetumen. 

...  A  dagii  âuricularis  carere. 

Ch.  XII 

aux  bavars  de  confort. 


M 


Ch.  XIV 

[20J  Auquel  commencèrent  rire. 

[21]  et  sentant  jà  la  fumée. 

[22]  je  fis  le  signe  de  la  croix. 

[23J  bossu  par  le  devant. 

[24]  je  me  retourné  en  arrière. 

Ch.  XV 
[25J  De    compotationibus    mendican- 
tium. 

Ch.  XVII 

[26]  De  ma  part,  je  n'en  gaignoys. 
[27]  «  Diliges  Domiiun  »,  et  :  «  Dilige  ». 
[28]  changer  de  maistre . 
[29]  Sophistes. 

Ch.  XX 

[30]  [Le  titre  du  chapitre  manque.] 

[31]  une  lycisque  orgoose  en  laquelle 
il  lya. 

Ch.  XXIV 

[32]  Et  et  voyant. 

[33]  De  literis  illegibilibus. 


O 

Ch.  XIV 

Auquel  mot  commencèrent  rire. 

jà  manque. 

je  fis  le  signe  la  croix, 

bossu  par  devant. 

je  me  retourné  arrière. 

Ch.  XV 

De  compotationibus  medicantium. 

Ch.  XVII 

De  ma  part,  n'en  gaingnois. 

«  Diliges  Dominum  »,  id  est  :  «  Dilige  ». 

changer  maistre. 

Artiens. 

Ch.  XX 

Comment  Thaumaste  racompte  les  ver- 
tuz  et  sçavoir  de  Panurge. 

une  lycisque  orgoose  laquelle  il  lya. 

Ch.  XXIV 

Et  voyant. 

De  literis  illeo;ibilibis. 


LXXVIII 


IXTRODUCTIOX 


Ch.   XXVIII 


Ch.  XXVIII 


[34]  qui  doibt  estre  consommé  par  le  qui  doibt  estre  consommé  par  feu. 
feu. 

[35]  que  les   dieux   marins,  Neptune,  que  les  dieux  marins,  Neptune,   Pro- 

Protheus,    Tritons,    aultres  les   persecu-  theus,  Tritons  et  les  autres  les  persecu- 


toient. 


Ch.  XXVIII 


[36]  Galiaht. 

Ch.  XXIX 

[37]  comme  nous  avons  dict. 
[38]  tomba  comme  une  grenoille  sus 
ventre. 

Ch.  XXXII 

[59]  Comme  délibérez. 
[40]  commencèrent  à  se  tresmousser. 
[41]  les  contrées  de  deçà  et   delà  les 
montz. 

Ch.  XXXIII 

[42]  ses    midicins    le    secoururent,    et 
très  bien. 

Ch.  XXXIV 

[43]  Pardonnate  my . 


toient. 


Ch.  XXVIII 


Galiath. 


Ch.  XXIX 

comme  avons  dict. 

tomba   comme    une   grenoille  sur    le 
ventre. 

Ch.  XXXII 

Comme  tous  délibérez, 
commencèrent  se  tresmousser. 
les  contrées   de  deçà  et    de    delà   les 
montz. 

Ch.  XXXIII 

ses  medicins  le  secoururent  très  bien. 

Ch.  XXXIV 
Perdonnaie  my. 


Nous  avons  jugé  inutile  de  relever  dans  le  tableau  ci-dessus  les  variantes 
purement  typographiques  provenant  de  coquilles  ou  de  coquilles  corrigées,  qui 
ne  sauraient  rien  prouver  quant  à  l'intervention  de  l'auteur.  Les  autres,  celles 
qui  portent  sur  la  forme  même  de  l'œuvre,  sont  très  peu  nombreuses,  comme 
on  voit,  et  sans  grand  intérêt. 

Un  certain  nombre  ne  résultent  que  de  la  suppression  ou  de  l'adjonction 
d'une  conjonction,  d'un  article,  d'un  pronom,  modifications  sans  aucune 
importance  et  indifférentes  à  l'effet  de  la  phrase  (var.  5,  6,  7,  8,  21,  23,  24,  34,  37, 
38,  39,  40,  41,  42).  D'autres  ne  sont,  à  y  bien  regarder,  que  des  erreurs  typo- 
graphiques, des  mots  sautés  ou  des  mots  sautés  rétabHs  (var.  2,  3,  4,  20,  22, 
25,  26,  28,  31,  32,  33,  35,  36,  43).  Les  variantes  9  à  18,  que  nous  fournissent 
les  discours  en  langues  étrangères  de  Panurge  dans  les  deux  éditions,  sont  peu 
intéressantes;  pourtant,  Q  est  encore  plus  incorrect  que  M  (Lttvor  pour  Ziivor, 
eiicli  pour  euch,  Saignor  mid  pour  Signor  mio,  ma  pour  mai,  etc.).  En  somme, 
il  n'est  que  les  variantes  1,19,  27,  29  et  30  qui  aient  l'apparence  de  corrections 


XOTRI-:   TEXTE  LXXIX 

d'auteur.  Si  donc  Rabelais  a  revu  l'édition  Q,  il  nous  faudra  admettre  qu'il 
s'est  borné  à  corriger  «  ceux  qui  voiild raient  maintenir  que  si,  répiités-Jes  ahuseiirs  » 
par  «  ceux  qui  vouldroient  ce  maintenir,  quil:;^  soient  réputé:;^  abuseurs  »  ;  —  «  bavars 
de  godaïe  »  par  «  bavars  de  confort  »  ;  —  «  Diliges  Dominum  et  Dilige  »  par  «  Dili- 
ges  Dominum,  id  est  Dilige  »  ;  —  «  Sophistes  »  par  «  Ar tiens  »,  —  et  enfin  à  don- 
ner un  titre  au  chapitre  xx  qui  en  manquait.  On  avouera  que  c'est  peu.  Or, 
l'habitude  de  Rabelais  est  au  contraire  de  corriger  et  modifier  très  sensiblement 
son  style  dans  ses  diverses  rédactions,  comme  nous  l'avons  déjà  observé  en  étu- 
diant Gargantua,  et  elle  est  aussi  d'interpoler,  d'ajouter  des  passages  souvent 
considérables  :  il  n'est  besoin,  pour  s'en  assurer,  que  d'examiner  les  variantes  de 
M  et  des  autres  éditions. 

S'il  avait  revu  et  corrigé  le  texte  de  Q.,  il  ne  se  serait  pas  borné  aux  rares 
et  peu  intéressantes  variantes  que  nous  venons  d'indiquer,  mais  selon  son  usage, 
il  aurait  probablement  interpolé  et  certainement  amélioré  beaucoup  de  ses 
propres  phrases.  Quoi  qu'il  en  soit,  il  n'y  a  rien,  dans  aucune  des  rares  variantes 
de  Qj  qui  révèle  indubitablement  sa  main  et  qui  nous  permette  de  considérer 
comme  la  rédaction  définitive  le  Pantagruel  de  l'édition  de  Pierre  de  Tours, 
sans  date,  quand  nous  savons  que  Rabelais  n'en  a  pas  corrigé  le  Gargantua. 

IV 

EXAMEX    DES    ÉDITIOXS    ANTÉRIEURES    A    M 

A.  —  C'est  la  première  édition  connue  de  Pantagruel,  et  apparemment  l'édi- 
tion originale  du  livre.  Le  seul  exemplaire  qui  nous  en  demeure  est  malheu- 
reusement incomplet  d'un  feuillet. 

L'ouvrage  eut  un  immense  succès,  comme  on  sait.  C'est  pourquoi  Pantagruel 
fut  contrefait  aussitôt  après  sa  publication.  A  Paris  furent  mises  en  vente  les 
éditions  B,  D,  E,  et,  peut-être  à  Poitiers,  l'édition  C.  Aucune  d'elles  n'est 
datée  ;  mais  qu'elles  soient  antérieures  à  la  deuxième  édition  donnée  chez  juste 
et  qui  représente  la  seconde  rédaction  de  Rabelais  (G),  c'est  certain,  puisqu'elles 
n'en  ont  pas  profité. 

B.  — L'édition  B  a  été  donnée  à  Paris,  et  Jacques-Charles  Brunct  a  reconnu 
que  les  caractères  en  sont  les  mêmes  qui  ont  servi  pour  les  Mots  dorés  de  Caton, 
imprimés  par  Jean  Longis  en  1530  et  1533  '.  C'est  une  réimpression  de  A,  avec 
quelques  variantes  sans  importance,  dont  le  tableau  suivant  donnera  quelque 
idée  : 

I.  Rechercljes  bibliographiques  et  critiques  sur  les  éditions  originales  des  cinq  livres  du  roman  sati- 
rique de  Rabelais,  p.  49-50. 


LXXX 


IXTRODUCTION 


Queritans    leur     stipe 
hostiatement. 


De  quoy  le  monde  ne 
se  advysa  point  que  la 
nuict  ensuyvant,  car  ung 
chascun  se  sentit  tant  al- 
téré de  avoir  beu  de  ces 
vins  poulsez  qu'ilz  ne  fai- 
soienl  que  cracher  aussi 
blanc  comme  cotton,  di- 
sans  : 

De  optimate  tripatum. 

Le  ravasseux  des  cas  de 
conscience. 

Vocaverat  eum  fripona- 
torem...  friponatores. 

Ramonneur    d'astrolo- 


Chapitre  Y\ 

B 

Queritans  et  le  noble 
Pantagruel  leur  stipe  hot- 
hiatement  [les  quatre  mots 
ajoutés  font  un  non-sens]. 

Chapitre  VII 

De  quoy  le  populaire 
de  la  ville  ne  se  en  advisa 
point  que  la  nuict  ensuy- 
vant, car  tous  les  gens  de 
la  ville  estoient  tant  alté- 
rez de  avoir  beu  de  ces 
vins  poulsez  qu'ilz  ne  fai- 
soient  autre  chose  que  cra- 
cher aussi  blanc  comme 
cotton,  en  disant  : 

[Même  erreur.] 

[Même  leçon. 

\'ocaverat  eum  fripon- 

natorem . . .  friponnatores. 

Ramonneur     d'astralo- 


M 
[Même  leçon  que   A. 


De  quoy  le  monde  ne 
se  advisa  que  la  nuyct  en- 
suyvant, car  un  chascun 
se  sentit  tant  altéré  de 
avoir  beu  de  ces  vins  poul- 
sez qu'ilz  ne  faisoient  que 
cracher  aussi  blanc  comme 
cotton  de  Malthe,  disans  : 


De  optimate  triparmn. 

Le  ravasseur  des  cas  de 
conscience. 

Vocaverat  eum  frippo- 
natorem...  friponnatores. 

Rammonneur  d'astro- 
logie. 


Qui  non  d'harnovsmais 
de  bon  sens  vestuz. 

Enseignement  que  en- 
gin. 

Mais  à  qui. 

Doncq  a  et  cbevance 
et  honneur. 

Le  pied  droict. 

Les  aesles  de  deux  bi- 
tars,  les  piedz  de  quatre 
ramiers  manque. 

Ung  meschant  chau- 
dron tout  pertuvse. 


Chapitre  XXVIl 
[Même  leçon.] 

[Même  leçon.] 

[Même  leçon.] 
Dont  a  et  chevance  et 
honneur. 

[Même  leçon.] 
[Même  leçon.] 


Et  ung  meschant  chaul- 
deron  tout  pertuysé. 


Qui  de  bon  sens  non  de 
harnois  vestuz, 

Enseignemens  que  en- 
gin. 

Ains  à  qui. 

Doncques  a  chevance 
et  honneur. 

Lez  piedz  droitz. 

Les  aesles  de  deux  bi- 
tars,  les  piedz  de  quatre 
ramiers. 

Un  meschantchauldron 
tout  pertuisé. 


Ce  fut  icy  que  à  l'hon- 
neur de  Bacchus  —  Fut 
bancquctc  par  quatre  bons 
pyons  —  Qui  gayenient 
tous  mirent  à  baz  culz  — 
Soupples  de  rains  comme 
beaux  carpions. 

Poursuyvoient...  point 
peremptoire. 

A  grand  peine  voit  on 
arriver...  beaux...  d'es- 
tandart. 


NOTRE   TEXTE 
[Même  leçon. J 


[Même  leçon.] 
[Même  leçon.] 

Chapitre  XXX 


LXXXI 

Ce  feut  icy  que  mirent 
à  baz  culz  —  Joyeusement 
quatre  gaillars  pions  — 
Pour  bancqueter  à  l'hon- 
neur de  Baccus  —  Beu- 
vans  à  gré  comme  beaux 
carpions. 

Poursuivoyent. . .  poinct 
peremptoire. 

A  grand  poine  voit  on 
advenir...  beaulx...  d'es- 
tandartz. 


Dans  ce  chapitre  xxx,  où  Epistemon  énumère  les  professions  pitovables  qu'ont  aux 
enfers  les  grands  de  ce  monde,  B  apporte  quelques  modifications  à  la  liste,  dont  cer- 
taines ont  été  évidemment  commandées  par  la  prudence.  Ainsi  Godefroy  de  Billon  est 
remplacé  par  Doîin  de  Mage  ne  e  ;  Charlemaigue  estoit  houssepaillier  par  Rohoastrc  estait 
houssepailler,  [dans  M  ce  sera  Nerva];  le  pape  Jules  par  Ganimedes  (et  également  plus 
loin);  Nicolas  pape  tiers  par  le  roy  Gadiffer  ;  le  pape  Alexandre  par  le  bossu  de  Suahe  ;  le 
roi  Pépin  [dans  M  :  Tigranes]  par  Oberon  ;  enfin,  à  la  liste  de  A,  B  ajoute  :  te  tors  de 
perdrac,  grand  rostisseur  de  saiilcïsses  et  Damant  Vcnchauteur  se  congnoissoit  fort  bien  à 
acûustrer  des  merlus. 

C.  —  Brunet  croyait  que  l'édition  C  a  été  imprimée  à  Poitiers.  Montaiglon^ 
dans  son  Rabelais,  estime  qu'elle  est  plutôt  de  Paris.  Et  M.  P. -P.  Plan  se  range 
à  ce  dernier  avis  en  citant  La  Caille.  Mais  c'est  Brunet  qui  a  raison  '. 

Nous  avons  relevé  les  principales  variantes  de  A  avec  C,  comme  nous  avons 
fait  pour  A  et  B.  Certaines  sont  intéressantes,  comme  on  le  verra  : 


Chapitre    I 


A 


C 


...si  bien  qu'ilz  s'en  servoientde  ceinc- 
ture,  le  redoublant  à  cinq  ou  six  foys  par 
le  corps,  et  s'il  advenoit  qu'il  feust  en 
poinct... 


...  Qui  engendra  Etion,  qui   engendra 
Enceladus. 

I.  Rev.  Et.  Rah.,  t.  III,  p.  97. 

PANTAGRUF.L. 


...  Si  bien  qu'ilz  s'en  servoientde  cein- 
ture, le  redoublant  à  cinq  ou  six  foys  par 
le  corps,  et  carré  à  l'advenant,  car  deux 
radz  de  front  chascun  une  hallebarde  au 
col  eussent  peu  facillement  marcher  et 
passer  dessus,  et  s'il  advenoit  qu'il  feust 
en  poinct... 

...  Qui  engendra  Etvon,  qui  engendra 
Badeloury  qui  tua  sept  vaches  pour  man- 
ger leur  foye,  qui  engendra  Enceladus. 


LXXXIl  INTRODUCTION 

Chapitre    II 


...  fille  du  roy  des  Amaurotes.  ...  fille  du  roy  Amaurotes. 

...  il  estoit  si  grand.  ...  il  estoit  si  merveilleusement  grant 

[cette  leçon  se  trouve  dans  M]. 
...  les  vouloir  regarder  de  son  œil  de  ...  (ce  clémence  manque). 

Clémence  en  tel  desconfort. 

Dans  ce  même  chapitre,  à  la  suite  des  mots  saidmerc  pire  et  plus  salée  que  n'est 
l'eau  de  mer,  G  ajoute  un  paragraphe  qui  ne  se  trouve  pas  dans  les  autres  édi- 
tions et  que  voici  : 

Une  aultre  plus  grant  adventure  arriva  celle  sepmaine  au  géant  Gargantua.  Car  ung 
meschant  vestibousier  chargé  de  deux  grands  poches  de  sel  avecques  ung  os  de  jam- 
bon qu'il  avoit  caché  en  sa  gibessiere  entra  dedans  la  bouche  du  pauvre  Gargantua, 
lequel  dormoit  la  bouche  ouverte  à  cause  de  la  grant  soif  qu'il  avoit.  Ce  mauvais 
garson  estant  entré  la  dedans  a  getté  grant  quantité  de  sel  par  le  palais  et  gousier  dudit 
Gargantua,  lequel,  se  voyant  tant  altéré  et  n'avoit  aucun  remède  pour  estaindre  icelle 
altération  et  soif  qu'il  enduroit,  de  grant  raige  estrainct  et  serre  si  fort  les  dentz  et  les 
faict  heurter  si  rudement  l'une  contre  l'autre  qu'il  ressembloit  que  ce  feussent  batailtz 
de  moulins.  Et  ainsi  que  le  gallant  m'a  despuis  dict  et  racompté  (auquel  on  eust  facil- 
lement  estouppé  le  cul  d'ung  boyteau  de  fain)  de  paour  qu'il  eut  se  laissa  cheoir  comme 
ung  homme  mort  et  habandonna  ses  deux  sacz  plains  de  sel  dont  il  tourmentoit  si  fort 
le  pauvre  Gargantua.  Lesquelz  furent  soubdainement  transgloutis  et  abiomez.  Ledit 
gallant  revenu  de  pasmoyson  jura  qu'il  s'en  vengerait.  Lors  a  mis  la  main  en  sa  gibes- 
siere et  tira  ung  gros  os  de  jambon  fort  salle,  auquel  estoit  encores  le  poil  long  de 
deux  grands  pieds  et  quattre  doigs,  et  par  moult  grant  yre  le  mect  bien  avant  en  la 
gorge  dudit  Gargantua.  Le  pauvre  homme,  plus  altéré  qu'il  n'estoit  paravant  et  sen- 
tant le  poil  dudict  os  de  jambon  qui  luy  touchoit  au  cueur,  fut  contrainct  de  vomir  et 
getter  tout  ce  qu'il  avoit  dedans  le  corps,  que  dix  huyt  tumbereaulx  n'eussent  sceu 
traîner.  Le  compaignon  qui  estoit  mucé  dedans  l'une  de  ses  dentz  creuses  fut  con- 
trainct de  desloger  sans  trompette,  lequel  estoit  en  si  piteux  ordre  que  tous  ceulx  qui 
le  vcoient  en  avoient  grant  horreur.  Gargantua,  adressant  sa  veue  contre  bps,  advisa 
se  maistre  Caignardier  qui  se  tournoit  et  viroit  dedans  celle  grant  mare  taschant  se 
mettre  hors.  Et  pensa  en  luy  mcsmes  que  c'estoit  quelque  ver  qui  l'avoit  voulu  pic- 
quer  au  cueur,  et  fut  bien  joyeulx  qu'il  estoit  sailly  de  son  corps.  Et  parce  que  en  ce 
propre  jour... 

De  même,  à  la  fin  du  même  chapitre,  on  lit  dans  G  : 

Il  est  né  à  tout  le  poil,  le  dyable  l'a  chié  en  voilant,  il  fera  choses  merveilleuses  et 
s'il  vit  il  aura  de  l'aage.  Ceulx  sont  descenduz  de  Pantagruel  qui  boyvent  tant  au  soir 


XOTRii    TEXTE 


LXXXIII 


que  la  nuvt  sont  contrainctz  de  eulx  lever  pour  boire  et  pour  estaindre  le  trop  grant 
soif  et  charbon  ardant  que  ilz  ont  dedans  la  gorge.  Et  ceste  soif  se  nomme  Pantagruel 
pour  convenance  et  mémoire  dudit  Pantagruel. 
Du... 

Cette  addition  ne  reparaît  pas  dans  les  autres  éditions,  non  plus  que  celle-ci, 
au  chapitre  suivant  : 

Apporte  du  meilleur,  rince  les  verres  et  les  fringues  à  la  gallantine  et  qu'il/,  soient 
bigarrés  de  vin  clairet.  Boutte  la  nappe... 

Ch.'^pitre    I\' 


...  les  dentz  luy  estoient  desja  tant 
crues  et  fortifiées. 

...  ung  grand  morceau,  comme  tirs  bien 
apparoist. 

...  il  n'en  eut  jamais  aiiltrement. 

...  comme  vous  feriez  d'une  saulcisse, 
et  quand  l'on  luy  voulut  oster  l'os,  il 
l'avalla  bien  tost  comme  ung  cormaran 
feroit  un  petit  poisson... 


...  d  fortifiées  manque. 

...  comme  très  bien  apparoist  manque. 

...  aultrement  manque, 
[ces  mots  manquent]. 


Chapitre    VI 


nous  invisons  les  lupanares  de  Champ- 
gaillard,  de  Matcon,  de  Cul  de  Sac,  de 
Bourbon,  de  Huslieu  et  en  ecstase... 


...  queritans  leur  stipe  hostiatement. 

...ce  faisant  la  vengeance  divine. 

Chapitre    VII 


...  nous  invisons  les  luppanares  de 
Champgaillard,  de  Mascon,  de  Cul  de  Sac, 
de  Bourbon,  de  Glatfigny,  de  Husleu  et  de 
Grenetal.  Et  en  ecstase. 

...  queritans  et  le  uohh  Pantagruel  leur 
stipe  hostiatement. 

[ces  mots  manquent]. 


...  fut  advert}'  qu'il  y  avoit  une  grosse  tX 
énorme  cloche  à  Sainct  Aignan  dudict 
Orléans . 

...  De  quoy  le  monde  ne  se  advisa 
point  que  la  nuict  ensuyvant,  car  ung 
chascun  se  sentit  tant  altéré... 

...  le  peuple  de  Paris  est  sot... 


une  moult  errasse ei  énorme  Cloche... 


...  De  quoy  le  populaire  de  la  ville  ne 
se  advisa  point  que  la  nuyt  ensuyvant, 
car  tous  les  gens  de  la  ville  estoient  tant 
altérés. 

...  le  peuple  de  Paris  maillotinier  est 
sot. .  . 


LXXXIV  INTRODUCTION 

Voici  maintenant  le  catalogue  de  la  librairie  de  Saint-Victor,  dans  ce  même 
chapitre  vu,  tel  que  nous  le  présente  C  : 

Bigua  Salutis. 
Bragueta  juris. 
Pantoufla  decretorum. 
Malogranatum  vitiorum. 
Le  peloton  de  théologie. 

Le  vistempenard  des  prescheurs,  composé  par  Pépin. 
La  couillebarrine  des  preux. 
Les  hanebanes  des  evesques. 

Marmotretus  de  babonynis  et  cingis  cum  commente  Dorbellis. 
Decretum  universitatis  Parisiensis  super  gorgiasitate  muliercularum  ad  latitum. 
L'apparition  de  saincte  Geltoud  à  une  nonnain  de  Poissy  estant  en  mal  d'enfant. 
Ars  honneste  petandi  in  societate  per  M.  Ortuinon. 
Le  moustardier  de  pénitence. 
Les  houseaulx  alias  les  bottes  de  patience. 
Formicarium  artium. 
Le  cabas  des  notaires. 
Le  pacquet  de  mariage. 
Le  creusiou  de  contemplation. 
Les  Foribolles  de  droit. 
L'aguillon  de  vin. 
L'esperon  de  fromaige. 
Decrotarion  scolorium. 
Tartaretus  de  modo  cacandi. 
Bricot  de  difïerentiis  soupparum. 
Le  culot  de  discipline. 
La  savate  de  humilité. 
Le  tripier  de  bon  pensement. 
Le  chauldron  de  magnanimité. 
Les  hanicrochemens  des  confesseurs. 
Les  lunettes  des  romipetes. 
Majoris  de  modo  faciendi  boudinos. 
La  cornemeuze  des  prelatz. 
Beda  de  optimate  tripatum. 
Le  masche  fain  des  advocatz. 
Le  ravasseux  des  cas  de  conscience. 

Sutoris  adversus  quendam  qui  vocaverat  eum  friponnatorem  et  quod  friponnatores 
non  sunt  damnati  ab  ecclesia. 
Cacatorium  medicorum. 
Le  ramonneur  d'astralogie. 


\oiRi-.   ri-XTri  Lxxxv 

Le  tire  pet  des  apotycaires. 
Le  baise  cul  de  chirurgie. 
Antidotarium  anime. 
M.  Coccaius  de  patria  diabolorum. 

Dont  les  aucuns  sont  ja  imprimez  et  les  aultrcs  l'on  imprime  de  présent  en  ceste 
noble  ville  de  Tubinge. 

Chapitre    IX 

[Nous  réimprimons  les  discours  de  Panurge  en  langues  étrangères,  tels  qu'ils  figurent 
dans  C  :] 

I 

.  . .  gemanicque  :  «  Juncker  goh  geb  euch  gluck  unnd  bail  Lunor  uber  junker  ich 
las  euch  wissen  das  da  ir  mich  von  fragt,  ist  ein  arm  unnd  erbardmglich  ding  unnd 
wer  vil  darvon  zu  sagen  welches  euch  veldruslic  zu  hoeren,  unng  mir  zu  ezelen  wer, 
wiewol  poeten  unng  orators  vorzeit  en  haben  gesagt  in  iren  sprûchen  unng  sentenzen? 
das  die  gedechtnus  des  ellends  unng  armuot  vorlangs  erlitten,  ist  ain  grosser  lust.  » 

A  quoy  respondit... 

2 

...  Al  barildim  gotfano  dec  min  brin  alabo  dordin  talbroth  rigam  albaras.  Nin  porth 
zadikin  almucathim  mikoprim  al  elmin  entoch  dal  eben  esovim  min  michas  im  endoth, 
pruch  dal  marsouyn  hol  moth  danriskin  lupaldas  im  voldemoth.  Nin  hur  diavolth 
mnarbothin  dalgousch  dal  frapin  duch  im  scothpruch  galet  dol  Chinon  min  foultrich 
al  conin  butba  then  doth  pal  prim. 


Signor  mio,  voi  videte  per  exemple  che  la  chernamusa  non  suona  mai  s'ela  non  a 
il  ventre  pieno.  Cosi  io  parimente  non  vi  saprei  contare  la  mie  fortune  se  prima  il 
tribulato  ventre  non  a  la  solita  refectione,  al  quale  e  adviso  che  le  mani  et  li  denti 
abbui  perso  illoro  ordine  naturale  et  del  tuto  annichilati. 


Heere,  ie  en  spreke  anders  gheen  ta  cle,  my  dankersten  ta  elle,  dunct  noctans,  a 
en  seg  ie  uniet  een  ubordt  (ou  wordt),  myven  noot  vertclaer  ghenonch  wat  ie  beglerc 
gheestmy  unyt  bermherticheyt  per  waer  un  ie  ghevoet  mach  zung. 

5 

Seignor,  de  tanto  hablar  yo  soy  cansado,  porque  supplico  a  vostra  reverentia  que 
mire  a  los  preceptos  evangelicos  para  que  ellos  mouvant  vostra  reverentia  a  loques  de 
conscientia  y  sy  ellos  non  bastarent  para  mover  vostra  reverentia  a  piedat,  supplico 
que  mire  a  lo  piedat  natural,  laquai  yo  creo  que  le  moura  co  es  de  razon  v  con  esto 
non  diso  nias. 


LXXXVI 


INTRODUCTION 
6 


Adoni  Scholom  lécha  imischar  ha  rob  hal  haldeca  bemeherah  thithen  li  kikar  lehem, 
chantathub  la  ah  al  adonai  cho  nen  rai. 

7 

Despota,  tynin  panaga  te  disti  sy  mi  uc  arto  dotis.  Horas  gar  limo  analischomenon 
eme  athlios,  ce  en  to  metaxy  eme  uc  eleisudamos  zetis  de  par  emuha  uchre,  ce  homos 
philologi  pandes  homos  logusi  totc  logus  te  ce  themata  peritta  hyparchin,  opote 
pragma  afto  pasi  delon  esti.  Entha  gar  anancei  monon  logi  isin,  hina  pragmata  (hon 
péri  amphibetumen),  me  phosphores  epiphenete. 

8 

Agounou  dont  ouyssis  voudenaguez  alga  rounou  den  farou  zamist  vou  mariston 
ul  brou  fousquez  von  brol  tam  bredaguez  moupreton  den  goulhoust  daguez  nou  cropis 
fost  bar  dou  noflist  nou  grou.  Agou  paston  toi  nal  prissis  hourtoulos  ecbatanous,  prou 
dhou  quys  brol  banygou  den  bascrou  nou  dous  caguous  goulfren  gouî  oust  troupas- 
sou. 

9 

Jam  toties  vos  per  sacra  pcrque  deos  denoque  omnis  obtestatus  sum,  ut  si  quas  vos 
pietas  permovet,  egesiatem  meani  solaremini.  Nec  hylum  proficio  damans  et  eju- 
lans.  Sinite  queso,  sinite,  viri  impii,  quo  me  fata  vocant  abire,  nec  ultra  vanis  vestris 
interpellationibus  obtundatis,  mcmores  veteris  illius  adagii  quo  venter  famelicus  auri- 
culis  carere  dicitur. 

Chapitre    X 


...  ung  d'entre  eulx  nommé  Du  Don- 
het... 

...  les  loix  sont  extirpées  du  meillieu  de 
philosophie... 

...  ledict  Du  Douhet... 


Chapitre    X\ 


...  ils  sont  tous  benistz  ou  sacrez. 

...  dist  Pantagruel,  et  quel? —  C'est 
que  les  niousches... 

Il  fauldroit  très  bien  les  esmoucheter... 

...  le  blessa  énormément  en  une 
cuvsse... 


Duhouhet.. 
meilleur... 

Duhouhet... 


ou  sacrez  luainjue. 
et  quel  numquc. 

très  bien  wauque. 
énormément  manque. 


XOTRl-;    THXTJ^ 


LXXXVll 


...  lequel  voulcntiers  regaid^i... 
...  plus  de  deux  charretées.  Mais  le  re- 
onard  l'advisa. 


...  voulcntiers  manque. 

...  plus  de  deux  charretées,  et  bien  puis 
que  Dieu  le  veult  et  tousjours  fourroit 
dedans.  Mais  le  regnard  l'advisa. 


Chapitre    X\'I 


[Dans  A  manque  ici  un  feuillet.] 


...  mais  en  leur  sacristie,  mesmement 
quand  il  y  auroit  des  femmes,  car  ce  leur 
seroit  occasion  de  pécher  du  péché  d'en- 
vie... 

...ce  n'est  sinon  parce  que  leurs  mères... 

beaulx  pères  tant  Sainct  Anthoine  large, 
c'est  qu'ilz... 

. . .  une  aultre  poche  toute  pleine  de 
alun.. . 

...  robbe  neufve,  il  leurs  engressoit... 

...  la  maie  tache  y  demouroit perpétuel- 
lement que  le  diable  n'eust  pas  ostée... 

...  un  grant  trou  devant  vous... 

...  la  belle  lingere  des  galleries  de  la 
Saincte  Chappelle... 


Chapitre   XVII 


...  es  escholes  de  Sorbonne,  en  face  de 
tous  les  théologiens... 

...  ronger  leur  fraiii,  les  conseillieres 
leurs  feissent  de  belles  baverettes... 

...  nous  ferions  diables... 


...  es  escolles  de  Sorbonne  en  face  de 
tous  les  autres  sophistes... 

...  frain  que  les  coiiseiîliers  et  aàvocat\... 

...  nous  serions  diables... 


Chapitre    XVIII 


parens  et  maison. 


...  parens  et  atnys  et  maison. 


Chapitre    XXI 


si  veulx  bien  moy  de  vous... 
comme  ilz  font  autour  d'une  chienne 


chaulde. . . 


...  moy  manque. 

...  à  Vcntour  d'une  chienne  quand  ilx^  la 
sentent  chaulde. 


LXXXVIir  INTRODUCTIOX 


Chapitre    XX\'I 


. . .  deux  selles  d'armes  des  chevaliers...  ...  des  chevaliers  desconfit':^. . . 

...  et  firent  leur  roustisseur  leur  pri-  ...  et  firtnt  leur  rost  de  /^?/r  prisonnier. 
sonnier... 

...  grand  chère  à  force  vinaigre...  ...  grant  chère  et  vin  aigre... 

Pleut  à  Dieu...  Pleust  ores  o  mon  Dieu... 

...  au  remuement  de  woz  hadigoinces .  ...  babiolles. 

De  tous  pays  et  toutes  langues  y  en  a...  ...et  toutes  contrées  y  en  a... 

...  le  roy  y  est  il  ?  ...  le  roy  y  est  il  présent  ? 

Chapitre    XXVIII 

...  roustir  cruellement  tous  les...  ...  cruellement  manque. 

...  luy  entonner  vin  en  gorge...  ...  en  gorge  manque. 

Chapitre   XXIX 

...  versa  le  reste  du  sel  en  terre...  ...  du  sel  manque. 

...  estonné(/z/'M?/g  fondeur  de  cloches...  ...    que    ne    fut    oncques    fondeur    de 

cloches... 
...  ne  peulx  gueres  bien  cagar.  ...  chier... 

Chapitre    XXX 
[Dans  ce  chapitre,  C  donne  les  mêmes  variantes  que  B.] 

Chapitre   XXXI 
roy  de  troys  cuilies...  ...roy  de  trois  civiittes. 

Chapitre  XXXII 

...  les  gens  de  delà  les  dentz  estaient  ...  les  gens  de  delà  les  dentz,  mais  il 

mal  vivans  et  brigans  de  nature,  à  quoy  je      faict  beaucoup  meilleur  deçà...  [les  ligne 
congneu   que,  ainsi  comme  nous  avons  les      ont  dû  être  sautées  par  distraction]. 
contrées  de  deçà  et  de  delà  les  monts,  aussi 
ont  ili  deçà  et  delà  les  denl-^,  mais  il  faict 
beaucoup  meilleur  deçà... 


XOlKi:   TliXTE  LXXXIX 

Chapitre    XXXIII 

...  et  fl/;;5?  l'avalla  Pantagruel...  ...  ainsi  manque. 

...  cl  fiicillewoil  les  mist  dehors...  ...  facillcment  manque. 

...  sortirent     hors    de    leurs    pilulles  ...  joyeusement  manque, 
joyeusement. . . 

...  par  ce  moyen  fut  guery  et  reâu\t  à  sa  ...  par  ce  fut  guery,  et  de  ces  pillules... 
première  convalescence.  Et  de  ces  pillules... 

Chapitre    XXXIV 

...  l'histoire  horrificque  mon  maistre  et  ...  l'histoire  horrificque   de  Pantagruel 

seigneur  Pantagruel...  mon  maistre... 

Table  des  Matières  de  C. 

S'ensuyt  la  table  des  chapitres  de  ce  présent  livre. 
Et  premièrement  : 

Chapitres. 

De  l'origine  et  antiquité  du  grant  Pantagruel i 

De  la  nativité  du  très  redoubté  Pantagruel ii 

Du  dueil  que  mena  Gargantua  de  la  mort  de  sa  femme m 

De  l'enfance  de  Pantagruel un 

Des  faictz  du  noble  Pantagruel  en  jeune  aage v 

Comment  Pantagruel  rencontra  ung  lymousin  qui  contrefaisoit  le  françoys.  vi 

Comment  Pantagruel  vint  à  Paris vu 

Comment  Pantagruel  estant  à  Paris  receut  lettres  de  son  père  Gargantua  et 

la  copie  d'icelles viii 

Comment  Pantagruel  trouva  Panurge,  lequel  il  ayma  toute  sa  vie ix 

Comment  Pantagruel  equitablement  jugea  d'une  controverse  merveilleuse- 
ment obscure  et  difficile  si  justement  que  son  jugement  fut  dit  plus  admirable 

que  celuy  de  Salomon x 

Comment  Panurge  racompte  la  manière  qu'il  eschappa  de  la  main  des  Turcs.  xi 
Comment    Panurge    enseigne    une    manière   bien    nouvelle    de    bastir  les 

murailles  de  Paris xii 

Des  meurs  et  conditions  de  Panurge xiu 

Comment  ung  grant  clerc  d'Angleterre  vouloit  arguer  contre  Pantagruel  et 

fut  vaincu  par  Panurge xiiii 

Comment  Panurge  fut  amoureux  d'une  haulte  dame   de  Paris  et  du  tour 

qu'il  luy  fit xv 

Comment  Pantagruel  partit  de  Paris  oyant  nouvelles  que  les  Dipsodes  enva- 
hyssoient  le  pays  des  Amourottes  et  la  cause  pour  quoy  les  lieues  sont  tant 

petites  en  France  et  l'exposition  d'ung  mot  escript  en  ung  anneau xvi 

PAXTAGRUEL.  XII 


XC  INTRODUCTION 

Comment  Panurge,  Carpalim,  Eusthenes  et  Epistemon,  compaignons  de 
Pantagruel,  desconfirent  six  cens  et  soixante  chevaliers  bien  subtillenient xvii 

Comment  Pantagruel  érigea  ung  trophée  en  mémoire  de  leur  proesse  et 
Panurge  ung  autre  en  mémoire  des  levraulx  et  comment  Pantagruel  de  ses  petz 
engendroit  les  petitz  hommes  et  de  ses  vesnes  les  petites  femmes  et  comment 
Panurge  rompit  ung  gros  baston  sur  deux  verres xviii 

Comment  Pantagruel  eut  victoire  bien  estrangement  des  Dipsodes  et  des 
geantz xix 

Comment  Pantagruel  desfist  les  trois  cens  geantz  armez  de  pierre  de  taille  de 
Loupgarou,  leur  capitaine xx 

Comment  Epistemon  qui  avoit  la  teste  trenchée  fut  guery  habillement  par 
Panurge  et  des  nouvelles  des  diables  et  des  damnez xxi 

Comment  Pantagruel  entra  en  la  ville  des  Amourottes  et  comment  Panurge 
maiya  le  roy  Anarche  et  le  feist  cryeur  de  saulce  vert xxii 

Comment  Pantagruel  de  sa  langue  couvrit  toute  une  armée  et  de  ce  que  l'ac- 
teur veit  en  sa  bouche xxiii 

Comment  Pantagruel  fut  malade  et  la  façon  comment  il  guérit xxiiii 

FIK    DE    LA   TABLE 

Comme  ce  tableau  le  montre,  G  est  une  réimpression  de  B,  dont  elle  repro- 
duit certaines  erreurs  ou  leçons  caractéristiques  (voir  notamment  la  deuxième 
variante  du  ch.  vi,  la  deuxième  variante  du  ch.  vu  et  celles  du  ch.  xxx).  Ce  ne 
saurait  être  B,  en  effet,  qui  fût  une  réimpression  de  C,  puisque  B  ne  donne 
aucune  des  additions  de  cette  dernière  édition. 

Jacques-Charles  Brunet  (p.  63)  remarque  que  l'éditeur  de  C  a  parfois  «  fait 
preuve  d'une  intelligence  que  n'ont  pas  montrée  les  imprimeurs  parisiens».  Dans 
la  liste  des  grands  de  ce  monde  rencontrés  par  Epistemon  aux  enfers  (ci-dessus, 
ch.  xxx),  B  avait  si  singulièrement  altéré  les  lignes  relatives  à  Jean  Le  Maire 
de  Belges  que  son  texte  ne  présente  aucun  sens  : 

Je  veis  Jehan  Le  Mayre  qui  contrefaisoit  de  ce  monde  faisoit  baiser  ses  pieds... 

Le  texte  correct  de  A  est  le  suivant  : 

Je  veiz  maistre  Jean  Le  Mayre  qui  contrefaisoit  du  pape  et  à  tous  ces  pouvres  roys 

et  papes  de  ce  monde  faisoit  baiser  ses  pieds... 

L'éditeur  de  C  a  su  rétablir  le  sens  en  substituant  à  quelques  mots  du  texte 
de  B  qu'il  avait  sous  les  yeux  des  mots  équivalents  et  il  a  imprimé  : 

Je  veiz  maistre  Jehan  Le  Mayre  qui  contrefaisoit  du  pardonneur,  et  à  tous  ces 
pauvres  disciples  subjects  de  ce  monde  faisoit  baiser  ses  pieds. 

D'ailleurs,  on  aura  remarqué,  dans  le  tableau  des  variantes  précédentes,  que 
C  apporte  quelques  additions,  dont  uneassez  longue,  au  texte  original  de  Pan- 


XOTRE  TEXTE  XCl 

tagnu'J.  Que  ces  additions  n'aient  pas  Rabelais  pour  auteur,  il  buflit  de  les  avoir 
lues  pour  en  être  certain.  Au  reste,  aucune  d'elles  n'a  été  adoptée  par  lui  dans 
les  éditions  successives  qu'il  a  données  de  son  livre,  ce  qui  montre  qu'il  ne  les 
approuvait  point. 

C'est  pourquoi,  dans  notre  texte  critique,  nous  avons  écarté  C,  simple 
réimpression  de  l'édition  B,  qui  elle-même  n'est  qu'une  contrefaçon  de  A. 

D. — D  est  également  une  réimpression  de  B,  qu'elle  reproduit  page  par  page 
et  ligne  pour  ligne,  «  excepté  au  verso  du  septième  feuillet  et  au  recto  du  hui- 
tième feuillet  du  cahier  M,  dit  Brunet  (p.  55),  à  cause  d'une  ligne  supprimée 
au  commencement  de  la  première  de  ces  deux  pages,  ce  qui  fait  que  la  seconde, 
où  se  termine  le  chapitre  xx  (xxi),  a  une  ligne  de  moins  que  dans  l'édition 
de  Jean  Longis  [B].  Malgré  l'espace  vide  que  ce  déficit  laissait  au  bas  de  ladite 
page,  il  est  à  remarquer  qu'il  y  manque  également  les  mots  le  présent  n'est  pas 
de  refus,  et,  preuve  évidente  que  l'édition  n'a  été  imprimée  qu'après  l'autre  «, 
D  est  un  peu  plus  correcte  que  B  quant  à  la  typographie  et  sa  valeur  critique 
est  nulle.  Nous  nous  bornons  à  en  réimprimer  ici  la  table. 

?[   ENSUYT    LA   TABLE 

Chapitres. 

De  l'origine  et  antiquité  du  grant  Pantagruel i 

De  la  nativité  du  très  redoubté  Pantagruel 11 

Du  dueil  que  mena  Gargantua  de  la  mort  de  sa  femme  Badebec m 

De  l'enfance  de  Pantagruel un 

Des  faictz  du  noble  Pantagruel  en  son  jeune  aage v 

Comment  Pantagruel  encontra  ung  lymosin  qui  contrefaisoit  le  françois.  .  .  vi 

Comment  Pantagruel  vint  à  Paris vu 

Comment  Pantagruel  estant  à  Paris  receut  lettres  de  son  père  Gargantua. .  .  .  viii 

Comment  Pantagruel  trouva  Panurge,  lequel  il  ayma  toute  sa  vie l\ 

Comment  Pantagruel  jugea  d'une  controverse  merveilleusement  obscure.  .  .  x 

Comment  Panurge  racompte  la  manière  qu'il  eschappa  de  la  main  des  Turcs.  x 
Comme  Panurge  enseigne  une  manière  bien  nouvelle  de  bastir  les  murailles 

de  Paris xi 

Des  meurs  et  conditons  de  Panurge xn 

Comment  ung  grant  clerc  de  Angleterre  vouloir  arguer  contre  Pantagruel  et 

fut  vaincu  par  Panurge xni 

Comment  Panurge  fut  amoureux  d'une  dame  de  Paris  et  du  tour  qu'il  luy 

fist XIIII 

Comment  Panurge  partit  de  Paris  et  la  cause  pourquoy  les  lieues  sont  tant 

petites  en  France xv 

Comment  Panurge,  Carpalim,  Eustenes  et  Epistemon,  compaignons  de  Pan- 
tagruel, desconfirent  vi':  lx  chevaliers  bien  subtilement xvi 


XCII  INTRODUCTION 

Comment  Pantagruel  érigea  ung  trophée  en  mémoire  de  leur  proesse  el 
Panurge  ung  autre  en  mémoire  des  levraulx  et  comment  Pantagruel  de  ses 
petz  engendroit  les  petis  hommes  et  de  ses  vesnes  les  petites  femmes xvii 

Comment  Pantagruel  eut  victoire  bien  estrangement  des  Dipsodes  et  des 
geans xviii 

Comment  Pantagruel  deffit  les  trois  cens  geans  armez  de  pierre  de  taille  et 
Loupgarou,  leur  cappitaine xix 

Comment  Epistemon,  qui  avoit  la  teste  trenchée,  fut  guery  abillement  par 
Panurge  et  des  nouvelles  des  dyables  et  des  damnez xx 

Comment  Pantagruel  entra  en  la  ville  de  Amaurotes  et  comment  Panurge 
maria  le  roy  Anarche  et  le  fist  crieur  de  saulce  verte xxi 

Comment  Pantagruel  de  sa  langue  couvrit  toute  une  armée  et  de  ce  que 
l'aucteur  veit  dedans  sa  bouche xxii 

Comment  Pantagruel  fut  malade  et  la  façon  comment  il  guérit xxiii 

*i    FIN    DE    LA  TABLE 

E.  —  De  même  que  les  éditions  précédentes,  l'édition  E,  sans  lieu  ni  date,  est 
une  réimpression  pure  et  simple  de  B  ;  c'est  ce  que  fera  voir  le  tableau  suivant. 
L'édition  n'est  connue  que  par  un  unique  exemplaire  conservé  à  Londres  :  il 
nous  a  donc  paru  utile  de  reproduire  ici  la  liste  complète  des  variantes  inté- 
ressantes que  nous  en  a  données  la  collation  avec  le  texte  de  Juste,  1542  (M), 
lequel  est  notre  texte  de  base. 

PROLOGUE 

Le  Dizain  de  Maistre  Hugues  Salel  manque  comme  dans  toutes  les  éditions  anté- 
rieures à  M  —  creues  tout  ainsi  que  texte  de  Bible  ou  du  Sainct  Evangile  et  y  avez... 
—  ung  chascun  laissast  sa  propre  besongne,  et  mist  ses  affaires...  —  Jusques  a  ce  que 
l'on  les  sceust  par  cueur...  — ^  et  à  ses  successeurs...  caballe  manque  —  voiler  pour 
faulcon  —  d'aultres  sont  par  le  monde  (et  ne  sont  pas  fariboles)  —  sans  en  rien  pro- 
fiter manque  —  comme  à  ung  verrat  que  les  vaultrez  et  levriez  ont  chassé  sept  heures; 
que  faisoient  ilz  alors —  ...  payeray  chopine  de  tripes.  Non  Messieurs  non.  Il  n'y  en 
a  point.  Et  ceulx  qui...  —  reputez  les  abuseurs  et  séducteurs  —  Fesse  pinte  Orlando 
furioso  manque  —  mais  elles  ne  sont  pas  à  comparer  à  celluy  dont  nous  parlons  — 
voulans  donc  moy  vostre...  —  ...  asseurer  chose  que  ne  feust  véritable  :  agentes  et 
consentientes,  c'est  à  dire  qui  n'a  conscience  n'a  rien.  J'en  parle  comme  sainct  Jehan 
de  l'apocalipse  :  quod  vidimus  testamur  —  et  sçavoir  s'il  y  avoit  encores  en  vie  nul 
de  mes  parens  —  le  man  fin  de  rique  raque  —  en  cas  que  vous  croyez. 

Chapitre  I 

Ce  ne  sera  point  inutile  ne  oysivité  de  vous  remembrer  la...  —  ainsi  ont  leurs 
cronicques  [traité  manque^  —  non  seulement  des  grecz  les  arabes  et  Ethniques,  mais 


XOTRE    TEXTE  XCIII 

aussi  les  aucteurs  de  la  saincte  Hscripture,  comme  monseigneur  sainct  Luc  mesmement 
et  sainct  Mathieu.  Il  vous  convient  donc...  —  Je  parle  de  loing...  antiques  druides 
manque  — En  ycelles...  mi  oust  en  may  manque  —  car  de  cela...  guarder  manque —  le 
soleil...  à  gauche  et  manque  —  et  feust  manifestement...  Faictes  vostre  compte  que 
manque  —  nectaricque,  précieuse,  céleste  et  deificque  liqueur  —  Mais  il  leur  en 
advint  beaucoup  d'accidens  :  car  —  cnfleure  bien  estrange  —  car  les  ungs  enfloyent 

—  desquelz  il  est  escript  :  ventrem  omnipotem  \sk'\,  et  de  ceste  race  nasquit  — 
Les  aultres  enfloient  en  longitude  —  Et  de  ceulx  la  c'est  perdu  la  race  comme  disent 
les  femmes  —  Autres...  des  chausses  manque  —  c'estoient  grues  ou  gens  bien  —  Es 
aultres  tant  croissoit  le  nez...  Ne  reminiscaris  manque —  D'autres  par  les  oreilles  les- 
quelles ilz  avoient  si  grandes...  —  que  en  Bourbonnois  encores  en  a  de  l'heritaige  — 
lequel  fut...  gobeletz  manque —  lequel  premier...  Bartachim  manque —  Enceladus  — 
Cens  —  Typheus  —  Alocus  —  Othus  —  Briareus  — Antheus  —  Porus  —  qui  premier... 
d'autant  manque —  terriblement  manque  —  Ormedon  —  Sisiphus  —  qui  fut...  des 
mains  manque  —  lequel  premier...  bezicles  nmnque —  .Merlinus  Coccaius  —  Ferrag"ud 

—  qui  premier...  les  jambons  manque  —  lequel  avoit...  de  cormier  manque  —  Brule- 
fer  —  Engoulevent  —  lequel  fut  inventeur  des  flacons  manque  —  Myrelangault  — 
Roboastre  —  Connimbres  —  Dannoys  per  de  France  —  Fontasnon  —  Videgrain  — 
Grantgousier  —  ...  ou  j'ay...  gallefrete  manque  —  alegueray  l'auctorité  des  Massoretz 
interprètes  des  sainctes  lettres  hebraiques  lesquelz  disent  que  sans  point  de  faulte  ledit 
Hurtaly  n'estoit  point  dedans...  —  mais  estoit  dessus  l'arche  a  cheval  —  comme  les 
petis  enfans  sus  des  —  et  comme  le...  sans  poinct  de  faulte  manque  —  Et  en  ceste 
façon  —  après  Dieu  manque  —  Et  ceulx  de  dedans  luy  envyoient  des  vivres  —  Avez 
vous...  fist  elle  manque. 

Chapitre    II 

Merveilleusement  grand  et  si  manque  —  que  celle  année  il  y  avoit  une  si  grand 
seicheresse  en  tout  le  pays  de  Aftricque  pour  ce  que  il  y  avoit  passé  plus  de  xxxvi  moys 
sans  pluye...  —  du  soleil  manque  —  les  arbres  à  verdeur  les  rivières,  les  fontaines  à 
sec,  povres  poissons...  [les  manque^  —  pitoiable  cas  veoir  —  églises  qu'elle  ne  feust... 

—  quelque  petite  goutelette  aprocha  de  la  terre  —  combien  que...  Hercules 
manque  —  la  terre  tant  eschauffée  [fut  ma)ique']  —  si  voulez  —  letanies  et  beaux 
manque  —  de  clémence  manque  —  fut  veu  de  la  terre...  —  n'est  l'eaue  de  la  mer  — 
charrettes  de  poreaulx  doulx,  d'oignons  —  Aussy  bien...  en  lancement  manque. 

Chapitre    III 

La  souriz  empeigée  manque —  Ha  pauvre...  dame  très  aymée  manque  —  Taille  ces 
souppes  manque  —  baille  leur  ce  qu'ilz  demandent  manque  —  je  ne  suis...  vieulx 
manque  —  da  jurandi  manque  —  ou  sont  elles...  peulx  veoyr  manque  —  mais  beuvez 
quelque  peu  devant 


XCIV  INTRODUCTIOX 

Chapitre    IV 

Riens  de  Hercules  qui  estant  encores  —  tant  creues  qu'il  en  rompit  du  tybre  ung 
grant  morceau  —  il  n'en  eut  jamais,  comme  dit  l'histoire  —  avecques  le  foye  et  les 
roignons  manque  —  aux  jambes  manque  —  comme  vous  feriez  d'une  saulcisse...  petit 
poisson  manque  —  voiage  du  sel  de  Lyon,  comme  sont  ceulx  de  la  grant  navire  —  à 
point  manque  —  pour  le  lyer  fist  faire  —  en  ce  temps  à  cause  —  et  pacificque  Panta- 
gruel, car...  —  reculorum.  Voicy  qu'il  fist.  Il  essaya...  —  dehors  se  avalla  —  et  mist 
son  berceau  —  par  despit  manque  —  jamais  y  retourner. 

Chapitre    V 

Oysillons  qui  est  de  présent  en  la  grosse  tour  de  Bourges;  puis... — et  partez, 
escripre  —  n'est  nul  passé  en  la  matricule  —  de  l'oncle  de  la  bruz  manque  —  visitant 
le  noble  Ardillon  abbé  manque  —  par  Celles,  par  sainct  L3'gaire,  par  Colonges...  — 
saluant  le  docte  Tiraqueau  manque  —  qu'il  n'y  avoit  point  d'autre  cause —  à  la  mort, 
l'on  lui  a  faict  quelque  tort  dont  il...  —  Ainsi  s'en  retourna  non  pas  à....  il  vouloit 

—  s'en  vint  à  Bordeaulx,  mais  il  ne  trouva  pas  grant  exercice,  sinon...  —  Et  par  ce 
vouloit  —  que  il  n'y  avoit  que  troys  taigneux  et  ung  pelé  —  et  l'amphithéâtre  de 
Nîmes  manque  —  plus  digne  que  humaine...  — voulentiers  au  serre  cropiere  [parce 
que  c'est  terre  papale  manque  —  Et  à  troys  pas  et  un  sault  manque  —  la  glose  de 
Acursius  tant  salle  —  Voy  vous  la  passé  coquillon. 

Chapitre   VI 

Comme  Pantagruel  recontra  ung  Lymosin  —  le  françoys  —  quelque  jour  que 
Pantagruel  —  Il  rencontra  ung  escolier  —  lupanares  de  Champgaillard,  de  Mascon, 
de  Cul  de  sac,  de  Bourbon,  de  Husleu,  etc..  —  du  Castel  manque  —  libentissi- 
mentent  {sic')  —  point  en  mes  locuUes  —  queritans  et  le  noble  Pantagruel  leur  stipe 

—  Seigneur,  mon  génie  [missayre  maïujue]  —  de  locupleter  —  pour  tout  potaige 
manque  —  corne  my  de  bos  quelle  civetelle  —  comme  disoit  César  :  que  il  fauet 
éviter  les  motz  absurdes. 

Chapitre  VII 

Comme  —  et  des  beaulx  livres  de  la  librairie  de  Saint  \'ictor  manque  —  a  Orléans 

—  il  se  délibéra  de  visiter  la  très  renommée  université...  —  il  fut  adverti  qu'il  y  avoit 
une  moult  grosse  et  énorme  cloche  à  Sainct  Aignan  dudict  Orléans,  qui  estoit  en 
terre  près  de  trois  cens  ans  y  avoit,  car  elle  estoit  si  grosse  que  par  nul  engin  l'on  ne  la 
povoit  mettre  seulement  hors  de  terre  —  de  redificatoria  {sic),  Euclydes,  Archime- 
nides  et  Hier,  de  ingeniis  —  Et  de  faict  s'en  vint  Pantagruel  au  lieu...  —  devant  qui 
la  portast  [Pantagruel  juanque]  —  le  populaire  de  la  ville  ne  se  en  advisa  point  que  la 


\OTRE   TEXTi:  XCV 

nuict  ensuivant,  car  tous  les  gens  de  la  ville  estoient  tant  altérez  —  aultrc  chose  que 
cracher...  —  de  Halke  manque  —  en  disant  —  par  bequare  et  par  bémol  manque  —  une 
librairie  près  Sainct  Victor  en  ung  nouveau  hermitage  fort  magnificque...  — desquelz... 
et  primo  manque  —  composé  par  Turelupin  manque —  d'Orbelles —  De  brodiorum... 
beliné  en  court  manque  —  tresfanfares  de  Rome  manque  —  La  croquignolle...  clercz 
de  finesse  manque  —  Dabe  de  optimate  tripatum  (sic)  —  La  complainte...  concilie 
Constantiensi  manque  —  Barbouillamenta...  incornifistibulée  en  la  Somme  angelicque 
manque  —  La  bedondaine...  des  abbez  manque  —  campi  clysteriorum  per  §  C 
manque  —  Justinianus  de  cagotis  tollcndis  manque. 

Chapitre    Mil 

Créateur  sauveur  du  monde  qu'ilz  mourroient —  ce  que  deperissoit  enfans  —  l'heure 
du  grant  jour  du  jugement  final —  la  paix  désirée  sera  consummée  et  que  toutes  choses 

—  équitable  cause  rends  grâces  —  je  ne  me  reputeray  point  totallement  mourir,  mais 
plustost  transmigrer  d'ung  lieu  en  autre  —  Et  ce  que  présentement...  l'advenir 
manque  —  mais  ainsy  te  y  ai  je  secouru  —  à  peine  seroys  je  receu  —  qui  en  aage 
virille  estoys  non  à  tort  —  ne  de  Cicero  —  n'y  avoit  point  de  telle  commodité  d'es- 
tude  comme  il  y  a  maintenant  —  les  boureaulx  manque  —  Que  dirai  je  manque  —  Il 
n'est  pas  les  femmes  qui  ne  ayent  aspiré  —  louenge  et  à  ceste  manne...  —  mon  père 
créateur  —  et  en  vertus  manque  —  comosgraphie  de  ceulx  qui  ont  [en  manque']  —  Les 
libéraux  [ars  manque]  —  conférer  avec  la  philosophie  —  que  je  voye  une  somme  de 
science  —  du  monde  et  ne  metz  point  —  affin  que  je  voye  —  les  brandes  il  l'avoit 
[tant  manque]. 

Chapitre    IX 

Qu'il  feust  eschappé  aux  chiens  —  Lard  ghest...  jocststzampenard  manque  —  A 
quov  dist...  dist  Panurge  manque  —  Min  Herre...  dist  le  compaignon  manque  —  au 
jardin  de  France  [c'est  Touraine  manque]  — appétit  strident  manque  —  en  sorte  qu'il... 
à  table  manque. 

Chapitre   X 

Fut  dit  le  plus  admirable  que  celluy  de  Salomon  —  de  sept  cens  soixante  en  tout 
sçavoir  —  réfection.  Non  pas  qu'il  engardast  lesdictz  théologiens  sorbonicques  de 
chopiner  et  se  refraichir  à  leurs  beuvettes  accoustumées.  Et  à  ce  assister  entre  la  plus 
part  —  Et  notez  qu'il  y  en  avoit  qui  prindrent  —  engiponnez  manque  —  si  merveil- 
leux qu'il  n'y  avoit  pas  les  bonnes  femmes...  — ganivelieres  et  autres  —  que  quant  — 
ne  dissent  :  c'est  luy  —  vieulx  rabanistes  manque  —  un  d'entre  eulx,  nommé  Du 
Bouchet — vouloir  ung  peu  veoir  le  procès  et  leur  en  faire  le  rapport  tel  que  luy 
sembleroit  —  Messeigneurs  ne  vault  il  mieulx  les  ouyr  de  leur  vive  voix  narrer  leur 
débat  que  lire  ces  baboyneries  ici...  —  ny  Ciceron,  ny  Pline,  ni  Senecque...  —  tous 
ces  papiers,  secondement...  —  ledit  Du  Douchet —  replicques,  duplicques,  reproches 

—  équité  philosophicque  et  evangelicque  —  Etes  vous  qui  avez  —  dirent  ilz,  iMon- 
seigneur  —  osteray  la  teste  dessus. 


XCVI  INTRODUCTION 

Chapitre    XI 

Comment  les  seigneurs...  chapitre  xi  manque  —  Baise  cul  manque  —  Monsei- 
gneur —  six  blans  manque  —  zénith  diamétralement  oposez  troglodites   par  autant 

—  de  balivernes  manque  —  l'on  donne  la  souppe  aux  beufz  —  les  bulles  des 
postes  à  pied  et  laquais  à  cheval  pour  —  Oceane  qui  estoit  grosse  d'enfant 
selon...  —  manger  des  choux  gelez  à  la  moustarde  —  aller  boter  après  les 
mignons  ainsi  se  pourmener  durant  le  service  divin,  car  les  marrouffles...  — 
nazardes  manque  —  Antithus  des  Cressonnières —  ipsi  manque —  leschast  bas  et  royde 
ses  doitz  —  de  quinquenelle  manque  —  talemouses  manque  —  Vrayement  dist  le  sei- 
gneur de  Baisecul,  c'est  bien  ce  que  l'on  dit  qu'il  fait  bon  adviser  aucunes  fois  les 
gens,  car  ung  homme  advisé  en  vault  deux.  Or,  monsieur,  ladicte...  —  par  la  ver- 
tuz...  l'Université  manque  —  seignast  de  la  main  gaulche  la  bonne  femme  se  print  à 
esveiller  les  soupes  par  la  foy  des  petis  poissons  couillastrys...  estoient  pourtant  pour 
lors...  —  brimballetoyre  manque  —  adverse  en  sa  foy  ou  bien  in  sacer...  —  sans  des- 
guainer  manque  —  des  cocquecigrues  —  fait  à  porter  des  patins  —  que  l'arrest  en  est 
grefe  de  céans. 

Chapitre    XII 

Comment...    chapitre  xii   manque  —  catégorique  manque  —  quatrebeufz   manque 

—  de  dumet  manque  —  au  pair  manque  —  quant,  il  ne  voit  ne  ot  goutte  —  plus  hon- 
nestement  se  asseoir  à  table...  —  en  plate  forme  sur  beaulx  escarpins  déchiquetez  à 
barbe  d'escrevisse  —  l'ung  se  desbauche,  l'autre  se  cache  le  museau  pour  les  froidures 
hybernalles  et  si  la  court...  —  gens  dignes  de  mémoire  —  xxx  et  six  j'avoys  achepté 
ung  —  vin  en  plain  minuict  —  que  de  faulcher  en  esté  en...  —  il  y  eust  rien  meil- 
leur—  que  perdre  une  liasse  —  liée  de  trois  cens  avec  mariatz  et...  —  veau  meilleur 

—  veulx  autrement  dire  que  tousjours  ambezars,  ternes  et  trois  guare  d'az...  —  frin- 
guez  la  manque  —  avecques  la  tourelouha  la  la  et  vivez  en  souffrance  et  me  peschez 
force  grenoilles  à  tout  beaux  houseaux  [coturnicques  niaiique]  —  Mais  le  dyable  —  Her 
manque  —  tringue  tringue  das  sticotz  frelorum  bigot  paupera  guerra  fuit  et  m'esbahys 
bien  fort  comment  les  astrologues  s'en  empeschent  tant  à  leure  astralabes  et  almucan- 
tarath.  Car  il  n'y  a  nulle  apparence  de  dire  que  —  pour  six  blancs...  —  bonnes  mai- 
sons que  quant  l'on  va  à  la  pipée  —  il  est  trop  hault  et  qu'il  le  luy  belle,  incontinent 
les  lettres  veues...  —  Je  ne  dis  pas  —  Tune...  minoribus  manque  —  doit  en  temps  de 
peste  charger  son  povre  membre  de  mousse  alors  qu'on  se  morfont... 

Chapitre    XIII 

Comment  Pantagruel...  chapitre  xiii  manque —  jeignoit  d'angustie  et  petoit  d'ahan 
comme  ung  asnc...  —  considéré  que  le  soleil  décline  bravement  de  son  solstice  — 
d'entre  —  Humvesne,  dist  —  licifuges  nicti  eoraces  qui  sont  inquillinés  du  climat  dia 


NoiRiz  'inxTn  xcvii 

Romes  d'ung  crucifix  à  cheval  bendant  une  arbalestre  aux  reins...  —  comme  il  v  a  de 
poil  de  dix  huyt  vaches  —  cas  de  crime  qu'on  pensoit...  —  panier  lymitrophe  —  en 
brimballant  muiique  —  assimentez  prelorelitentees  et  gaudepiscces  —  et  sans  despens 
et  avoir  cause  —  car  venu  n'estoyt..  arrest  def^mûi maïujue  —  esvanoys  niavque. 

CWAPlTRli     XI\^ 

Manière  qu'il  eschappa  —  chapitre  \i  —  et  croy  que  si...  de  bonne  heure  manque 

—  si  vous  avez  point  quelque  bon  poinsson  de  vin,  voulentiers  j'en  receveray  le  pré- 
sent —  alloit  du  pied  [il  manque]  —  quelque  ung  l'admonnesta  en  disnant  disant  : 
comme  père  tout  beau...  [à  demye...  vermeil /;w;7(///e]  — Je  donne  au  diasble...  passe- 
reaux o  compaing  manque  —  Par  Sainct  Thibault,  dist  il,  tu  dys  vray  et  si  je  montasse 
aussi  bien  comme  je  avalle...  —  A  quoy  se  prindrent  à  rire  les  assistans  — ■  uns;  con- 
nil  pour  me  faire  rostir  tout  vif —  Ainsi  je  prens  avec  —  où  il  y  avoit  force  paille  — 
Je  suis  à  demi  rosty  —  elle  n'estoit  pas  assez  agûe  —  mais  bien  tu  ne  tueras  jamais 
ainsi  —  Mais  où  sont...  Parisien  manque  —  il  n'y  retourna  point  la  deuziesme  fois  — 
une  jeune  Tudesque  —  mon  povre  haire  qui  estoit  moult  bien  esmoucheté  —  Mais 
notez...  laissa  brusler  manque  —  je  me  retourné  arrière  —  bruslant  comme  Sodome 
et  Gomorrhe  dont  je  fuz  tant  ayse  —  dist  Panurge  manque  —  plus  de  six  cens  chiens 

—  me  enseignant  un  remède...  tenent  aux  jambes.  Mais  manque  —  plantant  l'ung 
l'autre.  Et  ainsi  —  et  vive  la  roustisserie  manque. 

Chapitre   XV 

Chapitre  xi  —  Voy  ne  cy  pas  de  belles  murailles  pour  garder  les  oizons...  — 
murailles  plus  fortes  que  de  la  vertu  des  habitans  —  Strasbourg  ou  Orléans  [ou 
Ferrare  manque]  —  et  despens  manque  —  de  tant  de  vitz  qu'on  couppa  en  ceste  ville 
es  povres  Ytaliens  à  l'entrée  de  la  royne.  Quel  diable...  —  ou  sacrez  tnanque —  et 
quel  manque  —  et  se  y  cueilleroyent. . .  ouvrage  gasté  manque  —  très  bien  manque  — 
que  met...  mendicantium  manque  —  blessa  à  la  cuisse  —  voluntiers  manque —  qu'il 
s'esmouchast  bien  que  les  mouches  ne  s'i  cueillassent  point  attendant...  —  l'autre 
Dieu  le  commande.  Esmouche...  —  Un  bon  esmoucheteur...   petit  bedaud  manque 

—  Par  Dieu  mon  petit  compère  —  esmoucheteu  de  la  royne  Marie  ou  bien  de  don... 

—  qu'il  y  avoit  au  derrière  encores  ung  autre  pertuis  non  pas  si  grant...  —  portant 
plus  de  troys  basles  de  mousse  —  mis  deux  basles  et  demy  —  charrettées.  Et  bien  puis 
que  Dieu  le  veult  et  tousjours  fourroit  dedans.  Mais...  —  non  pas  mon  oppinion  — 
et  si  n'y  a  neuf  jours  [que  manque]  voire  de  mangeresses  d'images  et  de  théolo- 
giennes, mais  à  ce  matin...  —  je  voy  continuellement  manque,  qu'elle  est...  —  ung 
jour  cent  escuz. 

Chapitre    XVI 

Conditions  —  chapitre  xii  —  grant,  ung  peu  aquilain  —  pipeur,  beuveur  manque 

—  s'il  y  en  avoit  en  Paris  —  infaillible  manque  —  povres  maistres  es  Ars  et  theolo- 

PANTAGRUEL.  XIII 


XCVIII  INTRODUCTION 

giens  —  Et  ung  jour...,  à  tous  les  théologiens  de  se  trouver  en  Sorbonne  pour  exa- 
miner les  articles  de  la  foy,  il  fit  —  tout  le  treillis  de  Sorbonne  en  sorte...  —  qua- 
torze... la  veroUe  manque  —  et  portoit...  avancer  d'aller  manque  —  bien  affilé  comme 
est  une  aguille  de  peletie...  —  que  ung  des  assistans  à  la  Court  dist  —  mesmement 
quant  il  y  auroit  des  femmes  —  de  pécher  da  péché  —  si  énormément.. .  et  renom- 
mée manque  —  et  sale  manque  —  lingere  des  galleries  de  la  Saincte  Chappelle  —  lui 
ostant  ung  poul  de  dessus  son  sain  —  elle  est  de  Fontarrabie  et  le  secouoit. 

Chapitre    XVII 

Comment  Panurge. . .  chapitre  xvii  manque  —  Un  jour  je  le  trouvay  quelque  —  et 
puis  me  mis  à  dire  mes  menuz  suffrages  —  en  la  loy  :  Dominum  Deum  tuum  adora- 
bis  et  illi  soli  servies,  diliges  proximum  tuum  et  sic  de  aliis  —  et  ibi  Bartolus  manque 

—  le  diable  ne  les  eust  pas  voulu  besongner —  monstrerent  leurs  fondemens  manque 

—  n'eussent  point  à  lire  clandestinement  les  livres  des  Sentences  de  nuict,  mais  de 
— ■  en  ce  es  escolliers  de  Sorbonne  en  face  de  tous  les  théologiens  oià  je  fuz  con- 
dampné  —  que  les  conseilliers  et  advocatz  leur  feissent  —  sans  y  rompre  leurs 
chausses  aux  genoulx  —  tu  n'as  nul  passetemps  en  ce  monde.  J'en  ay  moi  —  pécore. 
Jesu  Christ  ne  fut  il  pas  pendu  en  l'air  ?  Mais  à  propos  ce  pendant  que  ces  pages 
bancquetent. 

Chapitre    XVIII 

Chapitre  xiii  —  ung  grandissime  clerc  nommé  —  veoir  icelluy  Pantagruel  —  Et 
de  première  entrée  voyant  tressaillit  —  ce  que  dit  Platon  le  prince  des  philosophes  — 
avoit  {sic)  temple  et  depromer  {sic)  ses  oracles  -  -  transfreta  le  vaste  fleuve  de  Physon 

—  gens  bien  lettrés  et  de  grant  auctorité  —  te  veoir,  conférer  —  philosophie,  de 
magie,  de  alimie  {sic)  et  de  caballe  —  solution  dont  il  la  fault  trouver  toy  et  moy  et 
loue  grandement  la  manière  —  que  font  ces  sophistes  quant  on  argue  —  entre  nous 
n'y  ait  point  de  tumulte  et  que  —  que  jamais  il  y  eut  gens  plus  eslevez  —  et  faictes 
tant...  le  palat  manque —  Dont  dist  Pantagruel  :  Voire  mais  mon  amy  Panurge,  il  est 

—  que  tous  les  dyables  —  et  quant  ce  vint  à  l'heure  —  croyez  manque  —  n'y  ayant 

—  tous  les  Sorbonicoles  à  cest  heure  —  d'ung  demy  pied  hors  de  la  gueuUe  —  de 
sophistes,  lesquelz...  et  débat  manque  —  une  pomme  d'orange. 

Chapitre    XIX 

Comment...  chapitre  xix  manque  — -  et  spéculant  —  silence.  Panurge  sans  mot  dire 
lava  les  mains  et  feist  —  ung  tel  signe  [l'Angloys  leva  hault  en  l'air...  touchoyt  le 
dextre.  A  ce  manque]  —  car  de  la  main  —  faisoit  de  la  dextre.  Et  ce  dura  bien  par 
l'espace  d'ung  bon  quart  d'heure  dont  Thaumaste  commença  à  pallir  —  signe  que  de 
la  main  —  Dont  le  monde  qui  — ■  que  voulez  vous  dire  [là  manque]  —  Dont  Thau- 
maste de  grant  hahan  se  levant  il  fist  —  pissa  vinaigre  bien  fort  manque  —  quelque 
peu  la  bouche  —  II  y  a  mis  la  main  jusqu'au  coulde  manque  —  tant  qu'il  povoit 
manque  —  doid  du  mcillcu. 


NOTRE   TEXTH  XCFX 

Chapitre   XX 

Mais  Thaumaste...  chapitre  xx  manque  —  des  doubles  inexpulsables  tant  de  —  de 
Ailkymie  —  raporte  point  la  milliesme  —  et  croyez  qu'ilz  beurent  comme  toutes 
bonnes  âmes  le  jour  des  Mors,  le  ventre  contre  tere,  jusques  a  dire  :  D'out  venez  vous 

—  et  flaccons...  le  diable,  boutte  manque  —  Il  n'y  eut  par  sans  faulte  celluy  qui  n'en 
beut  XXV  ou  XXX  muys  —  davantage  estoient  altérez. 

Chapitre    XXI 

D'une  jeune  dame  de  Paris  et  du  tour  qu'il  luy  fist  —  xiiij  —  comme  Panurge  — 
broderie  à  la  Tudesque  —  lesquelz  poinct  à  la  chair  ne  touchent  majique  —  et  vous 
sçait  bien  trouver  les  alibitz  [tant  manque  ]  —  vous  n'estez  pas  si  malle  —  ceste  grâce 
de  vous  accoUer,  de  vous  baiser  et  de  frotter  son  lart  avecques  vous  —  desjà  vous  me 
aymés  tout  plein  —  et  suis  à  ce  prédestiné  des  phées  manque  —  pour  gaigner  temps, 
faisons  —  s'en  sortist  —  et  les  couppa  et  les  emporta  à  la  fripperie  —  ce  bavart  icy 
est  quelque  homme  esventé  —  s'en  courroucera  —  pleine  de  gettons  et  luy  —  s'en- 
trayme  le  plus  ou  vous  —  de  tel  deshonneur.  Allez  vous  en  et  me  rendrez  mes  pate- 
nostres  que  mon  —  lingotz  d'or  —  hiacinthes  taillez  avec  les  marches  de  fines  tur- 
quoyse  ou  de  beaulx  topazes  merchez  de  fins  grenatz  ou  de  beaulx  ballais  —  coscoté 
manque  —  Maistre  Jean  Chouart  manque  —  je  vous  feray  pourmener  aux  chiens. 

Chapitre    XXII 

Lesquelz  il  craignoit  naturellement...  chapitre  xxi  manque  —  du  sacre  manque  — 
une  chienne  qui  estoit  en  chaleur,  laquelle...  —  et  s'en  alla  à  l'église  où  la  dame 
devoit  aller  —  ne  s'en  vinssent  à  ceste  dame  pour  l'odeur  —  y  venoient  après  elle  la 
sentant.  Et  Panurge  les  chassa  quelque  peu  arrière  et  print  congié  d'elle  et  s'en  alla 
en  quelque  chappelle  pour  veoir  le  deduyt,  car  ces  villains  chiens  la  fachoyent  moult 
beaucoup  car  il  venoient  pisser  sus  ses  habillemens  tant  qu'il  y  eut  ung  grant  leuvrier 
qui  luy  vouloit  pisser  sur  la  teste  et  luy  fist  mal  sur  le  col  et  par  derrière,  et  les 
autres  aux  manches,  les  autres  aux  jambes,  les  petis  luy  haboyoient  moult  fort.  En 
sorte  que  toutes  les  femmes  de  la  autour  avoient  beaucoup  —  ceste  dame  là  est  en 
grant  peine  de  ces  villains  chiens  qui  la  tourmentoient  en  ceste  manière.  Et  quant  il 
veit  que  trestous  les  chiens  —  il  font  autour  d'ung  loup  Pantagruel  (sic)  et  par  toutes 
les  rues  où  —  et  yrez  vous  point  à  voz  compaignons...  —  de  par  le  diable  devant 
manque  —  fut  à  la  procession.  Car  il  se  y  trouva  plus  —  mille  et  quatorze  manque  — 
ses  beaux  acoustremens  qu'elle  ne  sceut  y  trouver  remède  sinon  s'en  aller  à  l'ostel. 
Et  chiens  —  et  elle  de  se  cacher  et  chamberieres  de  rire  manque  —   Et  quant  elle  fut 

—  où  les  cannes  eussent  bien  noué  —  et  c'est  celluy...  Thoulouse  manque. 


C  IXTRODUCTIOX 

Chapitre    XXIII 

En  France,  Et  l'exposition  d'ung  mot  escript  en  ung  anneau  —  xv  —  Enoch  et 
Helye  [au  lieu  de  Ogier  et  Arius]  —  tenoient  de  présent  la  grant  ville  —  Marotes  du 
Jac  —  stades  manque  —  ilz  en  chevauchoient  à  chasque  bout  de  champ. 

Chapitre    XX1\'' 

Lettres  que...  chapitre  xxxni  manque  —  Laquelle  inscription  leue,  il  fut^c'estoit 
ung  nom  hebraïcque  —  Camp  Blanco,  qui  Senege  (sic')  —  Sperantza  Piedsmont  scalle 
au...  (sic)  —  Uben  —  port  de  Achorie  (sic)  —  N'estes  vous  pas  —  et  vous  tenez 
asseuré  —  que  ung  poinct  qui  me  tienne  suspens  et  doubteux  —  Moy,  dist  Panurge, 

j'entreprens  —  et  bragmader  manque  —  Moy,  dit  Eustenes,  je  entreray  —  Moi,  dist 
Carpalim,  je  y  entreray. 

Chapitre    XX\' 

Comme  —  Eustenes  et  Epistemon  —  six  cens  lx  —  subtillement  —  xvi  —  ilz  vont 
adviser  —  bien  legiers  — car  voicy  de  noz  ennemis  —  car  moy  tout  seul  les  desconfi- 
ray,  mais  il  ne  fault  pas  tarder  —  sus  le  tillac  manque —  ne  entendez  point  au  cerne  de 
ces  cordes  —  A  quoy  Epistemon  commencea  de  tirer  —  cordes  se  vont  empesîrer. 

Chapitre    XXVl 

Comment...  chapitre  xxvi  manque  —  Et  incontinent  se  mist  après  à  courir  de  telle 
roydeur...  —  l'atrapa  en  moins  d'ung  riens  —  et  en  courant  tua  des  piedz  dix  ou 
douze  que  levraulx  que  lapins...  [print  de  ses  mains...  pigeons  ramies  et  manque]  — 
Dix  huyt...  grands  renards  manque  —  Donc  il  frapa  le...  rasles  et  sanglerons  manque 

—  Incontinent  Epistemon  fistdeux  belles  broches  —  et  firent  leur  rost  de  leur  prison- 
nier (sic)  —  grant  chère  et  vinaigre  —  Pleut  ores  à  mon  Dieu  que  chascun  d'entre 
vous...  —  en  l'armée  y  a  —  de  tous  pays  et  toutes  contrées  y  en  a  —  y  est  il  présent. 
Seigneur,  dist  le  prisonnier,  il  y  est  —  n'estes  vous  point  délibérez  de  venir  avec  moy? 

—  que  je  ne  passage  en  forme  commune  — Non,  non...  le  monde  manque  —  Non, 
non,  dist  Epistemon  —  ne  sont  pas  si  grant  nombre. 

Chapitre    XXVII 

Comme,  érigea  ung  —  ung  autre  —  petis  —  ung —  xvij  —  qui  non  d'harnovs  mais  de 
bon  sens  vestus  —  les  aesles  de...  quatre  ramiers  manque —  Ce  fut  icy  que  a  l'honneur 
de  Bachus,  fut  bancqueté  par  quatre  bons  pions  qui  gayement  tous  mirent  à  bas  culz 
soupples  de  reins  comme  beaulx  carpions  —  Il  n'est  fumée  que  de  tetins  et  n'est  cli- 
quetis que  de  couillons.  Puis  se  levant  fit  ung  pet,  ung  sault  et  ung  sublet  la  terre 
trembla...  air  corrompu mfl//(/;/^  —  il  engendra  —  et  troys  manque  —  qu'il  fist  manque' 


N'OTRi:    THXT1-:  CI 

Chapitre  XXVIII 

Comme  —  xviij  —  comme  après  —  qu'il  eust  son  année  sur  mer  —  contîctz... 
composiste  manque  — après  que  tu  auras  anoncé  à  ton  roy  je  ne  te  dis  pas  comme  les 
caphars  :  Aide  toy  Dieu  te  aidera,  car  c'est  au  rebours  :  Ayde  toy  le  dyable  te  rom- 
pra le  col,  mais  je  te  dis  metz  tout  ton  espoir  —  Ce  fait  le  prisonnier  s'en  alla  et  Pan- 
tagruel dist  à  ses  gens  :  Enfans,  j'ay  donné  à  entendre  à  ce  (1.  27)  prisonnier  que  nous 
avons  —  fait  rostir  tous  les  six  cens  cinquante  et  neuf  —  Et  pour  le  remède  ne  trouva 
allégement  —  vin  avecques  ung  embut  —  ilz  beurent  si  bien  qu'ilz  —  beuvons  icy  à 
la  Tudesque  —  composées  de  trochistz  d'alkekangi  et  de  cantharides  et  autres  espèces 
diureticques  —  voix  qui  est  plus  espoventable  que  n'estoit  celle  de  Stentar  que  fut 
ouy  par  sur  tout  le  bruit  de  la  bataille  des  Troyens  et  vous  en  partez  dudit  camp  — 
comme  un  cochon  manque  —  Mais  il  s'en  partit  si  roydement  que  ung  carreau  — 
qu'il  fist  paouer  à  tout  le  monde  et  sembloit  que  tous  les  diables  d'enfer  feussent  — 
—  sçavez  vous  bien  comment,  estourdis  comme  le  premier  coup  de  matines  —  la 
rivière  de  Rhosne  [et  le  Danouble  manque]  —  Protheus  Tritons  manque  —  voicy  pareil- 
lement le  tresbuchet  —  la  merveilleuse  et  horrible  bataille  qui. 

Chapitre   XXIX 

Les  -CCC"  —  pierre  —  cappitaine  —  xix  —  voyla  les  geans  —  de  vostre  mast  à  la 
vieille  escrime  [gualantement  manque]  —  Goliath  facillement.  Moy  doncques  qui  en 
batray  douze  telz  que  estoit  David  —  car  en  ce  temps  là  ce  n'estoit  que  ung  petit 
chiart —  n'en  defFeray  je  pas  bien  une  douzaine.  Et  puis  ce  gros...  —  bren  chien 
chié  en  mon  nez  —  par  Dieu  manque  —  Et  ainsi  qu'ilz  disoient  ces  parolles  —  le 
povre  Pantagruel  dont  dist  à  ses  compagnons  geans  —  Mahon,  si  nul  de  vous  — 
comptoit  des  fables  et  les  exemples  —  et  le  conte  de  la  Ciguoingne  manque  —  Alors 
Loupgarou  s'adressa  —  deux  quarterons  manque  —  d'acier  de  Callibbes  —  comme  tu 
as  octroyé  —  et  ministre  de  ta  paroUe  —  comme  bien  apparut  en  l'armée  de  Senna- 
cherib  —  et  un  minot  manque  —  Dont  irrité  fut  Loupgarou  et  lui  lancea  ung  —  Quoy 
voyant  Pantagruel  desploye  ses  bras  —  jusques  à  la  râtelle  —  soixante  et  dix  piedz  — 
Ce  que  voyant  Pantagruel  qui  se  amusoit  — -  tout  net  manque  —  chiquenaude  sus  ung 
mail  de  forgeron  —  pour  en  ferir  Pantagruel,  mais  Pantagruel  qui  estoit  soubdain  — 
povres  gens.  Luy  frappa  du  peid  ung  si  grant  —  Et  comme  ilz  approchoient,  Panta- 
gruel print  —  et  du  corps  de  Loupgarou  armé  d'enclumes  frapoit  —  Et  Panurge,  Car- 
palim  et  Eustenes  cependant  esgorgettoient  —  Pantagmel  en  abbatit  ung  qui  avoit 
nom  Moricault. 

Chapitre    XXX 

Espistemon  —  teste  tranchée  —  fut  —  dyables  —  dampnez  —  xx  —  desconfiture 
gygantalle  —  Dont  Eusthenes  s'escria  —  et  dist  à...  trop  fallace  manque —  chaulde- 


cil  INTRODUCTION 

ment,  qu'elle  ne  print  vent  —  Et  Eustenes  et  Carpalim  —  sinapiza  de  pouldre  de 
aloes  qu'il  —  Et  ce  fait  luy  fîst  deux  ou  troys  pointz  de  —  ung  voirre  d'ung  grant 
vin  blanc  à  tout  une  rôtie  —  et  ainsi  gaignoit  sa  vie  —  Romule...  Nestor  harpailleur 
manque  —  Darius  estoit  cureur  le  retraitz  —  Ancus  Martius...  trinquamoUe  manque 

—  Pharamond  estoit  lanternier  —  estoit  coquetier  —  estoient  povres  gaigne  deniers 
a  tirer  à  la  rame  et  passer  les  rivières  de  Coccitus  —  gondoliers  manque  —  pain  chau- 
meny.  Plusieurs  autres  hommes  sont  là  et  ne  font  riens  que  j'aye  veu,  mais  ilz  gaignent 
leur  vie  à  endurer  force  plasmeuses,  ciquenaudes,  alouettes  et  grans  coups  de  poing 
sur  les  dentz.  Néron  estoit  vielleux  et  Fierabras  estoit  son  varlet  —  Jason  et  Pompée 

—  Dolin  de  Magence  estoit  dominotier  —  Jason  estoit  manillier  manque  —  Dom 
Pierre  —  Julles  César  souillart  de  cuysine  —  Anthiochus  —  Romulus  —  Octaviez 
estoit  ratisseur  de  papier  —  Roboastre  estoit  houssepaillier  —  Ganimedes  cryeur  de 
petitz  patez  [mais  il...  barbe  manque]  —  Jehan  de  Paris  gresseur...  —  et  Artus  de 
Bretaigne...  —  Perceforest  portoit  une  hotte  :  je  ne  sçay  pas  s'il  estoit  porteur  de  cos- 
tretz  —  Le  roy  Gadiffere  estoit  papetier  —  Le  bossu  de  Suave  estoit  preneur  de  ratz. 
Le  lors  de  Pedrac  grant  rôtisseur  de  saulcisses.  Darnant  l'enchanteur  se  congnoissoit 
bien  à  acoustrer  des  merlus  et  Pacollet  estoit  degresseur  de  verolle.  Comment,  dist 
Pantagruel,  veis  oncques  tant  :  il  y  a  plus  — Jubathar  — et  remply...  Héraclès  manque 

—  Dannois  —  Le  roy  Oberon  estoit  recouvreur  —  estoit  preneur  —  Hemon  estoyent. . . 

—  Le  pape  Calixte...  crocquelardos  manque  —  Mathabrune  —  Cleopotra  estoit  — 
Heleine  estoit  couratiere...  — ■  Lucresse...  de  verdet  manque —  et  paillarde  tnanque  — 

—  en  sa  dextre  manque  —  Je  veiz  Epictete...  desroberent  la  nuyct  manque  — 
thesaurier  de  Radamanthe   manque  —  patez  que  crioit  gentil  Ganimedes  et  luy... 

—  dist  le  pape  manque  —  Et  le  povre  Ganimedes  s'en  alloit  plorant.  Et  quant 
il  fut  —  Le  Maire  qui  contrefaisoit  du  grobis  [du  pape...  en  faisant  manque]  — 
dist  Villon  [le  dict  de  manque]  —  Je  veiz  de...  muys  de  bière  manque  —  Adonc 
dist  Epistemon  :  Je  les  veiz  tous...  —  mauvaise  despeche.  Par  ainsi  —  tout  ce  moys 
manque  —  des  munitions  du  camp  manque  —  Et  de  quelque  mestier  sera  Monsieur 
du  sot  —  icy  —  de  par  delà  manque  —  le  présent  n'est  dereffus  et  manque. 

Chapitre    XXXI 

Fist  crieur  de  saulce  verte  —  chapitre  xxi  —  en  pompe  iriumphale  avec  une  liesse 
divine  le  conduirent  —  xviii^  mil  sans  les  —  C'est  Monsieur  du   sot  de  troys   civites 

—  ce  diable  de  sot  icv  n'est  que  ung  veau  et  ne  vault  rien  —  pour  son  iniquité  —  je 
ause  bien  dire  que  manque  —  petit  bon  manque  —  Ainsi  ceste  mariée. 

Chapitre    XXXII 

L'aucteur —  xxii  —  tout  le  monde  se  rendoit  à  luy  et  de  franc  vouloir  —  contre  et 
lui  firent  —  ce  ne  seroit  que  une  petite  venue,  mais  à  toutes  fins  —  comme  l'on  dit  : 
au  bout  de  l'arme  —  de  fortes  villes  —  [Ha  manque^  Monsieur,  dist  il,  nous  ne  pou- 


XOTRH   TEXTE  CIH 

vons  pas  estre  tous  riches  :  je  gagne  ainsi...  —  laquelle  je  trouvay  belle  et  en  bel  air 
—  deux  cens  mille  personnes  —  les  gens  de  delà  les  dentz  —  à  quoy  je...  delà  les 
dentz  manque  —  Et  de  quoy  vivoys  tu  ?  Que  mangeoys  tu  ?  Q.ue  beuvoys  tu  ?  — 
Vous  me  faictcs...  envers  vous  manque. 

Chapitre    XXXIII 

xxiiij  —  médecins  le  secoururent  très  bien  et  avec  —  lenitives  et  manque —  il  gue- 
rist  de  son  mal,  je  laisse  comme  pour  une  minorative  il  print  —  à  l'estomac.  Et  de 
fait  l'on  feit  xvii  grosses  pommes  — •  En  cinq  autres  entrèrent  d'autres  varletz  chascun 
portant  ung  pic  à  son  col.  En  trois  autres  entrèrent  trois  païsans  chascum  ayant  une 
pelle  à  son  col.  Et  sept  autres  entrèrent —  cherchèrent  plus  de  demye  lieue  où 
estoient  les  humeurs  corrompues.  Finablement  trouvèrent  une  montjoye  d'ordure. 
Alors  les  —  facillement  manque  —  joyeusement  manque  —  Et  par  ce  fut  guery  et  de 
CCS  pillules  d'arain  en  avez  une  à  Orléans,  sur  le  clochier  Saincte  Croix. 

Ch.\pitke  XXXIV 

La  conclusion...  xxxiii  manque —  horrifique  de  Pantagruel  mon  maistre.  Icy  — 
caria  teste  —  Panurge  fut  marié...  Et  comment  Pantagruel  manque  —  Inde  dit  prestre 
Jehan  —  et  mist  à  sac...  Proserpine  au  feu  manque  —  véritables.  Ce  sont  beaulx  textes 
d'evangilles  en  françoys  —  pardonnate  —  Si  vous  me  dictes  :  Maistre...  jusqu'à  la  fin 
manque. 

ENSUYT    LA   TABLE 

Chapitres. 

De  l'origine  et  antiquité  du  grant  Pantagruel i 

De  la  nativité  du  très  redouté  Pantagruel ii 

Du  dueil  que  mena  Gargantua  de  la  mort  de  sa  femme  Badebec m 

De  l'enfance  de  Pantagruel un 

Des  faictz  du  noble  Pantagruel  en  son  jeune  aage v 

Comment  Pantagruel  encontra  ung  lymousin  qui  contrefaisoit  le  françois.  vi 

Comme  Pantagruel  vint  à  Paris vu 

Comme  Pantagruel  estant  à  Paris  receut  let  (sic)  lettres  de   son  père  Gar- 
gantua    VIII 

Comme  Pantagruel  trouva  Panurge,  lequel  il  ayma  toute  sa  vie ix 

Comme  Pantagruel  jugea  d'une  controverse  merveilleusement  obscure x 

Comme  Panurge  racompte  la  manière  qu'il  eschappa  de  la  main  des  Turcz.  x 
Comme  Panurge  enseigne  une  manière  bien  nouvelle  de  bastir  les  murailles 

de  Paris xi 

Des  meurs  et  conditions  de  Panurge    xii 

Comme  ung  grant  clerc  d'Angleterre  vouloit  arguer  contre  Pantagruel  et  fut 

vaincu  par  Panurge xiii 


CIV  INIRODUCTION 

Comme  Panurge  fut  amoureux  d'une  dame  de  Paris  et  du  tour  qu'il  luy  fist.      xiiii 

Comme  Pantagruel  partit  de  Paris  et  la  cause  pourquoy  les  lieues  sont  tant 
petites  en  France xv 

Comme  Panurge,  Carpalin,  Eustenes  et  Epistemon,  compaignons  de  Panta- 
gruel, desconfirent  vi^  lx  chevaliers  bien  subtilement xvi 

Comment  Pantagruel  érigea  ung  trophée  en  mémoire  de  leur  prouesse  et 
Panurge  ung  autre  en  mémoire  des  levraulx  et  comment  Pantagruel  de  ses  petz 
engendroit  les  petis  hommes  et  de  ses  vesnes  les  petites  femmes xvii 

Comment  Pantagruel  eut  victoire  bien  estrangement  des  Dipsodes  et  des 
geans xviii 

Comment  Pantagruel  deffitles  -ccc*  geans  armez  de  pierre  de  taille  et  Loup- 
garou,  leur  cappitaine xix 

Comment  Epistemon,  qui  avoit  la  teste  trenchée,  fut  guery  par  Panurge  et 
des  nouvelles  des  dyables  et  des  dampnez xx 

Comment  Pantagruel  entra  en  la  ville  de  Amaurotes  et  comment  Panurge 
maria  le  roy  Anarche  et  le  fist  crieur  de  saulce  verte xxi 

Comment  Pantagruel  de  sa  langue  couvrit  toute  une  armée  et  de  ce  que  l'auc- 
teur  veit  dedans  sa  bouche , xxii 

Comment  Pantagruel  fut  malade  et  la  façon  comment  il  guérit xxiii 

FIN    DE    LA    TABLE 

F.  — L'édition  de  Paris  «  portant  pour  adresse  :  On  les  vend  à  Paris  au  bout  du 
Pont  aux  Meusniers,  a  hnseigne  sainct  Loys  »,  c'est-à-dire  notre  édition  F,  «  se 
conserve  à  la  Bibliothèque  impériale  de  Vienne,  mais  n'a  jamais  passé  sous  nos 
yeux  »,  déclarait  Jacques-Charles  Brunet  ',  et  il  renvoyait  en  note  aux  Essais 
d'études  bibliographiques  sur  Rabelais  de  Gustave  Brunet.  Celui-ci  dit  en  effet 
(p.  i)  qu'il  tient  de  M.  Kopitar  que  la  Bibliothèque  impériale  de  Vienne 
conserve  un  exemplaire  de  cette  édition,  comprenant  104  feuillets.  Or, 
M.  P. -P.  Plan  a  «  fait  écrire,  à  ce  sujet,  au  directeur  de  cette  Bibliothèque  qui, 
en  date  du  29  août  1903,  a  répondu  que  la  plus  ancienne  édition  de  Rabelais 
que  possède  la  Bibliothèque  impériale  de  Vienne  est  celle  des  Œuvres  de 
1553  ^  ».  Conclusion  :  l'édition  F  est  perdue.  Tout  porte  à  croire  que  c'était 
une  contrefaçon  parisienne  analogue  à  celles  que  nous  venons  d'étudier. 

G.  —  L'édition  G  est  la  seconde  édition  donnée  par  François  Juste.  Elle  n'est 
plus  représentée  que  par  un  seul  exemplaire  conservé  à  la  Bibliothèque  royale 
de  Dresde.  Ce  précieux  volume  a  été  réimprimé  par  P.  Babeau,  J.  Boulenger 
et  H.  Patry  ;  je  renvoie  à  la  description  bibliographique  détaillée  qui  accompagne 

1.  Op.  cit.,  p.  53. 

2.  Bibliographie  rabelaisienne,  p.  47. 


XOIRF.    TliXTE  CV 

cette  édition  '.  Le  Pantagruel  de  Dresde  a  également  été  reproduit  en  fac-simi- 
lés par  MM.  Léon  Dorez  et  P,-P.  Plan  -  ;  malheureusement,  cette  publication 
est  déparée  par  un  grand  nombre  de  fautes  :  le  photographe  a  en  effet  fort 
retouché  ses  clichés,  il  a  refait  toutes  les  lettres  qui  étaient  mal  venues  et  par 
conjectures,  sans  se  reporter  au  modèle;  d'où,  naturellement,  une  quantité 
d'erreurs  K  Rien  n'est  plus  trompeur  que  de  pareils  «  fac-similés  »,  dont  on 
serait  porté  à  se  servir  avec  la  confiance  qu'on  accorderait  à  l'original. 

Que  G  représente  la  seconde  rédaction  de  Pantagruel,  cela  ne  fait  point  de 
doute.  Le  volume  publié  chez  Juste,  qui  allait  devenir  l'éditeur  ordinaire  de 
Rabelais,  contient  des  additions  fort  intéressantes  qui  ont  été  conservées  par  l'au- 
teur dans  ses  éditions  postérieures,  par  exemple  une  importante  série  de  livres 
de  Saint-Victor  ou  le  discours  de  Panurge  en  anglais.  Certains  passages  de  G, 
au  contraire,  ont  été  modifiés  par  la  suite.  Au  total,  les  variantes  de  G  ne  sont 
pas  aussi  intéressantes  que  celles  qu'offriront  les  rédactions  suivantes.  D'ailleurs, 
l'incorrection  de  la  typographie,  le  format  portatif  du  volume,  l'emploi  de  l'al- 
phabet gothique,  plus  connu  dans  le  peuple  que  les  lettres  romaines,  la  qua- 
lité du  papier,  tout  indique  que  D  était  une  édition  populaire,  probablement 
hâtivement  imprimée  par  Juste  sous  la  surveillance  de  Rabelais,  pour  répondre 
au  succès  de  l'ouvrage  et  arrêter  les  contrefaçons. 

H.  —  C'est  dans  cette  troisième  édition  donnée  par  Juste  (1534)  que  paraît 
pour  la  première  fois  le  Dixain  de  M.  Hugues  Salel  à  l'auteur  de  cestui  livre,  et  il 
est  suivi  de  la  phrase  :  «  Vivent  tous  les  bons  Pantagruélistes.  »  L'amusant 
paragraphe  du  chapitre  i  :  «  Es  aultres  tant  croissoit  le  nez...  Ne  reminiscaris  », 
s'y  lit  également  pour  la  première  fois.  La  bibliothèque  de  Saint-Victor  conti- 
nue de  s'y  compléter,  ainsi  que  le  chapitre  de  la  descente  aux  enfers  d'Épiste- 
mon.  Enfin  les  dernières  pages  de  la  conclusion,  qui  manquaient  aux  éditions 
précédentes,  se  trouvent  dans  H,  troisième  rédaction  de  Rabelais. 

L  —  L'édition  I,  dont  on  n'a  jamais  étudié  les  variantes,  —  non  plus,  du  reste, 
que  Ton  n'a  étudié  celles  de  la  plupart  des  autres  textes  de  Pantagruel, —  mérite 
un  examen  attentif.  Pierre  de  Sainte-Lucie,  qui  l'a  publiée,  était  le  successeur 
de  Claude  Nourry,  lui-même  premier  éditeur  connu  de  Pantagruel.  D'autre 
part,  on  observe  que  certaines  leçons  particulières  à  I  reparaissent  dans  les  édi- 


1 .  Publication  de  la  Société  des  Études  rabelaisiennes  (Paris,  1904,  in-80). 

2.  Pantagruel.  Fac-similé  de  l'édition  de  Lyon,  François  Juste,  ij/^...  (Paris,  1903,  in-i6). 

3.  Cf.    Rei'iie  critique  d'histoire  et  de  liltératiire,   14  mars   1904,   p.  202-206;  Rev.  Et.  Rab., 
1904,  p.  55-58. 

PANTAGRUF.L.  XIV 


CVI  INTRODUCTION 

rions  postérieures,  approuvées  par  Rabelais.  Ainsi,  au  chapitre  m,  on  lit  dans  I  : 

Cela  me  fascbe  ;  je  ne  suis  plus  jeune,  ''e  deviens  vieulx  ;  le  temps  est  dangereux... 

Les  mots  soulignés  manquent  aux  éditions  antérieures  ;  ils  sont  une  inter- 
polation de  I.  Or,  ils  reparaissent  dans  l'édition  définitive  M  ;  Rabelais  les  a 
donc  adoptés. 

De  même,  au  chapitre  iv  : 

A,  G,  H  I,  M 

Q.ue  fist  il  ?  Il  essaya.  Qiae  fist  il  ?  Qu'il  fi  si,  mes  bonnes  gens  ? 

Escoute^.  Il  essaya. 

La  liste  des  livres  de  Saint-Victor  est  dans  I  augmentée  de  quelques  unités 
que  l'on  retrouvera  dans  M.  Ce  sont  : 

La  Gualimafrée  des  bigotz. 

L'Histoire  des  farfadetz. 

La  Belistrandie  des  millesouldiers. 

puis  : 

Campi  clysteriorum,  per  C. 

A  la  fin  du  chapitre  ix,  A,  G,  H  donnent  cette  leçon  : 

Dentz  aguës,  ventre  vuyde,  gorge  seiche,  tout  y  est  délibéré. 

Après  les  mots  :  «  gorge  seiche  »,  I  interpole  :  «  appétit  canin  ». 

Et  la  leçon  définitive  de  M  est  : 

Dentz  aguës,  ventre  vuyde,  gorge  seiche,  appétit  strident,  tout  y  est  délibéré. 

Au  chapitre  xxviii,  A,  G,  H  donnent  : 

...  les  dieux  marins,  Neptune  et  aultres,  les  persecutoient. 

I  complète  l'énumération  des  dieux  marins  : 

...  Neptune,  Thetis,  les  Tritons  et  aultres... 

Et  M  la  fixe  ainsi  : 

...  Neptune,  Protheus,  Tritons,  aultres... 

Mais  à  côté  de  ces  quelques  leçons  de  I  qui  ont  été  adoptées  par  Rabelais  en 
tout  ou  en  partie,  il  en  est  une  quantité  d'autres  qui  ne  reparaissent  pas  dans 
les  éditions  postérieurement  revues  par  l'auteur.  Certaines  de  ces  dernières 
étaient  pourtant  intéressantes  : 


NOTRE    Vl-XTE  CVH 

Chapitre  I 
H  I 

...   desquek  est  cscript  :  \'cntrem  om-  ...desquelz  est  cscript  :  Vcntrcm  om- 

nipotentem,  lesquelz  furent...  nipotentem,    ventre  à  pouhnnes,  lesquels 

furent... 

Avez  vous  bien  le  tout  entendu  ?  Beu-  [Cette  phrase  qui  termine  le  chapitre  i 

vez  donc  un  beau  coup  sans  eaue,  car,  si      manque,] 
ne  le  croiez,  non  foys  je,  fist  elle. 

Chapitre  II 

...  voyant,  en  esperit  de  prophétie,  quil  ...  qu'il  scroil  manque. 

scroil  quelque  jour  dominat[e]ur... 

Chapitre  III 

H  l 

feist  l'epitaphe  pour  estre  engravé  en  la      //   feist  et  composa  l'epitaphe   pour  estre 
manière  que  s'ensuyt.  engravé  sur  sou  vast\  en  la  manière  que 

s'ensuyt. 

Chapitre  V 

...  Fontenay  le  Comte,  saluant  le  docte  ...  saluant  le  docte  Tiraqueau  uianque. 

Tiraqueau... 

Chapitre  XII 

...    beau  jeu,  bel  argent.  Tune,  Mes-  ...  beau  jeu,  bel  argent,  il/rtwif /a  ^//rt;z- 

sieurs,  quid  juris  pro  minoribus  ?  titè  en  funèbre  predicament  oultrepassee  la 

qualité  de    Valmageslé,   tune,   Messieurs, 
quid  juris  pro  minoribus  ? 

...  collet   à  collet,   à  la  mode  de  Bre-  ...  collet   à  collet,  ortail  sus  urtail,  à 

taigne.  la  mode  de  Bretaigne. 

Chapitre  XIII 

...  les  maies  vexactions  des  lueifuges  ...  les  maies   vexations  des  lucifuges 

nyetieoraees  qui  sont  inquilinés  au  climat  nycticoraces  qui  font  vérité  figure  ou  cli- 

dia  Rhomes  d'un  crucifix  à  cheval  ben-  mat  diarhomes  d'un  crucifix  à  cheval  ben- 

dant  une  arbeleste  au  reins.  dant  une  arbaleste  au  reins. 


CVUl 


INTRODUCTION 


on  apporta  force  vinaigre  et  eaue  rose 
pour  leur  faire  revenir  le  sens. 


on  apporta  force  vinaigre  et  eaue  rose 
renforcé  de  grands  coups  de  poing  sur  les 
dents  pour  leur  faire  revenir  le  sens. 


Chapitre  XIV 


Le  routisseur  s'endorniyt  par  le  vou-  Le  rostisseur  s'endormyt,  vouloir  de 
loir  divin,  ou  bien  de  quelque  bon  Mer-  quelque  bon  Mercure  qui  endormyt  eau- 
cure  qui  endormyt  cautement  Argus  qui  tement  Argus  qui  avoit  cent  yeulx  ou 
avoit  cent  yeulx.  pour  mieulx  dire  du  dieu  souverain. 


Foy  d'homme  de  bien,   dist  Panurge, 
je  n'en  mentz  d'un  mot. 


Foy  d'homme  de  bien,  dist  Panurge, 
dont  je  ne  tiens  que  enfrische,  je  n'en  mentz 
d'un  mot. 


toute  la  ville  bruslant. 


toute  la  ville  bruslant  comme  Sodome  et 
Gomorre. 


Chapitre  XVII 
Elle  me  valut  plus  de  six  mille  fleurins 


Je  puis  bien  dire  pour  vray  qu'elle   me 
valut  plus  de  six  mille  fleurins. 


Chapitre  XX 


H 


d'abundant    m'a   ouvert   et    ensemble 
voulu  d'autres  douhtes  inestimables. 


I 


d'abundant  m'a  ouvert  et  ensemble  vou- 
lu plusieurs  aultres  merveilleux  et  inesti- 
mables doubles. 


Chapitre  XXI 

ny  à  Minerve...  tant  de  prudence  en  ny  à    Palas. .  .    tant   de  prudence   en 

Minerve...  Palas. .  . 


Chapitre   XXV 


met  le  feu  en  la  trainée  et  les  fist  tous  là 
brusler  comme  âmes  damnées. 


met  le  feu  en  la  trainnée  où  estait  semée 
la  pouldre,  alors  les  eussiez  veu  brusler 
comme  âmes  damnées. 


NOTRE    THXTE  CIX 

Chapitre  XX \  1 

...   et  chevauche  comme   le    monde.  ...   et  chevauche  comme    le    monde. 

Et  le  bon  Pantagruel.  Omuis  mimdus  aut  fiilit  aiit  fiililnr  disoit 

Bnridan.  Et  le  bon  Pantagruel... 

Chapitre  XX\'1I 

El  comment  Panuige  rompit  un  gros  bas-  Et  du  faict  de  Pniiurgc. 

ton  sur  deux  verres. 

Il  n'est  umbre  que  d'estandartz,  il  n  est  II  n'est  umbre  que  d'estendars //f  fumée 

fumée  que  dechevaulx.  que  de  chevaulx. 

...  et  clicquetys  que  de  tasses.  A  quoy  ...  et  clicquetys  que  de  tasses.  Parler 

respondit  Panurge.  vous    (dist    Carpalim)    du    planchicr    des 

vacches  ?  Rien,  rien  (dist  Eusthenes),  il 
nest  umbre  que  de  haches,  fumée  que  de  sang 
frays  et  clicquetys  que  d'os  brisei.  A  quoy 
respondit  Panurge... 

Chapitre  XXVIII 

pleine   de    euphorbe   et  de  grains   de  pleine  de  euphorbe,  racine  de  grenoillct 

coccognide.  et  de  grains  de  coccognide. 

il  s'en  partit  si  roiddement    qu'un   quar-  il  s'en  partit  si  souefvement  et  si  leaiere- 

reaud'arbaleste  ne  va  pas  plus  tost.  ment  qu'une  flesche  d'arc  ou  d'arbalesic  ne 

va  pas  plus  tost. 

Chapitre  XXX 
H  I 

des  nouvelles  des  diables  et  des  damnez.  des  nouvelles  des   diables   et  aussi  des 

damnez. 

Lors  Eusthenes  s'escrya.  Lors  Eusthenes  Jist   un   gros  souspir  et 

s'escria  à  haulte  voix. 

.  .  .  aussi  sain  qu'il  feut  jamais.  aussi  sain  qu'il  fut  jamais,  et  aussi  gail- 

lard. 

Tarquin  tacquin.  Tarquin  coquin. 


ex  INTRODUCTION 

...  et   beuvoit  du  meilleur.  Jason  et  ...    et  beuvoit  du  meilleur.   Olivier  cl 

Pompée  estoyent  guoildronneurs.  Roland  jouoyenl  des  goheleli.  Jason  et  Pom- 

pée estoyent  guoildronneurs. 

Chapitre  XXXI 

en  bon  ordre  et  en  grande  ^om^ç.Xx\um-  en  bon  ordre  et  pompe  triumphale. 

phale. 

Chapitre  XXXII 

Et  Pantagruel  prenait  à  font  plaisir.  Et  Pantagruel  s'en  ryoit  et  y  prcnoit  un 

gros  plaisir. 

Dans  I  comme  dans  H,  le  texte  prend  fin  au  mot  pertuys  ;  mais  I  ajoute  : 
Telos.  Enfin  la  table  de  I  est  la  même  que  celle  de  H,  sauf  une  erreur  dans  la 
numérotation  des  chapitres  (dans  I  le  n°  ix  est  répété  deux  fois,  si  bien  que 
l'édition  semble  ne  comprendre  que  vingt-huit  chapitres  au  lieu  de  vingt-neuf 
qu'elle  en  a  réellement),  et  ces  deux  variantes  : 

Des  meurs  et  conditions  de  Panurge.  Des  meurs  et  conditions  du  caultcleux 

Panurge. 

Comment  Pantagruel  droissa  un  tro-  Comment  Pantagruel  droissa  un  tro- 
phée en  mémoire  de  leur  prouesse  et  Pa-  phée  en  mémoire  de  leur  prouesse  et  Pa- 
nurge un  aultreen  mémoire  des  levraulx.  nurge  un  aultre  en  mémoire  des  levraulx 
Et  comment  Pantagruel  de  ses  peti  engen-  et  plusieurs  aultres  choses  digues  de  me- 
droit  les  petite  hommes  et  de  ses  vesnes  les  moire, 
petites  femmes.  Et  comment  Panurge  rompit 
un  gros  haston  sur  deux  verres. 

Ces  deux  leçons  de  I  ne  reparaissent  p.is  dans  les  éditions  suivantes,  ft  la  pre- 
mière, qui  qualifie  Panurge  d'une  épithète  que  Maître  François  ne  lui  donne 
jamais,  est  aussi  peu  «  rabelaisienne  »  que  possible. 

En  somme,  que  faut-il  conclure  de  cet  examen  ? 

I  est  une  réimpression  de  H  dont  elle  reproduit  certaines  coquilles  ou  gra- 
phies caractéristiques  (bermol  pour  bémol.,  sasche  pour  sache,  etc.  ;  voir  l'ortho- 
graphe des  noms  propres,  le  latin-français  de  l'écolier  limousin,  les  langues 
étrangères  de  Panurge,  etc.);  mais  c'est  une  réimpression  revue  soigneusement 
et  comprenant  quelques  interpolations  ou  corrections  de  style.  Ces  variantes 
ont-elles  pour  auteur  Rabelais  lui-même  ?  Cinq  ou  six  d'entre  elles,  tout  au 
plus,  se  retrouvent  dans  les  éditions  postérieurement  données  par  lui  (J,  M)  ; 
dans  les  autres,  on  ne  sent  guère  sa  manière  ;  d'ailleurs  elles  ne  reparaissent 


\OTRl-    Tl-XTE  CXI 

point  dans  les  éditions  suivantes  et  par  conséquent  il  ne  les  a  pas  adoptées. 
Nous  ne  considérons  donc  pas  I  comme  une  édition  revue  et  corrigée  par 
Maître  François;  nous  nous  contenterons  d'en  signaler  les  variantes  curieuses 
au  cours  du  commentaire  de  Pantagruel. 

J.  —  En  étudiant,  dans  Tlntroduction  du  tome  I  de  cette  édition  (p.  c\- 
cxii),  les  éditions  de  Gargantua  données  l'une  par  Juste  en  1537,  l'autre  s.  1. 
[à  Paris  ?]  la  même  année,  nous  avions  remarqué  : 

I"  Que  le  texte  du  Gargantua,  s.  1.  (que  nous  appelions  D),  avait  certaine- 
ment servi  à  établir  la  rédaction  définitive  de  Rabelais  (Juste,  1542); 

2°  Que  le  Gargantua  de  Juste,  1537  (que  nous  appelions  C),  était  fort  incor- 
rect et  n'offrait  pas  de  variantes  intéressantes. 

Et  nous  avions  tait  une  hypothèse  :  c'est  que  l'imprimeur  ordinaire  de  Ra- 
belais, Juste,  avait  composé  à  la  hâte  son  volume  pour  faire  concurrence  à  la 
joHe  édition  donnée  la  même  année,  sans  doute  à  Paris. 

L'examen  des  deux  textes  de  Pantagruel,  publiés  l'un  à  Lyon,  par  Juste  en 
1537  (J.),  l'autre  s.  1.  [à  Paris?],  la  même  année  (K),  nous  amène  aux 
mêmes  conclusions. 

J,  en  effet,  n'apporte  au  texte  de  M  que  quelques  corrections  de  style  et  in- 
terpolations qui  ne  sont  pas  toujours  heureuses.  Il  est  à  remarquer  que  plusieurs 
des  variantes  de  J  lui  sont  absolument  propres  :  Rabelais  ne  les  a  pas  adoptées 
dans  sa  rédaction  définitive  (M).  Il  est  donc  douteux  qu'elles  soient  de  lui.  Au 
chapitre  xvii,  par  exemple.  A,  G,  H  donnent  : 

Les  pauvrez  havres  arressoient  comme  vieulx  mulletz, 

texte  qui  sera  repris  par  l'édition  M.  J  est  seule  à  nous  offrir  la  leçon  :  inantu- 
lerigeoient  pour  arressoient  ;  et  c'est  la  seule  fois  qu'on  trouve  dans  une  édition 
de  Pantagruel  ce  mot  amusant.  Voici,  au  chapitre  xxx,  une  correction  malheu- 
reuse. Rabelais  conte  que  Pantagruel,  prenant  Loupgarou  par  les  pieds,  s'en 
sert  pour  abattre,  comme  avec  une  massue,  les  autres  géants  ;  à  ceste  escrime 
Loupgarou  perdit  la  teste,  nous  disent  A,  G,  H,  M;  J,  au  contraire,  dit:  à  ceste 
escrime  Epistcnion  perdit  la  teste,  ce  qui  rend  peu  concevable  qu'un  éclat  de 
pierre  vienne  encore,  trois  lignes  plus  bas.  couper  la  gorge  à  Epistemon. 

Voici,  au  reste,  le  relevé  d'un  certain  nombre  de  variantes  que  nous  offrent 
les  premières  éditions  lyonnaises  k.  G,  H,  J,  M  (sauf  l'édition  de  Pierre  de 
Sainte-Lucie,  I,  que  nous  avons  négligée,  on  a  vu  pourquoi).  On  verra  que  les 
leçons  propres  à  J  n'ont  généralement  pas  été  admises  par  Rabelais  dans  M, 
son  édition  définitive.  Si,  toutefois,  je  n'ai  pas  jugé  à  propos  d'écarter  de  notre 
texte  critique  les  variantes  de  J,  c'est  que  cette  édition  a  été  donnée  par  Juste, 
l'éditeur  ordinaire  de  Maître  François  : 


CXII 


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CXVI  INTRODUCTION 

K,  L.  —  L'édition  L,  représentée  par  un  exemplaire  actuellement  conservé  à 
la  bibliothèque  des  Beaux-Arts,  n'est  qu'une  réimpression  de  K  sans  valeur  cri- 
tique, que  nous  écartons  par  conséquent. 

K  suit  ordinairement  le  texte  de  H.  Mais  on  y  voit  apparaître  diverses  va- 
riantes et  interpolations  qui  seront  adoptées  par  l'édition  définitive  M.  Je  n'en 
cite  que  quelques  exemples.  Au  chapitre  vu,  par  exemple,  certains  livres  de  Saint- 
Victor  y  sont  cités  pour  la  première  fois  : 

La  Croquignolle  des  Curez. 

Reverendi  Patris  Fratris  Lubini,  Provincialis  Bavardle,  De  croquendis  lardonibus 
libri  très. 

Pasquili,  Doctoris  marmorei,  De  capreolis  cum  chardoneta  comede,  dis  tempore 
Papali  ab  Ecclesia  interdicto. 

L'Invention  Sainctc  Croix,  à  six  pcrsonnaiges,  jouée  par  les  Clercs  de  Finesse. 

Puis  : 

L'Entrée  de  Anthoine  de  Leive  es  terre  de  Greczn  i. 

Il  [sic]  Marforii.  Baccalarii  cubentis  Rome,  de  pelendis  mascarendisque  Cardina- 
lium  mulis. 

Apologie  d'icelluy  contre  ceulx  qui  disent  que  la  mule  du  Pape  ne  mange  qu'à  ses 
heures. 

Pronostication,  quœ  incipit  :   Silvii  Triquebille  balata  per  M.  N.  Songe  Crusyon. 

D'autre  part,  plusieurs  titres  de  chapitres  se  trouvent  également  cités  pour  la 
première  fois  dans  K,  comme  le  fera  voir  la  table  de  concordance  des  chapitres 
qu'on  trouvera  plus  loin. 

Il  paraît  donc  certain  que  le  texte  de  l'édition  K  a  été  revu  et  corrigé  par  Ra- 
belais lui-même,  et  nous  en  avons  relevé  les  variantes  dans  notre  édition  cri- 
tique. 

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CXXVI  INTRODUCTION 


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CONCLUSION 


On  peut  consulter  six  rédactions  de  Pantagruel  : 

1°  l'édition  de  Claude  Nourry,  s.  d.  (A); 

2°  l'édition  de  Juste,  1533  (G); 

3*  l'édition  de  Juste,   1534  (H); 

4°  l'édition  de  Juste,  1537  (J)  ; 

5°  l'édition  s.  1.  [Paris?],  1537  (K)  ; 

6°  l'édition  de  Juste,    1542  (M). 

La  première  rédaction  (A)  a  été  contrefaite,  s.  d.,  par  Jean  Longis  (B)  et 
cette  contrefaçon  (B)  a  elle-même  été  réimprimée  à  Poitiers  (G),  s.  1.  (D), 
s.  1.  encore  (E),  et  peut-être  une  fois  de  plus  (F),  si  l'on  en  croit  Brunet  qui 
signale  un  exemplaire  aujourd'hui  disparu. 

La  troisième  rédaction  (H)  a  été  contrefaite  en  1537,  par  Pierre  de  Sainte- 
Lucie  (I). 

La  cinquième  rédaction  (K)  a  été  contrefaite  en  1542,  par  Etienne  Dolet  (N), 
dont  l'édition  a  été  réimprimée  à  Valence,  par  Glaude  la  Ville  en  1547  (P), 
édition  contrefaite  elle-même  beaucoup  plus  tard  (P  bis^ 

La  sixième  rédaction  (M)  a  été  réimprimée  par  Juste  en  1542  (O),  et  avec 
soin  par  Pierre  de  Tours,  plus  tard  (Q)  ;  il  y  a  enfin  une  réimpression  de  Q  : 
c'est  l'édition  R. 

Nous  reproduirons  le  texte  de  M,  en  indiquant  les  variantes  de  A,  G,  H, 
J,  K. 

Pour  la  transcription  du  texte,  nous  suivrons  les  mêmes  règles  que  nous 
nous  étions  fixées  pour  Gargantua  ' . 

jACaUES    BOULENGER. 


I.  Voir  au  t.  I,  p.  cxxii-cxxiii.  —  M.  Léon  Gauthier,  archiviste  aux  Archives  nationales,  a 
bien  voulu  nous  continuer  son  précieux  concours  pour  l'établissement  de  ce  texte.  Nous  l'en 
remercions  vivement. 


PANTAGRUEL 

ROY    DES    DIPSODES, 

Restitue  à  son  naturel, 
AVEC  SES  FAICTZ  ET  PROUESSES  ESPOVENTABLES 

COMPOSEZ   PAR    FEU    M.    ALCOFRIBAS 

Abstracteur  de  quinte  essence 


M.D.XLII 


On  les  vend  à  Lyon  chei  Françoy^  juste. 

Devant  Xostre  Dame  de  Confort 


S' 


Di:(^ain    de  Maistre  Hugues   Salel  ' 
à  V Auteur  de  ce  Livre. 

i,  pour  mesler  profit  avec  doulceur, 
On  mect  en  pris  un  aucteur  grandement, 
5  Prisé  seras,  de  cela  tien  toy  sceur  ; 

Je  le  congnois,  car  ton  entendement 
En  ce  livret,  soubz  plaisant  fondement, 
L'utilité  a  si  très  bien  descripte, 
Qu'il  m'est  advis  que  voy  un  Democrite  ^ 
lo  Riant  '  les  faictz  de  nostre  vie  humaine. 

Or  persévère,  et,  si  n'en  as  mérite 
En  ces  bas  lieux,  l'auras  au  hault  dommainc^. 


Le  Diiain  manque  dans  A  et  G. 

Ligne  i.  H,  J,  K  :  ^é;  M.  Hugues.  .  .  —  L  2  .  J  :  autheur  de  cestuy  —  H  :  cestui  — 

L  3.  J  :  prouffit  —  H  :  avecq  —  L  4.  H  :  auteur  —  J  :  autheur  —  L  é.  H,  J  :  cognais 

—  L  12.  H,  J  :  en  Vault  dommaine.  Vivent  tous  bons  Pantagruelistes '> . 

I.  Ce  poète,  qui  jouit  de  son  vivant  d'une  Harvitt  dans  Modem  Philology,vo\.yi.Nl,n°  11, 

grande  réputation  comme  traducteur  de  diffé-  mars  1919.  (P.) 

rents  chants  de  Y  Iliade,  était  né  à  Cazals  en  2.  Cette  comparaison  de  R.  avec  le  philo- 

Quercy,   en    1504.  Comme    son   compatriote  sophe   Democrite  sera  bien    souvent  rééditée 

Marot,  il  fut  valet  de  chambre  de  François  h^,  depuis  le  xvie  s.  jusqu'à  nos  jours.  (P.) 

qui    le    fît   abbé    de    Saint-Chéron    près    de  3.  Rire  se  construit  parfois  au  xvie  s.  (dans 

Chartres.  Ses  œuvres  furent  publiées  à  Paris  en  Montaigne,     par  exemple)    avec   un     régime 

1540.    Il   mourut    en    1553.    Il   est   cité   par  direct,  dans  le  sens  de  railler.  (P.) 

Paul  Angier,  en  1544,  parmi  les  bons  poètes  4.  Au  «   manoir  »   des    cieux,    c'est-à-dire 

du  temps,  avec  Marot,   Saint-Gelais,  Héroet,  après  la  mort.  (C.) 

La  Borderie,  Rabelais,  Scève  et  Chappuy.  Cf.  5.  Sur  le  sens  du  mot,  cf.  livre  i,  page  2, 

R.E.R.X,  2^^,  et  Hugues  Salel,  par  Miss  Helen  n.  5. 


PROLOGUE   DE    L'AUTEUR 


Très  illustres  et  très  chévaleureux  '  champions  %  gentil:^  hommes  et  aultres, 
qui  voluntiers  vous  adonncT^  à  toutes  gentillesses  et  honnestete^,  vous  ave^ 
na  gueres  veii,  leu  et  sceu  les  Grandes  et  inestimables  Chronicques  de 
5  l'énorme  géant  Gargantua  %  et,  comme  vrays  fidèles,  lès  avé\  creues 
gualantement,  et  y  ave^i  maintesfoys  passé  vostre  temps  avécquesles  honorables 
dames  et  damoy  selles  \  leur  en  faisans  beatdx  et  longs  narrez,^  alors  que  estiez 
hors  de  propos  \  dont  este:{  bien  dignes  de  grande  louange  et  mémoire  sem- 
piternelle. 


Ligne  i.  J  :  aiitheiir —  1.  2.  J  :  chévaleureux  —  L  3.  G  :  voulentiers  —  A  :  gentilesses 
—  J  :  hoiiestetei  —  L  4.  K  :  cronicques  —  L  5.  A,  G,  H,  J,  K:  creues  tout  ainsi  que 
texte  de  Bible  ou  du  saiuct  Evangile  \  4 —  L  7.  A  :  demoiselles —  L  8.  A,  G,  J  :  dont 
estes —  A  -.grand  louenge —  G  :  grant  —  A,  G,  H,  J,  K  :  et  mémoire  sempiternelle 
manque 


1 .  Vaillants.  Terme  déjà  archaïque  au  xyi*  s. 
qu'on  lit  chez  Froissart  et  Christine  de  Pisan  (S.) 

2.  Le  mot  est  employé  ici  dans  le  sens  géné- 
ral qu'il  avait  pris  au  xvie  s.,  d'iiomme  de 
guerre  courageux  et  fort.  Cf.  Perceforest,  IV, 
f.  24  (d'après  Lacurne  de  Sainte-Palaye)  :  «  Si 
demeurèrent  illec  encore  huyt  jours  pour 
l'amour  du  gentil  champion,  »  et  1.  I,  ch.  XLii, 
1.  3  :  «  Or,  s'en  vont  les  nobles  champions  à  leur 
adventure.  »  (P.) 

3.  Allusion  au  livret  populaire  anonyme  : 
Les  grandes  et  inestimables  Cronicques  :  du  grant 
et  énorme  géant  Gargantua  :  Contenant  sa  généa- 
logie, La  grandeur  et  force  de  son  corps.  Aussi  tes 
merveilleux  faict:^  d'armes  qu'il  fist  pour  le  Roy 
Artus,  comme  verre:^^  cy  après.  Imprimé  noielle- 
ment  ISJ2.  {R.E.R.  VIII,  p.  61  et  suiv.)  Ce 
petit  opuscule,  dont  R.  n'est  sans  doute  pas 
l'auteur,    venait   de  paraître,    probablement  à 


l'occasion  de  la  foire  de  Lyon  du  3  août.  (Cf. 
t.  I,  Introduction,  p.  xxxviii  et  suiv.)  (C.) 

4.  Pour  faire  valoir  son  livre  et  ceux  qui 
sont  de  même  billon,  R.  proteste  plaisamment 
qu'ils  sont  aussi  dignes  de  foi  que  les  Saintes 
Écritures,  le  livre  véridique  par  excellence, 
L'éd.  de  1542  a  prudemment  supprimé  ce 
rapprochement  établi  entre  l'Ecriture  et  des 
hvres  de  fictions  bouffonnes.  (P.) 

5.  Femmes  de  naissance  noble.  Cf.  1.  I, 
ch.  XXXV,  n.  15. 

6.  Discours  sous  forme  de  récits.  Dérivé 
datant  du  xvi^  s.,  fréquent  chez  R.  et  les  écri- 
vains de  l'époque.  Cf.  Amyot,  Flaminius, 
ch.  XXXIV  :  «  Hz  firent  un  long  narré  de  la 
grande  multitude  des  combattans,  qui  esloient 
en  l'armée  de  leur  maistre.  >■  Le  mot  a  persisté 
jusqu'à  la  fin  du  xviiie  s.  (S.) 

7.  D'entretiens  ou  d'entreprises  galants. 


PROr.OGUE 


lo  Et  à  la  mienne  vohinté^  que  chascun  laissast  sa  propre  hesoigne,  ne  se 
soiiciast  de  son  mestier  et  mist  ses  affaires  propres  en  oiihly,  pour  y  ^  vacqiier 
entièrement  sans  que  son  esperit  '°  jeust  de  ailleurs  distraict  ny  empesché''  : 
jusques  à  ce  que  Ton  les  tint  par  cueur,  affîn  que,  si  d'adventure  l'art  de 
Vimprimerie  cessoit  ou  en  cas  que  tous   livres  périssent,  on  temps  advenir 

15  un  chascun  les'peust  bien  au  net  enseigner  à  ses  enfans,  et  à  ses  successeurs 
et  survivejis  bailler  comme  de  main  en  main,  ainsy  que  une  religieuse 
Caballe  ''  ;  car  il  y  a  plus  de  fruict  que  par  adventure  ne  pensent  un  tas  de 
gros  talvassiers'^  tous  crousteleve^  '\  qui  entendent  beaucoup  moins  en 
ces  petites  joyeusetés   que  ne  faict  Raclet  '^  en  l'Institute  '^. 

20  fen  ay  congneu  de  haidti  et  puissans  seigneurs  en  bon  nombre,  qui,  allant 
à  chasse  de  grosses  bestes  ou  voiler  '^  pour  '-^  canes,  s'il  advenoit  que  la  beste 


Ligne  10.  G  :  voulmté  —  A,  G,  H,  J,  K  :   que  un  chascun   —  A,  J,  K  :  besoingne 

—  G  :  besongne  —  A,  G,  H,  J  :  ne  se  souciast  de  son  mestier  manque  —  1.  11.  A, 
G,  H,  J,  K  :  afin  de  y  vacquer  —  1.  12.  A,  G  :  esprit  —  1.  13.  A,  G  :   Von  les  sceusi 

—  A  :  d'aventure  art  —  1.  14.  A,  G,  H,  J,  K  :  au   temps  —  1.    15.  A  :  /«  puisse  — 

A,  G,  H,  J  :  et  à  ses  successeurs.  .  .  caballe  manque  —  1.  20.  A,  G,  H,  J  :  allans 

1.  21.  K  :  à  /fl  chasse  —  A,  G,  H,  J,  K  :  pour  faulcon 

8.  Formule  de  souhait.  Puisse-t-il  ne  avec  le  sens  de  doctrine  secrète,  qu'il  aura 
dépendre  que  de  ma  volonté  que.  .  .  ultérieurement.  (S.) 

9.  Aux  beaux  et  longs  narrés  des  Cronicques.  13.  Vantards.  Cf.  1.  I,  ch.  xxv,  n.  25. 

10.  Sur  cette  forme,  cf.  1.  I,  ch.  x,  n.  14.  Couverts  de  croûtes,  épithète  des  véro- 
58-  lés.  Cf.  I.  I,  ch.  Liv,  n.  45. 

11.  Embarrassé.  Cf.  1.  I,  ch.  xxvin,  1.  46  :  15.  II  s'agit  sans  doute  de  Raimbert  Raclet, 
«  fauldra  il  que  je  vous  enipesche  à  me  y  professeur  de  droit  à  Dôle,  cité  par  Gilbert 
ayder  ?  »  et  n.  27.  Cousin  dans  sa  Description  de  la  Fmriche-Comté, 

12.  Tradition  juive  touchant  l'interprétation  en  même  temps  que  plusieurs  autres  «  advocati 
de  la  Bible  transmise  oralement,  et  par  suite  :  et  juris  professores,  magnâ  facundiâ  et  huma- 
doctrine  m\stérieuse.  Mot  attesté  pour  la  pre-  nitate  ».  Cf.  Brevis  ac  dilucida  Burgiindix 
mière  fois  dans  ce  passage.  R.  en  fait  ailleurs  siiperioris .  .  .  descriptio,  per  Gib.  Cognatum. 
un  usage   burlesque  (1.   III,  ch.  xv)  lorsqu'il  1552.  Pet.  in-S».  (C.) 

parle  de  la  «  cabaîle  monastique  en  matière  de  16.  Les  histitutes  de  Justinien. 

bœuf  salle  «.  Le  terme  hébreu  est  entré  dans  17.  Chasser  à  l'aide  d'oiseaux  de  volerie.  Sur 

la  langue  française  par  l'intermédiaire  du  bas-  cette  chasse,  pratiquée  plus  communément  que 

latin.  On  le  lit  déjà    vers  la    même     époque  la  chasse  à  courre  ou  vénerie,  cf.  R.E.R.,  X, 

(1535)  dans  un  vers  de  Marot,  t.  I,  p.  217  :  359.  (P.) 

A  un  poète,  à  qui  on  doit  lascher  18.  On  disait  d'un  oiseau  de  volerie,   qu'il 

La  bride  longue,  et  rien  ne  luy  cacher,  volait  pour  telle  ou  telle  proie.  Cf.    R.E.R., 

Soit  d'art  magicqu',  necromanceoucaZ'a//^...  X,  359,  n.  i  (P.) 


PROLOGUE 


5 


ne  ffiist  rencontrée  par  les  brisées  "'  on  qne  Je  fauJcon  se  niisl  à  planer  -", 
voyant  la  proye  gaigner  *  '  à  tiré  cTesle,  ili  estaient  bien  marrys,  comme 
entemh\  asse::^  ;  mais  lejir  refuge  de  reconfort,  et  affin  dé  ne  soy  morfondre, 

25   cstoit  à  recoJer  -^  les  inestimables  faict:^^  dudict  Gargantua. 

Aultres  sont  par  le  Monde  (ce  ne  sont  fariboles')^'  qui,  estans  grande- 
ment afflige:^  du  mal  des  dent:^,  après  avoir  tous  leurs  biens  despendii:^  en 
médians  sans  en  rien  profiter,  ne  ont  trouvé  remède  plus  expédient  que  de 
mettre   lesdictes  Chronicques  entre  deux  beaulx  linges  bien  chaulx  et    les 

30  appliquer  au   lieu  de  la  douleur  ""^^  les   sinapi7aiid-'^    avecques    un  peu  de 
pouldre  d'oribus  ^^. 

Mais  que  diray  je  des  pauvres  vérole^  et  goutteux  ?  0,  quantes  foys  nous 
les  avons  veu,  à  V heure  que  il-^  estoyent  bien  oingt:^'''  et  engresse-^  à  poinct. 

Ligne  23.  A  :  praye  guaingner  à  tyre —  H  :  gaingner  —  J  :  tire  d'aeslc  —  G  :  estoyent 
—  I.  24.  A,  G  :  ^^  fie  se  —  1.  26.  A,  G  :  D'atiltres . . .  ce  ne  sont  pas  —  1.  27.  H  : 
despendu  —  1.   28.  A,  G,  K  :  médecins  —  K  :  en  riens  proiiffiter  —  A,  G,  H  :  sans 


en  rien  profiter  mangue  —  1.  29.  K 
quer,  sinapiyint  —  H  :  sinapi^ans  — 


:  cronicques —  G  :  beulx  linges —  1.  30.  A  :  applic- 
1.  32.  A  :  fois  —  1.  33.  A  :  qu'ils  — ■  A,  G  :  à  point 


19.  Branches  rompues  par  le  veneur  pour 
reconnaître  l'endroit  où  il  a  vu  la  bête  :  «  Où 
tu  en  perdras  la  veue  [du  cert]  gette  une  bri- 
sée, quand  tu  t'en  vras.  Modus,  f»  x  (dans 
Littré).  (C.) 

20.  Le  faucon  plane,  et  restreint  par  consé- 
quent son  allure,  lorsqu'il  renonce  à  attraper  sa 
proie.  (P.) 

21.  S'enfuir.  Cf.  Gagner  au  pied,  1. 1,  ch.  xii, 
n.  58. 

22.  Rappeler,  répéter. 

2;.  Choses  frivoles.  Et  plus  bas,  ch.  vu  : 
«  Les  Fariboles  du  droict.  »  Mot  provincial 
attesté  tout  d'abord  chez  R.,  synonyme  de 
baliverne,  l'un  et  l'autre  d'origine  méridionale  : 
cf.  l'agenais/flrjJo/,  folâtre,  volage,  frivole.  (S.) 

24.  Sur  ce  mode  d'emploi  de  certains  livres 
édifiants,  cf.  1.  l,  ch.  vi,  n.  12.  (C.) 

25.  Sinapisant.  Terme  pharmaceutique  tiré 
du  lat.  sinapi:{are  (grec  :  'jvjo.-'X.zv/)  et  que  R. 
a  le  premier  employé.  (S.) 

26.  Poudre  de  perlimpinpin,  remède  sans 
effet.  Appellation  burlesque,  propr.  poudre 
d'excréments  humains  (cf.  1. 1,  ch.  xxii,  n.  88) 
svnon\mc  de  «  pouldre  de  dianierdis  >i,  1.  II. 


ch.  XXX.  On  lit  déjà  l'expression  dans  le  Mis- 
tere  de  Saint-Quentin,  v.  556c  : 

Pour  mengier  cuirs  et  quorions 

De  ces  petaudes  qu'on  decole. 

Il  n'est  fin  brouet  que  de  cole 

Avec  poitrette  d'orihis. 
et  ailleurs,  v.  1 1 899  : 

D'ung  cocq  basile  en  lieu  repus, 

De  la  pourette  d'oribus. 

De  riagal,  de  gahcant, 

D'arsenicq,  de  souffre  puant. .  . 
L'équivalent  moderne  d'oribus  est  fine,  l'un  et 
l'autre  termes  euphémiques.  (S.)  —  La  con- 
fection de  la  poudre  d'oribus  fait  partie  des 
talents  de  maislre  Hamhreliu,  serviteur  de 
maistre  Aliborum  (1557).  ^W''-  poés.  franc., 
t.  Xm,  p.  181.  (C.) 

27.  D'après  Ulric  de  Hutten  (De  guaiaci 
medicina  et  morbo  gallico,  Mayence,  15 19),  «  les 
articulations,  les  membres,  la  tête,  la  colonne 
vertébrale,  la  région  ombilicale,  et  quelquefois 
le  corps  tout  entier  [des  véroles]  étaient  fric- 
tionnés d'onguent  mercuriel  une,  deux,  trois 
et  même  quatre  fois  par  jour.  Les  malades 
étaient  renfermés  dans  une  étuve  où  la  chaleur 


PROLOGUE 


et  le  visaige  leur  rduysoit  comme  la  claveure^^  d'un  charnier  ^\  et  les  dent^ 
35   leur  tressailloyent  comme  font  les  marchettes  '°  dhin  clavier  d'orgues  ou  d'es- 

pinette^'  quand  on  joue  dessus,  et  que  le  gosier  leur  escumoit  comme  à  un 

verrat  que  les  vauUrés  '^  07it  aculé  entre  les  toilles  "  /  Que  faisoyent-il^  alors  ? 

Toute  leur  consolation  nestoit  que  de  ouyr  lire  quelques  page  dudict  livre, 

et  en  avons  veu  qui  se  donnoyent  à  cent  pipes  '^  de  vieulx  diables  en  cas  que 
40  ili  n'eussent  senty  allégement  manifeste  à  la  lecture  dudict  livre,  lorsqu'on  les 

tenoit  es  lymhes  ^\  fiy  plus  ny  moins  que  les  femmes  estans  en  mal  d'enfant 

quand  on  leurs  leist  la  vie  de  saincte  Marguerite  '^ 

Ligne  34.  G:  clavefeiire  —  J  :  llavcure  —  1.  35.  A  :  leurs  tressailloient  —  J  :  tressail- 
coient  —  1.  36.  G  :  quant  —  A  :  gousier —  1.  37.  A  :  que  les  vaiiltres  et  lévriers  ont  chassé 
sept  heures  —faisoient  -1.  38.  A  :  quelque  pagée;  G,  H,  J,  K  :  quelque  page  —  1.  39.  A  : 
donnaient —  A,  G,  H,  J,  K  :  cent  pippes  de  diables  1.  41.  H,  J  :  estants  —  I.  42.  A  :  leur 
liât  —  G  :  leur  list  —  H.  Margarite 


était  maintenue  constamment  égale,  très 
élevée;  ils  y  restaient  de  20  à  30  jours  ».  (Le 
livre  du  chevalier  allemand  Ulric  de  Hutten, 
trad.  par  le  OrPotton.  Lyon,  1865,  p.  30.)  (D-) 

28.  Serrure.  De  même  ailleurs,  1.  IV, 
ch.  L  :  «  Un  gros  faratz  de  clefz,  desquelles  il 
ouvrit  à  trente  et  deux  claveures.  »  Cf.  Bour- 
digné,  Faifeu,  p.  40  :  «  Et  du  celier  la  daveiire 
portoit.  »  Le  mot  est  encore  vivace  dans  les 
patois  (Poitou,  etc.).  (S.) 

29.  Garde-manger  saloir  ;  proprement  : 
coffre  à  garder  la  chair,  c'est-à-dire  la  viande. 
La  serrure  du  charnier,  fréquemment  ouverte 
ou  fermée,  et  préservée,  d'autre  part,  de  l'oxy- 
dation par  la  graisse  que  lui  laissaient  les  mains 
qui  la  maniaient,  était  naturellement  très  bril- 
lante. 

30.  Touches.  Dérivé  qui  n'est  pas  attesté  anté- 
rieurement à  R. Terme  conservé  aujourd'hui, 
avec  un  sens  spécial,  chez  les  oiseleurs.  (S.) 

31.  Le  mot,  sinon  l'objet,  était  nouveau. 
Érasme  (né  en  1467)  remarque  que  dans  sa 
jeunesse  on  ne  l'employait  pas  encore  :  «  me 
puero  clavicymbalam  et  harpicordam,  nunc 
spinetam  nominant  ».  Cf.  1.  I,  ch.  xxiii,  n.  64. 

(C.) 

32.  Sortes  de  chiens  destinés  à  la  chasse  du 
sanglier  ;   l'équipage   composé  de  ces    chiens 


s'appelait  le  vautrait.  Le  terme  s'est   conservé 
en  vénerie.  (C.) 

33.  Grandes  pièces  de  toile,  bordées  de 
grosses  cordes,  qu'on  tendait  autour  d'une  en- 
ceinte, où  les  chasseurs  refoulaient  les  bêtes 
noires  pour  les  tuer  ou  les  prendre.  11  existait  à 
la  Cour  une  charge  de  capitaine  des  toiles.  (C.) 
54.  Grande  futaille  d'un  muid  et  demi.  Cf. 
1.  1,  ch.  VII,  n.  12. 

5  ) .  Par  analogie  avec  les  limbes  (purgatoire 
des  enfants  morts  sans  baptême  et  des  justes 
de  l'Ancien  Testament),  ce  mot  désigne  ici  les 
étuves  où  l'on  faisait  séjourner  les  véroles 
subissant  le  traitement  de  la  sudation.  (D.)  — 
Le  traitement  des  maladies  vénériennes  au 
xvie  s.  était  des  plus  violents  et  les 
malades  qui  ne  pouvaient  recevoir  à  domicile 
les  soins  exigés  —  notamment  les  bains  de 
vapeur  destinés  à  faire  suer  le  grand  remède,  ce 
qu'on  appelait  «  aller  en  surie  »,  —  prenaient 
pension  chez  leur  barbier.  Un  des  convives  des 
Serées,  t.  IV,  p.  137,  parle  ainsi  des  «  pigeons  » 
qu'un  barbier  poitevin  entretenait  chaudement 
dans  son  «  colombier  ».  Le  terme  est  moins 
effrayant  que  celui  de  limbes.  Il  est  vrai  que 
c'est  un  médecin  qui  l'emploie.  (C.) 

36.  Sur  la  dévotion  à  sainte  Marguerite,  cf. 
1.  I,  ch.  VI,  n.  12. 


PROLOGUE  7 

Est  ce  rien  cela  ?  TroHve[7(\  moy  livré,  en  quelque  langue,  en  quelque  faculté 
cl  science  que  ce  soit,  qui  ayt  telles  vertus,  propriétés  et  prérogatives,  et  je 
45  poieray  chopine^''  dé  trippes.  Mon,  Messieurs,  non.  Il  est  sans  pair,  incom- 
parable et  sans  parragon  '^.  Je  le  maintiens  jusques  au  feu  exclusive  ''.  Et 
ceulx  qui  vouldroicnt  maintenir  que  si,  réputés  les  abuseurs,  prestinateurs^°, 
eniposteurs-*'  et  séducteurs  ■♦^ 

Bien  vray  est  il  que  Ton  trouve  en  aulcuns  livres  dignes  de  haulte  fustaye*^ 

50  certaines  propriétés  occultes,  au  nombre  desquel:{  l'on  tient  Fessepinte  '^'^, 

.  Orlando  furioso  *\   Robert   le   Diable,    Fierabras  *^    Guillaume  sans 


Ligne  45.  A,  G  :  riens  —  H  :  Prouvei  moy  —  K  :  trouvés  moy  —  1.  44.  G  :  le  pre- 
mier et  mainjue  —  1.  45.  A,  G,  H,  J  :  payeray  —  K  :  paieray  —  A,  G,  H,  J,  K  : 
Non,  Messieurs,  non.  Il  n'y  en  a  poind.  El  ceulx  qui  vouldroient.  .  .  —  I.  47.  A,  G, 
H  :  réputei  l^^  —  K  :  députe^  les  —  A,  G,  H,  J,  K  :  presiinateurs,  emposteurs  manque 
—  1.  49,  A  :  en  d'aulcuns  livres  —  A,  G,  H,  J,  K  :  dignes  de  mémoire  —  1.  50.  A  : 
en  nombre  —  H,  J  :  on  nombre  —  A  :  Von  mect  Robert  le  Diable  —  G  :  l'on  met 
Fesse  Pinthe,  Robert  le  Diable  —  H,  J  :  Fessepinthe. 


57.  Demi-pinte  :  46  centilitres. 

38.  Modèle.  Cf.  1.  I,  ProL,  n.  loi. 

39.  Plaisanterie  chère  à  R.,  qui  la  reproduit 
1.  in,  ch.  III  et  VII,  et  Ane.  prol.  an  1.  IV. 
Montaigne  se  l'est  appropriée  :  «  Je  suivray 
le  bon  party  jusques  au  feu,  mais  exclusivement 
si  je  puis.   «  Essais,  1.  III,  ch.  i.  (C.) 

40.  Ceux  qui  croyaient  au  dogme  de  la  pré- 
destination, c'est-à-dire  vraisemblablement  les 
Calvinistes,  Calvin  étant  le  principal  repré- 
sentant de  cette  doctrine  au  xvi^  s.  Le  mot 
était  encore  tout  récent  ;  aussi  manque-t-il  aux 
éditions  antérieures  à  1542.  (S.)  —  L'intro- 
duction dans  l'édition  de  1542  de  ce  mot,  asso- 
cié à  abuseurs  et  imposteurs,  nous  indique  que, 
dès  cette  époque,  R.  avait  peu  de  sympathie 
pour  Calvin  et  les  Calvinistes,  qu'il  traitera 
plus  tard  de  démoniacles.  Cf.  1.  IV,  ch.  xxxii  : 
«  les  Démoniacles  Calvins...  »  (P.) 

41.  Imposteurs.  Forme  francisée,  restée  iso- 
lée en  dehors  de  R.,  qui  emploie  concurrem- 
ment imposteurs,  en  parlant  des  faux  prêcheurs, 
1.  I,  ch.  XLV  :  «  telz  imposteurs  empoisonnent 
les  âmes  »,  et  ailleurs,  1.  IV,  ch.  xxxii  :  «  les 


démoniacles  Calvins,  imposteurs  de  Genève.  » 
Néologisme  tiré  par  R.  du  lat.  impostorem  et 
apphqué  spécialement  aux  Calvinistes.  (S.) 

42.  Au  sens  théologique  :  qui  détournent  de 
la  droite  voie.  Cf.  1.  I,  ch.  xx,  n.  34.  (P.) 

43.  Et  précédemment  livre  de  «  haulte 
gresse  ».  Cf.  1.  I,  Prol.,  n.  73. 

44.  Ce  titre  se  trouve  déjà  cité  avec  plu- 
sieurs livres  imaginaires,  1.  I,  Prol.,  n.  39.  Il 
figure  ici  avec  des  ouvrages  ayant  réellement 
existé,  et  on  peut  se  demander  s'il  n'a  pas  paru 
une  publication  populaire  ayant  Fessepinte 
(buveur  insigne)  pour  héros.  (C.) 

45.  Roland  furieux.  Titre  du  célèbre  poème 
héroï-comique  de  l'Arioste  paru  en  15 16.  R. 
n'y  fait  allusion  nulle  part  ailleurs  et,  en  le 
rangeant  ici  parmi  les  romans  de  chevalerie,  il 
semble  n'avoir  eu  en  vue  que  le  sujet  roma- 
nesque de  ce  chef-d'œuvre  poétique.  Cf. 
R.E.R.,X,  417-418.(8.) 

46.  C'est  le  premier  roman  de  chevalerie 
qui  fut  imprimé  au  xv=s.  :  Le  Roman  de  Fiera- 
bras  le  Géant,  Genève,  1478,  in-f".  Cf.  R. 
XVh  s.,  VI,  59.  R.  fait  de  ce  géant  sarrasin  un 


PROLOG U h 


paour  ^\  Huon  de  Bourdeaulx  ^^,  A'Iontevieille'*''  et  Matabrune  ^°;  mais 
il^  ne  sont  comparables  à  celluy  duquel  parlons.  Et  le  inonde  a  bien  congneu 
par  expérience  infallible  le  grand  émolument^  '  et  utilité  qui  venoit  de  ladicte 
5  5  Chronicque  Gargantuine  :  car  il  en  a  esté  plus  vendu  par  les  imprimeurs 
en  deux  moys  qu'il  ne  sera  acheté  de  Bibles  en  neuf  ans  ''. 


Ligne  52.  A,  G,  H,  J,  K  :  Monteville  —  1.  53.  A,  G  :  elles  ne  sont  pas  à  comparer 
à  celuy  dont  nous  ■ —  H  :  maisilx.  .  .  —  1.  55,  H  :  chronique  —  K  :  cronicquc  —  A,  G, 
H,  J,  K  :  (fo  imprimeurs  —  1.  36.  A  :  adapté —  K,  G  :  de  neuf  ans 


des  ancêtres  de  Pantagruel,  ch.  i  :  «  Fierabras, 
lequel  fut  vaincu  par  Olivier,  pair  de  France.  » 
Son  nom  est  resté  dans  la  langue  pour  désigner 
un  bravache,  mais  cet  emploi  figuré  ne  remonte 
pas  au  delà  du  xvie  s.  (S.) 

47.  Guillaume  sans  peur.  Titre  du  rema- 
niement de  la  chanson  de  geste  des  En- 
fances Guillaume.  C'est  le  plus  intrépide  des 
quatre  fils  d'Aimon  de  Narbonne,  d'un  courage 
indomptable.  Panurge  se  donne  ironiquement 
ce  nom,  1.  IV,  ch.  xxiii  :  «  Je  n'en  ay  point 
[de  peur],  quant  est  de  moy.  Je  m'appelle 
Guillaume  sans  peur.  »  Voir,  sur  les  Enfances 
Guillaume,  Léon  Gautier,  Les  Epopées,  t.  IV, 
p.  276-307,  et  Bédier,  Les  Légendes  épiques,  t.  I, 
p.  62-64.  (S.) 

48.  Titre  d'un  roman  de  chevalerie  imprimé 
vers  1 5 16  et  tiré  d'une  célèbre  chanson  de  geste, 
de  la  fin  du  xii^  s.  Le  héros,  fils  du  duc  Séguin 
de  Bordeaux,  ayant  tué  le  fils  de  Charlemagne, 
l'empereur  lui  impose  comme  pénitence  des 
exploits  d'un  caractère  héroï-comique,  entre 
autres,  de  rapporter  en  France  la  barbe  et  quatre 
dents  du  Soudan  de  Babylone.  C'est  probable- 
ment à  cause  de  ses  gestes  burlesques,  que  R. 
en  fait  (ch.  xxx)  un  relieur  de  tonneaux.  Cf. 
Léon  Gautier,  les  Epopées,  t.  III,  p.  732-768. 
(S.).  —  Il  fallait  vendre  bien  des  grosses  de 
ces  livres  de  «  haulte  fustaye  »  pour  enrichir 
un  imprimeur.  Un  pamphlet  de  1612,  Voyage 
de  Me  Guillaume  en  l'autre  monde,  parle  du 
«  carrefour  de  Universalibus  où  se  vent  Hiiou 
Je    Bordeaux,    Jean    de    Paris,   et    semblables 


petits  livres  à  deux  iards  (i/c)la  douzaine  ».  Cf. 
R.E.R.,m,  386.  (C.) 

49.  Var.  de  l'édition  princeps  :  Monteville. 
Forme  latine  du  nom  de  Mandeville  dont  les 
Voyages  en  Egypte,  en  Terre-Sainte  et  dans  l'Ex- 
trême-Orient jouirent  d'une  grande  popularité 
du  xiv^au  xvie  s.  R.  range  ces  Voyages,  à  cause 
de  leur  caractère  romanesque,  parmi  les  romans 
de  chevalerie.  Il  en  a  tiré  d'ailleurs  certains 
détails   relatifs  au  Prêtre- Jean.    Cf.  R.E.R., 

IX,  265-275.  (S.) 

50.  On  ne  connaît  pas  de  roman  de  cheva- 
lerie portant  ce  titre.  Il  s'agit  peut-être  d'un 
livre  de  colportage,  analogue  aux  Chroniques 
gargantuines,  extrait  d'un  remaniement  de  la 
Chanson  du  Chevalier  au  Cygne,  imprimé  à 
Paris  par  Pierre  Desrey  en  1504  (cf.  R.E.R., 

X,  107-108).  Matabrune  y  est  la  grand'  mère 
de  sept  enfants-cygnes  qu'elle  persécute  de  sa 
haine.  R.  en  fait  ailleurs,  ch.  xxx,  une 
«  lavandière  de  buées  »,  et  au  1.  V,  ch.  11,  à 
propos  de  métamorphoses,  l'auteur  rappelle 
les  «  enfans  de  Matabrune  convertis  en 
cygnes  ».  (S.) 

5 1 .  Profit.  Cf.  1.  I,  ch.  VIII,  n.  102. 

52.  Le  beau  livret  de  Maguelonne 
On  le  lict  plus  que  l'Evangille, 

dit  Marot,  ^e  Ep.  du  Coq  à  l'asne,  v.  153,  éd. 
Guiffrey.  J.  de  la  Jessée  a  plaisamment  appli- 
qué ce  passage  du  prologue  aux  oeuvres  de  R. 
lui-même  : 

Tenant  ma  boutique  au  Palais, 
En  moins  de  neuf  ou  dix  journées 


F^ROI.OGUI- 


Voulant  doncqiies  je,  vostre  humble  esclave,  accroistre  vos  passetemps  dad- 
vantaige,  vous  offre  de  présent  un  aidtre  livre  de  mesnie  bUlon,  sinon 
(ju'il  est  un  peu  plus  équitable  et  digne  de  foy  que  nesioit  l'aultre.  Car   ne 

60  croye:^  {si  ne  voule:^  errer  à  vostre  escient^,  que  fen  parle  comme  les  Juifi  de 
la  Loy^K  Je  ne  suis  nay  en  telle  planettc  et  ne  ni  advint  oncques  de  mentir,  ou 
asseurer  chose  que  nefeust  véritable .  J'en  parle  comme  un  gaillard  Onocro- 
tale  ^♦,  voyre,  dy  je^\  crotenotaire  ^^  des  martyrs  amans,  et  crocquenotaire  de 
amours^''  :  Quod  vidimus  testamur.  Cest  des  horribles  Jaict:^  et  prouesses 

65  de  Pantagruel,   lequel  fay  servy  à  gaiges  dès  ce  que  je  fu^  hors  de  page^^ 


Ligne  57,  A  :  donc  moy  vostre  —  G  :  moy  vostre  —  A,  G  :  davantaige  —  J  :  d'advcn- 
taige  —  1.  58.  A,  G  :  je  vous  offre  —  A  :  mesmes  —  1.  59.  G,  H  :  rautre  —  1.  60.  A. 
H  :  ne  croyc\  pas  —  G  :  ne  croye\  par  —  A  :  cssient  —  1.  61 .  G  :  /c  ne  suis  pas  né  —  1.  62. 
A  :  que  ne  feust  pas  —  G,  H,  K  :  fust  —  A,  G  :  véritable.  Agentes  et  consensientes  5», 
c  est-à-dire  qui  na  conscience  n'a  rien  59.  J'en  parle  comme  sainct  Jehan  de  f  Apocalypse  6"  ; 
Quod  vidimus  testamur  ^^  —  H,  J,  K  :  fen  parle  comme  sainct  Jean  de  V Apocalypse  : 
Quod  vidimus  testamur  —  1.  65.  A  :  guaiges  —  U  :  dès  ce  je  fui —  J  :  dès  lors  que  je  fui 
—  G,  H,  J,  K  :  paige 


J'ay  plus  vendu  de  Rabelais 
Que  de  Bibles  en  vingt  années. 
Premières    œuvres  françoyses    de   Jean    de    la 
Jessée.  Anvers,  1583,  in-40,  t.  I,  p.  /[12.  D'un 
libraire.  (C.) 

53.  Comme  les  Juifs  parlent  de  la  loi, 
c-à-d.  en  aveugles,  d'une  façon  erronée.  (P.) 

54.  Pélican.  Cf.,  1. 1,  ch.  viii,  n.  85. 

55.  R.  corrige  un  lapsus  lingux  :  onocrotale 
pour  crotte-notaire ,  c'est-à-dire  protonotaire, 
qu'on  prononçait  protenotaire.  Ce  calembour 
est  repris  au  1.  V,  ch.  xxx  :  «  J'y  veis  [dans 
le  pays  de  Satin]  des  crotenotaires ,  voire,  dis-je, 
des  onocrotales  avec  leur  grand  gosier  ». 

56.  Ce  jeu  de  mots  sur  protonotaire  se 
trouve  déjà  dans  Antoine  du  Saix,  Esperon  de 
discipline  : 

On  en  fera  un  beau  crotte-notaire. 

J'ai  bien  failly  :  ung  sot  prothonotaire.  (P.). 

57.  Les  protonotaires  apostoliques,  notaires 
de  la  chancellerie  romaine,  avaient  la  réputa- 
tion d'être  fort  mondains.   Antoine   du  Saix 

PANTAGRUEL. 


nous  les  peint  «  Bien  testonnés,  popelins,  per- 
fumés,  »  de  vrais  damoiseaux,  qui  composent 

«  Rondeaux,  ballades 

Au  moys  de  may,  quand  d'amours  sont 
mallades  » . 

a. R.E.R., IX,  4SI.  (P.) 

58.  Brocard  de  droit.  Agentes  et  consen- 
tientes  pari  pœna  puniuntur.  Les  auteurs 
[d'une  faute]  et  leurs  complices  sont  punis  du 
même  châtiment.  (P.) 

59.  On  ne  voit  pas  de  rapport  entre  le  sens 
de  cette  phrase  et  celui  du  brocard  cité.  Il  n'y  a 
qu'un  rapprochement  entre  les  deux  mots  con- 
sentientes  et  conscience,  calembour  burlesque. 

(P.) 

60.  Entendez  :  j'en  parle,  comme  saint  Jean 
parle  de  sa  révélation  ou  Apocalypse,  en  témoin 
oculaire.  (P.) 

61.  Evangile  selon  saint  Jean,  3,  11. 

62.  Dès  que  j'eus  passé  l'âge  de  faire  ser- 
vice de  page.  «  Il  estoit  jà  assez  grant  pour  estre 
hors  de  paige.  »  Petit  Jehan  de  Saint  ré,  p.    151 


10 


PROLOGUE 


jusques  à  présent,  que  par  son  congié  je  rnen  suis  venu  visiter  mon  pais  de 
vache  ^\  et  sçavoir  si  en  vie  estoyt  parent  mien  aulcun. 

Pourtant,  a/fin  que  je  face  jîn  à  ce  prologue,  tout  ainsi  comme  je  me  donne 

à  cent  mille  paner  es  ^*  de  beaulx  diables,  corps  et  ame,  trippes  et  boy  aulx,  en 

70  cas  que  j'en  mente  en  toute  ïhystoire  d'un  seul  mot.  Pareillement  le  feu  sainct 

Afîtoine  vous  arde^\  mau  de  terre  ^^  vous  vire^\  le  lancy^^,  le  maidubec 

vous  trousse  ^^,  la  caquesangue  '^°  vous  viengne,  le  mau  fin  feu  ^'  de  ricqu- 


Ligne  66.  A  :  je  m'en  suis  venu  ung  tour  visiter  —  H  :  m'en  suis  venu  —  J  :  suis 
venu  —  A,  G  :  pays  —  H  :  paiis  de  vacche  —  1.  67.  A,  G  :  s'il  y  avait  encores  en  vie  nul 
de  mes  parens  —  1.  69.  A  :  panerées  —  1.  70.  A  :  histoire  —  K  :  Paraillement  —  1.  71. 
G  :  Anthoine  —  H  :  hons  vire  —  J,  K  :  bons  bire —  1.  72.  A,  G,  H,  K:  ricque  racque 


(dans  Lacurne).  Cf.  1.  II,  ch.  xxvi  :  «  Dix  ou 
douze  que  levraulx,  que  lapins,  qui  ja  estoient 
liors  de  paige.  »  (C.) 

63.  Sans  doute  :  «  dans  mon  pays  riche  en 
vaches  »,  comme  on  dit  un  «  pays  de  lièvres  ». 
Mais  le  mot  vacJje  employé  au  singulier  laisse 
subsister  une  certaine  obscurité.  Cette  expres- 
sion, d'origine  populaire,  se  rencontre  déjà 
dans  Marot,  1. 1,  p.  179  : 

Ces  grosses  villageoises 

Là  nous  trouvons  :  les  unes  sont  vachères 

En  gros  estât,  et  les  autres  porchères. 

Qui  nous  diront,  s'il  nous  ennuyé  ou  fasche, 

Quelcque  propos  de  \tur  pays  de  vache. 

Cf.  R.E.R.,  Vm,  442.  (C.)  —  Sur  ce  voyage 

de  R.  à  Chinon,    en  septembre-octobre  1532, 

cf.  1.  I,  Introd.,  p.  xii  et  suiv. 

64.  Le  contenu  d'un  panier. 

65.  L'ergotisme,  maladie  endémique,  fré- 
quente  au    xvie  s.  Cf.  1.  I,  ch.  XXVII,  n.  39. 

66.  Epilepsie.  Euphémisme  méridional, 
proprement  mal  de  terre,  selon  cette  explica- 
tion de  Laurent  Joubert,  p.  203  :  «  On  appelle 
mau  de  terre  le  mal  caduc  en  Languedoc,  à  cause 
qu'il  jette  par  terre  celui  qui  en  est  atteint  pour 
robuste  qu'il  soit,  comme  si  on  lui  avoit  donné 
un  coup  de  masse  sur  la  teste.  »  Aujourd'hui, 
mau  de  terro  est  modifié,  par  étymologie  popu- 
laire, en  mau  de  terrour,  mal  terrible,  l'ancien 
euphémisme  n'étant  plus  compris.  (S.) 


67.  Que  le  mal  caduc  vous  tourne  et 
retourne  !  Imprécation  méridionale  répondant 
à  celle-ci,  encore  usuelle  en  Gascogne  :  Mal  de 
terro  bon  bire  !  que  la  peste  vous  crève  ! 
(Mistral).  (S.) 

68.  Proprement  le  lancement,  le  jet  de 
foudre.  Sens  de  ce  mot  en  toulousain,  ou, 
comme  l'explique  Doujat  (1638),  «  la  foudre 
quand  il  y  a  diablerie  ».  R.  s'en  sert  dans  cet 
autre  passage,  1.  III,  ch.  xxviii  :  «  Quand  la 
neige  est  sur  les  montaignes,  la  fouldre,  l'es- 
clair,  les  lanci::^,  le  tonnoire,  la  tempeste,  tous 
les  diables  sont  par  les  vallées.  »  Cotgrave, 
qui  traduit  à  tort  lancy  par  «  esquinancie  » 
a  induit  en  erreur  Oudin,  Duez,  Le  Duchat, 
Godefroy,  etc.  Cf.  R.E .R.,  V,  226.  Le  mot 
n'a  jamais  désigné  autre  chose  que  la  foudre. 
Cf.  Des  Périers,  p.  63  :  «  Que  le  îansi  vous 
esclatte  !  »  Aujourd'hui,  en  Gascogne,  faire 
lou  lanci,  c'est  faire  le  diable  à  quatre,  et  mal 
lanci  !  est  un  juron  gascon,  «  diable  !  »,  litt. 
mauvaise   foudre  1  (S.) 

69.  Que  l'ulcère  aux  jambes  vous  rende  boi- 
teux !  Imprécation  gasconne  qu'on  lit  à  la  fin 
du  Prologue  de  Gargantua.  Cf.  1.  I,  Prol., 
n.  127  et  128. 

70.  Dysenterie.  Cf.  1.  I,  ch.  xiii,  n.  27. 

71.  Autre  nom  de  l'érysipèle,  suivant 
Cotgrave,  proprement  :  le  mal  fin  feu. 


PROLOGUE 


II 


racque7^  —  aussi  menu  que  poil  de  vache,  —  tout  renforcé  de  vif 

75   argent, —  vous  puisse  entrer  au  fondement  '"';  et  comme  Sodome  et  Go- 

morre'*  puissie:;^  tomber  en  soiilpbre,  en  feu  et  en  abysnie^  en  cas  que  vous  ne 

croye\  fermement  tout  ce  que  je  vous  racompteray  en  ceste  présente  Chronicque  ! 


Ligne  75.  H  :  vacche  —  1.  74.  G,  H,  J  :  Gomorrhe  —  1.  75.  A  :  puisse^  —  A  : 
soulfre  ;  en  manque  devant  abysme  —  G  :  et  abysme  —  J  :  abysme,  ly  bons  dieux  et  ly 
bons  homs  ^>,  mieulx  vauldroit  boyre  jusques  à  car  os  i^  :  en  cas  que.  .  .  —  1.  76.  H  :  chro- 
nique —  K  :  cronicque  —  J  :  chronique  ;  qui  ne  me  entend,  je  me  entens.  Hé  Jehayt  77. 
Beuvons  ta  petite  foys  par  grâce. 


72.  Propr.  action  charnelle,  débauche.  Ap- 
pellation burlesque  tirée  de  la  locution  ric-à- 
rac,  synonyme  ancien  et  dialectal  de  ric-à- 
ric,  tout  juste,  tout  prés.  Cf.  Marot,  t.  II, 
p.  74  : 

Chantons,  saultons,  et  dansons  rie  à  rie... 
De  là,  riqueraqu',   sorte  de  chanson  (v.   Le 
Duchat)  et  application  burlesque,  comme  dans 
R.,  à  Vatto,  à  la  débauche.  Cf.  R.E.R.,  V, 
227.    (S.) 

75.  Ces  rimes  et  assonances  semblent  indi- 
quer que  ces  imprécations  font  partie  d'une 
formulette  populaire.  (P.) 

74.  Allusion  à  la  ruine  de  Sodome  et  de 
Gomorrhe  brûlées  par  le  feu  du  ciel  et  englou- 
ties dans  la  Mer  Morte,  Genèse,  xix,  24  :  «  Igi- 
tur  Dominus  pluit  super  Sodomam  et  Gomor- 


rham  sulphur  et  ignem  a  Domino  de  cœlo.  » 

(P-) 

75.  Le  bon  Dieu  et  les  bons  hommes  1  — 
Prétendu  vieux  français  conforme  à  une  tradi- 
tion qui  datait  du  xve  s.  Villon  a  écrit  en  ce 
«  Vieil  françois  »  toute  une  ballade  où  l'an- 
cienne déclinaison  est  complètement  méconnue. 
Marot  et  R.  ont  suivi  cette  tradition.  (S.) 

76.  Vider  le  verre  jusqu'à  la  dernière 
goutte.  Expression  allemande  provinciale 
souabe,  ou  suisse,  Karaus  (en  allemand  litté- 
raire c^araz^,  jusqu'au  bout).  R  qui  l'a  entendue 
de  la  bouche  même  des  Lansquenets  et  des 
Suisses,  l'emploie  encore  dans  le  prologue  du 
Tiers  Livre.  C.  R.  E.  R.  VI,  287  et  VII,  83.  (S.) 

77.  De  hayt,  de  bon  cœur.  Cf.  1.  I,  ch.  v, 
n.  87. 


De  T origine  et  antiquité  du  grand  Pantagruel. 


Chapitre     I. 

Ce  ne  sera  chose  inutile  ne  oysifve,  veu  que  sommes  de  séjour", 

vous  ramentevoir  '  la  première  source  et  origine  dont  nous  est  né  le 

5  bon  Pantagruel  :  car  je  voy  que  tous  bons  hystoriographes  ainsi  ont 

traicté  leurs  Chronicques,   non   seuUement  les   Arabes,  Barbares    et 

Latins,  mais  aussi  Gregoys  \  Gentilz,  qui  furent  buveurs  eternelz  '. 

Il    vous    convient  doncques    noter   que,    au    commencement    du 

monde  (je  parle  de  loing,  il  y  a  plus    de  quarante   quarantaines   de 

10  nuyctz,  pour  nombrer  ^  à  la  mode  des  antiques  Druides  9),  peu  après 


Ligne  3.  A,  G  :  Ce  ne  sera  point  —  A  :  veu  que  sommes  de  séjour  manque  —  1.  4. 
A,  G  :  Devons  remembrer'^  la...  —  A  .  est  nay  —  1.  5.  A  :  historiographes  —  1.  64 
K  :  cronicques  —  A,  G,  H  :  non  seulement  des  Grec\,  des  Arabes  et  Ethnicques  . 
ÇH  :  Ethniques^  mais  aussi  les  auteurs  de  la  saincte  Escripture  comme  monseigneur  saincl 
Luc  et  sainct  Matthieu  (^A  :  mesmement  ^  et  sainct  Matthieu.  Il  vous...  —  M  :  Il\  — 
1.  7.  J,  K  :  les  Gregeoys  —  J,  K  :  beuveurs  —  1.  8.  H  :  doncq  —  J  :  Noter  doncques. 
vous  convient  —  K  :  Il  —  1.  9.  A,  G,  H,  J,  K  :  du  monde  peu  (A,  G  :  ung  peu) 
près  que  Abel.  .  . 

1.  Loisir.  Cf.  1.  l,  Prol.,  n.  36.  7.  Les  Grecs  avaient  dans  l'antiquité  cette 

2.  Rappeler.  Cf.  1.  l,  ch.  xlvi,  n.  ii.  réputation.  Cf.  Guill.    Bouchet,  t.  I,  p.  51  : 
5.  Rappeler.  Cf.  1.  L  ch.  i,  n.  8.  «  Les  Grecs  estans  plus   grans  biberons  que 

4.  Gentils,  païens,  par  opposition  à  chré-  les  Romains  ne  laissans  gueres  leurs  vins  en 
tiens.  Terme  ecclésiastique  qu'on  lit  chez  repos.  Que  cela  soit  vray,  quand  on  veult  par- 
Marot,  Colloque  d'Erasme,  2,  t.  IV,  p.  38  :  1er  de  bien  boire...  on  dit  grxcari  ex.  pergrx- 
«  Idolastre  ou    ethnicque  »,   et  dans  Pasquier,  cari  ».  (S.) 

III,  I  :  «  Ammian  Marcellin  mesmes,  qui  fut  8.  Supputer,  dénombrer.  Et  plus  bas,  1.  IV, 

ethnicque.  »  Du  lat.  d'église  ethnicus,  tiré  de  -y.  ch.  ix  :  «  compter  et  nombrer.  »  Mot  aujour- 

k'Ôvr,,  les  nations,  de  la  Sainte  Écriture.  (S.)  d'hui  vieilli,  mais   encore   usuel  au  xviiie  s. 

5.  Grecs.  Nom  déjà  archaïque   au  xvi'  s.  (S.) 

Cf.  1.  I,  ch.  VIII,  n.  103.  9.   Les  Druides  comptaient,    en   effet,  par 

6.  Surtout.  Cf.  1.  I,  ch.  m,  n.  26.  nuits    et  non    par  jours.  Cf.  César.    Dr  Bello 


CHAPITRE  r 


n 


que  Abel  fust  occis  "^  par  son  frère  Gain  ",  la  terre  embue  du  sang 
du  juste  fut  certaine  année  si  très  fertile  en  tous  fruictz  qui  de  ses 
flans  nous  sont  produytz,  et  singulièrement  en  mesles  '%  que  on 
Tappclla  de  toute  mémoire  l'année  des  grosses  mesles,  car  les  troys  en 

15   faisoyent  le  boysseau. 

En  ycelle  les  Kalendes  ''  feurent  trouvées  par  les  bréviaires  '-^  des 
Grecz.  Le  moys  de  mars  faillit  en  Karesme'%  et  fut  la  my  oust  en 
may.  On  moys  de  octobre,  ce  me  semble,  ou  bien  de  septembre 
(affin  que  je  ne  erre,  car  de  cela  me  veulx  je  curieusement  guarder) 

20  fut  la  sepmaine,  tant  renommée  par  les  annales,    qu'on  nomme  la 
sepmaine  des  troys  jeudis  '^  :  car  il  y  en  eut  troys,  à  cause  des  irreguliers 


Ligne  11.  G,  J  :  fut  —  A  :  Cayn  —  G,  J  :  Caym  —  W  :  de  son  frère  Caîm  —  K  : 
amhue  —  1.  12.  A,  G,  H,  J,  K  :  une  certaine  année  —  1.  13.  A  :  produicti  —  ?"^ 
ïon  —  1.  15.  A  :  faisoieut  —  A,  G,  H,  J,  K  :  le  boysseau  on  (K  :  aw)  moys  de 
octobre  ce  me  semble  —  1.  19.  A,  G,  H,  J,  K  :  y>  »<;  erre)  fut  la  sepmaine  —  M  :  me 
vieulx  je  —  J  :  par  ses  fastes  et  annales  —  K  :  renommée  —  1.  21.  A  :  jeudys 


Gallico,  VI,  18  :  «  Galli  se  omnes  ab  Dite  pâtre 
prognatos  praedicant  ;  idque  ab  Druidibus  pro- 
ditum  dicunt.  Ob  eam  causam  spatia  otiinis 
temporis  nonnumero  dierum,  sed  twctiumfiniunt.  » 

(P) 

10.  Sur  ce  mot,  cf.  1. 1,  ch.  xv,  n.  28. 

1 1 .  Allusion  au  récit  de  la  Genèse,  iv,  t  - 1 5 . 
Dans  l'Écriture,  la  terre  arrosée  du  sang  d'A- 
bel  demeure  stérile  pour  Caïn.  Cf.  v.  11-12  : 
«  Nunc  igitur  maledictus  eris  super  terram  quas 
aperuit  os  suum  et  suscepit  sanguinem  fratris 
tui  de  manu  tua.  Cum  operatus  fueris  eam, 
non  dabit  tibi  fructus  suos.  »  C'est  probable- 
ment ce  texte  qui  a  suggéré  à  R.  l'idée  d'éta- 
blir un  rapport  entre  l'effusion  du  sang  et  les 
productions  de  la  terre.  (P.) 

12.  Nèfles.  Mot  dialectal,  encore  usuel  dans 
l'Anjou,  la  Saintonge,  le  Poitou,  le  Berrv, 
et  dans  tout  le  N.  de  la  France.  Le  carac- 
tère provincial  en  est  déjà  indiqué  dans  un  texte 
de  1457  (Du  Cange,  vo  melatà):  «  Le  sup- 
pliant rcquibt   à    icelluy  Poncelet    lui  aidier  à 


cueillir  les  nèfles  appelées  on  pais  Mesles...  » 
Cf.  Rob.  Estienne  (1539)  :  «  Mesle,  Picardis, 
neffle,  Francis,  »  et  Richelet  (1680):  k  Mêle  est 
provincial,  à  Paris  on  dit  neffle.  »  (S.) 

13.  Sur  les  calendes  grecques,  cf.  1.  1,  ch.  xx, 
n.  40. 

14.  Les  bréviaires  comportent  généralement 
un  comput  ou  table  du  temps  ecclésiastique.  (P.) 

1 5 .  Le  mois  de  mars  étant  nécessairement 
compris,  en  tout  ou  en  partie,  dans  le  temps 
de  carême,  donnait  lieu  à  une  expression  pro- 
verbiale :  «  Pas  plus  que  mars  ne  manque  en 
carême  »,  indiquant  une  chose  qui  doit  se 
produire  inévitablement  :  «  Rien  plus  que 
mars  faut  en  carême.  »  Prov.  de  Jeh.  Mielot, 
xvie  s.  (Leroux  de  Lincy).  (C.) 

16.  L'expression  s'employait  et  s'emploie 
encore  pour  exprimer  un  temps  qui  n'arrivera 
jamais.  Cf.  Cholières,  Matinée  II  :  «  Vous  pour- 
riez pourmener  cette  question  jusqu'à  semaine 
des  U'ois  jeudis,  sans  vous  accorder  »  (Littré). 
(C.) 


14 


PANTAGRUEL 


bissextes,  que  le  soleil  bruncha  quelque  peu,  comme  debitoribus  '^ 
à  gauche,  et  la  lune  varia  de  son  cours  plus  de  cinq  toyzes,  et 
feut  manifestement  veu  le  movement  de  trépidation  on  firmament'* 
25  dict  aplane,  tellement  que  la  Pléiade  moyene  '^,  laissant  ses  compai- 
gnons,  déclina  vers  l'Equinoctial  *°,  et  l'estoille  nommé  l'Espy  ""  laissa 
la  Vierge  "%  se  retirant  vers  la   Balance  ^\   qui   sont    bien    espoven- 


Ligne  22.  G  :  bissextes  que  la  lune  —  A  :  bissextes  et  la  lune  —  H  :  comme 
debitoribus  à  gauche  manque  —  1.  23.  A,  G,  H,  J,  K  :  de  cinq  toyses  (A,  J  :  toiies ; 
G  :  troiies)  le  monde  vohintiers  (G  :  voulentiers)  mangeait 


17.  Tortueux,  bancal.  Terme  lyonnais  et 
provençal,  encore  usité  au  sens  de  contrefait  : 
c'est  un  composé  de  de  et  bitors  (=  lat.  his 
tortus),ct  dernier  affublé  d'un  suffixe  burlesque 
(cf.  horgnihus,  borgne  ;  lordibus,  lourd,  etc.).  La 
phrase  rabelaisienne  peut  donc  être  interpré- 
tée :  Le  soleil  chancela  un  peu,  comme  un 
bancal,  à  gauche.  Cf.  R.E.R.,Y,  403-404.  (S.) 

18.  Firmament  est  pris  ici  au  sens  technique. 
Il  désigne  non  pas  toute  la  «  machine  céleste  », 
mais  le  ciel  des  étoiles  fixes,  celui  qui,  dans  le 
système  de  Ptolémée,  embrasse  les  sept  cieux 
des  planètes  ou  étoiles  errantes.  Les  Grecs 
l'appelaient  i-Xavr,:  (de  à  privatif  et  -ÀavâaOat, 
errer),  d'où  l'on  a  tiré  aplane,  qui  se  trouve  déjà 
sous  la  forme  aplanos  dans  le  Roman  de  la 
Rose,  V.  17746.  Un  astronome  arabe  du  ix^  s., 
Thébit-ben-Corrah,  avait  soutenu  que  ce  ciel  des 
étoiles  fixes  était  lui-même  soumis  à  un  mou- 
vement de  trépidation  qui  s'accomplissait  en 
sept  mille  ans.  H.-C.  Agrippa,  dans  son  De 
vanitate  scientiarum,  ch.  xxx,  se  moque  des 
astronomes  qui,  à  l'exemple  de  Thébit,  d'Azar- 
cheles  [astronome  arabe  d'Espagne,  du  xi^  s.], 
de  Jean  de  xMontroyal  [Jean  MuUer,  deKœnigs- 
berg,  1436-1476],  ergotent  sur  les  mouvements 
de  trépidation  ou  de  gyration  du  ciel  aplane.  R. 
raillera  à  son  tour,  1.  IV,  ch.  Lxv,  les  astro- 
nomes qui  se  passionnent  pour  cette  question  : 
«  de  mode  que  par  cestuy  excessif  haulsement 
de  temps  advint  au  ciel  nouveau  mouvement 
de  titubation  et  trépidation  tant  controvers  et 


debatu  entre  les  folz  astrologues.  »  Dans  ce 
passage  de  Pantagruel,  le  mot  de  valeur  est 
manifestement  :  il  fallait  qu'il  y  eût  un  désordre 
bien  extraordinaire  dans  le  monde  céleste 
pour  que  le  mouvement  de  trépidation,  qui 
met  sept  mille  ans  à  s'accomplir,  devînt  tout 
à  coup  sensible  aux  yeux  des  hommes.  (P.) 

19.  Conséquence  de  cette  trépidation  :  des 
étoiles  fixes  changent  de  position.  La  Pléiade 
moyenne  est  l'étoile  qui  est  au  centre  de  la 
constellation  des  Pléiades,  ou  comme  on  disait 
autrefois  de  la  Poussinière.  Cette  constella- 
tion est  placée  dans  le  second  signe  du  zodiaque, 
le  Taureau,  et  à  l'arrière  de  cette  constella- 
tion. (P.) 

20.  L'équinoctial  est  la  ligne  imaginaire  qui 
passe  par  les  deux  signes  équinoxes  :  le  Bélier 
(équinoxe  du  printemps)  et  la  Balance  (équi- 
noxe  de  l'automne).  (P.) 

21.  L'Épi  est  une  étoile  de  première  gran- 
deur qui  appartient  à  la  constellation  de  la 
Vierge.  Elle  représente  l'épi  de  blé  ou  la  gerbe 
que  la  Vierge  porte  en  sa  main  gauche.  (P.) 

22.  La  Vierge  est  le  sixième  signe  du 
Zodiaque.  Les  anciens  lui  ont  donné  ce  nom 
«  pour  s'accommoder  aux  fictions  poétiques 
qui  portoient  que  la  Justice  ou  VAstrxa  Virgo, 
dégoûtée  d'un  monde  aussi  corrompu  que  le 
nôtre,  s'en  étoit  envolée  dans  le  ciel.  »  Fonte - 
nelle.  Pensées  sur  la  Comète,  t.  I,  p.  64.,  éd. 
Prat.  (P.) 

23.  La    Balance,    constellation    de    quatre 


CHAPITRE    I 


15 


tables  et  matières  tant  dures  et  difficiles  que  les  Astrologues  ne  y 
peuvent  mordre  ^*  ;  aussy  auroient  ilz  les  dens  bien  longues  s'ilz 
povoicnt  toucher  jusques  là. 

50  Faictes  vostre  compte  que  le  monde  voluntiers  mangeoit  desdictes 
meslcs,  car  elles  estoient  belles  à  l'œil  et  délicieuses  au  goust  ^''  ; 
mais  tout  ainsi  comme  Noë^*,  le  sainct  homme  (auquel  tant  sommes 
obligez  et  tenuz  de  ce  qu'il  nous  planta  la  vine,  dont  nous  vient 
celle  nectaricque  ^',  délicieuse,  précieuse,  céleste,  joyeuse  et  deïficque^* 

35  liqueur  qu'on  nomme  le  piot  *9),  fut  trompé  en  le  beuvant,  car  il 
ignoroit  la  grande  vertu  et  puissance  d'icelluy,  semblablement  les 
hommes  et  femmes  de  celluy  temps  mangeoyent  en  grand  plaisir  de 
ce  beau  et  gros  fruict. 

Mais  accidens  bien  divers  leurs  en  advindrent,  car  à  tous  survint  au 

40  corps  une  enfleure  très  horrible,  mais  non  à  tous  en  un  mesme  lieu.  Car 
aulcuns  enfloyent  par  le  ventre,  et  le  ventre  leur  devenoit  bossu  comme 
une  grosse  tonne,  desquelz  est  escript  :   a  Ventrem  omnipotentem  »  '°, 


Ligne  32.  J  :  esioyent  —  1.  33.  A.  G  :  tout  ainsi  que  Noë  —  A,  G  :  à  qui  nous 
sommes  tant  —  1.  34.  A,  G,  K  :  vigne  —  1.  35.  A,  G,  H,  J  :  neciareicque  —  K  :  nacta- 
reicque  —  A  :  délicieuse,  joyeuse  manquent  —  1.  37.  H  :  vertus  —  1,  38.  A,  G  :  de  ce 
temps  là  —  A  :  mangeoient  —  G  :  grant  —  1.  40.  A,  G  :  mais  il  leurs  (G  ;  leur^  en 
advint  beaucoup  d'accident,  car .  .  .  —  1.  41.  A,  G  :  enfleure  bien  estrange  —  1.  42.  A,  G  : 
car  les  uns  enfloyent  {A  :  enfloient)  —  1.  43.  A,  G  :  il  est  escript 


étoiles  disposées  en    quadrilatère,  est  le  sep-  26.  Allusion  à  un  épisode  bien  connu  de 

tième  signe  du  Zodiaque  ;  il  est  voisin  de   la  la  Genèse,  ix,  18-24. 

Vierge.  (P.)  27.   De  nectar.  Dérivé  analogique  formé  à 

24.  Plaisanterie   familière  à  R.  Cf.  dans  le  l'aide  d'un  suffixe  très  usuel  au  xvi^  s.  Cf.  1.  I, 
même  ordre  d'images  :  «  Clerc  jusques  es  dents  en  ch.  viii,  n.  49. 

matière  de  bréviaire,  »  1.  I,  ch.  xxvii,  n.  24,  28.  Divine.   Latinisme  qu'on  lit  déjà  chez 

et  V  un  antique  prophète...  mangea  un  livre  et  Coquillart  et  Marot.  Cf.  1.  \,  Prol.,  n.  79. 

fut  clerc  jusques  aux  dents  »,  1.  V,  ch.  XLvi.  (C.)  29.  Vin.  Appellation  d'origine  jargonnesque. 

25.  Peut-être    réminiscence    de    la    Genèse,  Cf.  1.  I,  ch.  v,  n.  115. 

III,    6  :    «  Vidit   igitur    mulier   quod   bonum  30.  Parodie  des  paroles  du  Credo  :  patrem 

esset  lignum  [l'arbre  de    la  science]  ad  ves-  omnipotentem,  et  allusion  plaisante  à  un  texte 

cendum  et  pulchrum  oculis  adspectuque  delec-  de  saint   Paul,  Epist.    ad    Philipp.    III,    18: 

tabile.  »  «   Multi...  quorum  Deus  venter  est  »,  que  R. 


i6 


PANTAGRUEL 


lesquelz  furent  tous  gens  de  bien  et  bon  raillars  ^\  et  de   ceste  race 

45   nasquit  sainct  Pansart'''  et  Mardy  Gras. 

Les  aultres  enfloyent  par  les  espaules,  et  tantestoyent  bossus  qu'on 
les  appelloit  montiferes  ^\  comme  porte  montaignes,  dont  vous  en  voyez 
ehcores  par  le  monde  en  divers  sexes  et  dignités,  et  de  ceste  race 
yssit  '*  Esopet  '^    duquel  vous   avez    les  beaulx    faictz  et   dictz  par 

50  escript'^. 

Les  aultres  enfloyent  en  longueur  par  le  membre,  qu'on  nomme  le 
laboureur  de  nature  '',  en  sorte  qu'ilz  le  avoyent  merveilleusement 
long,  grand,  gras,  gros,  vert  et  acresté'^  à  la  mode  antique'',  si  bien 


Ligne  44.  J  :  iceulx  Jurent  sous  —  A  :  Ommpotentem  et  de  ceste  race  —  A,  G  : 
russe  —  I.  46.  A  :  enflaient  —  estoimt  hossu\  —  1.  48.  A,  G,  H  :  dignitei  —  A, 
G  :  russe  —  1.  49.  A,  G  :  dont  vous  ave\  —  1.  51.  A,  G  :  enfloyent  (^A  :  enfloient) 
en  longitude  —  H  :  en  longeur  —  A,  G  :  quori  appelle  —  1.  52.  K  :  merverlleu- 
sement 


commentera,  1.  IV,  ch.  LViii  :  «  Le  adoroient 
[Gaster]  comme  dieu  :  luy  sacrifioient  comme 
à  leur  dieu  omnipotent.  »  Cf.  R.E.R.,Vlll,  261 
et  IX,  426.  (P.) 

31.  Railleurs.  Cf.  1.  I,  Prol.,n.  3. 

32.  Nom  facétieux  de  saint  qu'on  rencontre 
déjà  dans  Gauthier  de  Coinci  (v.  Godefroy)  : 

Toz  tens  d'empancier  lor  pance  art, 
Toz  tens  font  feste  seint  Pançart. 
On  ne  pouvait  mieux  le  fêter  qu'au  mardi  gras, 
Cf.  H.  Estienne,  Apologie,  t.  I,  p.  263  :  «  Un 
curé  au  Bourg  en  Querci,  parmi  son  prosne, 
parlant  du  Mardi  gras,  autrement  dict  Qua- 
resme-prenant,  ou  Quaresme-entrant,  recom- 
mande à  ses  paroicians  ces  trois  bons  saincts, 
S.  Pansard,  S.  Mangeard,  S.  Crevard  ». 
Cf.  également  Ane.  poés.  fr.,  t.  V,  p.  18  et 
t.  VII,  p.  208.  (S.)  —  R.,  comme  les  con- 
teurs ou  poètes  satiriques  du  moyen  âge, 
affectionne  les  noms  de  saints  imaginaires  et 
facétieux.  On  trouve  dans  son  oeuvre,  sainte 
Andouille,  sainte  Nitouche,  saint  Alipentin, 
saint  Urluburlu,    saint  Fredon  et  sainte  Fre- 


donne, saint  Gris,  saint  Balletrou,  saint  Adau- 
ras,  etc.  Cf.  1.  I,  ch.  xvii,  n.  35  et  suiv.  (C.) 

33.  Porte-montagnes.  Latinisme  qui  ne  se 
trouve  que  chez  R. 

34.  Sortit  (de  issir). 

55.  Esope.  Diminutif  en  usage  dans  la 
langue  dès  le  xiii*  s.  Esope  était  bossu  et  petit 
de  taille. 

36.  Au  1.  IV,  Nouv.  ProL,  R.  mentionne  la 
vie  d'Esope  par  Maxime  Planude.EUe  était  fort 
connue  au  xvie  s.  On  la  trouve,  par  exemple, 
dans  l'édition  aldine  d'Esope  (1505)  (P.) 

37.  Le  membre  viril.  Expression  euphémique 
qu'on  lit  également  chez  du  Fail,  t.  II,  p.  37, 
et  que  Paré  appelle  cultivateur  du  champ  de 
nature  humaine.  Ce  sont  des  métaphores  tirées 
du  travail  agricole.  Labourer,  lui-même,  a  ce 
sens  libre  dans  Coquillart,  Despériers  et  GuiU. 
Bouchet.   (S.) 

58.  Dressé  comme  la  crête  du  coq.  Cf.  I.  I, 
ch.  XXV,  n.  53. 

39.  Sur  le  modèle  du  phallus  de  certaines 
statues  antiques. 


CHAPITRE    1 


t? 


qu'ilz  s'en  servoyent  de  ceinture,  le  redoublans  à  cinq  ou  à  six  foys 
35  parle  corps;  et  s'il  advenoit  qu'il  feust  en  poinct  et  eust  vent  en 
pouppe,  à  les  veoir  eussiez  dict  que  c'estoyent  gens  qui  eussent  leurs 
lances  en  l'arrest  *"  pour  jouster  à  la  quintaine  *\  Et  d'yceulx  est  per- 
due la  race,  ainsi  comme  disent  les  femmes,  car  elles  lamentent  con- 
tinuellement qu' 

60  II  n'en  est  plus  de  ces  gros,  etc. 

vous  sçavez  la  ■^-  reste  de  la  chanson  ■*'. 

Aultres  croissoient  en  matière  de  couilles  si  énormément  que  les 
troys  emplissoient  bien  un  muy  '^^  D'yceulx  sont  descendues  les 
couilles  de  Lorraine '^S  lesquelles  jamays  ne  habitent  en  braguette:  elles 
65   tombent  au  fond  des  chausses. 

Aultres  croyssoient  par  les  jambes,  et  à  les  veoir  eussiez  dict  que 


Ligne  54.  A  :  servaient  de  ceindure  —  A,  G,  H,  J  :  le  redouhlanl  (J  :  redoubîanii) 
à  cinq  ou  six  foys  —  1.  5  5-  J  :  fiist  —  A,  G  :  en  point  —  1.  56.  A,  G  :  vous  enssie:^ 
dit  —  A,  J  :  cestoient  —  1.  57.  A,  G  :  £/  de  ceulx  la  c'est  perdu  la  rasse  ;  ]  :  Et 
d'iceulx  —  1.  58.  A  :  ainsi  manque  —  1.  éi.  H,  J,  K  :  la  reste  —  1.  62.  A,  G,  H, 
J,  K  :  Aultres  croissoient  en  matière. . .  fond  des  chausses  manque  —  1.  66.  A,  G  : 
D'aultres  —  A,  G,  H,  J   :   croissoyent  —  G  :  dit 


40.  U arrêt    était    une    courroie    ou    pièce  féminin  au  xvie  s.    Cf.  t.  I,  cli.  m,  p.    43  : 
à    charnière  fixée  à  l'armure,    à  hauteur   du  «  Toutes  restes .  » 

coude,  pour  maintenir  la  lance   horizontale.  43.  Voici   quelques  vers  de  cette  chanson 

(C.)  joyeuse,  que  l'on  trouvera  in  extenso  dans  la 

41.  C'était   une    tîgure     d'homme  montée  R.  E.  R.,l\,  140: 

sur   pivot    et  armée  d'un    bâton  qu'il  fallait  Où  sont  il  ?  //  n'en  est  plus  nulz  : 

frapper  de  la  lance  au  beau  milieu  du  corps.  Si  Ils  sont  allez  ailleurs  au  gaing.... 

on  le  touchait  de  côté,  le  mannequin  tournait  Dames  qui  en  avés  besoing, 

et   assénait  un  coup  de  bâton  sur   le  dos  du  Se  ne  les  avés  retenus, 

jouteur    maladroit.    Le   jeu    de  la   quintaine,  Passer  vous  faudra  des  menus  : 

connu  dès  le  xii^  siècle,  subsistera   dans  les  Car  je  pense  qu'ils  sont  bien  loing, 

divertissements  populaires  jusqu'au  milieu  du  Les  gros,  etc. 

xviiie  siècle.   Dans  certains   pays  le  droit    de  (C.) 

faire  courir  la  quintaine  était    au  nombre    des  44.  Environ  270   litres.  Cf.  1.    I,   ch.   xii, 

droits  seigneuriaux.  (C.)  n.  62. 

42.  Reste  était   tantôt    masculin   et  tantôt  45.  Plaisanterie  proverbiale  antérieure  à  R. 

P.WTAGRUEL.  3 


i8 


PANTAGRUEL 


c'estoyent  grues  OU  flammans '^^j  ou  bien  gens  marchans  sus  eschasses, 
et  les  petits  grimaulx  '^^  les  appellent  en  grammaire  Jambus'^^. 

Esaultres  tant  croissoit  le  nez  qu'il  sembloitla  fleute  49  d'un  alambic, 

70  tout  diapré,   tout  estincelé   de  bubeletes '",  pullulant,   purpuré^',   à 

pompettes  ^^,  tout  esmaillé,  tout  boutonné  ^^  et  brodé  de  gueules  5^^, 

et  tel  avez  veu  le  chanoyne  Panzoult   ^'  et  Piédeboys,    medicin  de 


Ligne  67.  A,  G,  H,  J,  K  :  grues  ou  bien  gens  —  A,  G  :  sus  des  eschasses  —  1.  68. 
A  :  petiti  ;  G,  J,  K  :  peîis  —  A  :  grymaulx  ;  K  :  grimauli  ;  —  1.  69-J6.  A,  G  : 
Es  aultres...  Ne  reminiscaris  manque  —  H,  J  :  croissoyt  ;  K  :  croyssoit  lei  ne\  —  1. 
72.  J,  K  :  médecin 


Cf.  dans  R.E.R.,  I,  72,  et  Parnasse  satyr.  du 
XV^  s.,  p.  196,  un  Dicté  joyeux  sur  les  sobri- 
quets des  différents  pays  : 

Dieu  nous  gard'  d'un  tour  de  Breton, 
D'un  Messaire  et  de  son  boucon 


Nos  filles,  femmes  et  nostre  reigne 
De  ces  grands  cailles  de  Lorrayne. 
Cf.  également  R.E.R.,  VII,  447  (exemple 
de  1589),  et  Ane.  poés.fr.,  t.  V,  p.  m.  Au 
1.  III,  ch.  viii,  R.  fait  de  cette  réputation  des 
braguettes  lorraines  le  thème  de  l'anecdote  du 
noble  Valentin  Viardière.  (C.) 

46.  Flamants.  Cf.  1.  L  ch.  xxxvii,  n.  49. 

47.  Nom  méprisant  donné  aux  petits  éco- 
liers, aux  élèves  des  classes  élémentaires.  R. 
se  sert  fréquemment  de  ce  terme,  qui  n'est 
pas  attesté  antérieurement  à  lui.  Cf.  plus  bas, 
ch.  VIII  :  «  la  première  classe  des  petits  gri- 
maulx... »,  et  1.  IV,  ch.  XLViii  :  «  Puis  accou- 
rut le  maistre  d'escole  avec  tous  ses  péda- 
gogues, grimaulx,  et  escoliers...  »  C'est  une 
application  particulière  du  provincial  grimaud, 
grognon  (encore  aujourd'hui  dans  le  Bas- 
Maine  et  ailleurs),  désignant  les  enfants  tur- 
bulents des  basses-classes.  Cf.  R.E .R.,  V,4o6- 
408.  (S.) 

48.  Calembour  sur  le  terme  de  prosodie 
latine  iamhus,  iambe. 


49.  La  partie  de  l'alambic  que  R.  appelle 
fleute  est  le  «  canal  en  forme  de  bec  d'oy- 
seau,  par  lequel  l'eau  distille  goutte  à  goutte 
en  ime  phiole  ».  Cf.  Charles  Estienne,  L'agri- 
culture et  maison  rustique,  Paris,  1567,  fol. 
167.  (D.)     • 

50.  Petits  boutons,  petites  ampoules  qui 
viennent  sur  la  peau.  Le  primitif  buhe,  bouton, 
se  lit  fréquemment  dans  Paré.  (S.) 

51.  Empourpré.  Forme  savante  qu'on  Ht 
déjà  dans  les  Mystères  du  xve  s.  Cf.  Greban, 
Mist.  de  la  Passion,  v.  25436  :  «  Blesme 
des  yeux,  tout  de  sâng purpurée...  (S.) 

52.  A  petits  pompons,  à  rubis.  Cf.  du  Fail, 
t.  II,  p.  96  :  «  Lupolde  à  tout  son  rouge  nez, 
et  à  pompettes ...  »  Expression  encore  familière 
au  bas  langage  :  être  pompette,  être  ivre.  R. 
prend  plus  bas,  ch.  xii,  le  mot  dans  une  accep- 
tion technique  :  balle  avec  laquelle  on  ap- 
plique l'encre  sur  les  formes  d'imprimerie. 
(S.) 

53.  A  gros  boutons.  Plaisanterie  qui  se 
retrouve  dans  le  «  pourpoinct  à  gros  boutons  » 
du  Triuniphe  de  dame  Verolle.  (C.) 

54.  Rouge,  dans  le  langage  héraldique. 

5  5 .  Jeu  de  mots  sur  le  nom  de  la  petite  localité 
de  Panzoult,  cant.  L'Ile-Bouchard  (Indre-et- 
Loire)  et  pansou  (pansu),  qui  a  un  gros  ventre. 
(C.) 


CIIAPITKI-    l 


19 


Angiers  '"  ;  de  laquelle   race  peu  furent  qui   aimassent  la  ptissane  ", 

mais  tous  furent  amateurs  de  purée  septembrale  >^.  Nason  et  Ovide  ^' 
75   en  prindrent  leur  origine,  et  tous   ceulx  desquelz    est  escript  :  «  Ne 

reiniuiscaris^°  » 

Aultres  croissoyent  par  les  aureilles,  lesquelles  tant  grandes  avoyent 

que  de  lune  fiiisoyent  pourpoint,  chausses  et  sayon  ^',  de   l'aultre  se 

couvroyent  comme  d'une  cape  à  l'Espagnole,  et  dict  on  que  en  Bour- 
80  bonnoys  encores  dure  l'eraige  ^%  dont  sont  dictes  aureilles  de  Bour- 

bonnoys  ^'. 

Les  aultres  croissoyent  en  long  du  corps.  Et  de  ceulx  là  sont  venuz 

les  Geans^-*, 


Ligne  73.  K  :  la  lissatie —  1.  74.  H  :  mays  —  J  :  Nason  cest  Ovide  en  prind  son 
origine  —  1.  77.  A,  G  :  D' aultres  par  les  aureilles  lesquelles  il^  avoient  si  grandes  que 
—  H,  J  :  croissaient  —  1.  78.  A  :  en  faisaient  ;  G  :  en  faisoyent  —  A  :  et  de  l'aultre  ; 
G  :  et  de  l'autre  ;  K,  J  :  de  l'autre  —  1.  79.  A,  J  :  à  V Hespaignole  ;  G,  K  :  à 
l'espaignole  ;  H  :  à  l'hispaignole  —  K,  G  :  et  dit  l'an  —  1.  80.  A,  G  :  encores  en 
a  de  Theraise. 


56.  Pas  plus  que  pour  le  chanoine  Panzoult 
nous  ne  connaissons  de  personnage  du  nom  de 
Piédeboys.  On  peut  donc  considérer  ces  deux 
noms  comme  des  sobriquets.  Mais  sous  ces 
appellations  facétieuses,  R.  a  eu  probablement 
en  vue  des  personnages  réels,  que  ces  allusions 
à  des  défauts  physiques  (Pied-de-bois,  Pansou) 
suffisaient  à  désigner  aux  yeux  des  contem- 
porains avertis.  (C.) 

57.  «  La  ptisane  (-T'.axvr,)  était  de  l'orge 
pilée.  On  la  faisait  bouillir  et  on  la  donnait  au 
malade,  soit  non  passée,  c'était  alors  une 
bouillie  d'orge  (pdsTiu.a),  soit  passée,  c'était 
alors  une  simple  décoction  d'orge  (yjÀo;).  La 
ptisane,  dans  la  médecine  hippocratique,  était 
la  préparation  dont  on  se  servait  pour  les 
maladies  aiguës.  »  (Littré  et  Robin,  Diction- 
naire de  médecine).  (D.) 

58.  Le  vin.  Cf.  1.  L  ch.  vu,  n.  21  et 
i?. £./?.,  IX,  4SI. 

59.  Facétie  sur  le  nom  et  le  surnom  d'O- 
vide :  Ovidius  Naso,  dont  R.  fait  deux  per- 
sonnages diï-tincts.  (P.) 


60.  Équivoque  entre  le  mot  ne:^  et  le  début 
de  l'antienne  ne  reminiscaris  deîicta  nostra,  qui 
se  chante  avant  et  après  les  sept  psaumes  de  la 
pénitence.  Cette  plaisanterie  ecclésiastique, 
antérieure  à  R.,  a  donné  naissance  à  un  Dicté 
joyeux  des  Notns  de  toiis  les  ne:^,  où  figurent,  en 
forme  de  litanies,  tous  les  passages  de  l'Écri- 
ture qui  commencent  par  Ne  :  ne  quando,  ne 
advertas,  ne  revoces,  etc.  Seul  ne  reminiscaris 
manque  à  l'énumération.  Cf.  R.E .R.,  1,  jj, 
Vin,  262  et  Parnasse  satyr.  XF^s.,  p.  197.  (C.) 

61.  Petite  saie,  vêtement  de  dessus.  Cf.  1.  I, 
ch.  VIII,  n.  57. 

62.  Héritage, au  sens  de  race.  Et  plus  loin, 
1.  III,  ch.  XXII  :  «  En  est  il  encore  deVeraige}  » 
Tiré  de  hoir,  héritier,  ce  dérivé  ne  se  trouve 
que  chez  R.  (S.) 

63.  Les  oreilles  de  Bourbonnais  étaient  pro- 
verbiales. Cf.  Despériers,  nouv.  xciv  :  «  Es  pais 
de  Bourbonnois  où  croissent  mes  belles 
oreilles.  »  (C.) 

64.  Pour  la  nomenclature  de  ces  cinquante- 
neuf  géants,  ancêtres  de  Pantagruel,  R.  a  tour 


20 


PANTAGRUEL 


Et  par  eulx  Pantagruel  ; 
85       Et  le  premier  fut  Chalbroth  '"^ , 

Qui  engendra  ^^  Sarabroth, 

Qui  engendra  Faribroth, 

Qui  engendra  Hurtaly  ^^  qui  fut  beau  mangeur  de  souppes  et  régna 
au  temps  du  déluge, 
90       Qui  engendra  Nembroth  ^^ 


Ligne  88.  M  :  resna —  1.  89.  H,  J  :  on  temps 


à  tour  puisé  dans  l'antiquité  hébraïque  et  gréco- 
romaine,  dans  les  traditions  médiévales  et  popu- 
laires, utilisant  parfois  des  recueils  de  seconde 
main  que  nous  indiquerons  plus  loin.  Ce  pas- 
tiche burlesque  des  généalogies  bibliques 
s'ouvre  par  quelques  appellations  factices  et 
finit  avec  le  héros  même  du  roman.  L'ordre 
chronologique  ou  ethnique  n'est  pas  toujours 
rigoureusement  observé,  l'auteur  s'étant  plu 
à  embrouiller  les  lecteurs.  En  somme,  la  liste 
de  R.  embrasse  quatre  catégories  de  noms  de 
géants  :  bibliques,  mythologiques,  médiévaux 
et    facétieux.  (S.) 

65.  Nom  de  géant  forgé  par  R.,  comme  les 
deux  qui  suivent,  Sarahioth  et  Faribroth,  tous 
trois  modelés  sur  Nembroth,  tandis  que  leurs 
éléments  initiaux  rappellent  les  noms  des 
anciens  rois  francs  :  Childebert,  Charibert  et 
Farabert.  (S.) 

66.  Cette  formule  rappelle  le  Liber  gêner a- 
tionis  Jesu  Christi  par  lequel  s'ouvre  l'Évangile 
selon  saint  Mathieu  :  Abraham  genuit  Isaac, 
Isaac  autem  genuit  Jacob,  etc.  (P.) 

67.  Nom  d'un  géant  antédiluvien  et  bi- 
blique sur  lequel  R.  donne  des  détails  circons- 
tanciés, que  les  commentateurs  hébreux  (les 
niassorets  de  R.)  rapportent  à  Og,  roi  de  Basan, 
mentionné  plus  bas  (ch.  iv).  Ces  commenta- 
teurs racontent  que  Og,  grâce  à  sa  taille  gi- 
gantesque,   put  échapper  au   déluge.   Assis  à 


califourchon  sur  un  échelon  de  l'escalier,  — 
ou  monté  sur  le  toit  de  l'arche,  suivant 
d'autres  traditions,  —  il  recevait  tous  les  jours 
de  Noë,  par  une  fenêtre  du  toit,  des  vivres. 
(R.  le  qualifie  de  beau  mangeur  de  soupes).  On 
lit  dans  la  Genèse,  xiv,  1 5  :  «  Et  quelqu'un  qui 
était  échappé  en  vint  avertir  Abram...  »  La 
Vulgate  porte  :  U^ius  qui  evaserat,  le  texte 
hébreu  :  Ha-palit,  c'est-à-dire  l'évadé,  le  sauvé. 
Nicolas  de  Lyra,  écho  de  l'exégèse  rabbi- 
nique,  note  ceci,  dans  ses  Postillx  (1471),  à 
propos  du  passage  biblique  cité  :  «  Unus  qui 
evaserat.  Dicunt  aliqui  Hebrsei  quod  iste  fuit 
Og,  rex  Basan,  qui  evaserat  de  diluvio  ».  Le 
Ha-palit  de  la  Sainte  Écriture,  c'est-à-dire  l'é- 
vadé du  déluge,  devint  un  des  noms  que  les 
rabbins  commentateurs  donnèrent  à  Og  (cf. 
Jeu'ish  Encyclopxdia,  v  Og).  La  forme  cor- 
rompue Hiirtaly  montre  que  R.  est  allé  la 
chercher  dans  un  recueil  de  deuxième  ou  de 
troisième  main.  Comme  de  Lyra  l'ignore, 
R.  a  dû  consulter  une  compilation  latine  des 
traditions  rabbiniques,  qui  reste  à  découvrir.  (S.) 
68.  Nemrod,  très  ancien  roi  du  nord  de  la 
Chaldée,  que  la  Genèse  qualifie  de  puissant  chas- 
seur devant  l'Éternel  La  forme  Nembroth  est 
celle  des  monuments  littéraires  des  xv^-xvie 
s.,  celle  du  Mistere  du  Vieil  Testament  par 
exemple  ;  on  la  lit  encore  dans  le  Fœneste  de 
d'Aubigné.  (S.) 


CHAPITRR    I 


21 


95 


Qui  engendra  ^'■''  Athlas"°,  qui  avecques  ses  espaulles  garda  le  ciel 
de  tumbcr. 

Qui  engendra  Goliath  "', 

Qui  engendra  Eryx  '%  lequel  fut  inventeur  du  jeu  des  gobeletz, 

Qui  engendra  Tite '', 

Qui  engendra  Er}'on  '*, 

Qui  engendra  Polypheme  "  , 

Qui  engendra  Cace  '^, 


Ligne  91.  A  :  guarda  —  1.  94.  A  :  lequel  fut  inventeur  du  jeu  des  gobelets  manque 
—  I.  95.  A,  G  :  Titius  ;  H,  J,  K  :  Titie  —  1.  97.  A,  G  :  Polyphemus  ;  J  : 
Polyphene  —  l.  98.  A,  G:  Cacus 


69.  Ici  commence  la  série  des  géants  tra- 
ditionnels gréco-romains  que  R.  a  trouvés 
déjà  groupés  dans  VOfficina  de  Ravisius  Tex- 
tor  (1532).  Cf.  /?.£./?.,  V,    193,   et   ¥1,278. 

70.  Géant  mythologique  souvent  men- 
tionné par  R  :  «  un  Athlas  à  la  grand  eschine  », 
1.  III,  ch.  XII.  Ailleurs,  1.  IV,  ch.  xvii,  il  en 
parle  plus  explicitement  :  «  Du  ciel  et  de  la 
terre  avoit  peur  semblable,  s'ilz  n'estoient  due- 
ment  fulciz  et  appuyez  sur  les  colonnes  de 
Atlas,  comme  estoit  l'opinion  des  anciens.  »(S.) 

71.  Géant  biblique  dont  le  nom  aurait  dû 
venir  immédiatement  après  Nemhroth,  com- 
plétant ainsi  (avec  Enay  cité  plus  bas)  la  série 
des  géants  traditionnels  tirés  de  la  Bible.  R. 
le  cite  encore  ailleurs,  à  propos  du  combat  de 
Pantagruel  avec  le  géant  Loupgarou,  1.  II,  ch. 
XXIX  :  «  David  tua  bien  Goliath  facilement.  » 
(S.) 

72.  Nom  d'un  géant  sicilien,  tué  par  Her- 
cule et  enseveli  sous  la  montagne  sicilienne 
qui  portait  son  nom,  aujourd'hui  5a«  Giiiliano. 
Virgile,  Enéide,  ch.  v,  v.  401-416,  fait  allusion 
à  ses  énormes  gantelets  :  «  geminos  immani 
pondère  cœstus  »  qu'il  jetait  au  milieu  du 
combat  et  que  R.  compare  plaisamment  à  un 
jeu  de  gobelets.  (S.) 

73.  Tityus,  et  les  géants  énumérés  ensuite 


appartiennent  à  la  mythologie  et  sont  suffi- 
samment connus.  Remarquons  que  les  noms 
gréco-romains  qui  suivent  (Pohphème,  Cace, 
Encelade,  Cée,  Typhoé,  Noé,  Othe,  Briare...) 
figurent  dans  l'édition  princeps  sous  la  forme 
latine  de  la  Renaissance  :  Polyphemus,  Cacus, 
Enceladus,  Ceus,  Typhceus,  Alœus,  Othus, 
Briareus,  etc.  (S.) 

74.  Leçon  fautive  pour  Orion,  de  même 
que  Etion  ci-dessous  est  pour  Otus,  deux  noms 
de  géants  dont  parle  Pline,  H.  N.,  1.  VII,  ch. 
XVI  :  «  In  Creta  terrée  motu  rupto  monte 
inventum  est  corpus  stans  xlvi  cubitorum, 
quod  alii  Orioiiis,  alii  OH  [éd.  xvie  s.  :  Et/onis] 
fuisse  arbitrantur.  »  Ravisius  Textor  donne  la 
leçon  correcte  Orion,  à  côté  de  celle  d'Etioii. 
Cf.  i?.£.i?.,VI,  278.  (S.) 

75.  Nom  de  cyclope  homérique.  R.  fait 
ailleurs  allusion  à  sa  caverne  (1.  IV,  ch.  xv)  et 
aux  béliers  sous  le  ventre  desquels  se  sau- 
vèrent les  compagnons  d'Ulysse,  1.  IV,  ch. 
VIII  :  «  les  moutons  de  Polyphemus,  le  borgne 
cyclope,  emportèrent  hors  la  caverne  Uh^ces 
et  ses  compagnons.  »  (S.) 

76.  Cacus,  fils  de  Vulcain,  d'après  la  légende 
rapportée  par  Virgile,  Enéide,  viii,  186-279, 
avait  établi  son  repaire  sur  l'Aventin.  Il  fut 
vaincu  et  mis  à  mort  par  Hercule.  (P.) 


22 


PANTAGRUEL 


100 


105 


IIO 


Qui  engendra  Etion,  lequel  premier  eut  la  verolle  pour  n'avoir  beu 
frayz  en  esté,  comme  tesmoigne  Bartachim  ", 


au 
au 
au 
au 
au 
au 
au 
au 
au 
au 
au 
au 
au 
au 


engendra  Encelade, 

engendra  Cée, 

engendra  Typhoe, 

engendra  Aloe, 

engendra  Othe, 

engendra  vEgeon, 

engendra  Briaré,  qui  avoit  cent  mains, 

engendra  Porphirio, 

engendra  Adamastor, 

engendra  Antée, 

engendra  Agatho, 

engendra  Pore  '^  contre  lequel  batailla  Alexandre  le  Grand, 

engendra  Aranthas"^ 

engendra  Gabbara  '^°,  qui  premier  inventa  de  boire  d'autant  ^ 


Ligne  99-100.  A  :  lequel  premier...  Bartachim  manque  ;  G,  H  :  pour  avoir  dormy  la 
gueulle  baye  comme  —  1.  loi.  A,  G  :  Enceladus  —  1.  102.  K  :  engendra  —  A,  G  : 
Ceus  —  1.  103.  A  Typhoeus  ;  G  :  qui  engendre  Typhoe  manque  —  1.  104.  A,  G  : 
Aloeus  —  1.  105.  A,  G  :  Olhus  —  1.  107.  A,  G  :  Briareus  —  1.  108.  A  :  Porphyrio 
—  1.  1 10.  A,  G  :  Anteus  —  1.  1 12.  A,  G  :  Porus  —  G  :  Grant  —  1.  1 14.  A  :  qui  premier 
inventa  de  boire  d'autant  manque  ;  G,  H  :  boyre 


77.  Jean  Bertachin,  jurisconsulte  de  Firmo, 
marche  d'Ancône,  est  l'auteur  d'un  Reperto- 
riiim  jiiris  utrhisqiie  en  trois  tomes  qui  eut  un 
grand  nombre  d'éditions,  depuis  celles  de 
Lyon,  Joh.  Syber,  sans  date,  et  de  Nurem- 
berg, Ant.  Koberger,  1483.  R.  le  cite  parmi 
les  ineptes  commentateurs  des  Pandectes,  1.  Il, 
ch.  X.  (C.) 

78.  Plutarque  et  Philostrate  font  déjà  de  ce 
roi  indien  un  vrai  géant,  et  il  est  décrit 
comme  tel  par  R.  Textor  ;  «  Fuit  et  Porus  rex  in 
India  quatuor  cubitis  et  palma  procerus,  quem 
Alex,  bello  vicit.  »De  même  Bojardo,  Orlando 
inam.,  ch.  xxx,  str.  26  : 

Porone  ha  nome,  ed  è  sigran  gigante, 
Che  non  trova  nel  mondo  alcun  destriero, 


Ma  sempre  lui  cavalla  un  elefante.         (S.) 

79.  Géant  de  Bebrycie,  haut  de  huit  cou- 
dées, qui  fut  vaincu  par  un  jeune  homme,  Nicé- 
phore.  Arrien  de  Nicomédie  nous  a  transmis 
le  récit  quasi  mythique  de  ce  combat.  Ravisius 
Textor  se  borne  à  dire  :  «  AraantlMs  Bebrycius 
octonis  cubitis  longus  fuisse  traditur.  »  Cf. 
Pauly,  Real-Encyclopeedie,  vo  Aranthas.  (S.) 

80.  Mentionné  par  Pline,  H.  N.,  VII,  16  : 
«  Procerissimum  hominum  astas  nostra  Divo 
Claudio  principe  Gahhanim  nomine  ex  Arabia 
advectum  IX  pedum  et  totidem  unciarum 
vidit  »,  et  cité  par  Ravisius  Textor  dans  son 
Officina.  (P.) 

81.  En  faisant  raison.  Cf.  1.  I,  Prol., 
n.  24. 


II) 


120 


CHAPITRE    r 


23 


Qui  engendra  Goliath  de  Secundille  ^\ 

dui  engendra  Offot"',  lequel  eut  terriblement  beau  nez  à  boyre  au 
baril  «^ 


Qui  engendra  Artachées, 


Qui  engendra  Oromedon, 

Qui  engendra  Gemmagog  ^\  qui  fut  inventeur  des  souliers  à  pou- 
laine  *\ 


Ligne  né.  A  :  boire  —  1.  118.  M  :  engendrn  —  1.  120.  M  :    ienvenieur  —  G,  H,  J 
soliers  —  G  :  poulaiues 


82.  Géante  mentionnée  par  Pline,  H.  N., 
VI,  16  :  «  Fuere  sub  Divo  Augusto  semipede 
addito  [magnitudini  Gabbars]  quorum  corpora 
ejus  miraculi  gratia  in  conditorium  Salustiano- 
rum  asser%'abantur  hortorum.  Pusioniet  Secnn- 
dillx  erant  nomina  »,  et  citée  par  Ravisius 
Textor,  op.  cit.  (P.) 

83.  Nom  barbare  d'un  géant,  sur  lequel  nous 
renseigne  Ravisius  Textor  :  «  Saxo  Gramma- 
ticus  dicit  Offotmn  fuisse  Gygantem  et  pasto- 
rem,  cujus  armenta  tutabatur  canis  Biornonis 
cujusdam.  »  (S.) 

84.  Villon,  Test.,  v.  1355,  donne  à  Thi- 
bault de  la  Garde  : 

Le  Barillet}  par  m'ame,  voire  ! 
Genevoys  est  plus  ancien 
Et  a  plus  beau  nez  pour  y  boire. 
La  plaisanterie  doit  sans  doute  être  prise  au 
sens  ironique,  car  un  nez  trop  grand  empêche 
le  buveur  de   coller  ses  lèvres  à  la  bonde  du 
baril.  (G.) 

85.  Nom  d'un  géant  médiéval  sur  lequel  Ravi- 
sius Textor  fournit  ces  renseignements  :  «  Fuit 
et  Gemmagog  Gygas  cubitis  duodecim  proce- 
rus.  Architrenius  :  Cubitis  ter  quamor  altum 
Gemagogo  Herculea  suspendit  in  aëre  lucta.  » 
Ce  nom  rappelle  celui  de  Goemagot,  géant 
qui  aurait  habité  Albion  aux  époques  fabu- 
leuses, mentionné  dans  Fairy  Qiteen  de  Spenser 
(chant  III,  V.  9).  Cette  forme  renvoie  à  un 
compromis  entre  Gog  et  Magog,  noms  de  géants 


dont    parle   la  Sainte  Écriture.  Cf.  R.E.R., 
VII,  255.  (S.) 

86.  Souliers  à  pointe  démesurément  longue, 
dont  la  mode  datait  du  xive  s.,  venant  pro- 
bablement de  Pologne  (anc.  fr.  Poullaine). 
Cf.  Du  Cange,  vo  poidainia  :  «  Ainsi  que  ilz 
dançoient,  fut  marchié  par  aucun  de  la  dance 
sur  la  poulaine  des  soliers  de  l'un  d'iceulx 
compaignons  de  Picardie...  »  Ce  genre  de 
souliers  disparut  sous  Charles  VIII,  vers  la  fin 
du  xve  s.  ;  ils  étaient  complètement  démodés 
à  l'époque  de  R.,  et  du  Fail  en  parle  comme 
d'une  curiosité  du  passé,  t.  I,  p.  46  :  «  Du 
temps  qu'on  portoit  souliers  à  poulaine  (mes 
amys)  et  qu'on  mettoit  le  pot  sur  la  table,  et 
en  prestant  l'argent  on  se  cachoit...  »  R.  men- 
tionne fréquemment  des  «  ventres  à  poulaine  » 
c'est-à-dire  énormes  (1.  II,  ch.  xxxiv  ;  1.  IV, 
ch.  XXXI,  etc.),  par  allusion  à  la  chaussure  de 
ce  nom.  (S.)  —  Les  cordonniers  eux-mêmes  se 
plaignaient  de  cette  fantaisie  delà  mode.  Cf. 
Martial  d'Auvergne,  xlif  Arresl  :  «  Il  fault 
maintenant  mettre  aux  poinctes  des  soulliers 
qu'on  faict  trop  de  bourre...  ilz  ne  pourroyent 
continuer  cette  charge,  s'ilz  n'en  avoj'ent  plus 
grandz  gaiges,  attendu  que  le  cuyr  est  cher 
et  que  les  dïcts potdlaines  sont  plus  forts  à  faire 
qu'il  ne  vouloyent.  »  La  forme  des  souliers 
tomba  dans  une  autre  exagération  et  s'élargit 
démesurément  en  battoir.  Cf.  1.  I,  ch.  viii, 
n.  54.  (C.) 


24 


PANTAGRUEL 


Qui  engendra  Sisyphe  ^^ 

Qui  engendra  les  Titanes,  dont  nasquit  Hercules, 
Qui  engendra  Enay  ^^,  qui  fut  très  expert  en  matière    de  oster  les 
125   cerons  des  mains, 

Qui  engendra  Fierabras  ^^,  lequel    fut  vaincu   par  Olivier,  pair  de 
France,  compaignon  de  Roland, 

Qui  engendra  Morguan '^°,  lequel  premier  de  ce    monde  joua  aux 
dez   avecques  ses  bezicles, 
130       Qui  engendra  Fracassus^',  duquel  a  escript  Merlin  Coccaie^"", 


Ligne  122.  A,  G  :  Sisyphus  —  1.  123.  K  :  Titanes  —  1.  124-5.  ^^  '■  qui  fut...  mains 
manque  —  1.  125 .  G  :  cyrons  ;  H,  J  :  ceirons  —  1.  126.  G  :  per  de  Franee  —  1.  128. 
A  :  lequel  premier .  . .  besicles  manque  ;  J  :  an  dei  avecques  heTJcles  —  1.  130.  A,  G  : 
Merliniis  Coccaius;  M.  Caccaie 


87.  R.  fait  allusion  au  supplice  de  Sisyphe 
dans  le  Prologue  du  Tiers  Livre  :  «  Diogenes 
le  devalloit  [son  tonneau]  de  mont  à  val... 
puis  de  val  en  mont  le  rapportoit,  comme 
Sisyphus  fait  sa  pierre...  »  (S.) 

88.  Forme  francisée  à'Enac,  géant  biblique 
de  Hébron,  dont  les  enfants,  les  Enacim, 
étaient  encore  nombreux  et  redoutables  du 
temps  de  Moïse  (Deutér.,  ix,  12,  et  Notiibres, 
XIII,  3  3).  L'attribution  que  lui  donne  R.  est  pure- 
ment facétieuse,  et  rappelle  cet  autre  passage, 
1.  IV,  ch.  XVII  :  «  Quenelault,  medicin  Nor- 
mant,  lequel  subitement  à  Monspellier  tres- 
passa  par  de  biays  s'estre  avecques  un  tranche 
plume  tiré  un  ciron  de  la  main.  »  (S.) 

89.  Nom  d'un  géant  sarrasin,  haut  de 
quinze  pieds,  roi  d'Alexandrie  ;  il  livra  un  grand 
combat  à  Olivier  qui  le  vainquit.  Cf.  Léon 
Gautier,  Les  Epopées,  t.  IH,  p.  388-397.  R.  a 
mentionné  dans  le  Prologue,  le  roman  de 
chevalerie  qui  raconte  ses  exploits.  Avec  lui 
commence  la  série  des  noms  de  géants  tirés  des 
romans  de  chevalerie.  Cf.  Léon  Gautier,  op.  cit., 
1878- 189 3,  2e  éd.,  et  Ernest  Langlois,  Table 
des  noms  propres  de  toute  nature  compris  dans 
les  chansons  de  geste  imprimées,  Paris,  1904.  (S.) 

90.  Nom  de  géant,  héros  d'un  roman  de 
chevalerie,  source  de  l'épopée  burlesque  de 
Pulci  (1488).  Rien  ne  prouve  que  R.  ait  connu 


cette  œuvre  de  Pulci  ;  il  a  pu  puiser  dans  les 
traditions  nationales.  Quant  au  géant,  R.  s'en 
moque  ici,  comme  au  ch.  xxx,  où  il  en  fait  un 
brasseur  de  bière.  Cf.  R.  E.R.,  X, 41 5-417.  (S.) 

91.  Le  plus  fort  des  compagnons  de  Baldus, 
dans  les  Macaronées  de  Folengo,  chant  II  : 
Primus  erat  quidam    Fracassas  proie  gigantis, 
Cujus  stirps  olim  Morganto  venit  ab  illo... 

Son  nom  dérive  de  fracassare.  C'est  le  géant 
Brise-tout  :  avec  un  battant  de  cloche  pour 
massue,  il  fracasse  la  tête  de  ses  ennemis.  (S.) 

92.  Pseudonyme  de  Théophile  Folengo 
(1491-1544),  moine  défroqué  comme  R.  et 
auteur  de  VOpus  macaronicuin,  dont  l'édi- 
tion définitive  parut  à  Cipade  en  1530.  C'est 
une  parodie  satirique  des  romans  de  chevalerie, 
remplie  de  charges  contre  les  moines  goinfres 
et  débauchés.  Le  poème  est  écrit  dans  une 
langue  factice,  appelée  macaronique  à  cause  du 
mélange  continuel  des  termes  latins  et  italiens 
(vulgaires  ou  dialectaux).  R.  fait  allusion  aux 
derniers  chapitres  des  Macaronées,  véritable 
pandémonium,  lorsqu'il  place,  dans  la  biblio- 
thèque de  Saint-Victor,  ce  livre  :  Merlinus  Coc- 
caius, de  Patria  Diaholorum.  Il  leur  a  d'ailleurs 
fait  quelques  emprunts,  dont  le  nombre  et  la 
portée  ont  été  fort  exagérés.  Une  édition  cri- 
tique des  Macaronées  vient  d'être  publiée  par 
M.  Al.  Luzio.  Cf.   R.E.R.,  X,  384-410.  (S.) 


CHAPITKK    I 


25 


Dont  nasquit  Fcrmgus^', 

(lui  engendra  ^^  Happe  mousche9>,qui  premier  inventa  de  fumer  les 
langues  de   beuf  à  la  cheminée,  car  auparavant   le  monde  les  saloit 
comme  on  faict  les  jambons, 
135       Qui  engendra  Bolivorax^^, 

Qui  engendra  Longys  ^\ 

Qui  engendra  Gayoflfe  ^^  lequel  avoit  les  couillons  de  peuple  '^^  et 
le  vit  de  cormier. 

Qui  engendra  iMaschefain  '°°, 

Ligne    132.    K    :    Happemoulche    —    I.    132-134.  A  :  qui  premier...    les  jambons 
manque   —  1.  137-138.   A  :    lequel   avoit...  de   cormier  manque 


93.  Nom  de  géant  sarrasin  qui,  dans  le 
roman  de  Fierabras,  livre  un  fameux  combat 
sur  le  potit  de  Mantrihle  (le  Monstrible  deR., 
1.  II,  ch.  xxxii).  C'est  l'ennemi  des  chrétiens 
dans  Bojardo  et  l'Arioste.  Dans  la  pseudo- 
chronique de  Turpin,  Ferracutus,  «  qui  fuit  de 
génère  Goliath  »,  est  un  géant  haut  de  vingt 
coudées  et  doué  d'une  force  équivalente  à  celle 
de   quarante  hommes.  (S.) 

94.  Ici  commence  la  dernière  série  des  noms 
de  géants,  tirés  des  contes  et  traditions  popu- 
laires, ou  simples  créations  plaisantes.  (S.) 

95.  Nom  burlesque  rappelant  le  Croque- 
mousche  qui  «  nasquit  de  la  pantoufle  de  sa 
nourrice  »,  1.  I,  ch.  vi.  Un  des  personnages  des 
Propos  rustiques  de  du  Fail,  t.  I,  p.  no,  porte 
le  nom  apparenté  de  Gobemouche  :  «  c'estoit  un 
terrible  senault  et  bon  vilain,  et  payoit  volun- 
tier  pinte  et  tout  le  pot.  »  (S.) 

96.  Nom  de  géant  inconnu  en  dehors  de 
R.  et  dont  l'origine  reste  incertaine  :  c'est 
peut-être  le  nom  d'un  démon  des  Mystères. 
Etymologiquement,  ce  composé  gréco-latin 
signifie  :  celui  qui  dévore  les  mottes  de  terre, 
mange-terre.  (S.) 

97.  Dans  le  bas  langage,  longis  ou  longin 
désigne,  par  étymologie  populaire,  un  lambin, 
un  homme  qui  est  long  à  faire  tout  ce  qu'il 
entreprend.  Ce  sens  est  déjà  usuel  aux  xve-xvie 

PANTAGRUEL. 


S.  :  «  Vostre  grand  longis  de  mary  »,  lit-on 
dans  une  farce  deVAncieti  Théâtre,  t.  I,  p.  187. 
Ajoutons  qu'un  Longys  figure,  dans  la  Geste  de 
Vivien,  comme  émir  de  Barbastre.  (S.) 

98.  Il  est  possible  que  ce  nom  soit,  à  côté 
de  Fracasse,  une  réminiscence  des  Macaronées. 
Chez  Folengo,  c'est  le  nom  d'un  conseiller  man- 
touan  :  dans  le  patois  Xociil,  gaioffo  (en  italien, 
gaglioffo)  signifie  vaurien,  coquin.  (S.) 

99.  Peuplier.  Ce  terme,  encore  usuel  dans 
les  patois  (Berry,  Saintonge,  etc.),  était  de  la 
langue  courante  auxvie  s.  Cf.  Belon,  Singulari- 
tei,  p.  64  :  «  Les  Savoisiens  vont  en  Italie 
scier  du  bois  du  peuple  le  long  du  Pau  »  ; 
et  01.  de  Serres,  p.  295  :  «  Les  feuilles  de 
chesne,  de  saule,  de  peuple.  »  Le  peuple,  bois 
tendre,  est  ici  opposé  au  cormier,  bois  dur.  (S.) 

100.  Celui  qui  mâche  ou  mange  du  foin, 
comme  le  bétail  ;  de  là  mangeur  du  populaire 
(cf.  1.  I,  ch.  Liv,  n.  20).  Ce  sens  est  antérieur 
àR.  : 

Ce  sont  gros  maschefains  fourrez 
Depuis  le  pied  jusques  au  menton, 
lit-on  dans  les  Actes  des  Apostres,  {°  153  v»  et 
dans  Ane.  poés.fr.,t.  VI,  p.  29  : 

Ces  machefoins,  rongeurs  de  pauvres  gens. 
Comme    appellation    de    monstre,    Masche- 
fain  rappelle  Maschecroutte,  nom  lyonnais  du 
mannequin  de  carnaval,  analogue  au  Mandu- 

4 


2é 


PANTAGRUEL 


140 


145 


au 

Qu 

au 
au 
au 
au 
au 
au 
au 


engendra  Bruslefer"", 

engendra  Engolevent  "°% 

engendra  Galehault'°^  lequel  fut  inventeur  des  flacons, 

engendra  Mirelangault  '°'^, 

engendra  Galaffre  '°\ 

engendra  Falourdin  '°^, 

engendra  Roboastre  '°^ 

engendra  Sortibrant  de  Conimbres  '°^ 

engendra  Brushant  de  Mommiere  '°^ 


Ligne  140.    A  :  Brulefer   — 1.  141.  A,  G  :  Engoulevent   —  1.   142.    A  :   lequel  fut 
inventeur  des  ^rtcow5  manque  — 1.  143.  A  :  Myrelangault  —  1.  146.  M  :  Roboaste 


eus  des  vieilles  comédies  italiques,  représenté 
avec  une  bouche  énorme,  ouverte,  et  des  dents 
qu'il  faisait  claquer  avec  bruit  :  «  A  Lyon,  au 
carnaval,  on  l'appelle  Maschecrotitte ,  ilz  [les 
Gastrolatres]  le  noinmoient  Manduce.  »  L. 
IV,  ch.  Lix  (S.) 

ICI.  Nom  de  démon  qui  figure  dans  la  Cla- 
vicule de  Salomon,  et  qu'on  invoque  quand  on 
veut  se  faire  aimer.  Cf.  Colin  de  Plancy,  Dic- 
tionnaire des  sciences  occultes,  1846,  vo  Brulefer. 
Ce  personnage  démoniaque  n'a  certainement 
aucun  rapport  avec  maître  Hstienne  Bruslefer, 
docteur  scotiste,  mentionné  dans  les  Epistolx 
obscur  or  iim  virorum  et  dans  la  bibliothèque  de 
Saint-Victor.  (S.) 

102.  Sobriquet  fréquent  dans  l'ancienne 
langue  et  que  nous  avons  déjà  rencontré  comme 
nom  burlesque  donné  à  un  des  capitaines  de 
Picrochole.  Cf.  1.  I,ch.  xxvi,  n.  37.  (S.) 

103.  Nom  d'un  roi  d'Outre-les-Marches,  en 
Grande-Bretagne,  dans  le  roman  de  Lancdot 
du  Lac,  ch.  Lxv.  Le  même  figure,  comme  nom 
de  chevalier,  dans  5am/  Rêmy,  mystère  du  xv^  s. 
Cf.  Petit  de  Juleville,  Mystères,  t.  II,  p.  555. 
R.  en  fait  l'inventeur  des  flacons,  peut-être 
par  assonance  avec  le  verbe  galer,  faire  la 
noce.  (S.) 


104.  Géant  originaire  de  Mirelingue,  pays 
de  fantaisie,  comme  le  nom  de  ce  personnage. 
(S.) 

105.  Nom  de  rois  sarrasins,  dans  difl^érentes 
chansons  de  geste,  et  nom  de  géant,  dans  le 
roman  de  Huon  de  Bordeaux.  Les  Cronicques 
admirables  en  font  également  mention,  éd.  Jacob, 
p.  99  :  «  Ceste  geande  avoit  avec  elle  un  grand 
gean  qui  le  gardoyt...  de  par  le  grand  gean 
nommé  le  Galaffre  de  Baudas  »,  c'est-à-dire  le 
Calife  de  Bagdad,  roi  sarrasin.  (S.) 

106.  Nom  burlesque  de  géant,  propr.  long 
et  lourd  comme  une  falourde  ou  gros  fagot 
de  bûches  lié  par  les  deux  bouts.  (S.) 

107.  Géant  sarrasin  de  douze  pieds  qui 
lutte  avec  son  rival  Nasier,  dans  la  chanson  de 
Gauffrey  ;  et  nom  d'un  personnage  doué  d'une 
force  extraordinaire  dans  Doon  de  Mayence  où 
il  est  ainsi  caractérisé  (éd.  Pey,  v.  9120)  : 
Conques  mes  si  fiers  homs  ne  fu  de  mère  nés 
Ne    plus   granz,   ne  plus  gros,    ne  plus   des- 

[mesurés. 
Tous  se  sauvent  devant  Robastre.  (S.) 

108.  Nom  d'un  roi  sarrasin  de  Coïmbre,  ville 
de  Portugal.  Il  figure  dans  Fierabras.  (P.) 

109.  Brûlant  de  Monmiré,  chef  sarrasin 
qui  figure  dans  Fierabras.  (P.) 


CHAPITRE    I 


27 


Qui  engendra  Bruyer  "°,  lequel  fut  vaincu  par  Ogier  le  Dannoys, 
150  pair  de  France  '", 

Qui  engendra  Mabrun  "% 
Qui  engendra  Foutasnon  "', 
Qui  engendra  Hacquelebac  '"*, 
Qui  engendra  Vitdegrain, 
153       Qui  engendra  Grandgosier  "^ 
Qui  engendra  Gargantua  ''^, 
Qui  engendra  le  noble  Pantagruel,  mon  maistre. 
J'entens  bien  que,  lysans  ce  passaige,  vous  faictez  en  vous  mesmes 
un  doubte  bien  raisonnable  et  demandez  comment  est  il  possible  que 
160  ainsi  soit,  veu  que  au  temps  du  déluge  tout  le  monde  périt,  fors  Noë 
et  sept  personnes  avecques  luy  dedans  l'Arche,  au  nombre    desquelz 
n'est  mis  ledict  Hurtaly? 

La  demande  est  bien  faicte,  sans  doubte,  et  bien  apparente  ;  mais  la 
responce  vous  contentera,  ou  j'ay  le  sens   mal  gallefreté''^  Et,  parce 

Ligne  150.  G  :  lequel  Ogier  fut per  de  France  —  1.  152.  J  :  Fotasnon  —  1.  154.  J  : 
Videgrain  —  1.  155.  A  :  Grantgousier  —  1.  158.  H  :  J'entends  —  A  :  lysant  — 
A,  G,  H,  J  :  faictes  —  K  :  en  vos  mesmes  —  I.  léo.  H,  J  :  on  temps  —  1.  léi .  K  : 
personne  —  H,  J  :  on  nombre  —  1.  162.  A,  G  :  n'est  point  mys  —  1.  164.  A,  G,  H, 
J,  K  :  ou  fay  le  sens  mal  gallefreté  manque 


1 10.  Nom  porté  par  plusieurs  personnages 
sarrasins  (v.  Langlois)  ;  mais  nous  croyons 
que  R.  a  ici  en  vue  le  géant  Brehier,  haut  de 
dix-sept  pieds  et  d'une  force  équivalente  à 
celle  de  vingt  hommes  :  il  surpasse  Ogier  et  est 
appelé  Goliath.  Dans  Ogier  de  Danemarche,  il 
est  encore  roi  des  Saxons,  mais  devient, 
dans  Huon  de  Bordeaux,  géant  sarrasin. 
(S.) 

111.  Fameux  paladin  et  géant  haut  de  dix 
pieds,  chargé  par  Charlemagne  de  combattre 
Renaud  de  Montauban.  R.  en  fait  plus  loin, 
ch.  XXX,  un  «  fourbisseur  de  harnois  »,  et,  au 
ch.  XXIII,  il  fait  allusion  au  séjour  d'Ogier 
dans  l'île  enchantée  d'Avalon,  pays  d'im- 
mortalité. (S.) 

112.  Maubrun  d'Aigremalée,  larron  sarra- 
sin qui  figure  dans  Fierahras.  (P  .) 


115.  Nom  burlesque  qui  n'a  pas  besoin 
d'explication,  de  même  que  Vitdegrain,  qui 
suit.  (S.) 

114.  Un  certain  Hacquelebac,  avait  laissé 
son  nom  à  une  galerie  du  château  d'Amboise, 
dont  il  avait  eu  la  garde  (selon  Commynes, 
éd.  Mandrot,  t.  II,  p.  381,  année  1498). 
C'est  peut-être  à  cause  de  sa  taille  énorme 
que  R.  en  a  fait  un  géant.  (S.) 

115.  Sur  l'origine  et  le  sens  de  ce  nom,  cf. 
1.  I,  ch.  III,    n.  2. 

116.  Nom  apparenté  à  Grandgousier,  d'o- 
rigine méridionale.  Cf.  1.  I,  ch.  vu,  n.  2. 

117.  Calfeutré,  bouché.  Métaphore  nautique 
qu'on  lit  également  dans  la  Chresme  philoso- 
phale  :  «  cerveaux  mal  calfrete^  ».  (S.)  —  Cf. 
1.  I,  Prol.,  n.  86.  R.  assimile  l'entendement, 
c'est-à-dire  le  cerveau,  à  un  vaisseau  dont  on 


28  PANTAGRUEL 

^^5  que  n'estoys  de  ce  temps  là  pour  vous  en  dire  à  mon  plaisir,  je  vous 
allegueray  l'autorité  des  Massoretz  "^  bons  couillaux  et  beaux  corne- 
museurs  Hebraïcques,  lesquelz  afferment  "^  que  véritablement  ledict 
Hurtaly  n'estoit  dedans  l'Arche  de  Noë  ;  aussi  n'y  eust  il  peu  entrer, 
car  il  estoit  trop  grand;   mais  il  estoit  dessus  à  cheval,  jambe  de  sa, 

170  jambe  de  Là,  comme  sont  les  petitz  enfans  sus  les  chevaulx  de  boys  et 
comme  le  gros  Toreau  de  Berne  '^°,  qui  feut  tué  à  Marignan  '^\  che- 
vauchoyt  pour  sa  monture  un  gros  canon  pevier  '"  ;  c'est  une  beste 
de  beau  et  joyeux  amble '^^  sans  poinct  de  faulte.  En  icelle  façon, 
saulva,  après  Dieu,  ladicte  Arche  de  periller  ''"^,  car  il  luy  bailloit  le 

^75  bransle  avecques  les  jambes,  et   du    pied  la  tournoit  où  il  vouloit, 


Ligne  165.  A,  G  :  n'estoys  pas  — 1.  166.  A,  G,  H,  J,  K  :  rmiioritè  (A  :  auctorité  ; 
J  :  authorite)  des  Massoreti  interprètes  (A,  G  :  interpres  ;  J  :  interprète^)  des  sainctes 
lettres  hebraïcques  —  1.  167.  A,  G  :  lesquels  (G  :  lesquelles  H  :  lesquelx)  disent  que 
sans  point  de  faulte  ledict  Hurtaly  n  estoit  point  dedans  F  arche  de  Noë  —  1.  169.  G  :  trop 
grant  —  A  :  dessus  V arche  —  k,  G  :  de  ça;  Y{,]  :  de^a  —  1.  170.  A  :  comme  les  petite  ; 
A,  G  :  comme  font  les  petis  enfans  —  A,  G:  sus  des —  A,  G,  H,  J,  K  :  de  boys.  En  icelle 
façon  comme  ;  G  :  Et  en  ceste  façon  comme;  H,  J  :  facipn  —  1.  174.  A,  G,  H  :  saulva 
ladicte  arche 

bouche  les  fentes  avec  de  l'étoupe.  Une  tête  avec  luy.  »  Le  fait  est   aussi  mentionné   par 

mal  gallefretée,  c'est  une  tête  mal  calfatée,  fê-  Martin   du  Bellay,  Mémoires,  éd.    Bourrilly  et 

lée.  (C.)  Vindry,  t.  I,  p.  71.  Le   vaillant  Bernois  s'ap- 

118.  Massorètes, docteurs  hébreux  qui  travail-  pelâh  Pontimer,  d'après  le  Motteus,  qui  aurait 
lent   sur  le  texte  de  la   Bible.  Cf.  1.  I,  ch.  11,  relevé  son  nom  dans  Paul  Jove.  (C.) 

n.   36.  121.  La  défaite  des  Suisses  à   Marignan  par 

119.  Affirment.  François  le^  eut  lieu  le  13  et  le  14  septembre 

120.  Sonneur  de  corne  de  taureau,  qui, dans       1515. 

les  bandes  suisses,  donnait  le  signal  du  corn-  122.  Pierrier,  gros  mortier  du  calibre  de  15 

bat.  On  trouve  le  récit  de   ce  fait  de  guerre  pouces  au  moyen  âge,  à  l'aide  duquel  on  jetait 

dans  \q  Journal  de  Jean  Barillon  (151 5-1 521),  des  pierres.  La  forme  rabelaisienne  est  abso- 

éd.  de  Vaissière,  t.  I,  p.  119  :    «    Y    avoit  un  lument  inconnue  ailleurs.  Alain  Chartier  avait 

gros  suisse  du  canton  de  Berne  qui  avoyt  juré  employé  antérieurement,  avec  le  même  sens, 

de  clouer  deux  ou  trois  pièces  de  l'artillerye. . .  canon  perrier  (v.    Littré),  dont  pevier  semble 

laquelle   estoit   gardée    par  les   lansquenetz...  être  une  transcription  erronée.  (S.) 

Le  dict  gros  Suisse,  accompaigné    de  sept  ou  123.  Ironique.  L'amble  est   une  allure  très 

huict    hommes,  vint  ruer  sur  deux    ou  trois  douce  pour  le  cavalier  et  pour  le  cheval.  Cf. 

pièces  d'artillerie,  et  les  cloua.  Touttefois  une  1.  \,  ch.  xii,  p,  122.  (C.) 

bande  de  lansquenetz  vint  frapper  sur  luy  en  124.  Périr,    faire    naufrage.    Avec  ce    sens 

sorte  qu'il  fut  tué  et  tous  les  Suisses  quiestoient  neutre  fréquemment  employé  en  ancien  fran- 


CIIAIMIKI-     I  29 

comme  on  faict  du  gouvernail  d'une  navire.  Ceulx  qui  dedans 
estoient  luy  envoyoient  vivres  par  une  cheminée  à  suffisance,  comme 
gens  recongnoissans  le  bien  qu'il  leurs  faisoit,  et  quelquefoys  parle- 
mentoyent  ensemble  comme  faisoit  Icaromenippe '"'  à  Jupiter,  selon 
180  le  raport  de  Lucian. 

Avés  vous  bien  le  tout  entendu  ?  Beuvez  donc  un  bon  coup  sans 
eaue.  Car,  si  ne  le  croiez,  non  foys  je,  fist  elle  '^^. 

Ligne  176.  G  :  gouvernai  de  une  navire  —  A,  G,  H.  J,  K  :  Et  ceulx  du  dedans  luy 
envoyoient  {W,  J,  K  :  envoyent)  des  vivres  —  1.  178.  H  :  bien  recongnoissans  le  bien; 
K  :  de  bien  recongnoissans  le  bien  —  A,  G,  J  :  leur  —  I.  179.  A  :  parlementoienl  — 
A,  G  :  Icaromenippus  —  J  :  scclon  —  1.  181-182.  A,  G  :  Avés  vous  bien...  non 
foys  je  fist  elle,  manque  ;  J  :  A%iei_  vous  ;  J  :  Beve\  doncqucs  —  1.  182,  J  :  eau  —  J,  K  : 
car  si . .  .  fist  elle  manque 

çais.  Cf.  dans  Godefroy  cet  exemple  tiré  de  la  Jupiter.  R.  fera   allusion  au  même  passage  de 

Chronique  de  d'Authon  :  «  Ceulx  qui  estoient  Lucien  dans  le  1.  IV,  Nouv.  Prol.  :  «  Mercure 

dans  son  navire  cuyderent  tous  periller.  »  (S.)  regarde  par  la  trappe  des  cieulx  (Icaroménippe 

125.  Réminiscence     de     V Icaroménippe    de  disoit  qu'elle  semble  à  la  gueule  d'un  puits.)  » 

Lucien.  Dans  le  texte  grec,  le  philosophe  ne  (P.) 

parlemente   pas  avec  Jupiter  par  une  trappe  :  126.  u  Si  vous  ne  le  croyez  pas,  moi  non 

il  considère  des  trappes  par  lesquelles  les  prières  plus  «.  Peut-être  avons-nous  là  un  fragment 

arrivent  de  la  terre  au  ciel  jusqu'à  l'oreille  de  de  chanson  ou  un  dicton  populaire. 


De  la  nativité  du  très  redouhté  Pantagruel. 


Chapitre  IL 


Gargantua,  en  son  eage  '  de  quatre  cens  quatre  vingtz  quarante  et 

quatre   ans,  engendra  son    filz  Pantagruel    de   sa  femme,    nommée 

5  Badebec%  fille  du  roy  des  Amaurotes  '  en  Utopie"^,  laquelle  mourut 

du   mal  d'enfant  '  :   car  il    estoit  si    merveilleusement   grand   et   si 

lourd  qu'il  ne  peut  venir  à  lumière  sans  ainsi  suffocquer  sa  mère. 


Ligne  3 .  A  :  aage  —  A  :  quattre  cens  quattre  vingli  quarante  et  quattre  ans  ;  G 
quatre  cens  quatre  vingt\  et  quarante  et  quatre  ans;  K  :  quarente  —  1.  6.  A,  G,  H,  J 
dental  —  A  :  si  grand  ;  G  :  grant  —  1.  7.  A  :  peust;  G,  J  :  peult 


1.  Age.  Cf.  1.  I,  Prol.,  n.  II. 

2.  Nom  encore  aujourd'hui  familier  aux 
patois  du  sud-ouest  :  Poitou,  badebec,  per- 
sonne immobile  ou  qui  ne  dit  rien  (Lalanne), 
et  aussi  baguette  qu'on  place  dans  le  bec  des 
volailles  quand  on  leur  ingurgite  de  la  pâtée  ; 
Saintonge,  badebec,  qui  ouvre  bêtement  le  bec, 
qui  baye  aux  corneilles  (Jônain);  Gascogne, 
badebec,  badaud,  niais.  Le  sens  propre  en  est  : 
Bouche-bée.  R.  en  fait  la  fille  du  roi  des  Araau- 
rotes,  tandis  que,  dans  les  Grandes  Cronicques, 
elle  passe  pour  «  la  fille  du  roy  Mioland,  lequel 
a  esté  tué  en  bataille  par  les  Canibales  et  Tar- 
tarins  ».  (S.) 

3.  Habitants  de  la  ville  d'Amaurote,  en 
Utopie.  Nom  tiré  de  YUtopia  (15 16)  de  Tho- 
mas Morus,  qui  dans  un  chapitre  spécial  de  sa 
seconde  partie  parle  «  De  urbibus  ac  nomina- 
tim  de  Amatiroto  ».  R.  nous  dit  plus  loin, 
ch.  XXIII,  que  les  Dipsodes  «  tenoyent  pour 
lors  la  grande  ville  des  Amaurotes  assiégée  »,  et, 
la  ville  une  fois  prise,  ch.    xxxi,  Pantagruel 


annonce  aux  Amaurotes  qu'il  va  coloniser  le 
pays  de  Dipsodie.  Le  nom  dérive  du  grec 
à[jLaupoç,  obscur,  difficile  à  voir,  indistinct,  et  il 
convient  parfaitement  à  un  peuple  imaginaire. 
(S.). 

4.  C'est  YUtopia  de  Morus,  qui  avait  tiré  ce 
nom  du  grec  :  oùzo-'îa,  nul  lieu,  donc  pays 
inexistant,  imaginaire.  R.  en  fait  un  fréquent 
usage  dans  ce  livre.  Gargantua  date  sa  lettre 
d'Utopie  (ch.  viii);  Pantagruel  caractérise  un 
des  baragouins  de  Panurge  comme  «  langaige 
de  mon  pays  de  Utopie  »  (ch.  ix)  ;  les  Dipsodes 
«  gastent  un  grand  pays  de  Utopie  »  (ch.  xxiii), 
et  le  port  d'Utopie  est  «  distant  de  la  ville 
des  Amaurotes  par  troys  lieues  et  quelque 
peu  d'advantaige  »  (ch.  xxiv),  etc.  Dans  le 
Tiers  livre,  ce  nom  ne  se  lit  qu'une  seule  fois 
(ch.  i),  et  il  disparaît  ensuite  définitivement 
du  roman  rabelaisien.  (S.) 

5.  Dans  Folengo,  Baldouine,  femme  de 
Guy,  expire  aussi  en  mettant  Baldo  au  monde. 
Cf.  Thuasne,  Etudes   sur  Rabelais,  p.  208. 


CHAPITRE    II  31 

Mais,  pour  entendre  pleinement  la  cause  et  raison  de  son  nom,  qui 
luy  feut  baillé  en  baptesme,  vous  noterez  qu'en  icelle  année  fut  sei- 

10  cheresse  tant  grande  en  tout  le  pays  de  Africque  que  passèrent  xxxvi 
moys,  troys  sepmaines,  quatre  jours,  treze  heures  et  quelque  peu 
dadvantaige,  sans  pluye,  avec  chaleur  de  soleil  si  véhémente  que  toute 
la  terre  en  estoit  aride,  et  ne  fut  au  temps  de  Helye  ^  plus  eschauffée 
que  fut  pour  lors,  car  il  n'estoit  arbre  sus  terre  qui  eust  ny  fueille  ny 

15  fleur.  Les  herbes  estoient  sans  verdure,  les  rivières  taries,  les  fontaines 
à  sec;  les  pauvres  poissons,  délaissez  de  leurs  propres  elemens,  vagans 
et  crians  par  la  terre  horriblement;  les  oyseaux  tumbans  de  l'air  par 
faulte  de  rosée;  les  loups,  les  regnars,  cerfz,  sangliers,  dains,  lièvres, 
connilz  ",  belettes,  foynes  ^   blereaux  et  aultres  bestes,  l'on  trouvoit 

20  par  les  champs  mortes,  la  gueuUe  baye  ^.  Au  regard  des  hommes,  c'es- 
toit  la  grande  pitié.  Vous  les  eussiez  veuz  tirans  la  langue,  comme 
lévriers  qui  ont  couru  six  heures  ;  plusieurs  se  gettoyent  dedans  les 
puys  ;  aultres  se  mettoyent  au  ventre  d'une  vache  pour  estre  à 
rhombre,  et  les  appelle  Homère  Alibantes'°.  Toute  la  contrée  estoit 

Ligne  9.  A,  G,  H,  J  :  /«y  fut  —  A,  G  :  que  celle  année  il  y  avait  une  si  grand  (G  : 
grande)  seicheresse  en  ;  }  :  sécheresse  ;  K  -.feut  seicheresse  —  1.  10.  G  :  Affrique  —  A,  G  : 
pour  ce  que  il  y  avoit  passé  plus  de  XXXVI  moys  sans  pluye  ;  H,  J,  K  :  XXXVI  moys  et 
dadvantaige  (H  :  dadvantage)  sans  pluye  — 1.  13.  A.  G  :  et  ne  fui  point  — H.  J  :  on 
temps  —  1.  14.  A,  G  :  car  il  ny  avoit  arbre  —  1.  15.  A,  G  :  estaient  (G  :  estayent)  sans 
verdeur —  1.  16.  G  :  pavres  poissons  — 1.  ij .  K  :  cryans  —  A,  G,  H,J,  K  :  oyseaulx 

—  1.  18.  K  :  ccrf:^  —  A,  H,  J  :  daims  —  1.  19.  A,  G,  connili  —  H  :    helcettes  —  A,  J, 
K  :  blereaulx  —  1.  20.   A,  G  :  Et  au  regard  —  1.  21 .  H  :  veus  —  1.   22.  A  :  gettoient 

—  1.   23,  J  :  puis  —  A,  G  :   d'aultres    —   A  :   mettaient    —  H,  J  :  on   ventre  d'une 
vacche  —  1.  24.   A  :  à  Vumhre  ;  G,  H,  J  :  à  l'ombre 

6.  Allusion  à  la  sécheresse  que  Jéhovah,  à  jBaç  xaî  ô  axEXsrôç,  ir.l  tôt?  vexpoïç  yÉyovs,  ),ot- 
U  demande  d'Élie,  fît  sévir  sur  terre  pendant  ôopo-juLÉvr,?  -x  ovdaaxa  x^';  fr,pdTr,-:oç.  C'est 
trois  ans.  Cf.  Rois,  ch.  xvii  et  xviii.  (P.)  pourquoi    Homère   nomme  à    l'ordinaire    les 

7.  Lapins.  Cf.  1. 1,  ch.  XXII,  n.  231.  mortels  ^/e/«5  de   suc  [allusion  à  l'expression 

8.  Fouines.  Forme  archaïque,  usuelle  au  ocspôç  Ppoxd;  qui  se  trouve  dans  l'Odyssée,  VL 
xvies.  Cf.  01.  de  Serres,  p.  46  «  des  cendres  v.  201].  Mais  le  desséché  et  le  squelette  sont 
de  belette  et  de  faine  ».  chez  les  morts,  ces  noms  désignant  une  séche- 

9.  Ouverte.  Graphie  archaïque,  reste  de  la  resse  funeste.  »  On  rencontre  encore  le  mot  a//- 
double  forme  bayer  et  béer.  bantes,  comme    désignant  les  morts,    dans    le 

10.  Réminiscence  de  Plutarque,  Propos  de  traité  de  Plutarque,  Aqitane  an  ignis  sit  utilior, 
table,  1.  VIII,  question  X,  3  :  «  Atô  yaptivTw;  11.  iVlais  il  ne  se  trouve  nulle  part  dans  Homère . 
"OaTipo:  l'.i'M  otspoù:  PpoTOÙç  xaXîïv...  ô  o'i/.i'-       R.  a  été  trahi  par  sa  mémoire  :  il  a  cru  que  les 


32  PANTAGRUEL 

25  à  l'ancre''.  Cestoit  pitoyable  cas  de  veoir  le  travail  des  humains  pour 
se  garentir  de  ceste  horrificque  altération,  car  il  avoit  prou  '^  affaire 
de  sauver  l'eaue  benoiste'^  par  les  églises  à  ce  que  ne  feust  descon- 
fite'''; mais  l'on  y  donna  tel  ordre,  par  le  conseil  de  messieurs  les 
cardinaulx  et  du  Sainct  Père,  que  nul  n'en  osoit  prendre  que  une 

30  venue  '^  Encores,  quand  quelc'un  entroit  en  l'église,  vous  en  eussiez 
veu  à  vingtaines,  de  pauvres  altérez  qui  venoyent  au  derrière  de  celluy 
qui  la  distribuoit  à  quelc'un,  la  gueuUe  ouverte  pour  en  avoir  quelque 
goutellete,  comme  le  maulvais  riche '^,  affin  que  rien  ne  se  perdist. 
O  que  bienheureux  fut  en  icelle  année  celluy  qui  eust  cave  fresche  et 

35  bien  garnie! 

Le  Philosophe'^  raconte,  en  mouvent  la  question  pour  quoy  c'est 

Ligne  26,  A  :  guarenlir  —  A,  G  :  il  y  avoit  —  1.  27.  A  :  saulver  —  G  :  Veau  —  A, 
G  :  esglises  qu'elle  ne  feust  ;  H,  J  :  ecclises  —  1.  29.  H,  J  :  n'en  ausoit  —  1.  30.  G  : 
quant  —  A  :  quelquung;  G,  H,  J  :  quelq'un  —  A,  G,  K  :  esglise  ;  H,  J  :  ecclise  —  1. 
31 .  G,  H  :  pauvres;  J  :  paouvres  —  A  :  vendent  —  1.  32.H,J,  K:  destrihuoit  —  A  : 
quelquung  —  1.  32-33.  A,  G:  quelque  petite  goutelette  ;  H,  K  :  goutelette  —  K  :  comme 
la  —  G  :  l'iens  —  1.  34.  A  :  e;7  ceste  —  K  :  eaue  fresche  ;  A,  G,  H,  J  :  cave  fraische  — 
1.  36.  A  :  racompte  —  A,  G  :  mouvant —  M  :  parquay 

deux  expressions  commentées  par   Plutarque  telle  venue,  que  plus  d'une  toise  lu}'  mist  au 

otEpôç  Ppo-dç  et  àXtpa?  étaient  également  dans  travers  du  corps  ».  (S.) 

Homère.  (P.)  16.  Allusion  à  la  parabole  de  Lazare  et  du 

11.  Immobilisée,  sans  mouvement,  comme  mauvais  riche,  Luc,  xvi,  19-25.  Cette  attitude 
un  navire  à  l'ancre.  des  pauvres  altérés,   essayant  de  laper  quelque 

12.  Assez.  goutte  à  l'extrémité  des  doigts  de  celui  qui 

13.  Bénite.  Sens  usuel  au  xvi*  s.,  fréquent  distribue  l'eau  bénite,  rappelle  à  R.  la  supplica- 
chez  R.  et  Marot  ;  mais  hénite  l'emporte  de  tion  du  mauvais  riche  à  Abraham  :  «  Elevans 
plus  en  plus.  Il  tombe  dans  le  burlesque  au  autem  oculos  suos,  cum  esset  in  tormentis, 
siècle  suivant.  Cf.  Richelet,  1680  :  «  Benoit.  vidit  Abraham  a  longe  et  Lazarum  in  sinu 
Vieux  mot  qui  s'est  dit  autrefois  sérieusement  :  ejus  ;  Et  ipse  damans  dixit  :  Pater  Abraham, 
il  signifie  béni  ;  mais  aujourd'hui  henoit  ne  se  miserere  mei  et  mitte  Lazarum  ut  intingat 
dit  qu'en  riant.  »  (S.)  extremum  digiti  sui  in  aquam,  ut  refrigeret  lin- 

14.  Epuisée.  Du  lat.  populaire  disconficere,  guam  meam,  quia  crucior  in  hac  flamma.  » 
user,    consumer.  (P.) 

15.  Un  coup,  une  fois.  Image  tirée  du  jeu  17.  Empédocle,  dans  Plutarque,  De  placitis 
des  quilles,  premier  coup  de  la  boule,  par  oppo-  philosophorum,  III,  6  :  «  'EjxtzsSoxXyîç  [Tt\-i  9àXa<j- 
sition  à  rabat.  Cf.  Froissart,  t.  I,  p.  137:  «  Et  aàv  œriatv  elvai]  iBocoxa  ty]?  y^ç  IxxatojjiévYii;  u7tô 
gagnèrent  les  Hainuyers,  de  venue,  les  pre-  rou  ïjXfou  ota  ttjv  £7ti7:o'Xaiov  7:X'jatv.  Empédocle 
mieres  barrières  »,  et  J.  d'Authon  (dans  dit  que  la  mer  est  la  sueur  de  la  terre,  que  le 
Lacurne)  :  «  A  l'ung  de  ceulx  donna  de  la  lance  soleil  brûla  pour  avoir  passé  trop  près  »  (P.) 


t;iiAiMrKii  11 


)  ) 


que  l'cauc  de  la  mer  est  salée,  que,  au  temps  que  Phebus  bailla  le 
gouvernement  de  son  chariot  luciflcque'**  à  son  filz  Phaeton,  ledict 
Phaeton,  mal  apris  en  l'art  et  ne  sçavant"'  ensuyvre  la  line  ecliptique-° 
40  entre  les  deux  tropiques  ^'  de  la  sphère  du  soleil,  varia  de  son  chemin 
et  tant  approcha  de  terre  qu'il  mist  à  sec  toutes  les  contrées  subja- 
centes",  bruslant  une  grande  partie  du  cieP'  que  les  Philosophes 
appellent  Via  lactea  '-^  et  les   lifrelofres  -^   nomment  le  chemin  Sainct 


Ligne  37.  G,  H,  J  :  l'eau  —  H,  J  -.on  temps  —  H  :  Phebe  ;  K  :  Phebeius  —  1.  38. 
G  :  lucifiquc  —  1.  39.  G,  J,  K  :  mal  aprins  ;  H  :  mal  apprins  —  A,  G  :  ligne  — 
1.  40.  A  :  tropicques  —  1.  41.  A,  G  -.de  la  terre  —  1.  42.  G  :  hrullant  —  A  :  grand  ; 
G  :  orant 


18.  Qui  produit  la  lumière.  Latinisme  Quci- 
ficus)  inconnu  en  dehors  de  R. 

19.  Sachant.  Ancien  participe  présent  qui 
survit  dans  la  langue  moderne  avec  la  valeur 
d'un  adjectif. 

20.  L'ecliptique  est  la  ligne  suivie  par  le 
soleil  dans  sa  course. 

21.  Néologisme,  tiré  du  lat.  tropicus,  qui 
n'est  pas  attesté  antérieurement.  (S.)  —  Les 
tropiques  sont  les  deux  lignes  qui,  dans  le  sys- 
tème de  Ptolémée,  limitent  les  deux  déclinai- 
sons du  soleil;  elles  passent,  l'une  par  le  signe 
de  l'Écrevisse  ou  Cancer,  l'autre  par  celui  du 
Capricorne.  (P.) 

22.  Situées  au-dessous.  Néologisme  (tiré  du 
lat.  subjacentem,  qui  est  placé  dessous),  intro- 
duit par  R. 

23.  R.  développe  ici  une  explication  que 
Plutarque  attribue  à  des  philosophes  pythagori- 
ciens. Cf.  De  placitis philosophorum,  III,  i  :  «  xwv 
IluSayopeîtjjv  oî  [jlÈv  ïçasav  àaTÉoo;  sivat  oià- 
xauaiv,  èxTwEdovTo;  {xÈv  à7:ô  x^îôlaç  èopa:,  ot'  ou 
8e  l:î£8pa[jie  ywpfou  zuxXoTepôiç  aùtô  xaxa- 
oXs^avTo;,  ztzi  tou  zarà  «ï>a£GovTa  s[i7:pT)O[jL0u. 
Quelques  Pythagoriciens  ont  dit  que  c'est  l'effet 
du  feu  de  l'astre  tombé  de  son  siège,  ayant 
consumé  le  pays  par  où  il  avait  roulé  lors  de 
l'embrasement  provoqué  par  Phaeton.  »  Sur  la 
fable  de  Phaeton,  voir  Ovide,  Meta. ,11,  1-366. 
(P-) 

PANTAGRUEl  . 


24.  Voie  lactée.  Cette  expression  n'était  pas 
encore  francisée  à  l'époque  de  R.  On  la  lit 
pour  la  première  fois  dans  la  Chresme  philoso- 
phale  :  «  obscurcir  et  emhmnir  la.  voye  lactée  »  ;  et 
plus  tard,  chez  Ronsard  (dans  Littré)  : 

Le  laict  qui  s'escouloit  espars 

Fict  au  ciel  la  voye  laictêe. 
Cependant   le    terme  a   toujours  gardé   son 
caractère  savant.  (S.) 

25.  Les  gens  du  peuple.  Ce  sens  se  rencontre 
également  dans  la  Pant.  progn.,  ch.  v  : 
«...  toutesfois  ne  iront  tant  de  lifrelofres  à 
sainct  Hiacco ...»  L'acception  de  «  biberons  » 
appliquée  tout  particulièrement  à  la  soldatesque 
allemande,  se  trouve  dans  cet  autre  passage, 
1.  III,  Prol.  :  «  Enfans,  beuvez  à  pleins  godetz. 
Si  bon  ne  vous  semble,  laissez-le.  Je  ne  suis 
de  ces  importuns  lifrelofres,  qui,  par  force,  par 
outraige  et  violence,  contraignent  les  Lans  et 
compaignons  trinquer.  »  Avec  ce  dernier  sens, 
le  mot  est  antérieur  à  R.  On  le  lit  déjà  dans 
la  Chronique  scandaleuse,  ann.  1465  :  «  Entre 
aultres  vindrent  et  arrivèrent  aux  dits  lieux 
plusieurs  Lifrelofres,  Calabriens  et  Suisses,  qui 
avoient  telle  rage  de  faim  aux  dens  qu'ils  pre- 
noient  fromage  sans  peler.  »  Mais  c'est  grâce 
à  R.  que  le  mot  a  fait  fortune  au  xvi^  s.  chez 
Guill.  Bouchet,  Cholières,  Tabouret,  Claude 
Haton,  etc.  Cotgrave  voit  dans  lifrelofres, 
goinfre  et    ivrogne,  un   terme  forgé  pour  se 


34  PANTAGRUEL 

Jacques""^,  combien  que  les  plus  huppez  poètes  disent  estre  la  part  où 
45  tomba  le  laict  de  Juno  lors  qu'elle  allaicta  Hercules  "'^  :  adonc  '^  la  terre 
fut  tant  eschaufée  que  il  luy  vint  une  sueur  énorme,  dont  elle  sua 
toute  la  mer,  qui  par  ce  est  salée,  car  toute  sueur  est  salée;  ce  que 
vous  direz  estre  vray  si  vous  voulez  taster  '^  *'"  de  la  vostre  propre,  ou 
bien  de  celles  des  verollez  quand  on  les  faict  suer;  ce  me  est  tout  un. 
50  Quasi  pareil  cas  arriva  en  ceste  dicte  année ,  car,  un  jour  de  ven- 
dredy  que  tout  le  monde  s'estoit  mis  en  dévotion  et  faisoit  une  belle 
procession  avecques  forces  letanies^^  et  beaux  preschans '°,  supplians 
à  Dieu  omnipotent  les  vouloir  regarder  de  son  œil  de  clémence  en  tel 
desconfort'',  visiblement  furent  veues  de  terre  sortir  grosses  gouttes 
55  d'eaue,  comme  quand  quelque  personne  sue  copieusement.  Et  le 
pauvre  peuple  commença  à  s'esjouyr  comme  si  ce  eust  esté  chose  à 
eulx  proffitable,  car  les  aulcuns  disoient  que  de  humeur  il  n'y  en 
avoit  goûte  en  l'air  dont  on  esperast  avoir  pluye  et  que  la  terre  sup- 
plioit  '^  au  deffault.  Les  aultresgens  sçavans  disoyent  que  c'estoit  pluye 

Ligne  44-45.  A,  G,  H,J,  K  :  combien ...  Hercules  manque  —  J  :  Adont  —  1.  48.  A,  G, 
H,  J  :  si  voulei  —  1.  49.  G,  H  :  de  celle  —  G  :  quant  —  G  :  ce  m'est  tout  ung  —  1. 
31.  H,  J  :  mys  —  1.  52.  J  :  testâmes —  1.  54.  A,  G  :  fut  veu  de  la  terre  —  1.  55. 
A  :  d'eau  —  G  :  quant  —  1.  56.  G  :  paoure  puple  ;  H.  paouvre  ;  J.  paovre  —  A,  G  : 
se  commença  à  esjouyr  ;  H,  J  :  commença  (H  :  commencia)  s'esjouyr  —  A  :  sy  — 
1.  57.  H  :    disoyent —  1.   58.  A,    G  :  de  avoir  —  J  :  supploit 

moquer  des  Allemands  et  des  Suisses  ;  Oudin  culem  suppositum  et  experrectam  ei  quod  supra 

rend  «   Un  Lifrelof-  »  par  Suisse,  et  ajoute  :  disimus   fecisse    [rejecisse   eum   a    se].     Alii 

K  C'est  par  dérision  du  son  de  leur  langue.  »  autem,   Herculem  propter  nimiam  aviditatem, 

L'origine  de  cette  appellation  reste  obscure.  Cf.  multitudinem  lactis  appetisse  neque  in  ore  con- 

i?.£.i?,  ¥,408-410.  (S.)  tinere  potuisse  :  quod  ex  ore  ejus  profusum 

26    Nom  vulgaire  de  la  voie  lactée  en  France  circulum   [la  voie  lactée]  signasse.   »  Hygin, 

et  dans  tous  les  pays  catholiques.  Appellation  Fab.,  1.  H,  ch.  40.  (P.) 

d'origine   légendaire    :    la   voie    lactée   aurait  28.  Alors.  Cf.  1.  l,  ch.  xxiii,  n.  31. 

dirigé  les  pèlerins  qui  allaient  à  Saint-Jacques  28his.  Goûter.  Cf.  1.  \,  ch.  xxvii,  n.  40. 

de  Compostelle  (Mistral).  Selon  la  chronique  29.  Litanies.  Cf.  1.  L  ch.  xxvii,  n.  12. 

fabuleuse  de  Turpin,  saint  Jacques  apparut  à  30.  Psaumes  récités  par  le  premier  chantre 

Charlemagne  dans  la  voie  lactée  qu'il  regardait,  de  l'église.  Cf.  1.  I.  ch.  xxvii,  n.  n. 

et  lui  indiqua  ce  chemin  pour  aller  en  Espagne  31.  Déconfort,  découragement, 

et  découvrir   son   tombeau.    Cf.   P.   Sébillot,  32    Suppléait.  Du  verbe  5»/)p/ïr.  Cf.  Monluc, 

Folklore,  t.  \,  p.  34.  (S.)  Commentaires,  t.   L  P-  243   :  «  ils  suppliroient 

27.  «  Alii  dixerunt  dormienti  Junoni  Her-  bien  au  deffaut.  »  (P.) 


CHAPITRE    II 


35 


60  des  Antipodes,  comme  Senecque  narre  au  quart  livre  Oiicstioniim  natu- 
raîiiim  ''  parlant  de  l'origine  et  source  du  Nil  ;  mais  ilz  y  furent  trom- 
pés, car,  la  procession  finie,  alors  que  chascun  vouloit  recueillir  de 
ceste  rosée  et  en  boire  à  plein  godet  '*,  trouvèrent  que  ce  n'estoit  que 
saulmure  pire  et  plus  salée  que  n'estoit  l'eaue  de  la  mer. 

65  Et  parce  que  en  ce  propre  jour  nasquit  Pantagruel,  son  père  luy 
imposa  tel  nom,  car  panta  en  grec  vault  autant  à  dire  comme  tout 
et  gruel  en  langue  Hagarene '^  vault  autant  comme  altéré'^,  voulent 
inférer  que  à  l'heure  de  sa  nativité  le  monde  estoit  tout  altéré,  et 


Ligne  61.  A,  G  :  du  Jïeuve  du  Nile  (G  :  Nil)  —  A,  G  :  trompei;  H,  J  :  tompei  — 
1.  62.  A,  G  :  finée  —  1.  63.  A,  G,  H,  J  :  rousée  —  A,  G  :  plain  —  K  :  que  ce  n'est 
que  —  1.  64.  A,  G,  H,  J  :  saulmere  —  G,  H,  J  :  que  nest  —  1.  66.  M  :  non  — 
1.  67.  G  :  voulant 


3  5 .  Rien  dans  les  explications  que  Sénèque 
donne,  au  1.  IV  des  Oimstiones  naturaJes,  de  la 
crue  du  Nil  ne  suggère  l'idée  d'une  pluie  des 
antipodes.  Mais  au  1.  III,  p.  444,  pour  expli- 
quer la  crue  du  Nil  et  de  certains  fteuves  en 
été,  il  allègue  quatre  opinions  de  Théophraste, 
dont  la  seconde  a  quelque  rapport  avec 
l'explication  de  R.  :  «  Aut  quia  majores  in 
remoto  imbres  sunt,  quorum  aqua  per  secretos 
cuniculos  reddita  tacite  suffunditur.  »  (P.) 

34.  A  pleine  tasse.  Le  godet  était  une  sorte 
de  coupe  aplatie,  à  bords  goderonnés  et  à  anse, 
généralement  en  terre  vernissée  qu'on  fabri- 
quait en  grande  quantité  à  Beauvais  :  «  On  fait 
des  godes  à  Beauvais  et  des  poêles  à  Villedieu.  » 
Menus  propos,  xvi=  s.  (dans  Leroux  de  Lincy). 
(C.) 

35.  Moresque.  R.  a  raison  de  distinguer  la 
langue  arabique  de  la  langue  agarene,  1.  IV, 
ch.  XXV  :  «  les  aultres  [inscriptions]  en  langue 
arabique,  agarene,  sclavonicque ...  »  Cette 
distinction  répond  à  peu  près  à  celle  que  les 
chansons  de  geste  établissent  entre  Arabes  et 
Sarrasins,  ces  derniers  désignant  tout  particu- 
lièrement les  Maures  d'Espagne.  Cf.  Le  Maire, 
t.  III,  p.  280  :  «  Depuis  peu  d'ans  en  ce,  une 
gante  Agarene    (laquelle    corruptement  vous 


appelez  Sarrasine)  est  yssue  de  Perse  enva- 
hissant les  lieux  et  contrées  de  la  terre  sainte.  » 
Saint  Jérôme,  interprétant  le  nom  de  Sarrasins 
comme  descendants  de  Sara,  proposa  de  les 
appeler  Agarenes,  ou  descendants  d'Agar,  nom 
adopté  par  les  écrivains  grecs  et  latins  du 
moyen  âge.  Cf.  R.E.R.,  VII,  333-335.  (S.) 

36.  Etymologie  burlesque,  comme  on  en 
rencontre  fréquemment  dans  R.  Ce  nom  de 
Pantagruel,  inconnu  aux  traditions  populaires, 
dérive  des  Mystères  du  xve  s.,  où  le  personnage 
possède  déjà  les  qualités  particulières  dont  on 
retrouve  des  traces  éparses  dans  le  roman  de  R. 
Il  désigne  primitivement  un  démon  qui  altère  ou 
le  mal  qui  suffoque.  Chez  R.,  Pantagruel  vient 
au  monde  après  une  terrible  sécheresse,  et  son 
nom  y  est  synonyme  d'altération  opprimante 
ou  de  respiration  pénible  ;  ailleurs  on  dit  de 
ceux  qui  sont  au  point  d'étouffer  que  Panta- 
tagruel  les  tient  à  la  gorge  ;  de  là,  son  attribut, 
le  sel,  produit  altérant  par  excellence.  Cf. 
R.E.R.,  X,  481-489.  Le  sens  essentiel  de 
«  suffocation  »  rattache  le  nom,  quant  à  son 
élément  initial,  à  toute  une  famille  lexique  — 
panteler,  pantois,  pantoier  —  exprimant  la  notion 
de  respiration  pénible,  état  d'oppression  ou 
d'étouffement  ;  mais  son  élément  final,  gruel, 


36  PANTAGRUEL 

voyant,  en  esperit   de  prophétie,    qu'il  seroit  quelque   jour  domina- 
70  teur  des  altérez,  ce   que  luy  fut  monstre  à  celle  heure  mesmes  par 
aultre  signe  plus  évident. 

Car,  alors  que  sa  mère  Badebec  l'enfantoit  et  que  les  sages  femmes 
attendoyent  pour  le  recepvoir,  yssirent"  premier  de  son  ventre 
soixante  et  huyt  tregeniers  '^  chascun  tirant  par  le  licol  un  mulet  tout 
75  chargé  de  sel,  après  lesquelz  sortirent  neuf  dromadaires  chargés  de 
jambons  et  langues  de  beuf  fumées,  sept  chameaulx  chargez  d'anguil- 
lettes  '^  puis  .xxv.  charretées  de  porreaulx  '^°,  d'aulx,  d'oignons  et  de 
cibotz'^',  ce  que  espoventa  bien  lesdictes  saiges  femmes.  Mais  les  aul- 
cunes  d'entre  elles  disoyent  : 
80  «  Voicy  bonne  provision.  Aussy  bien  ne  bevyons  nous  que  lâche- 
ment, non  en  lancement '^\Cecy  n'est  que  bon  signe,  ce  sont  aguillons 
de  vin  ». 


Ligne  69.    G:   en  esperit  prophétie  —  1.  70.   H,  J  :  dominatur  —  G  :    ce  que    luy 

monstre  à  —  H  :  mesmei  —  1.  72.  J  :  saiges  —  l.  73-  A  :    attendaient  —  A,  G,  H,  J  : 

issirent  —  G  :  premier  manque  —  1.  75.  A  :   neufi  —  A,  H,  J  :  charge\  —  1.  76.  A: 

hoeuf  —  1.  77.  A  :  vingt  et  cinq  charrettes  ;  H  :  charretteei  ;  J  :  charrettes  —  1.  78. 
G  :  ce    qui  espoventa  —   1.  79.    A   :   aucunes   —  1.  80.  A,  G,  H  :    provision.  Ccecy 

n'est  que  —  J  :    beuvions    —    laschement  —   1.    81.    G  :    cigne  —  A,  G,    H,    J   : 
agueiîlons 

reste  obscur.  Quoi  qu'il  en  soit,  l'étymologie  40.  Poireaux. 

gréco-arabe,  donnée  par  R.  est  purement  face-  ^^  _  Ciboule,  mot  provincial.  En  Poitou,  cihot, 

tieuse.  (o.;  oignon  de  l'année  précédente  replanté  au  prin- 

37.  Sortirent.  Cf.  1. 1,  ch.  i,  n.  5.        ^  ^^^^^  ^^^^  ^^  ^^^i^  j^   primeur  (Lalanne). 

38.  Muletiers.  Du  gascon  treginié,  voiturier  ^g  x 

(/reo'mo,  voiture).  (S.)  .    .             .           .,.11          j 

_,    .                M         1.          -,         -  1  42.  Prononciation      suisse     de    1  allemand 

39.  Petites  anguilles  salées  qu  on  pèche  en  ,  ^ ,                           .                     .               , 

.  ,                            , , ,  Landsmann,   compatriote,    pays,  titre  que  les 

automne  au  moment  ou  les  eaux  sont  troublées  „  .             '          ^              ,         . 

,                        .         1            1         •        /-r  Suisses  et  Lansquenets  se  donnaient  entre  eux. 

par  les  crues,  et  qu  on  sale  pour  le  carême.  Cf.  .     .r      ,        .1        •            •  1 

L,      ,  ,        rr-  .    J     .  •             u               r\  En   lancement  signine  donc  a  la  suisse,  «  a  la 

Rondelet,  Htst.  des  poissons,  ch.  xxiii.  On  en  ,    .  ^                ,      ,  .                 ,    . 

...                   .  ,        J.  .          ,       ,            .  tudesque  »,  boire   sec  et  a  plein  verre,  boire 

péchait  une  quantité  prodigieuse  dans  le  marais  ^        '^         '.      ^.    ^   e-  d     ^^tt    q^  oq    i-» 

,    r,      r,  ■              T,         •     •  1       .             '  à  longs  traits.  Cf.  R.E.R.,  VH.  86-88.  Dans 

du  Bas-Poitou,  ou  R.  avait  si  longtemps  vécu.  ^            ,                   ,    \^ 

„,,-..                      •           J     •  un  mystère  du  xvie  s.,  la  Vengeance  de  nostre 

Elles  figuraient  même  en  certains  endroits  au  -^      ,                      , ,      ,    t. 

,        .           ,                   .          .  ,            .  Seimetir,  le   «  connestable  de  uermanie  »  est 

nombre  des  redevances  seigneuriales  :  «  An-  s        ' 

,,        ,, .       J  ,                      •  suivi   par    deux    soldats    allemands,    appelés 

guylles  sallees  dehues  a  monseigneur  »,  1473.  ^                                           r-r     r,    ■      j 

Z,     .      ,    n          /-.    T-   /-i         .    »>f      •    J   ;  Comme-estourdv    et  Lancement.    Ci.    Petit    de 

Terrier  de  Benêt,  et.  E.  Clouzot,  Mrtrars  de /a  ,       .,      .     -\           „                ,^  , 

„,                      ,^  .  Tulleville,  Mystères,  t.  H,  p.  452.  (S.) 

Sèvre,  p.  124.  (C.)  •'                     -^                    »  r   t^       . 


CHAFITRi;    II 


M 


Et,  comme  elles  caquetoyent  de  ces  menus  propos  entre  elles,  voicy 
sortir  Pantagruel,  tout  velu  "♦"'  comme  un  ours,  dont  dist  une  d'elles  en 
85   esperit  propheticque  : 

a  II  est  né  à  tout  ^'^  le  poil  :  il  fera  choses  merveilleuses,  et,  s'il  vit. 


il  aura  de  l'eage  *^  ». 


Ligne  84.  M  :  soriy  —  M  :  lUct  —  1.  85.  G,  H,  J  :  en  esprit 


43.  L'abondance  du  poil  sur  le  corps  a  tou- 
jours été  considéré  comme  un  signe  de  force 
physique.  Cf.  Perceforest,  I,  ch.  xc  :  «  Les 
damoiselles  disoient  à  des  chevaliers  que  pour 
Dieu  ils  montrassent  à  certaine  journée  la  force 
de  leurs  bras,  la  laine  de  leur  pis,  le  loz  de  leur 
prouesse.  »  On  dit  encore  communément  : 
«  C'est  un  gars  à  poil.  »  C'est  en  ce  sens  que 
nos  soldats,  durant  la  récente  guerre,  se  sur- 
nommèrent eux-mêmes  les  poilus  (C.) 


44.  Avec.  Cf.  1.  L  ch.  XXVII,  n. 
106. 

45.  C'est  là  sans  doute  une  facétie  popu- 
laire. Cf.  A.  du  Saix,  Esperon  de  discipline. 
Ile  partie  :  «  Certes  s'il  vit,  il  acquerra  de  Veage.  » 
(P.)  — Du  Fail,  t.  \,  p.  54,  a  faitusage  de  cette 
vérité  de  la  Palice  qu'il  n'a  pas  eu  besoin 
d'emprunter  à  R.  :  «  Vous  serez  homme  de 
bien  ;  s'il  n'y  a  faute  ;  si  vous  vive:;^  vous  aure\  de 
Vaage.  »  (C.) 


Du  dueil  que  mena  Gargantua  de  la  mort  de  sa  femme  Badebec. 


Chapitre  III. 


Quand  Pantagruel  fut  né,  qui  fut  bien  esbahy  et  perplex  '  ?  Ce  fut 
Gargantua  son  père.  Car,  voyant  d'un  cousté  sa  femme  Badebec 
5  morte  et  de  l'aultre  son  filz  Pantagruel  né  tant  beau  et  tant  grand,  ne 
sçavoit  que  dire  ny  que  faire,  et  le  doubte  que  troubloit  son  entende- 
ment estoit  assavoir  s'il  devoit  plorer  pour  le  dueil  de  sa  femme  ou 
rire  pour  la  joye  de  son  filz.  D'un  costé  et  d'aultre  il  avoit  argumens 
sophisticques  '  qui  le  sufîocquoyent,  car  il  les  faisoit  très  bien  in  modo 
lo  et  figura"^;  mais  il  ne  les  povoit  souldre  ^  et  par  ce  moyen  demouroit 
empestré  comme  la  souriz  empeigée^  ou  un  milan  prins  au  lasset. 

«  Pleureray  je?  disoit  iP.  Ouy,  car  pourquoy?  Ma  tant  bonne 
femme  est  morte,  qui  estoit  la  plus  cecy,  la  plus  cela,  qui  feust  au 

Ligne  3.  G  :  Quant  —  1.  5.  G,  H,  J  :  l'autre  —  A  :  tant  beau  et  grand  ;  G  :  grant 
—  1.  5-6.  A,  G  :  il  ne  scavoit  —  G  :  ne  que  faire  —  A,  G  :  qui  troublait —  1.  7.  A,  G, 
H,  J,  K  :  assavoir  (H,  J  :  asçavoir)  mon  ^  s'il  —  A  :  debvoit  pleurer  ;  G  :  pleurer  ;  J  : 
plourer  —  1.  8.  J  :  cousté  —  A.  G  :  d' argumens  —  I.  9.  K  :  sophistiques  —  A, 
J  :  suffocquoient  —  1.  11.  A,  G,  H,  J,  K  :  comme  ung  milan  —  1.  13.  H,  K  :  le 
plus  cecy  et  cela  qui  — 1.  13-14.  J  :  que  fuston  monde  Jamais  (J'entends  de  troys  jours)  je 
ne  la  verray  ;  H   :  on   monde 

1.  Perplexe.  Forme  qui  subsista  jusque  chez  6.  Prise,  engluée,  proprement  poissée.  Et 
La  Fontaine.  ailleurs,  1.  III,  ch.   xxxvii  :  «  Vous  me  sem- 

2.  Certes.  Très  ancienne  particule,  d'origine  blez  à  une  souriz  empegée  :  tant  plus  elle  s'ef- 
inconnue,  qu'on  lit  dans  Molière,  Bourg,  gent.,  force  soy  despestrer  de  la  poix,  tant  plus  elle 
III,  3  :«  Çà  WÎ07Ï  vraiment  ?  »  Oudin  (1642)  :  s'en  embrene.  »  Terme  provincial,  encore 
«  C'est  mon,  ce  fay  mon,  ce  faudra  mon,  usuel  dans  l'Anjou,  le  Lyonnais,  le  Berry,  etc. 
sont  façons  de  parler  des  harangères.  »  (S.)  et   dérivant  du  terme  di\-ûtcid\  pège,  poix.  (S.) 

3.  Logiques.  Le  mot  n'a  pas  ici  de  sens  péjoratif.  — La  métaphore  est  ancienne.  Cf.  le  proverbe 

4.  Selon  les  modes  et  figures  du  syllogisme.  grec  au?  èv  zîtxt). 

Cf.  1.  I,  ch.  XX,  n.  26.  7.  Ce  développement  est  peut-être  la  para- 

5.  Résoudre.  Forme  vieillie.  phrase  d'un  passage  d'une  comédie  latine  du 


CHAPITRE    III  59 

monde.  Jamais  je  ne  la  verray,  jamais  je  n'en  recouvreray  une  telle  ; 

15  ce  m'est  une  perte  inestimable.  O  mon  Dieu,  que  te  avoys  je  faict  pour 
ainsi  me  punir?  Que  ne  envoyas  tu  la  mort  à  moy  premier  que  à  elle, 
car  vivre  sans  elle  ne  m'est  que  languir?  Ha,  Badebec,  ma  mignonne, 
m'amye,  mon  petit  con  (toutesfois  elle  en  avoit  bien  troys  arpens  et 
deux  sexterées  ^),  ma  tendrette,  ma  braguette,  ma  savate,  ma  pantofle  ', 

20  jamais  je  ne  te  verray  !  Ha,  pauvre  Pantagruel,  tu  as  perdu  ta  bonne 
mère,  ta  doulce  nourrisse,  ta  dame  très  aymée  !  Ha,  faulce  mort,  tant  tu 
me  es  malivole  '°,  tant  tu  me  es  oultrageuse  de  me  tollir  "  celle  à  la- 
quelle immortalité  appartenoit  de  droict  !  » 

Et  ce  disant  pleuroit  comme  une  vache  ;  mais  tout  soubdain  rioit 

25  comme  un  veau  quand  Pantagruel  luy  venoit  en  mémoire  : 

0  Ho,  mon  petit  filz  (disoit  il),  mon  coillon,  mon  peton  '%  que  tu 
es  joly,  et  tant  je  suis  tenu  à  Dieu  de  ce  qu'il  m'a  donné  un  si  beau 
filz,  tant  joyeux,  tant  riant,  tant  joly  !  Ho,  ho,  ho,  ho,  que  suis  ayse  ! 


Ligne  lé.  A,  G  :  que  ne  m'envoyas  tu  —  1.  18.  A  :  trois  —  1.  19.  A  -.pantofle 
\.  20.  A  :  te  verray  !  Ha  faulce  mort  —  G  :  pauvre  Pantagruel  —  I.  21.  J  :  très  ayme 
—  \.  22.  G  :  tu  m'es  oultrageuse  —  1.  23.  J  :  appertenoit  —  1.  24.  H,  J  :  vacche  —  A  : 
ryoit  —  1.  25.  G  -.quant  —  1.  26.  A  :  couillon  —  J  :  mon  coillon,  mon  vesson,  mon 
peton  —  1.  28.  A,  G  :  ryani  —  A  :  que  je  suis 

moyen  âge  VAlda   de   Guillaume  de    Blois  :  tagruel  :  «  Voudriez-vous  que  je  dise,  comme 

Dum  parit,  Aida  périt les  femmes  de  Blois,  v,  i,  t,  pied;  c,  0,  n,  pan- 

Dixit  et  ingeminansvixprotulitilla  :  va-ale  !...  toufte  ?  »  Cette  facétie  devait  être  usuelle  dans  la 

In  lucem  prodit  filia,  mater  obit,  langue  populaire,  qui  opposait  à  cette  pantoufle 

Et  miser  et  felix  dolet  et  Isetatur,  le  chausse-pied  du  mari.  Cf.  Moyen  de  parvenir, 

Habetque  ch.  xiii,  lii,  lxxiii.  (P.) 

Vir  causam  fletus,  Isetiti^que  pater.  Cf.  R.  E.  10.  Malveillante,   ennemie.     Et     plus  bas, 

R.  X,  III.  (P.)  ch.  VIII  :  «  Sapience  n'entre  point  en  âme  niali- 

8.  Mesure  agraire  variable  selon  la  nature  z'o/e.  »  Latinisme  (wa/à'o/ii5) du xvi^ s., qui  appa- 
du  sol.  C'est  l'étendue  de  terre  qui  contient  un  raît  d'abord  chez  Le  Maire  et  Jean  Bouchet. 
setier  de  semence.  Cf.  Coutume  de  Poitou,  art.  (S.) 

189  :«  5îx/er«e  de  terre  gaignable  est  prise  en  11.    Ravir,    enlever.    Cf.   1.    I,    ch.    11,    n. 

estimation  d'un  sextier  de  bled  tel  qu'il  eschet  41. 

selon  la  nature  de  la  terre.  »  (C.)  12.    Mon   petit  pied.    Cité  par  Antoine  du 

9.  Le  Moyen  de  parvenir,  ch.  lxx,  nous  Saix  sous  la  forme  p«/flM  parmi  les  «  migno- 
indique  un  sens  particulier  de  ce  mot,  qui  tises  »  que  les  nourrices  adressent  aux  bébés, 
pourrait  bien  être  celui  que  lui  donne  ici  Pan-  Cf.  R.  E .  R.,  IX,  256.  (P.) 


40  PANTAGRUEL 

Beuvons,  ho  !  laissons  toute  melancholie  !  Apporte  du  meilleur,  rince 

50  les  verres,  boute  la  nappe,  chasse  ces  chiens,  souffle  ce  feu,  allume 
la  chandelle,  ferme  ceste  porte,  taille  ces  souppes'',  envoyé  ces 
pauvres,  baille  leur  ce  qu'ilz  demandent!  Tiens  ma  robbe  '\  que  je  me 
mette  en  pourpoint '>  pour  mieux  festoyer  les  commères  ». 

Ce  disant,  ouyt  la  letanie  et  les  Mémentos  '^  des  prebstres  qui  por- 

35  toyent  sa  femme  en  terre,  dont  laissa  son  bon  propos  et  tout  soubdain 
fut  ravy  ailleurs,  disant  : 

«  Seigneur  Dieu,  fault  il  que  je  me  contriste  encores?  Cela  me 
fasche  ;  je  ne  suis  plus  jeune,  je  deviens  vieulx,  le  temps  est  dange- 
reux, je  pourray  prendre  quelque  fiebvre  ;  me  voylà  affolé.  Foy  de  gen- 

40  til  homme  '^,  il  vault  mieulx  pleurer  moins  et  boire  dadvantaige  !  Ma 
femme  est  morte,  et  bien,  par  Dieu  (^da  jurandi  'M)  je  ne  la  resusciteray 
pas  par  mes  pleurs;  elle  est  bien,  elle  est  en  paradis  pour  le  moins,  si 
mieulx  ne  est;  elle  prie  Dieu  pour  nous;  elle  est  bien  heureuse;  elle 
ne  se  soucie  plus  de  nos  misères  et  calamitez.  Autant  nous  en  pend  à 

45  l'œil  '^  Dieu  gard  le  demourant  ^°  !  Il  me  fault  penser  d'en  trouver  une 
aultre  ^'. 

Ligne  29.  G  :  mélancolie  —  1.  30.  M  :  ses  chiens  —  1.  31.  A  :  taille  ces  souppes 
manque  ;  —  envoyé^  —  1.  32.  G  :  pauvres  —  A,  G,  H  :  baille  leur  ce  qu'ils  demandent 
manque;  J  :  baille  ce  quHli  ;  K  :  bailles  leur  ce  qu'ili  demande  —  1-  33-  G,  H,  J  :  mieulx 

—  \.  -^4.  A  :  Et  en  ce  disant  il  ouyt;  G  :  Et  ce  disant  il  ouyt    —  1.  35.  A  :  portaient 

—  1.  36-37.  A,  G,  H,  J,  K  :  disant  :  Jésus  fault  il  —  1.  37.  G  :  que  je  contriste  —  1.  38. 
A,  G,  H  :  me  fasche  le  tetnps  est  dangereux  —  1.  39.  A  :  voy  me  là  affolU  —  1.  40.  A  . 
davantaige  ;  G,  J  :  davanlaige  ;  H  :  dadvantage  —  1.  41 .  A,  G,  H  :  par  Dieu  je  ne  la  resus- 
citeray pas  ;  J  :  resusciteray  mye  —  1.  44.  A,  G  :  no^  misères  :  J  :  nous  misères  —  1.  45, 
G  :  gart    —  1.  46.  G,  H  :  autre 

15.  Morceaux  de  pain  à  tremper  dans  le  sert  fréquemment,  1.  III,  ch.  xx,  et  1.  IV, 
bouillon.  Cf.  1. 1,  ch.  XI,  n.  55.  ^-h.     x,     de     cette    formule       d'atténuation. 

14.  Vêtement  de  dessus   que  les  hommes       (S.) 

portaient  au  xvie  s.  Cf.  1.  I,  ch.  viii,  n.  74.  j^.  Nous  avons  la  même  menace  devant  les 

15.  Vêtement  correspondant  à  peu  près  au  yeux.  Très  vieille  expression  qui  se  rencontre 
gilet.  Cf.  1.  I,  ch.  VIII,  n.  12.  déjà  au  xiie  siècle  chez  Marie  de  France.  Cf. 

16.  Prières  pour  les  morts.  Le  Fraisne,  v.  87  : 

17.  Cf.  1.  I,  ch.  XVII,  n.  30.  C'était  le  juron  Ki  sur  altrui  mesdit  e  mant 
favori  de  François  I.  (C.)  Ne  set  mie  qu'à  Viieil  li  petit.  (P.) 

18.  Sous-entendu  :     veniam,    c'est-à-dire  :  20.  Cf.  Villon,  Test.,  v.  232  : 

«  Permetlez-moide  jurer.  «Manière de  s'excuser  «  Et  Dieu  saulve  le  remenant.  »  (C.) 

d'avoircité,  en  jurant,  le  nom  de  Dieu.  R.  so  21.  Cf.  Il  Baldo,  Mac,  iv: 


CHAIMTRI'    III 


41 


t(  Mais  voicy  que  vous  ferez,  dict  il  es  saiges  femmes  (où  sont  elles? 
bonnes  gens,  je  ne  vous  peuix  veoyr");  allez  à  l'enterrement  d'elle, 
et  ce  pendent  je  berceray  icy  mon  filz,  car  je  me  sens  bien  fort  altéré 
50  et  serois  en  danger  de  tomber  malade  ;  mais  beuvez  quelque  bon  traict 
devant*',  car  vous  vous  en  trouverez  bien,  et  m'en  croyez,  sur  mon 
honneur  ». 

A  quoy  obtemperantz,  allèrent  à  l'enterrement  et  funérailles,  et  le 
pauvre  Gargantua  demoura  à  l'hostel.  Et  ce  pendent  feist  l'epitaphe 
55   pour  estre  engravé^^  en  la  manière  que  s'ensuyt  : 


ELLE  EN  MOURUT,   LA  NOBLE  BADEBEC, 

DU   MAL  d'enfant,   QUE  TANT  ME  SEMBLOIT  NICE^>, 

CAR  ELLE  AVOIT  VISAIGE  DE  REBEC  ^^, 


Ligne  47.  A,  G,  H  :  dist  —  A,  G.  H  :  saiges  femmes.  Alle^  à  (A,  :  allei  vous  en  à  — 
G  :  allés  vous  en  a)  l'enterrement  d'elle  —  1.  49.  A,  G  :  et  ce  pendant  ;  J  :  d'elle  ce 
pendent  —  A,  G,  H,  J,  K  :  berseray  —  1.  50,  A,  G,  H,  J  :  seroys  —  A  :  dangier  — 
A,  G:  quelque  peu  devant  — 1-  53-  A,  G  :  obtempérant  —  I.  54.  G:  pauvre  — 
A,  G,  H,  J,  K  :  Mais  cependant  (K,  J,  K  :  cependent)  —  A,  G  :  iljîst  —  1.  55.  G  : 
qui   —  1.  57.  A,  G  :  qui 


Sedmoruit  :  quidnam  magis  ultra  flere  bisognat? 

Sume  aliam. 
Cf.    TImasne,  op.  «7.,  p.  209. 

22.  C'est  une  parenthèse  du  conteur  qui  joue 
sur  l'adjectif  ifl^^^  appliqué  aux  femmes.  Cf.  une 
facétie  analogue  dans  le  Nouveau  prologue  du  1. 
IV  :  «  Jensde  bien,  Dieu  vous  sauve  et  gard  !  où 
estes  vous  ?  Je  ne  vous  peux  voir.  Attendez  que  je 
chausse  mes  lunettes.  »  (P.)  —  G.  Bouchet,t.  VI, 
p.  158,  cite  cette  répartie  d'un  gros  moine  à  qui 
les  femmes  demandaient  quand  il  accoucherait  : 
«  Quand  j'aurai  trouvé  une  sage  femme.  » 
(C.) 

23.  Avant.  Cf.  1.  I,  ch.  vi,  n.  50. 


24.  Gravé.  Cf.  1.  I,  ch.  viii,  n.  98. 

25.  Simple.  Vieux  mot  resté  en  usage  jus- 
qu'au xviie  s.  ;  il  a  survécu  dans  le  langage 
juridique.  (S.) 

26.  Le  nom  de  rehec,  donné  au  moyen  âge  à 
un  instrument  à  cordes  et  à  archet  très  primitif, 
s'appliquait,  au  début  du  xvi^  s.,  à  la  viole  de 
ganibe,  l'ancêtre  de  notre  violoncelle.  Les 
luthiers  sculptaient  à  l'extrémité  du  manche 
des  figures  grotesques  dont  les  musées  ont  con- 
ser\'é  de  très  beaux  spécimens  depuis  le  xv^  s. 
Cf.  VioUet-le-Duc,  Dict.  du  mobilier,  \o 
Rabèbe.  Par  contre,  le  manche  du  rebec  du 
moyen  âge  se  terminait  en  palette.  (C.) 


PANTAGRUEL. 


42 


PANTAGRUEL 


60 


CORPS  d'eSPAIGNOLE  ^7  ET  VENTRE  DE  SOUYCE**. 

PRIEZ  A  DIEU  au'A    ELLE  SOIT  PROPICE, 

LU  Y  PARDONNANT  s'eN  RIENS  OULTREPASSA. 

CY  GIST  SON   CORPS,   LEQUEL  VESQUIT  SANS  VICE, 

ET  MOURUT  l'an   ET  JOUR  QUE  TRESPASSA  ""^ . 


Ligne  59.  H,  J  :  d'Hespagnole  —   61.  K,  M  :  perdonnant 
K,  M  :  sans  rien  —  1,  62 .  A,  G  :  auquel  ;  H,  J  :  onquel 


A,  G  :  sans  riens;  J, 


27.  Corps  fort  maigre,  dit  le  Duchat,  on  ne 

sait  sur  quel  indice.  En  tout  cas,  ce  n'était  pas 
en  Espagne  qu'on  allait  chercher  au  xvie  s.  les 
femmes  bien  faites,  si  l'on  en  croit  cette  épi- 
gramme  de  du  Fail,  t. II,  p.  35  : 

Qui  veut  belle  femme  querre. 

Prenne  visage  d'Angleterre, 

Q.ui  n'ait  mammelles  Normandes, 

Mais  bien  un  beau  corps  de  Flandres 

Enté  sur  un  cul  de  Paris  : 

Il  aura  femme  à  son  devis.  (C.) 


28.  La  forme  5oMm«  est  archaïque  et  provin- 
ciale ;  elle  a  subsisté  jusqu'au  xviie  s.  Cf. 
Ménage,  Remarques  :  «  Il  faut  dire  les  Suisses  et 
la  Suisse,  et  non  pas  les  Souisses  et  la  Soiiisse, 
comme  on  dit  dans  la  plupart  des  provinces  et 
comme  disaient  nos  anciens.  »  (S.)  —  Ventre 
proéminent,  comme  celui  des  femmes  suisses, 
renommées  pour  leur  embonpoint.  (C.) 

29.  Plaisanterie  proverbiale  qui  se  trouve 
dans  le  Monologue  du  Franc  archier  de  Baignolet  : 

Et  mourut  Van  qu'il  trespassa.  (C.) 


De  ïenfauce  de  Pantagruel 


Chapitre  IV. 

Je  trouve  par  les  anciens  historiographes  et  poètes  que  plusieurs 
sont  nez  en  ce  monde  en  façons  bien  eslranges,  que  seroient  trop 
5  longues  à  racompler.  Lisez  le. vij  .livre  de  Pline ',  si  avés  loysir;  mais 
vous  n'en  ouystes  jamais  d'une  si  merveilleuse  comme  fut  celle  de 
Pantagruel,  carc'estoit  chose  difficille  à  croyre  comme  il  creut  en  corps 
et  en  force  en  peu  de  temps,  et  n'estoit  rien  Hercules  qui,  estant  au 
berseau,  tua  les  deux  serpens,  car  lesdictz  serpens  estoyent  bien  petitz 
lo  et  fragiles  ;  mais  Pantagruel,  estant  encores  au  berseau,  feist  cas  bien 
espouventables. 

Je  laisse  icy  à  dire  comment  à  chascun  de  ses  repas  il  humoit  le  laict 

de  quatre  mille  six  cens  vaches  et  comment,  pour  luy  faire  un  paes- 

lon  -  à  cuire  sa  bouillie,  furent  occupez  tous  les  pesliers  de  Saumur  ' 

15  en  Anjou,  de  Villedieu  "^  en  Normandie,  de  Bramont  '  en  Lorraine,  et 

Ligne  i.  M  :  enfant  —  1.  4.  H,  J  :  fâchons  —  A,  G  :  qui  —  G  :  seroyent  — 
1.  5.  A,  G,  H,  J  :  avcT^  —  1.  7.  A  :  croire  —  1.  8.  A,  G  :  riens  de  Hercules  —  1.  9.  A  : 
estaient  —  I.  10.  A  :  berceau  —  A,  G  :  fist  de  cas  —  1.  11,  A  :  espoventables  — 
1.  12.  H  :  je  laise;  J  :  je  laysse  —  1.  14.  K  :  houllie  —  A,  G,  H,  J  :  paesliers  — 
1.  15.  M  :  Larraine 

1 .  Intitulé  dans  les  éditions  des  xve  et  vranches  (Manche).  Les  premiers  statuts  de  ses 
xvie  s.  «  De  prodigiosù  partubus.  »  Cf.  1.  1,  poêliersdataient  de  1328  et  furent  confirmés  par 
ch .  VI,  n.  56.  (P.)  Charles  VI,  Charles  VII  et  Louis  XI.  Cf.  Giente 

2.  Poêlon.  Et  1.  IV,  ch.  xlvi  :  «  un  paeslon  et  Havard,  Villedieu-les-Poeles  et  sa  commande- 
plein  de  laict  chauld.  »  Forme  archaïque,  encore  rie,  1898,  t.  I,  p.  42  et  suiv.  Du  Fail,  t.  II, 
usuelle  dans  les  patois.  (S.)  p.   27,  mentionne    incidemment  un    «  poilier 

3.  Ch.-l.  arr.  (Maine-et-Loire).  Les  poêliers  venant  de  Ville  Dieu  ».  Cf.  le  proverbe  cité 
de  Saumur  figuraient  en  1690  parmi  les  treize  ch.  11,  n.34.  (C.) 

corporations  tenues  chaque   année  de  fournir  S-  Il  existe  un  hameau  de  ce  nom,  com.  de 

une  torche  à  la  procession  de  la  Fête-Dieu  la  Bresse,  arr.  Remiremont  (Vosges).  Mais  il 

(Arch.  Maine-et-Loire,  E.  4387).  (C.)  ne  peut  s'agir  de  ces  quelques  maisons  perdues 

4.  Villedieu-les-Poëles,    cant.,    arr.     àW-  dans  la  montagne.  Il  faut  lire  sans  doute  Fra- 


44  PANTAGRUEL 

luy  bailloit  on  ladicte  bouillie  en  un  grand  timbre  ^,  qui  est  encores 
de  présent  à  Bourges  près  du  palays  ^  ;  mais  les  dentz  luy  estoient  desjà 
tant  crues  et  fortifiées  qu'il  en  rompit,  dudict  tymbre,  un  grand  mor- 
ceau, comme  très  bien  apparoist. 

20  Certain  jour,  vers  le  matin,  que  on  le  vouloit  faire  tetter  une  de 
ses  vaches  (car  de  nourrisses  il  n'en  eut  jamais  aultrement,  comme 
dict  l'hystoire),  il  se  deffit  des  liens  qui  le  tenoyent  au  berceau  un  des 
bras,  et  vous  prent  ladicte  vache  par  dessoubz  le  jarret  et  luy  mangea 
les  deux  tetins  et  la  moytié  du  ventre,  avecques  le  foye  et  les  roignons, 

25  et  l'eust  toute  dévorée,  n'eust  esté  qu'elle  cryoit  horriblement  comme 
si  les  loups  la  tenoient  aux  jambes,  auquel  cry  le  monde  arriva,  et 
osterent  ^  ladicte  vache  à  Pantagruel  ;  mais  ilz  ne  sceurent  si  bien 
faire  que  le  jarret  ne  luy  en  demourast  comme  il  le  tenoit  et  le  man- 
geoit  très  bien  comme  vous  feriez  d'une  saulcisse,  et,  quand  on  luy 

30  voulut  oster  l'os,  il  l'avalla  bien  tost  comme  un  cormaran  feroit  un 
petit  poisson,  et  après  commença  à  dire  :  «  Bon  !  bon  !  bon  !  »  car  il 
ne  sçavoit  encores  bien  parler,  voulant  donner  à  entendre  que  il  avoit 
trouvé  fort  bon  et  qu'il  n'en  failloit  plus  que  autant.  Ce  que  voyans 


Ligne  lé.  G  :  grant   tymbre  ;  A,  H,  J  :  tymbre  —  1.  17.  A,  G  :  auprès  du  palays  — 
1.    18.  M  :  fortifiés  —  G  :  grant   —  1.  20.  A,  G,  H,  J,  K:  Ung  (H,   J  :   un)  certain 
jour  ;  M  :  certains  jouis  —  1.  21.  H,  J  :  vacches  —  1.  22.  A.  G,  H  :  £?//  —  A  :  V histoire 
—  A  :  desfit  ;  G  :  il  deffist  ;  H,  J  :  il  deffit  —  A  :  tenoient  —  1.  23.  H  :  prend  —  G,  H 
vasche  ;  J  :  vacche    —  1.  24.  K  :  roignons.  —  1.  25.  K  :  Veut  —  G  '.  ce  n'eust  esté  —  G 
com  si  —  1.  26.   K  :  le  tenoient  —  1,  27.  J  :  vacche  —  H  :  vaccha  Pantagruel  —  A 
des  mains  dudict  Pantagruel  ;    G  :  audict  Pantagruel  —    1.  29.  A  :  «/  quand  Von  ;  G 
et  quant  Von  —  1.  30.  G  :  oster  lors  il  —  1.  31.  G,  J  :  poysson   —  H,  J  :  commencTji  — 
1.  32.  A  :  encores  pas  bien  parler  ;  G  :  encores  pas  parler  —  A  :  //  V avoit 

mont,  com.  Grand-Fontaine,  cant.  Schirmeck,  d'hui  préfecture  du  Cher.  En  1304,  il  existait 

(Alsace).  Il  y  avait  là  des  mines  de  fer  célèbres,  devant  ce  palais  une  cuve  de  pierre  dite  écuelle 

utilisées  sur  place  dans  une  forge,  d'où  le  fer  du  géant  qui  servait  une  fois  par  an  à  contenir 

sortait  en    divers    ustensiles.    L'exploitation,  du  vin  que  l'on  distribuait  aux  pauvres.  C'est 

commencée  dès  le  xiiie  s.,    ne   cessa    qu'au  cette  écuelle  de  pierre  du  géant  dont  R.  a.  hit  ici 

xixe  s.  (C.)  te  timbre  de  Pantagruel.  Cf.  R.  XVI^  s.,  t.  IV, 

6.  Grande  auge   en  pierre  servant  à  abreu-  162-165.   (P-) 

ver   les    bestiaux.    Cf.    1.    I,    ch.    11,    n.    4.  8.  Le  verbe  au  pluriel  avec  un  sujet  nom  coUec- 

7.  C'est  le  palais  de  Jean  de  Berry,  aujour-       tifau  singulier  est  assez  fréquent  au  xvies.  (P.) 


CHAPITKL     IV 


45 


ceulx  qui  le  servoyent.  le  lièrent  à  gros  cables  comme  sont  ceulx  que 
3  5   l'on  faict  à  Tain  '  pour  le  voyage  du  sel  de  Lyon,  ou  comme  sont  ceulx 
de  la  '°  grand  "  nauf  Françoyse  '"■  qui  est  au  port  de  Grâce  ''  en  Nor- 
mandie. 

Mais,  quelque  foys  que  un  grand  ours,  que  nourrissoit  son  père, 

eschappa  et  luy  venoit  lescher  le  visage,  car  les  nourrisses   ne   luy 

40  avoyent  bien  à  point  torché  les  babines  '•*,  il  se  deffist  desdictz  cables 

aussi  facillement  comme  Sanson  d'entre  les  Philistins  '%  et  vous  print 


Ligne  34.  A  :  servaient  —  G  :  comme  font  ceulx  —  1.  55.  J  :  Thaiii  —  M  :  à  Lyon 
—  1.  36.  A  :  grand  navire;  G  :  grant  navire  —  l.  38.  G  :  grant  —  1.  40.  A,  G  : 
avaient  (G  :  avoyent)  pas  bien  torché  —  H  :  à  poinct  —  A  :  des/it  ;  J  :  dejffict 


9.  Ch.  Bellet,  dans  son  Histoire  de  la  ville 
de  Tain  (1905),  t.  I,  p.  loi,  mentionne  l'in- 
dustrie de  la  corderie  à  Tain ,  mais  il  ne  donne 
d'autre  référence  que  le  passage  de  R.  De 
même,  Valbonnais,  Histoire  du  Dauphiné,  t. 
I,  p.  73,  rapporte  que  Charles  VII,  par  une 
ordonnance  de  1445,  aurait  établi  à  Tain  un 
entrepôt  général  du  sel  gabelle,  qu'on  aurait 
ensuite  expédié  par  bateaux  sur  Vienne  et  Lyon. 
Mais  nous  n'avons  pas  retrouvé  l'ordonnance 
de  cette  date,  et  celle  du  28  février  1455,  éta- 
blissant un  impôt  sur  le  sel,  ne  parle  pas .  de 
Tain.  (C.) 

10.  Le  genre  de  iiauf  a  été  longtemps  in- 
certain; au  xvie  s.,  le  féminin  l'emporte,  et  il 
s'est  conservé  en  poésie  (Malherbe)  jusqu'au 
xviie.  Cf.  Brunot,  t.  I,  p.  405. 

11.  Grande.  Cf.  1.  I,ch.  u,  n.  18. 

12.  La  Grande  Françoise,  ainsi  nommée  en 
l'honneur  de  François  l",  avait  été  achevée  en 
1527,  mais  elle  n'avait  pas  encore  été  mise  à 
l'eau.  C'était  une  nef  de  2000  tonneaux,  la 
plus  grande  qu'on  eût  encore  construite  en 
France.  On  y  avait  installé  un  jeu  de  paume, 
une  forge,  un  moulin  à  vent,  une  chapelle 
dédiée  à  saint  François.  Elle  avait  trois  rangs 


de  sabords,  cinq  mâts,  une  coque  doublée  en 
plomb.  Quand  on  voulut  la  lancer,  elle  ne  put 
franchir  la  baie  et  s'échoua  sur  le  flanc,  une 
nuit  de  tempête  de  novembre  1533.  Malgré 
des  tentatives  renouvelées  en  1535  on  ne  put 
la  relever .  Il  fallut  la  dépecer  et  ses  matériaux 
servirent  à  bâtir  la  plupart  des  maisons  des 
Barres, au  Havre.  Cf.  Ch.de la  Roncière,  Hist. 
de  la  marine  française,  t.  U,  p.  473-475.  (C.) 

13.  Le  Havre,  ch.-l.  arr.  (Seine-Inférieure). 
Ce  port  avait  été  fondé  le  ler  mars  i;i7  par 
François  l"  et  baptisé  en  son  honneur  Fran- 
ciscopolis,  mais  l'usage  lui  avait  substitué  l'ap- 
pellation de  Havre  de  Grâce,  du  nom  d'une 
chapelle  voisine.  Les  travaux,  dirigés  par  Michel 
Ferré,  durèrent  six  ans  et  coûtèrent  400.000  fr. 
Cf.  Ch.  de  la  Roncière,  Hist.  de  la  marine 
française,  t.  III,  p.  174.  (C.) 

14.  Mot  enfantin  attesté  pour  la  première 
fois  dans  ce  passage.  Ailleurs,  1.  III,  ch.  xvii, 
et  1.  IV,  ch.  LUI,  R.  l'applique  aux  lèvres  des 
singes.  Ce  dernier  sens  est  resté  vivace  dans 
les  parlers  provinciaux.  (S.) 

\  5 .  Allusion  à  l'épisode  raconté  dans  les  Juges, 
XVI,  8-12.  A  deux  reprises,  Dalila  lie  Samson 
de  sept  câbles  qu'il  rompt  comme  du  fil.  TP.) 


46 


PANTAGRUEL 


Monsieur  de  '*  l'Ours,  et  le  mist  en  pièces  comme  un  poulet,  et  vous 
en  fist  une  bonne  gorge  chaulde  ''  pour  ce  repas. 

Par  quoy  craignant  Gargantua  qu'il   se  gastast  '^  fist  faire  quatre 

45  grosses  chaines  de  fer  pour  le  lyer,  et  fist  faire  des  arboutans  à  son  ber- 
ceau bien  afustez.  Et  de  ces  chaines  en  avez  une  à  La  Rochelle  '^  que 
l'on  levé  au  soir  entre  les  deux  grosses  tours  du  havre  ;  l'aultre  est  à 
Lyon  ^°,  l'aultre  à  Angiers^',  et  la  quarte  ^^  fut  emportée  des  diables 
pour  lier  Lucifer,  qui  se  deschainoit   en  ce  temps  là  à  cause   d'une 

50  colicque  qui  le  tormentoit  extraordinairement  pour  avoir  mangé  l'ame 
d'un  sergeant  en  fricassée  à  son  desjeuner.  Dont  povez  bien  croire  ce 
que  dict  Nicolas  de  Lyra^%  sur  le  passaige  du  Psaultier  où  il  est  escript  : 

Ligne  42.  A.  G  :  vous  le  mist  —  G  :  pollet  —  1.  43.  A  :  guorge  ;  G  :  gorgée  —  1. 44. 
A  :  craingnant  —  1.  47.  A,  G,  H,  J,  K  :  Von  lieve  —  G  :  Vautre  —  1.  48.  G  :  Vautre  — 
1.  49.  A  :  lyer  —  1.  50.  J  :  colique  —  G,  H,  J,  K  :  tourmentoit  —  1.  51.  G,  H,  J  :  des- 
juner  —  K  :  pouvez  —  J  :  craire  —  1.  52.  A,  G  :  rfî7 


16.  Sur  cette  plaisante  addition  de  la  parti- 
cule nobiliaire,  cf.  1.  I,  ch.  xxxiii,  n.  35 . 

17.  La.  gorge  était  la  pâture  que  l'on  donnait 
aux  oiseaux  de  volerie.  Lorsque  cette  gorge 
était  prise  de  la  proie  fraîchement  tuée,  chaude 
encore,  on  l'appelait  ^-oro^e  chaude.  Cf.  R.  E.  R., 
X,  369.  (P.) 

18.  S'abîmât,  se  blessât,  encore  usité  dans  ce 
sens  en  Poitou.  (C.) 

19.  Ch.-l.  dép.  Charente-Inf.  Une  des 
plus  riches  cités  du  ro3'aume  au  xvie  s.,  grâce 
au  commerce  de  ses  marins  avec  le  nouveau 
monde.  R.  connaissait  certainement  ce  port 
fameux,  voisin  de  Fontenay-le-Comte  et  de 
Maillezais,  avec  son  enceinte  de  murailles  et  ses 
grandes  tours,  dont  celle  de  la  Lanterne,  ter- 
minée en  147s,  servait  à  éclairer  l'entrée  du 
havre.  Cf.  R.E.  R.,  IV,  374.  La  grosse  chaîne 
de  fer  qu'on  tendait  la  nuit  entre  les  deux  tours 
d'entrée  du  port  de  La  Rochelle  (tour  de  la 
Chaîne  et  tour  Saint-Nicolas)  est  mentionnée  dès 
1 545.  Elle  existait  encore  au  xviie  s.,  ainsi  que 
le  treuil  qui  servait  à  la  manoeuvrer.  Ci.R.  E.  R., 
IV,  374.  (C.) 

20.  Ces  chaînes  étaient  tendues  sur  la  Saône, 
de  l'abbaye  d'Esnay  à  la  porte  Saint-Georges. 


Les  comptes  municipaux  mentionnent  en  1 5  27- 
1528  le  paiement  des  gages  des  «  gardes  des 
chaisnes  traversant  la  rivière  de  Saonne  de  l'ab- 
baye d'Esnay  à  la  porte  Saint-Georges  »  (Arch . 
comm.  de  Lyon,  CC.  760-761).  Le  monastère 
de  la  Visitation  de  Sainte-Marie-des-Chaînes, 
fondé  vers  1640  sur  le  quai  de  Serin,  fut  ainsi 
dénommé  en  raison  des  chaînes  tendues  sur  la 
Saône  tout  près  de  là.  (C.) 

21.  Une  énorme  chaîne  barrait  à  Angers  le 
cours  de  la  Maine,  à  son  entrée  dans  la  ville. 
En  1412,  il  fallut  pour  la  retirer  cinq  hommes 
occupés  pendant  seize  jours  au  travail.  Son 
emplacement  est  indiqué  par  le  pont  de  la 
Haute  Chaîne.  A  la  sortie  de  la  ville  était  éta- 
bli un  second  barrage  dit  de  la  Basse  Chaîne. 
Cf.  Port,  Dict.  de  Maine-et-Loire,  t.  I,  p.  106 
(C.) 

22.  Quatrième.  Cf.  1.  I,  ch.  xvi,  n.  2. 

23.  Nicolas  de  Lyra,  franciscain  italien  du 
xiye  s.,  avait  composé  un  commentaire  de  la 
Bible  qui  eut  une  très  grande  vogue  jusqu'au 
xviie  s.  Du  temps  de  R.,  dans  la  plupart  des 
psautiers  enrichis  de  gloses,  figurent  des  extraits 
du  commentaire  de  Nicolas  de  Lyra.  Cf. 
R.E.R.,YUl,  264.  (P.) 


CHAPITRE    IV 


47 


«  Et  Og  regem  Basan  »  ^'*,  que  ledict  Og,  estant  encores  petit,  estoit 
tant  fort  et  robuste  qu'il  le  failloit  lyer  de  chaisnes  de  fer  en  son  ber- 
55  ceau'\  Et  ainsi  demoura  coy  et  pacificque,  car  il  ne  pouvoit  rompre 
tant  facillement  lesdictes  chaisnes,  mesmement  qu'il  n'avoit  pas  espace 
au  berceau  de  donner  la  secousse  des  bras. 

Mais  voicy  que  arriva  un  jour  d'une  grande  feste  que  son  père 

Gargantua  faisoit  un  beau  banquet  à  tous  les  princes  de  sa  court.  Je 

éo  croy  bien  que  tous  les  officiers  de  sa  court  estoyent  tant  occupés  au 

service  du  festin   que  l'on  ne  se  soucyoit  du  pauvre  Pantagruel,  et 

demouroit  ainsi  à  reculorum  ^^.  Que  fist  il  ? 

Qu'il  fist,  mes  bonnes  gens?  Escoutez  '^ 

Il  essaya  de  rompre  les  chaisnes  du  berceau  avecques  les  bras,  mais 
65   il  ne  peut,  car  elles  estoyent  trop  fortes.  Adonc  il  trépigna  tant  des 


Ligne  54.  A  :  si  fort  ;  G  :  estoit  fort  et  robuste —  A,  G,  H,  J  :  chaînes  —  I.  55.  A,  G  : 
et  pacifique  Pantagruel  car  il  ne  povoit  ;  H,  J,  K  :  pacifique  ;  H,  J  :  povoit  —  1.  56.  A,  G, 
H,  J  :  chaines  —  1.  58.  A  :  grand  feste  —  I.  éo.  A  :  estaient  —  1.  éi.  A,  H,  J  :  ne  se 
souciait  (H,  J  :  saucyaii)  point  ;  G  :  ne  se  soucyoit  point  du  pauvre  Pantagruel  —  1.  62.  A, 
G  :  a  reculorum.  Voicy  qu'il  fist  :  il  essaya;  H  :  que  fist  il  ?  Il  essaya;  J  ifeist  —  I.  63.  K: 
escoutés  —  1.  64.  A,  G,  H,  J  :  chaines  ;  K  :  chesnes  —  1.  65.  A  :  peust  ;  —  estaient 


24.  Cf.  Psaumes,  cxxxv,  20  :  «  Qui  perçus-  phrase  que  nous  avons  dans  ce  passage  de  R., 
sit  reges  magnos...  Et  Og  regem  Basan.  »  mais  il  faut  noter  qu'il  n'est  pas  question  dans 
C'est,  en  réalité,  dans  le  Deutéronome,  III,  11,  Nicolas  de  Lyra  de  chaînes  garrottant  Og,  et 
qu'il  est  question  du  lit  de  ce  roi  géant  :  que  le  commentateur  ne  rapporte  que  pour  s'en 
«  Solus  quippe  Og  rex  Basan  restiterat  de  stirpe  moquer  les  extravagances  de  la  tradition  juive 
gigantura.   Et  monstratur  lectus  ejus  ferreus  sur  ce  personnage.  (P.) 

qui  est  Rabath  filiorum  Amon,  novem  cubitos  26.  A  l'écart,  dans  son  coin.   On  disait  au 

hominis  longitudinis   et  quatuor  latitudinis  ad  xiii^s.,  une  «reculée  », pour  dire  un  coinécarté, 

mensuram  cubiti  virilis  manus.  »  (P.)  un  renfoncement  sombre  (Rutebœuf,  Joinville, 

25.  A  propos  du  texte  du  Deutéronome  dans  Littré).  Au  xvii'^  s.,  une  impasse  de 
cité  ci-dessus  Nicolas  de  Lyra  rapporte  que,  Niort  s'appelait  encore  :  «  En  reculée.  »  Le 
selon  les  interprètes  juifs,  Og  aurait  eu  trente  terme  macaronique  a  reculorutn  vient  de  l'argot 
coudées  de  la  plante  des  pieds  à  la  cheville  et  scolaire.  Cf.  Math.  Cordier,  De  corr.  serin. 
il  proteste  contre  cette  énormité  :  «  Dicunt.  . .  entend.,  éd.  i)3i,  p.  433.: 

quod  jam  tantas  erat  fortitudinis  et  magnitu-  Bene  veniatis  qui  apportatis  ; 

dinis  quod  non  poterat  teneri  nisi  in  cuna  fer-  Et  qui  nihil  apportatis  a  reculorum.  (C.) 

rea  habente  novem  cubitos  usuales  in  magnitu-  27.  Nouvelle  apostrophe  du  conteur  aux  lec- 

dinem.    «    C'est    une  réminiscence    de    cette  teurs.  Cf.  ch.  ni,  n.  21. 


48  PANTAGRUEL 

piedz  qu'il  rompit  le  bout  de  son  berceau,  qui  toutesfoys  estoit  d'une 
grosse  poste  ^^  de  sept  empans^'  en  quatre,  et,  ainsi  qu'il  eut  mys  les 
piedz  dehors,  il  se  avalla  '°  le  mieulx  qu'il  peut,  en  sorte  que  il  tou- 
choit  les  piedz  en  terre  ;  et  alors  avecques  grande  puissance  se  leva, 

70  emportant  son  berceau  sur  l'eschine  ainsi  lyé,  comme  une  tortue  qui 
monte  contre  une  muraille,  et  à  le  veoir  sembloit  que  ce  feust  une 
grande  carracque''  de  cinq  cens  tonneaulx  qui  feust  debout.  En  ce 
point  entra  en  la  salle  où  l'on  banquetoit,  et  hardiment,  qu'il  espoventa 
bien  l'assistance;  mais,  par  autant''  qu'il  avoit  les  bras  lyez  dedans, 

75  il  ne  povoit  rien  prendre  à  manger,  mais  en  grande  peine  se  enclinoit" 
pour  prendre  à  tout  '■*  la  langue  quelque  lippée.  Qjuoy  voyant,  son  père 
entendit  bien  que  l'on  l'avoit  laissé  sans  luy  bailler  à  repaistre  et  com- 
manda qu'il  fut  deslyé  desdictes  chesnes,  par  le  conseil  des  princes  et 
seigneurs  assistans,  ensemble  aussi  que  les  medicins  de   Gargantua 

80  disoyent  que,  si  l'on  le  tenoit  ainsi  au  berseau,  qu'il  seroit  toute  sa  vie 
subject  à  la  gravelle'^ 

Lors  qu'il  feust  deschainé,  l'on  le  fist  asseoir,  et  repeut  fort  bien,  et 
mist  son  dict  berceau  en  plus  de  cinq  cens  mille  pièces  d'un  coup  de 


Ligne  éé.  J  :  des  son  berceau  —  A,  G  :  toutesfois  —  1.  68.  A  :  peust  —  1.  69.  A  :  des 
piedi  —  G  :  Et  lors  avecques  grand  puissance  ;  A  :  grand  puissance —  1.  71.  A,  G,  H,  J  : 
que  ce  fust  —  1.  72.  A  :  grand  —  A,  J  :  tonneaux  —  1.  73.  H.  J  :  poinct  —  1.  74.  A  : 
assistence  —  1.  75.  K  :  pouvait  —  A,  G  :  riens  —  A  :  grand  ;  G  :  grant  —  J  :  incU- 
noit  —  1.  78.  A  :  feust  ;  G,  J  :  just  —  J  :  deslié  —  A,  G,  H,  J  :  chaines  —  1.  79.  G  : 
ensenble  —  A,  G,  J,  K  :  médecins  —  1.  80.  A  :  disoient  —  berceau  —  1.  82.  A,  G  :  Et 
lorsqu'il  fut  (G  :  fust)  ;  H,  J  :  fust  —  K  :  et  reput 

28.  Poutre.  C'est  la  forme  primitive  de  avec  le  sens  de  «  comme,  d'autant  que  ».  (S.) 
poteau,  anc.  îr.  post,  graphie  qu'on  lit  encore  33.  S'inclinait. 

chez  du  Fail.  (S.)  34-  Avec.  Cf.  1.  I,  ch.  xxvii,  n.  106. 

29.  Mesure  de  22  à  24  centimètres.  Cl.  1.  I,  35.  Les  anciens  attribuaient  la  gravelle  à  la 
ch.  XIX,  n.  14.  chaleur  immodérée  des  reins  :  «  Comme  nous 

30.  Descendit  en  se  laissant  glisser.  Cf.  1.  L  voyons  faire  la  brique  d'une  terre  gluante  cuite 
ch.  XXIII,  n.  96.  au   four  par  le  feu,  dit  Abraham  de  la  Fram- 

31.  Grand  bâtiment  génois.  Cf.  1. 1,  ch.  XVI,  boisière  (Œuvres,  hyon,  1669,  p.  153),  ainsi 
n.  22  et  R.  E.R.,  VIH,  47.  est  la  pierre  engendrée  aux    roignons  d'une 

32.  Parce  que.  Cf.  L  I,  Prol.,  n.  35.  La  humeur  grosse  et  visqueuse  par  la  chaleur 
locution   est    encore   usitée    dans    le    Berrv,       immodérée  des  reins.  »  (D.) 


CHAPITRE     IV 


49 

poing  qu'il  frappa  au  millieu  par  despit,  avec  protestation  de  jamais 
^5  n'y  retourner  '^ 


Ligne  84.  A  :  par  despit  manque  —  A  :  avecques  —  1.  85.  A  :  jamais  y  retourner 

56.  G.  Bouchet,  Serées,  t.  III,  p.  248,  s'est       n'entrer  Jamais  dedans,  comme  avait  fait  le  bon 
souvenu  de  ce  passage  :  «  Nostre  deniy-homrae      Pantagruel  de  son  berceau,  a  (C.) 
a  mit  en  cent  mille  pièces...  en  protestant  de 


PANTAGRUEL. 


Des  faict^  du  noble  Pantagruel  en  son  jeune  eage  \ 

Chapitre  V. 

Ainsi  croissoit  Pantagruel  de  jour  en  jour  et  prouffitoit  à  veue  d'œil, 
dont  son  père  s'esjouyssoit  par  affection  naturelle,  et  lu}'  feist  faire, 
5     comme  il  estoit  petit,  une  arbaleste  pour  s'esbatre  après  les  oysillons, 
qu'on  appelle  de  présent  la  grand  arbaleste  de  Chantelle^;  puis  l'en- 
voya à  l'eschole  pour  apprendre  et  passer  son  jeune  eage. 

De  faict,  vint  à  Poictiers  '  pour  estudier,  et  proffita  beaucoup;  auquel 

lieu,  voyant  que  les  escoliers  estoyent  aulcunes  foys  de  loysir  et  ne  sça- 

10  voient  à  quoy  passer  temps,  il  en  eut  compassion;  et  un  jourprint  d'un 

grand  rochier  qu'on  nomme  Passelourdin  '^  une  grosse  roche,  ayant 

Ligne  i.  A,  G  :faiti  —  1.  3.  A  :  proffitoit  —  M  :  a  veu  —  1.  4.  A  :  son per  —  I.  5. 
A  :  arbeleste  —  G  :  apj'ès  oysillons  —  1.  6.  A  :  oysillons  qui  est  de  présent  en  lagrosse  tour 
de  Bourges  —  G  :  qu'on  aplle  —  G  :  grand  arbastre  ;  H  :  arhastrc  —  1.  7.  G,  K  :  à  Vescole 
—  1.  8.  A,  G  :  Et  de  faict  —  G,  H  :  estuedier  —  G  :  et  y  prouffita  —  I.  9.  A,  G,  H, 
J  :  escholiers  (A  :  escholliers)  —  A  :  estoient  —  A  :  aukunesfois  —  1.  10.  M  :  il 
manque  —  1.  11.  G  :  grant 

1.  Age.  Cf.  1.  I,  ch.  I,  n.  II.  au   moins    quatre    mille    étudiants,   français, 

2.  La  tradition  locale  n'a  pas  gardé  souvenir  flamands,  anglais,  écossais,  allemands,  et  ses 
de  cet  engin  de  guerre.  Il  s'agissait  sans  doute  professeurs  étaient  en  grand  renom.  Cf. 
d'une  de  ces  arbalètes  de  passe  ou  de  rempart,  R.E.R.,  II,  241 .  (C.) 

que  le  jeune  Gargantua  bandait  à  force  de  reins,  4.    Et    plus    bas  :     «     N'est   aujourd'huy 

1.   I,   ch.  XXIII,  n.    143.    On   peut  supposer  passé    aulcun   en    la    matricule    de    la   dicte 

qu'elle  provenait    du    château  de    Chantelle  université  de  Poictiers,   sinon   qu'il  ait   passé 

(cant.,    arr.    Gannat,    Allier),    rasé    après    la  à  Passelourdin.  »   La  caverne    de    Passeîour- 

trahison  du    connétable  de  Bourbon.  Cf.  R.  din,  la  première  de   quatre   grottes    creusées 

E.  R.,  VII,  71.  (C.)  dans   le    contrefort    de   Mauroc,    sur  la    rive 

3.  L'Université  de  Poitiers,  que  R.  fréquenta  droite  du  Clain,  tout  près  de  Poitiers,  était 
peut-être  dans  sa  jeunesse,  mais  qu'il  connut  au  xviie  s.  une  des  curiosités  que  les  guides 
certainement  de  très  près  lorsque  son  patron  engageaient  à  visiter.  Mais  il  est  impossible 
Geoffroy  d'Estissac  l'emmena  à  Ligugé,  était  de  dire  si  cette  renommée  est  antérieure  à  R.  ou 
une  des  plus  florissantes  du  royaume.  Du  temps  si  elle  lui  vient  de  l'invention  de  Pantagruel, 
de  Louis  XII,  elle  comptait,  d'après  Chasseneux,  Cf.  i?.  E.  R.,  II,  233,  VI,  392,  VII,  376.  (C.) 


CHAPITRE    V  ^I 

environ  de  douze  toizes  '  en  quarré  et  d'espesseur  quatorze  pans^,  et 
la  mist  sur  quatre  pilliers  au  millieu  d'un  champ  bien  à  son  ayse,  affin 
que  lesdictz  escoliers,  quand  ilz  ne  sçauroyent  aultre  chose  faire,  pas- 

15  sassent  le  temps  à  monter  sur  ladicte  pierre  et  là  banqueter  à  force  fla- 
cons, jambons  et  pastez,  et  escripre  leurs  noms  dessus  avec  un  Cous- 
teau ',  et  de  présent  l'appelle  on  la  Pierre  Ja'ée  ^  Et  en  mémoire  de  ce 
n'est  aujourd'huy  passé  aulcun  en  la  matricule  de  ladicte  université  de 
Poictiers,  sinon  qu'il  ait  beu  en  la  fontaine  Caballine'  de  Croustelles  '°, 

20  passé  à  Passelourdin  et  monté  sur  la  Pierre  levée. 

En  après,  lisant  les  belles  chronicques  de  ses  ancestres,  trouva  que 
Geoffroy  de  Lusignan  ",  dict  Geoffroy  à  la  grand  dent,  grand  père  du 


Ligne  12.  A,  G,  H,  J  :  toy^es  —  1.  14.  G,  H,  J  :  escholiers  ;  A  :  escholliers  —  A, 
G,  H,  J  :  sçaur oient  —  1.  15.  M  :  passassent  temps  —  1.  18.  A.  G  :  aujourdhuy  nul 
passé  est  —  1.  21.  A  :  lysant  —  H  :  chronicque  ;  K  :  cronicques  —  1.  22,  M  :  Lusignam  ; 
K  :  Lusigniam  —  A  :  dit  —  G  :  grant  dent,  grant  père 


3.  Environ  3  m  30. 

6.  Environ  24  m.  sur  chaque  sens. 

7.  Dolmen  en  partie  ruiné  sur  le  bord  du 
chemin  de  Saint-Saturnin  à  Vaudouzil,  com.  de 
Poitiers.  La  table  est  cassée  par  le  milieu  et 
n'est  plus  soulevée  du  sol  que  par  une 
extrémité,  mais  elle  était  encore  intacte  au 
xviiie  s.  Ses  dimensions,  6  m.  80  de  longueur 
sur  4  m.  60  de  largeur  et  o  m.  83  d'épaisseur, 
sont  bien  inférieures  a  celles  que  lui  donne  le 
texte  de  R.jOu  une  représentation  fantaisiste  du 
Tijeatrum  urhiiim  de  Braun,  vers  1580,  faite 
évidemment  d'après  notre  auteur.  Comme  de 
Passelourdin,  les  guides  du  xviie  s.  en  font 
une  curiosité  locale.  (C.) 

8.  En  dépit  de  la  gravure  du  Theatrum 
urhium,  où  l'on  voit  les  étudiants  écrire  sur  la 
Pierre  levée  leurs  noms  :  «  Ortelius,  Goltzius, 
Hogenberg  »,  etc.,  le  grain  de  cette  pierre  est 
si  grossier  qu'il  ne  semble  pas  qu'elle  ait  pu 
recevoir  tant  de  graphies  illustres.  En  tout  cas 
elle  n'en  a  conservé  aucune.  (C.) 

9.  Semblable  à  la  source  d'Hippocrène  que 
le  cheval  Pégase  fit  jaillir  sur  le  Parnasse  d'un 
coup  de  pied.  Cf.  Perse,  Choliambes,  v.  i. 


Nec  fonte  labra  prolui  cabaliino, 
et  Marot,   t.  I,  p.  184,  qui  vante  une  épître 
éloquente  : 

Près  du  ruisseau  cabalH7i  composée. 
Le    latinisme  caballin     disparut   à  la  fin    du 
xvie  s.    Cette   source  limpide  existe  encore, 
près  de  Croutelle,  à  une  lieue  de  Poitiers.  (C.) 

10.  Com.,  cant.  sud  de  Poitiers  (Vienne), 
Beaucoup  d'auteurs.  Du  Fail  en  tête  (t.  I, 
p.  165),  ont  parlé  de  cette  réputation  de  Crou- 
telle et  de  sa  fontaine  de  sapience,  mais  les 
mentions  sont  postérieures  à  R.  La  petite  bour- 
gade avait  au  xvi^  s.  une  renommée  de  meil- 
leur aloi  avec  ses  ateliers  de  tourneurs  en  buis 
qui  fabriquaient  de  minuscules  objets  appelés 
«  finesses  ».  Cf.  R.  E.  R.,  II,  155.  (C.) 

11.  Geoffroy  de  Lusignan,  sgr.  de  Vouvent 
et  Mervent,  dit  la  Grant  Deîit,  à  cause  d'une 
dent  qui  lui  saillait  hors  de  la  bouche,  sans 
qu'on  ait  jamais  bien  su  de  quelle  mâchoire. 
Toute  sa  vie,  jusqu'à  sa  mort,  en  1248,  n'a 
été  que  méfaits  et  cruautés.  Tantôt  c'est 
aux  moines  de  Maillezais  qu'il  s'en  prend 
(1232),  tantôt  aux  Juifs  de  Niort  (1236).  Mais 
ayant  suivi  son  cousin  Hugues  X  de  la  Marche 


52 


PANTAGRUEL 


beau  cousin  de  la  seur  aisnée  de  la  tante  du  gendre  de  l'oncle  de  la 
bruz  de  sa  belle  mère,  estoit  enterré  à  Maillezays  '%  dont  print  un 
25  jour  campos''  pour  le  visiter  comme  homme  de  bien.  Et,  partant  de 
Poictiers  avecques  aulcuns  de  ses  compaignons,  passèrent  par 
Legugé  ^'^,  visitant  le  noble  Ardillon  '^  abbé,  par  Lusignan  "',  par  San- 

Ligne  23.  H  :  asnée  —  A,  G  :  du  gendre  de  sa  belle  mère  —  1.  24.  K  :  enterrée  à 
Maillerays  —  J  :  dont  manque  —  1.  27-28.  A,  G,  H,  J,  K  :  Legugé,  par  Lusignan,  par 
Sansay,  par  Celles,  par  Sainct  Ligaire  '",  par  Colonges,  par  Fontenay  le  Comte  (J  :  Fonta- 
nay  le  Conte) 


dans  sa  révolte,  saint  Louis,  après  sa  victoire 
de  Taillebourg,  le  força  à  livrer  son  château  de 
Mervent  qui  fut  démantelé.  Plus  tard,  cepen- 
dant, le  roi  pardonna  et  réconcilia  même  Geof- 
froy avec  les  moines  de  Maillezais.  C'est  ce 
personnage,  véritable  type  du  baron  du  moyen 
âge,  que  la  légende,  oublieuse  des  rois  de 
Chypre  et  de  Jérusalem,  donne  pour  fils  à 
Raymondin  et  à  la  fée  Mélusine.  Cependant 
150  ans  à  peine  s'étaient  écoulés  depuis  sa 
mort  quand  Jean  d'Arras,  l'auteur  du  roman 
de  Mélusine,  mettait  la  dernière  main  à  son 
livre,  7  août  1394.  (C.) 

12.  Cant.,  arr.  Fontenay-le-Comte  (Ven- 
dée), siège  de  l'abbaye  bénédictine  de  Saint- 
Pierre  de  Maillezais,  fondée  à  la  fin  du  xe  s. 
Depuis  1 3 1 7,  l'abbé  était  en  même  temps  évêque 
de  Maillezais.  C'est  à  ce  double  titre  que  Geof- 
froy d'Estissac,  protecteur  de  R.,  lui  donna 
asile  après  ses  démêlés  avec  les  cordeliers  de 
Fontenay-le-Comte,  et  lui  permit  d'échanger  le 
froc  de  saint  François  contre  l'habit  de  saint 
Benoît  (1524-1525).  Cf.  R.  E.  R.,  II,  167.  (C.) 

13.  Congé  donné  aux  écoliers,  terme  d'ar- 
got scolaire.  Cf.  une  farce  du  xvie  s.,  le 
Maistre  d'Ecole  (Fournier,  p.  416)  : 

Magister,  donnez-nous  campas, 
Vistement  et  vous  despechés... 
et  dans  la  comédie  de  Larivey,  Le  Fidelle,  acte  I, 
se.  VIII  :  «  Je  me  dispose  à  un  tel  jour  donner 
à  mes  escolliers  campas  et  licence  de  se  jouer.  » 
De  même,  Marot,  2eme  épître  du  Caq-à-Vdne 
(153s),  t.  I,  p.  226: 

Et  demande  au  petit  Roger 


Si  ceulx  que  l'on  feit  desloger 
Hors  des  villes  cryoient  campas. 
Le   mot  est  tiré    du  latin  des  écoles,   haberè 
campas,  prendre  la  clef  des  champs.  (S.) 

14.  Le  prieuré  de  Ligugé  (com.,  cant.  sud 
de  Poitiers)  appartenait  à  l'abbaye  de  Maillezais. 
Geoffroy  d'Estissac,  qui  avait  reconstruit  les 
bâtiments  conventuels  et  achevé  l'église  abba- 
tiale, en  avait  fait  une  habitation  de  grand 
Seigneur,  entourée  de  jardins  superbes,  à  la 
mode  des  prélats  italiens.  R.  y  avait  trouvé, 
ainsi  que  Jean  Bouchet,  une  hospitalité  dont  le 
souvenir  nous  est  resté  dans  son  Epistre...  traic- 
tant  des  ymaginaiions  qu'on  peut  avoir  attendant 
la  chose  désirée,  et  la  réponse  de  son  ami.  Cf. 
R.  E.  R.,  II,  162.  (C.) 

1 5 .  Antoine  Ardillon  était  abbé  de  Fontaine- 
le-Comte,  abbaye  de  l'ordre  de  saint  Augustin, 
très  voisine  de  Ligugé.  Les  chartes  lui  donnent 
ce  titre  de  15 13  à  1540.  Il  avait  succédé  à 
Geoffroy  d'Estissac,  lorsque  le  prélat  avait  été 
nommé  évêque  de  Maillezais.  R.  qui  l'appelle 
(1.  III,  ch.  XLiii)  «  le  noble  abbé  Ardillon  », 
avait  reçu  à  Fontaine-le- Comte,  comme  à 
Ligugé,  une  aimable  hospitalité  en  compagnie 
de  lettrés  et  d'humanistes  poitevins  :  Salmon 
Macrin,  Jean  Bouchet,  Quentin,  Nicolas  Petit, 
Trojan,  qui  se  réunissaient,  avec  le  maître  du 
lieu,  «  au  cler  matin  »  à  l'ombre  des  bois. 
Macrin  lui  a  dédié  une  Ode  en  1537  et  J.  Bou- 
chet ses  Annales  d'Aquitaine  en  1525.  Cf. 
R.E.R.,  II,  I53,V,  52.(C.) 

16.  Cant.,  arr.  Poitiers  (Vienne).  Le  châ- 
teau de  Lusignan  (xiie-xiii^  s.),   bâti  sur  un 


CHAPITRE   V 


55 


say '^  par  Celles  '^,  par  Colonges^°,  par  Fontenay  le  Conte*',  saluant 

le  docte  Tiraqueau  ",  et  de  là  arrivèrent  à  Maillezays  où  visita  le 

50  sepulchrc  '"'  dudict  Geoffroy  à  la  grand  dent  **,  dont  il  eut  quelque  peu 

Ligne  29.  J  :  Mailleiais;  K  :  Maillerays  —  1.  30.  K,  M  :  dont  eut 


promontoire,  au-dessus  de  la  rivière  la  Vonne, 
dominait  la  petite  ville  de  sa  double  enceinte 
et  de  ses  grosses  tours,  qui  passaient  pour 
l'œuvre  de  la  fée  Mélusine.  Cf.  1.  IV, 
ch.  XXXVIII  :  «  Visitez  Lusignan. ..  Là  trouve- 
rez tesmoings...  lesquelz  vous  jureront...  que 
Mellusine  leur  première  fondatrice. . .  »  Après 
le  siège  de  1575,  le  château  fut  démantelé,  et 
totalement  rasé  en  1622.  Brantôme  ne  vit  que 
les  ruines  «  de  la  plus  noble  décoration  vieille 
de  toute  la  France  ».  Grands  cap.  Vie  dé  M.  de 
Montpensier.  Ct.  R.  E.  R.,  H,  166.  (C.) 

17.  Saint-Liguaire,  com.,  cant.  Niort  (Deux- 
Sèvres),  siège  d'une  abbaye  bénédictine  remon- 
tant avant  les  invasions  normandes  et  rattachée 
à  l'abbaye  de  Saint-Maixent  au  x^  s.  Il  n'en 
reste  plus  que  la  salle  capitulaire  et  quelques 
travées  de  cloître  partagées  entre  plusieurs 
propriétés  particulières.  Cf.  1.  IV,  ch.  xiii  : 
«  Tappecoue...  estoit  allé  en  queste  à  Sainct 
Ligaire.  »  R.  E.  R.,  II,  248.  (C.) 

18.  Sanxay,  com.,  cant.  Lusignan  (Vienne). 
Geoffroy  d'Estissac  était  seigneur  de  la  châtel- 
lenie  de  Bois-Pou vreau  et  Sanxay.  Tout 
auprès,  Lion  Jamet,  l'ami  de  Marot,  était  sei- 
gneur de  Chambrun.  Deux  excellentes  raisons 
pour  faire  passer  Pantagruel  dans  cette  bourgade 
poitevine.  R.  E.  R.,  II,  250,  VII,  399.  (C.) 

19.  Celles-sur-Belle,  cant.,  arr.  Melle  (Deux- 
Sèvres).  Depuis  15 15,  Geoff'roy  d'Estissac  était 
abbé  de  la  puissante  abbaye  de  Notre-Dame  de 
Celles.  Tout  l'itinéraire  de  Pantagruel  en  Poi- 
tou est  une  promenade  à  travers  les  domaines 
et  les  bénéfices  de  l'évéque  de  Maillezais  ou  de 
ses  amis.  (C.) 

20.  Coulonges-sur-l'Autize,  cant.,  arr.  Niort 
(Deux-Sèvres).  Le  château  du  xv^  s.  apparte- 
nait à  Geoff^roy  d'Estissac,  qui  s'apprêtait  à  le 
faire  reconstruire  à  la  moderne.  Mais  la  mort 
surprit   le  prélat  en  1543,  l'entreprise  à  peine 


commencée.  C'est  son  neveu,  Louis  d'Estissac, 
qui  acheva  l'édifice  encore  debout  aujourd'hui, 
bien  que  dépouillé  de  ses  plus  belles  sculptures 
delà  Renaissance.  Cf  R.E.  R.,U,  154.  (C.) 

21.  Ch.-l.,  arr.  (Vendée).  R.  avait  séjourné 
une  quinzaine  d'années  au  couvent  des  corde- 
liers  de  Fontenay-le-Comte,  de  1511  à  1525 
environ.  Cf.  1.  I,  Chronologie,  p.  cxxviii  à  cxxx. 
C'était,  à  cette  époque,  une  des  villes  impor- 
tantes du  Poitou,  célèbre  par  ses  foires  et  par 
son  siège  royal  où  Tiraqueau  était  juge.  Cf. 
1.  III,  ch.xiii  :  «Plus  estoit  troublé  que  s'il  feust 
à  la  foyre  de  Fontenay.  »  R.  E.  R.,  II,i  59.  (C.) 

22.  André  Tiraqueau,  jurisconsulte,  né  vers 
1488  à  Fontenay-le-Comte  (Vendée),  mort  à 
Paris  à  la  fin  de  1558.  D'abord  juge  au  siège 
de  Fontenay  (15 12),  puis  lieutenant  du  séné- 
chal de  Poitou  au  même  siège  en  attendant  sa 
nomination  de  conseiller  au  parlement  de  Paris 
(1541),  il  avait  noué  avec  R.  des  rapports  ami- 
caux attestés  par  des  lettres  de  Budé,  de  Pierre 
Amy,  et  par  son  propre  aveu  dans  deux  pas- 
sages du  De  legibus  commbialibus (i  ^24).  L'éloi- 
gnement  n'avait  pas  brisé  les  liens  de  cette 
amitié,  et  R.  venait  de  dédier  à  Tiraqueau,  le 
3  juin  1532,  son  édition  des  Lettres  médicales  de 
Manardi.  Cf.  notre  Chronologie,  et  R.   E.  R., 

m,  138, 255,  IV,  584,  V,  185, 3is.(C.) 

23.  Geoffroy  de  Lusignan  était  en  effet 
enterré  à  Maillezais,  si  l'on  en  croit  le  trouvère 
du  xive  s.  Couldrette,  dans  son  poème  de  MW- 
liisine (ré\mpr.Wiort,  1854),  v.  5757-62  : 

Encores  y  est  ensevelis 
Geoff'roy  le  chevalier  gentils  ; 
Là  gist  Geoff'roy  et  là  repose  ; 
Je  l'ai  véu,  bien  dire  l'ose, 
Pourtrait  en  une  tombe  de  pierre, 
Dessoubz  celle  fu  mis  en  terre. 

Cf.  R.  E.  R.,  Il,  167.  (C.) 

24 .  Geoflfroy  de  Lusignan  ayant  brûlé  l'ab- 


54  PANTAGRUEL 

de  frayeur,  voyant  sa  pourtraicture  ^\  car  il  y  est  en  image  comme 
d'un  homme  furieux,  tirant  à  demy  son  grand  malchus  ^^  de  la  guaine, 
et  demandoit  la  cause  de  ce.  Les  chanoines  dudict  lieu  luy  dirent  que 
n'estoit  aultre  cause  sinon  que 

35  Pictoribus  atque  poetis,  etc.  -"i, 

c'est-à-dire  que  les  painctres  et  les  poètes  ont  liberté  de  paindre  à  leur 
plaisir  ce  qu'ilz  veullent.  Mais  il  ne  se  contenta  de  leur  responce,  et 
dist  : 

«  Il  n'est  ainsi  painct  sans  cause,  et  me  doubte  que  à  sa  mort  on  luy 
40  a  faict  quelque  tord,  duquel  il  demande  vengeance  à  ses  parens.  Je 
m'en  enquesteray  *^  plus  à  plein  et  en  feray  ce  que  de  raison  ». 

Puys  retourna  non  à  Poictiers,  mais  voulut  visiter  les  aultres  uni- 
versitez  de  France  ^^  dont,  passant  à  La  Rochelle  '°,  se  mist  sur  mer  et 


Ligne  31.  A  :  protraichire  — ^  A,  G,  H  lymage  —  G  :  corne  —  1.  32.  A  :  marchus  ;  G  : 
grant  malchus  —  G  :  guayne  —  1.  33.  A,  G  :  qu'il  n'y  avait  point  d'aultre  cause  ;  H  : 
nestoyt —  l.  36.  A,  G,  H,  J,  K  :  les  painctres  et  poètes  —  1.  37.  G,  J,  K  :  se  qu'il^  — 
A,  G  :  ne  se  (A  :  s'en)  contente  pas  —  1.  39.  G,  H,  K  :  //  n  est  point  (H  :  poinct)  ains 
—  G  :  Von  luy  a  —  l.  40.  A,  G  :  dont  il  demande  —  1.  41.  A  :  plus  au  plain  ;  G  :  plus 
à  plain  —  1.  42.  A,  G,  H,  K  :  Ainsi  retourna  (A,  G  :  s'en  retourna)  non  pas  à  Poitiers  ; 
J  :  Ainsi  retourna  non  à  Poitiers  —  A,  G,  H,  J,  K:  mais  il  voulut  —  G  :  autres 

baye  de  Maillezais  en  1223,  fut  contraint  par  xviii,    10,   et  H.    Estienne,   Apologie,   t.   II, 

le  pape  à  la  rebâtir,  mais  il  obligea  les  moines  P-  146  :  «  Malchus  qui  eut  l'oreille  coupée,  et 

à  mettre  son  effigie  au-dessus  du  porche  d'en-  auquel  depuis  on  a  osté  son  nom  pour  le  don- 

trée  :  «  Et  fut  l'abbaye  refaicte,  plus  grande  et  ner  à  une  sorte  de  glaive.  »  (S.) 

plus  puissante  qu'elle  n'avoit  esté  par  avant  ;...  27.           Pictoribus  atque  poetis 

et  se  fist  Geuffroy  signifier  et  escripre  à  la  porte  :  Quidlibet  audendi  semper  fuit  aequa  potestas 

c'est  assavoir  la  longeur  et  la  grandeur  de  luy,  Horace,  Art  poétique,  9-10. 

auplusprezque  on  peut  faire  àsa  semblance.  »  Cité     par      Erasme,    Adages,     III,     i,     48. 

Cf.  Jean  d'Arras,  Mélusine,  éd.  elz.,  p.  403.  En  (?•) 

1834,  des  fouilles  entreprises  dans  le  chœur  de  28.  J'irai  m'en  enquérir.  Mot  vieilli, 

l'église  ont  mis  à  jour  une  tête  de  guerrier,  qui  29.  Antoine  Leroy  voit,  avec  assez  de  vrai- 

paraît  être  celle  du  héros  légendaire  (Musée  de  semblance,  des  souvenirs  personnels  de  R.  dans 

Niort).  Cf.  R.  E.  R.,  II,  168.  ce  tour  de  France  universitaire  de  son  héros: 

25.  Portrait.  Cf.  1.  I,  ch.  LVi,  n.  18.  «  Rabelaesus  gallicas  omnes  scientiarum  bona- 

26.  Épée  à  lame  recourbée.  Terme  du  xve-  rumque  artium  academias  sub  Pantagruelis 
xvi«   s.,     identique   au   nom   du  personnage  nomine  peragravit.  »  (C.) 

auquel  saint  Pierre  coupa  une  oreille.  Cf.  Jean,  30.  La  Rochelle.  Cf.  ch.  iv,  n.  19. 


CHAPITRE    V  ce 

vint  à  Bourdeaulx  '',  on  quel  lieu  ne  trouva  grand  excercice  ^\  sinon 
45  des  guabarriers  "  jouans  aux  luettes  '*  sur  la  grave  '^ 

De  là  vint  d  Thoulouse  '^  où  aprint  fort  bien  àdancer  et  à  jouer  de 
l'espée  à  deux  mains''  comme  est  l'usance'^  des  escholiers  de  ladicte 
université;  mais  il  n'y  demoura  gueres  quand  il  vit  qu'ilz  faisoycnt 
bruslcr    leurs    regens    tout    vifz    comme  harans   soretz  '^   disant  : 


Ligne  44.  A,  G  :  s'en  vint  —  A,  G,  H,  J,  K  :  à  Bourdeaulx  mais  il  n'y  trouva 
pas  grand  (G  :  granl)  —  A,  H,  J  :  exercice  —  1.  45.  G  :  des  gaubarriers  à  jouer  aux  — 
1.  46.  A,  G  :  De  là  s'en  vint  —  A  :  Tholose  —  A,  G,  H,  J,  K  :  où  il  aprint  (K  :  aprins) 
—  A  :  danser  —  1.  47.  K  :  deulx  tnains  —  G  :  des  escoliers  ;  de  escholiers  —  1.  48.  A,  G  : 
demeura  —  G  :  quant  —  A  :  faisaient  —  I.  49.  A,  G  :  tous  vifi  —  A  :  arans  ;  G  : 
harans  sorte\ 


51.  L'université  de  Bordeaux  remontait  à 
1441,  et  avait  joui  d'une  grande  renommée  à 
ses  débuts.  Mais  au  commencement  du  xvie  s. 
elle  était  loin  d'être  prospère.  En  155^  les  étu- 
diants étaient  en  si  petit  nombre  que  les  jurats 
réduisirent  de  moitié  le  nombre  des  profes- 
seurs. Cf.  Gaullieur,  i/w/.  du  collège  de  Guyemie, 
p.  24.  (C.) 

32.  On  remarquera  que  dans  ce  tour  de  la 
France  universitaire,  Pantagruel  s'intéresse  par- 
ticulièrement aux  exercices  corporels.  Chaque 
université  avait  alors  son  sport  favori.  Cf. 
Chasseneux,  Catalogus  glorix  mtindi,  pars  X»  : 
«  Nec  est  ulla  universitas  quîe  non  habeat  sua 
impedimenta,  cum  apud  nos  in  vulgari  dica- 
tur  :  Les  fleusteulx  et  joueulx  de  paume  de 
Poitiers,  les  danseurs  d'Orléans,  les  braguars 
d'Angiers,  les  crottés  de  Paris,  les  brigueurs  de 
Pavie,  les  amoreux  de  Turin.  De  Tholosanis 
tamen  dicitur:  les  bons  estuansde  Toulouze.  » 

(F) 

33.  Gabarriers,  portefaix  d'une  gabarre. 
Terme  marseillais  attesté  dès  le  xve  s.  (S.) 

34.  Sorte  de  cartes  d'origine  espagnole, 
encore  usitées  en  Bretagne,  Vendée  et  Sain- 
tonge,  c'est-à-dire  sur  tout  le  littoral  fréquenté 
jadis  par  les  Espagnols.  Les  luettes  figurent  dans 
les  jeux  de  Gargantua.  Cf.  1. 1,  ch.  xxii,  n.  36. 
(S.) 


35-  Grève.  Forme  archaïque  qu'on  lit  dans 
Froissart  et  qu'emploie  Montaigne  (v.  Littré)  ; 
elle  a  subsisté  dans  les  patois  (Berry,  etc.)  et 
dans  le  parler  des  pêcheurs  de  Terre-Neuve, 
chez  lesquels  la  grave  désigne  le  rivage  où  l'on 
fait  sécher  les  morues  au  soleil.  (S.) 

56.  L'université  de  Toulouse  remontait  à 
1229,  au  traité  de  Paris  entre  Louis  IX  et  Ray- 
mond Vn,  comte  de  Toulouse.  Au  début  du 
xvie  s.,  la  faculté  de  droit  dépassait  de  beaucoup 
en  importance  les  trois  autres  facultés.  Elle 
comptait  des  milliers  d'étudiants,  dont  beau- 
coup d'étrangers.  Martin  de  Aspilmeta,  dit 
Navarrus,  Guillaume  de  Maran,  Antoine  du 
Solier,  Pierre  du  Beloy,  Eustache  Imbert,  Biaise 
Auriol  furent  au  nombre  des  professeurs.  (C.) 

37.  C'est   l'espadon.  Cf.   1.   l,  ch.  xxiii,  n. 

ICI. 

38.  Usage.  Cf.  1. 1,  ch.  ix,  n.  14. 

39.  Allusion  à  un  événement  tout  récent. 
Jean  de  Caturce,  de  Limoux,  qui  occupait  une 
chaire  de  droit  à  Toulouse,  avait  été  emprisonné 
au  mois  de  janvier  1532,  pour  des  propos  sus- 
pects de  luthéranisme  tenus  à  un  souper  la 
veille  des  Rois,  et  brûlé  vif  au  mois  de  juin 
suivant  sur  la  place  Saint-Etienne.  Dolet  a 
relaté  ce  supplice  dans  sa  deuxième  Déclama- 
tion contre  Toulouse,  p.  55  et  56.  Bien  loin 
d'avoir  pris  part  à  cet  autodafé,  les  étudiants 


5é 


PANTAGRUEL 


50  «  ]à^°  Dieu  ^'  ne  plaise  que  ainsi  je  meure,  car  je  suis  de  ma  nature 

assez  altéré  sans  me  chauffer  davantaige  !  » 

Puis  vint  à  Montpellier"*^  où  il  trouva  fort  bon  vins  de  Mirevaulx*^ 

et  joyeuse  compagnie,  et  se  cuida'*'*  mettre  à  estudier  en  medicine  ; 

mais  il  considéra  que  Testât  estoit  fascheux'^^  p^j-  ^j-op  et  melancho- 
5  5  licque,    et  que   les  medicins  sentoyent  les    clisteres  comme  vieulx 

diables. 

Pour  tant  vouloit  estudier  en  loix  ;  mais,  voyant  que  là  n'estoient 

que    troys  teigneux    et    un  pelé  de  légistes  audict  lieu,  s'en  partit, 

et   au    chemin    fist    le    Pont    du    Guard  ^^    et    l'Amphithéâtre    de 


Ligne  51.  G,  H,  J,  K  :  davantage  —  1.  52.  A,  G,  H,  J  :  bons  —  1. 53.  G  :  compaignie 
—  A  :  cuyda  —  médecine  —  1.  55.  G,  K  :  mélancolique  ;  J  :  melancholique  —  A  :  les 
médecins  sentoîeni  les  cly stères  —  1.  57.  A,  G  :  Et  parce  vouloit  \Yi  -.se  vouloit  ;  K  :  il 
vouloit  —  A.  G  :  que  il  n'y  avoit  que  ;  J  :  que  n'estoient  que  —  1.  58.  K  :  teigneux  — 
K,  J  :  et  on  chemin  —  1.  59.  A,  G,  H  :  fist  le  Pont  du  Guard  en  moins 


s'en  montrèrent  très  émus,  à  en  croire  Crespin, 
Martirol.  «  11  ne  cessa  jusques  au  dernier  sou- 
pir de  louer  et  glorifier  Dieu  et  d'exhorter  le 
peuple  à  la  connoissance  d'icelui.  On  ne  sauroit 
exprimer  le  grand  fruict  que  fit  sa  mort  spé- 
cialement \txs\tsescholiers.  »  Cf.  France prot., 
2=  éd.,  t.  III,  p.  251.  (C.) 

40.  Jamais.  Cf.  1.  I,  ch.  vi,  n.  16. 

41.  A  Dieu.  La  construction  sans  la  préposi- 
tion se  fait  rare  dans  la  seconde  moitié  du 
xvie  s.  Cf.  Brunot,  t.  I,  p.  476. 

42.  Fondée  par  une  bulle  de  Nicolas  IV,  en 
1289,  l'université  de  Montpellier  était  une  des 
plus  renommées  du  royaume,  mais  surtout  à 
cause  de  sa  faculté  de  médecine.  La  faculté  des 
arts,  la  faculté  de  théologie  avaient  moins 
d'importance.  Quant  à  celle  de  droit,  elle  était 
en  telle  décadence  en  1 5 10  que  la  municipalité 
dut  subventionner  quatre  régents.  Nicolas 
Bohier,  Pierre  Rebuffi,  Jean  Philippi,  Etienne 
Rauchin  étaient  au  nombre  des  professeurs  de 
droit.  (C.) 


43.  Le  vin  de  Mirevaulx  est  encore  men- 
tionné :  1.  III,  ch.  LU  ;  1.  IV,  ch.  xliii  ;  I.  V, 
ch.  XXXIII  et  xLii.  Olivier  de  Serres  (Le  Théâtre 
d'a^ricultur/t,  Paris,  1600,  p.  145)  en  parle  dans 
les  termes  suivants  :  «  Sur  tous  lesquels  vins  [de 
France]  paroissent  les  musquats  et  blanquetes 
de  Frontignan  et  Miravaux  en  Languedoc,  dont 
la  valeur  les  fait  transporter  par  tous  les  recoins 
de  ce  roiaume.  »  (D.) 

44.  Pensa.  Cf.  1.  I,  Prol.,  n.  55.  L'adjonc- 
tion de  se  aux  verbes  intransitifs  est  encore 
assez  répandue  au  xvie  s . ,  et  R.  en  offre  de 
nombreux  exemples.  (S.) 

45.  Ennuyeux.  Cf.  1.  I,  ch.  lvii,  n.  20. 

46.  Aqueduc  qui  amenait  les  eaux  de  l'Eure 
à  Nîmes,  par  trois  étages  d'arcades  superposées 
au-dessus  du  Gard.  Sa  construction  remonte 
sans  doute  à  Agrippa  (19  av.  J.-C).  Il  était 
fort  endommagé  au  xvi^s.,  si  nous  en  croyons 
Poldo  d'Albenas  dans  son  Discours  de  l'anti- 
quité de  Nismes,  1560,  p.  85  :  «  Il  sert  à  présent 
de   pont,   principalement   le   premier  estage. 


CHAPITRE    V 


57 


éo  Nimes  •»"  en  moins  de  troys  heures,  qui  loutesfoys  semble  œuvre  plus 
divin  que  humain  ;  et  vint  en  Avignon  ^^  où  il  ne  fut  troys  jours 
qu'il  ne  devint  amoureux  ^"^  :  car  les  femmes  y  jouent  voluntiers  du 
serre  cropyere  ^°  parce  que  c'est  terre  papale  '\ 

Ce  que  voyant,  son  pédagogue,  nommé  Epistemon,  l'en  tira  et  le 

65   mena  à  Valence''  au   Daulphiné;   mais  il  vit  qu'il  n'y  avoit  grand 


Ligne  éo.  K  :  emphiteatre  de  Nymes  —  A  :  toutesfois  —  A,  G,  H,  K  :  divine  que 
humaine  ;  J  :  semblent  œuvres  plus  divins  que  humains  —  1.  61.  A,  G  :  ne  fut  pas  — 
A  :  qu'ils  —  1.  62.  A,  G  :  vouleniiers  —  A,  G,  H  :  parce  que  c'est  terre  papale  manque 
—  1.  65 .  H,  J  :  on  Daulphiné  —  A,  G  :  qu'il  ny  avoit  pas  —  G  :  grant  excercice 


lesquel  a  esté  entrecoupé  et  les  pilastres  tous 
éberchez  d'un  costé,  tellement  qu'un  mulet  y 
peut  passer  tout  chargé.  Et  ce  a  esté  fait  pour 
la  commodité  des  gens  du  païs.  »  Remarquons 
qu'au  début  du  xvi*  s.  on  ne  songeait  guère 
en  France  à  étudier  nos  monuments  antiques  et 
qu'au  contraire  les  Italiens,  San  Gallo  en  tête, 
puis  Palladio,  Vignole  et  San  Micheli,  les  admi- 
raient à  l'envi.  (C.) 

47.  «  Il  y  a  un  amphithéâtre  que  l'on  appelle 
aujourd'huy  les  areines,  dit  Thevet  (1575). 
Il  fut  basty  par  Marc  Antonin...  environ  l'an 
de  nostre  salut  cent  soixante.  »  Au  cours  du 
moyen  âge,  toute  une  population  s'y  était  logée, 
constituant  un  véritable  bourg,  avec  une  église, 
Saint-Martin-des-Arènes,  aménagée  dans  la 
galerie  du  premier  étage.  C'est  dans  cet  état 
queR.  vit  le  monument  car,  en  161 7,  Hentzner 
le  décrit  encore  ainsi  :  «  Amphitheatrum  spa- 
ciosum...  cujus  arca  ab  oppidanis  ita  habitabilis 
est  reddita,  ut  vicum  jam  référât.  »  (C.) 

48.  «  Il  n'est  bourdeau  qu'en  Avignon  », 
remarque  le  Dict  des  pays  (Ane.  poés.fr.,  t.  V, 
p.  116).  C'est  aussi  l'avis  de  Garganello  dont 
M.  Samaran  a  publié  les  impressions  sous  le 
titre  de  :  Les  Indiscrétions  de  Garganello  ou  la 
Vie  galante  en  Avignon  au  XVb  s.  (1909).  Au 
siècle  suivant  les  Avignonnais  menaient  encore 
joyeuse  vie,  et  Zinzerling  n'oublie  pas  de  con- 
seiller la  prudence  aux  voyageurs  :  «  Caveas 
hic  pulparaenti  Terentiani  venditores  et  proxe- 

PAKT.VGRUEL. 


netas  qui  se  sistent  tibi  quam  primum  urbem 
ingressus  fueris.  Norisque  merces  illas  cor- 
ruptissimas  vœnum  exponere.  »  Itinerarium 
Gallix  (i6i2),p.  204.  (C.) 

49.  Sous  le  gouvernement  des  légats  et  des 
vice-légats  du  Saint  Siège,  les  Avignonnais 
jouissaient  d'une  liberté  de  mœurs  et  d'une 
facilité  de  vie  qui  enchantaient  les  voyageurs. 

50.  Cf.  1.  I,  ch.  III,  n.  52. 

5 1 .  Le  Comtat-Venaissin  avait  été  cédé  à 
Grégoire  IX  en  127 1  par  Philippe  III,  héritier 
d'Alphonse  de  Poitiers.  Il  resta  «  terre  papale  a 
jusqu'en  1790.  (C.) 

52.  L'université  de  Valence  fondée  par 
Louis  XI,  dauphin,  en  1452,  était  des  plus 
florissantes  au  début  du  xvie  s.  Elle  comptait 
de  nombreux  professeurs,  la  plupart  Italiens,  et 
groupait  tout  un  peuple  d'étudiants,  galants  et 
frondeurs,  ainsi  qu'en  témoigne  le  chancelier  de 
l'Hospital  : 

Nec  te  carminibus,   praeclara  Valentia  nostris, 
Aut  liquidos  fontes,  et  mollia  prata  sileo. 
Tu  legum  fontes  aperis,  tu  juris  et  sequi 
Prima  subalpinis  monstrasti  gentibus  artem. 
Sed  juvenum  faciles  animi  capiuntur  in  urbe 
Sœpe  tua  et  teneras  ardent  sine  more  puellas. 

Cf.  Hospitalii  carmina.  Epist.  lib.  j.  ad  J. 
Fabrum.  N'oublions  pas  que  c'est  à  un  «  esco- 
lier  de  Valence  »  qu'Ant.  du  Verdier  fait 
honneur  de  Vlsle  sonante  (C) 

8 


58  PANTAGRUEL 

exercice  et  que  les  marroufles"  de  la  vilebatoyent  les  escholiers,  dont 
eut  despit,  et,  un  beau  dimanche  que  tout  le  monde  dansoit  publi- 
quement, un  escholier  se  voulut  mettre  en  dance,  ce  que  ne  permirent 
lesdictz  marroufles.  Quoy  voyant,  Pantagruel  leur  bailla  à  tous  la  chasse 

70  jusques  au  bort  du  Rosne,  et  les  vouloit  faire  tous  noyer;  mais  ilz  se 
musserent''^  contre  terre  comme  taulpes  bien  demye  lieue  soubz  le 
Rosne.  Le  pertuys  encores  y  apparoist^^ 

Après  il  s'en  partit,  et  à  troys  pas  et  un  sault  vint  à  Angiers  ^^,  où  il 
se  trouvoit  fort  bien  et  y  eust  demeuré  quelque  espace,  n'eust  esté  que 

75   la  peste  les  en  chassa  ". 

Ainsi  vint  à  Bourges  ^^  où  estudia  bien  longtemps  et  proffita  beau- 
coup en  la  faculté  des  loix,  et  disoit  aulcunesfois  que  les  livres  des 
loix  luy  sembloyent  une  belle  robbe  d'or,  triumphante  et  précieuse 
à  merveilles,  qui  feust  brodée^'  de  merde  : 

Ligne  66.  A  :  battaient  —  1.  67 .  A,  G,  H,  J,  K  :  dont  il  eut  despit  —  A  :  dimenche  — 
publicquement  —  1.  68.  G  :  ting escalier  — A  :  danse —  1.  70.  G  :  les  vouolit  —  1.  71.  A: 
demie  lieue—  1.  72.  A,  G  :  £/  le  pertuys  —  1.  73.  A,  G,  H,  J,  K  :  Et  après  —  A  :  s'en 
partit  et  vint  à  —  1.  74.  K  :  demeurer  —  G  :  ce  n'eust  esté  que  —  1.  76.  G  :  s'en  vint 
—  H,  J,  K  :  prouffita —  1.  77,  G,  H  :  aucunesfois —  1.  78.  A:  semblaient  —  K  :  précieuses 

53.  Marauds,  coquins.    Cf.  1.  I,  ch.  i,  n.  10.  sur  le  fait  du  divorce  d'Henri  VIII.  En  1525, 

54.  Se  cachèrent.  Cf.  1.  I,  ch.  11,  n.  13.  leprocureur  des  écoliers  était  Jean  de  Bourdigné, 

55.  Ce  souterrain  se  trouvait  sous  l'église  l'auteur  des  Cmu'^Mw  ^r^n;oî<.  Cf.  L.  de  Lens, 
Saint-Pierre,  au  faubourg  de  Valence.  Ct.  Facultés,  collèges  et  professeurs  de  V Université 
Rogier,  Portraictîire  de  la  ville  de  Valetice,iS72  :  d'Angers.  Revue  de  V  Anjou,  1875  et  1876. 
«  A  la  dicte  ville...  est  conjoinct  le  bourg  avec  (C.) 

une  belle  esglise  à   présent  ruynée  appellée  5 y.  Cf.  1.  I,   ch.  xxvii,  n.  4.  Une  violente 

Saint-Pierre,  que  Charlemagne,  comme  on  dict,  épidémie  sévit  en  Anjou  en  août  1518  et  con- 

fonda...  et  est  en  icelle  esghse  ou  ruyne  d'icelle  tinua  en  1 519,  faisant  de  nombreuses  victimes. 

tmg  trou  fax  lequel,  comme  on  à\c\.,onva  souhs  Le  fléau  força   François  I"  à  quitter  l'Anjou. 

Rosne...  »  Ce  passage  souterrain  existait  encore  Cf.  D""  H.  David,  La  peste  à  Angers,  1908,  p.  26. 

au  xvii=  s . ,  si  l'on  en  croit  Coulon,  Les  rivières  II  y  eut  une  nouvelle  apparition   de  la  conta- 

de  France,  t.  II,  p.  114  :  «  On  void  un  trou  gion  en  1530,  puis  une  autre  en  1532.  (C.) 

dans  l'abbaye  de  St-Pierre...  qui  traverse  assez  58.  Ch.-l.    départ.    (Cher).    La   faculté  de 

long  dessous  le  Rhosne,  et  vous  conduit  dans  droit  de  l'Université  de   Bourges,  fondée   en 

les  campagnes  au  delà  de  la  rivière  que  vous  1465  par  Louis  XI,  qui  était  né  dans  cette  ville, 

portez  sur  la  teste.  »  (C.)  était  célèbre  au  xvie  s.  Alciat  y  professa  à  par- 

56.  L'université  d'Angers  existait  depuis  le  tir  de  1529.  Cf.  R.  E.  R.,  VII,  70.  (C.) 
xiv=  s.  C'était  une  des  premières  du  royaume,  59.  Bordée,  et  plus  bas  :  hrodure,  bordure, 
et  François  1er   l'avait  consultée  en  avril  1530  Cf.  1.   I,  ch.  viii,  n.  107.  Uhlrich  de  Hutten 


CHAPITRE    V  ^9 

80  c  Car,  disoit  il,  au  monde  n'y  a  livres  tant  beaulx,  tant  aornés,  tant 
elegans  comme  sont  les  textes  des  Pandectes  ;  mais  la  brodure  d'iceulx, 
c'est  assavoir  la  Glose  de  Jccurse,  est  tant  salle,  tant  infâme  et  pu- 
naise *°,  que  ce  n'est  que  ordure  et  villenie  ^'». 

Partant  de  Bourges,  vint  à  Orléans  *%  et   là  trouva  force   rustres 

85  d'escholiers  qui  luy  firent  grand  chère  à  sa  venue,  et  en  peu  de  temps 
aprint  avecque  eulx  à  jouer  à  la  paulme^'  si  bien  qu'il  en  estoit 
maistre,  car  les  estudians  dudict  lieu  en  font  bel  exercice,  et  le 
menoyent  aulcunesfoys  es  Isles**  pour  s'esbatre  au  jeu  du  Pous- 
s'avant*%  et,  au  regard  de  se  rompre  fort  la  teste  à  estudier,  il  ne  le 

90  faisoit  mie  de  peur  que  la  veue  luy  diminuast,   mesmement  que  un 


Ligne  80.  A.  G,  H,  J  :  aornei —  1.  82.  A,  G  :  Accursius  —  1.  85.  G,  J  :  grant  chère 
—  1.  86.  A  :  avecques  —  1,  88-  A  :  aulcunesfois  —  1.  90.  A,  G  :  faisoit  point  —  A, 
G,  H,  J,  K  :  ne  luy  (G  :  lay)  diminuast 


s'était  servi  d'une  expression  du  même  genre 
pour  qualifier  les  commentaires  dont  les  moines 
avaient  brodé  les  ouvrages  de  grammaire  et  de 
scolastique  :  «  Monachi  scripserunt  commenta 
in  régulas  grammaticales,  in  Donatum,  in 
Petrum  Hispanum...  et  sic  cot?imentis suis  com- 
merdaverunt  et  in  omnibus  scribilibus  facti  sunt 
magistrales.  »  Ed.  Bôcking,  p.  285.  (P.) 

60.  Infecte.  Mot  vieilli  qui  subsiste  dans  les 
patois. 

61.  Ce  mépris  pour  les  glossateurs  médié- 
vaux des  Pandectes,  dont  Accurse  était  le  plus 
fameux,  se  rencontre  chez  tous  les  légistes 
avec  lesquels  R.  était  en  relations  :  Budé, 
Tiraqueau,  etc.  L'initiative  de  cette  campagne 
contre  ceux  qu'on  appelait  :  non  commentatores , 
sed  tormentatores  juris,  revenait  à  l'Italien  Lau- 
rent Valla  (fin  du  xv»  s.).  Budé  l'avait  conti- 
nuée dans  ses  Annotations  aux  Pandectes.  Tira- 
queau dans  sa  préface  du  De  legihus  connubiali- 
hus  (1524)  adopte  ses  idées.  R.  dans  la  dédicace 
des  EpistuJx  médicinales  de  Manardi  à  Tiraqueau 
(1532)  constate  que  ces  gloses  barbares  ten- 
daient alors  à  perdre  tout  crédit.  Nous  trouve- 


rons un  nouvel  écho  de  cette  lutte  contre  les 
glossateurs  au  ch.  x.  (P.) 

62.  L'université  d'Orléans,  fondée  par  Clé- 
ment V  en  1305,  fut  très  florissante  jusqu'aux 
guerres  de  religion.  En  15 12,  elle  comptait 
cinq  docteurs  en  droit  civil  et  trois  en  droit 
canon.  (C.) 

63 .  Au  commencement  du  xvie  s.,  il  y 
aurait  eu  quarante  jeux  de  paume  à  Orléans,  à 
en  croire  l'auteur  des  Antiquités  d'Orléans,  Le 
Maire  (1648).  Poitiers,  cependant,  dont  les  éco- 
liers étaient  aussi  fort  amateurs  de  ce  divertis- 
sement, puisque,  d'après Chasseneux,  on  disait: 
«  les  fleusteulx  et  joueulx  de  paume  de  Poi- 
tiers »,  n'en  comptait  pas  plus  de  quinze  à 
vingt.  Cf.  R.  E.  i?.,  VII,  507.  Les  ecclésiastiques 
Orléanais  montraient  autant  d'ardeur  au  jeu  que 
les  écoliers  et  l'évèque  recevait  du  chapitre  une 
redevance  en  raquettes  qui  lui  fut  contestée  en 
1525.  Cf.  R.  E.  R.,  VIL  307,  et  Cochard,  Le 

jeu  de  paume  à  Orléans  (1889).  (C.) 

64.  Sans  doute  la  Motte  Saint-Antoine  et  la 
Motte  des  Poissonniers,  attenant  à  l'ancien 
pont  d'Orléans.  Cf.  R.  E.  R.,  VII,  307. 

65.  Jeu  de  boule.  Ici  le  mot  est  pris  au  sens 


6o 


PANTAGRUEL 


quidam  des  regens  disoit  souvent  en  ses  lectures  qu'il  n'y  a  chose  tant 
contraire  à  la  veue  comme  est  la  maladie  des  yeulx. 

Et,  quelque  jour  que  l'on  passa  licentié  en  loix  quelc'undes  eschol- 

liers  de  sa  congnoissance,  qui  de  science  n'en  avoit  gueres  plus  que  sa 

95  portée,   mais  en  recompense   sçavoit  fort  bien  danser  et  jouer  à  la 

paulme,  il  fist  le  blason  "  et  divise  des  licentiez  en  ladicte  université, 

disant  : 

Un  esteuf  ^'  en  la  braguette. 
En  la  main  une  raquette, 
100  Une  loy  en  la  cornette  ^^, 

Une  basse  dance  au^'  talon. 
Vous  voylà  passé  coquillon  7'. 


Ligne  92.  G  :  corne  est  —  1.  93.  M  :  lincentié  ;  G  :   licentier  — 
1.  95.  A  :  dancer — 1.  96.  A,  G  :  devise  —  1.  102,  A,  G,  H,  J 

vous  voyei  là. 


A  :  quelqu'ung  — 
Voy  vous  lai°  ;  M 


libre.  Cf.  cette  première  strophe  d'une  chanson 
de  Jannequin  (1529)  : 

Au  ]o]y  jeu  de poussavant  faist  bon  jouer. 
L'autrier  m'aloys  esbaloyer  : 
Je  rencontray  la  belle  au  corps  gent  ; 
Soubzriant  doucement  la  vois  baiser. 

Elle  en  fait  double, 

Mais  je  la  boutte  : 
Laissez,  laissez,  trut  avant  ! 
Au  joly  jeu  du  poussavant  faist  bon  jouer. 

R.  dit  plus  loin,  ch.   xxi,  avec  le  même  sens, 
ùoussenjambtons.  (S.) 

66.  Description  en  vers,  primitivement  élo- 
gieuse.  Cf.  1.  I,  ch.  ix,  n.  10. 

67.  Eteuf,  balle  de  paume.  Cf.  1.  I,  ch.  lviii, 
n.  43. 

68.  Longue  pièce  de  taffetas  noir  portée 
amour  du  cou  comme  la  patte  du  chaperon  ou 
coquillon  et  qui  pendait  jusqu'à  terre  :  «  Une 
cornette  à  mettre  autour  du  col.  »  Rob.  Estienne, 
1549.  C'était  un  privilège  accordé  par  Fran- 
çois l"zux  professeurs  du  collège  royal,  étendu 
plus  tard  aux  docteurs  légistes  et  aux  médecins, 
Cf.  Régnier,  Satire  IV,  v.  51-52  : 


Une  cornette  au  col,  debout  dans  un  parquet, 
A  tort  et  à  travers  je  vendrois  mon  caquet.  (C.) 

69.  Une  danse  aux  pas  tranquilles,  sans  quit- 
ter la  terre,  en  opposition  à  la  danse  par  haut, 
celle  des  baladins.  Cf.  Trévoux  :  «  danse 
BASSE.  Saltatio  composita.  On  appeloit  ainsi 
autrefois  des  danses  régulières  et  communes, 
telles  que  sont  celles  des  honnestes  gens  :  ces 
sortes  de  danses  furent  ainsi  nommées  pour  les 
distinguer  des  danses  irrégulières,  accompagnées 
de  saut,  de  mouvements  violents,  de  contor- 
sions irrégulières,  telles  que  sont  les  danses 
des  pantomimes  et  des  saltimbanques  :  ces  der- 
nières sortes  de  danses  se  nommoient  danses 
par  haut.  Saltatio  sublimior .  »  Sur  la  réputation 
des  danseurs  d'Orléans,  cf.  n.   33.  (S.) 

70.  Vous  voilà.  Cf.  1.  I,  ch.  xxxii,  n.  25. 

71.  Chaperon  de  docteur,  et  docteur  porteur 
d'un  coquillon.  Le  mot  désigne  au  xive  s.  une 
partie  du  chaperon,  la  patte  qui  pendait  ou 
qu'on  enroulait  autour  du  cou  :  «  fait  et  mis 
à  point  deux  chapperons  à  coquillons  pour  la 
royne  »,  lit-on  dans  un  compte  d'argenterie  de 
1399  (v.  Godefroy).  C'était  une  coiffure  en 
forme  de  coquille.  (S.) 


10 


Comment  Pantagruel  rencontra  un  Limosin 
qui  contrefaisait  h  langaige  Françoys. 

Chapitre  VI. 

Quelque  jour,  je  ne  sçay  quand,  Pantagruel  se  pourmenoit  '  après 
5  soupper  avecques  ses  compaignons  par  la  porte  dont'  l'on  va  à  Paris'. 
Là  rencontra  un  escholier  tout  joUiet  qui  venoit  par  icelluy  chemin, 
et,  après  qu'ilz  se  furent  saluez,  luy  demanda  : 

«  Mon  amy  d'ont  viens  tu  à  ceste  heure?  » 

L'escholier  luy  respondit  : 

((  De  l'aime  ^,  inclyte  et  célèbre  '  académie  ^  que  l'on  vocite  Lutece. 

—  Qu'est  ce  à  dire,  dist  Pantagruel  à  un  de  ses  gens? 

—  C'est  (respondit  il)  de  Paris. 


Ligne  i.  G,  H  :  recontra  —  A,  G,  H,  J  :  Lymous'm  —  1.  2.  k  :  le  Françoys  —  1.  4. 
A,  G,  H,  J,  K  :  Quelque  jour  que  Pantagruel  —  I.  6.  A,  G,  H,  J,  K  :  //  rencontra  — 
J,  K  :  escalier  y  celluy  —  1.  7.  G  :  quili  furent  saluei  ;  H  :  saulvei  —  1.  9.  K  : 
r escalier  —  G  :  respondit  —  1.  12.  G,  H  :  respondistil 

1.  Se  promenait.  Cf.  1.  I,  ch.  vu,  n.  18.  lien,  par  imitation  de  Pétrarque.  Cf.   Marty- 

2.  D'où.  Cf.  1.  I,  ch.  I,  n.  5.  Laveaux,  t.  I,  p.  82.  (S.) 

3.  La  porte  nord  de  l'enceinte,  à  Orléans.  5.  Le  mot  n'était  pas  encore  courant  à 
Cette  porte  n'existe  plus,  mais  un  tronçon  de  l'époque  de  R.  Le  Maire  en  offre  le  premier 
la  rue  qui  y  conduisait  a  conservé  le  nom  de  témoignage,  t.  IV,  p.  238.  R.  lui-même  ne 
rue  Parisie  (pour  rue  Parisis).  Cf.  R.  E.  R.,  l'emploie  que  dans  ce  passage.  (S.) 

Vn,  308.  (C.)  6.  Academia,  chez  les  lettrés  du  temps,  dé- 

4.  Nourricière,  bienfaisante.  R.  se  sert  de  ce  signe  l'Université.  Académie  était  un  mot 
terme  ailleurs,  1.  IH,  ch.  xlviii  :  «  Valme  et  encore  nouveau,  que  R.  lui-même  n'emploie 
grande  mère,  la  Terre  »,  mais  le  mot  n'a  pas  fait  pas  au  cours  de  son  roman.  Les  premiers  textes 
fortune.  Les  poètes  de  la  Pléiade,  qui  l'emploient  où  il  se  trouve  ne  remontent  pas  au  delà  du 
fréquemment,  paraissent  avoir  pris  aime  à  l'ita-  xviie  s.  (S.) 


62 


PANTAGRUEL 


—  Tu  viens  doncques  de  Paris,   dist  il?  Et  à  quoy  passez  vous  le 
temps,  vous  aultres  messieurs  estudiens,  audict  Paris?  » 
^5       Respondit  l'escolier  7  : 

«  Nous  transfretons*  la  Sequane  au  dilucule'  et  crépuscule  '°,  nous 

déambulons  par  les  compites  "  et  quadrivies  '*de  l'urbe  ;  nous  des- 

pumons  ''  la  verbocination  Latiale  et,  comme  verisimiles  amorabonds, 

captons  '*  la  benevolence  ''  de  l'omnijuge,  omniforme  et  omnigene  sexe 

20  féminin  '* .  Certaines  diecules  ''  nous  invisons  '^  les  lupanares  '',  et  en 


Ligne  14.  A  :  estudiatis  —  1.  15.  A  :  Veschollier  ;  H  :  Vescholier —  1.  lé.  M  :  trans- 
férions— 1.  17.  A  :  quadriviei  ;  M  :  quadriviers —  1.  18.  G,  H,J  :  amorahunds  — 
1.  19.  M  :  omihigé  —  1.  20.  A,  G,  H,  J,  K  :  lupanares  de  Champgaillard^°,  de  Malcon^^, 


7.  L'écolier  Limousin  écorche  le  latin  et  le 
bas-latin  avec  tant  de  fantaisie  que  les  lecteurs 
nous  sauront  peut-être  gré  de  leur  donner  la 
forme  latine  —  et  même  le  sens  —  de  certains 
termes  arbitrairement  francisés.  (P.) 

8.  Traversons.  Latinisme  employé  ailleurs, 
1.  1,  ch.  XXXIII  :  «  transjreter  la  mer  Hircane  », 
mais  qui  n'a  pas  survécu  au  xvie  s.  (S.) 

g.  Diluciilum,  point  du  jour. 

10.  Comme  mot  savant,  crépuscule  est  déjà 
attesté  au  xiii^  s.  (v.  Dict.  gén.),  mais  il  n'était 
pas  encore  usuel  au  xvi=.  (S.) 

11.  Cow/)27a,  carrefours  de  routes. 

12.  Ouadrivia,  carrefours  de  chemins. 
15.  Desputnare,  écumer. 

14.  Cette  expression,  calquée  sur  le  latin,  se 
lit  déjà  au  xv=  s.  dans  la  Chronique  de  Juvé- 
nal  des  Ursins,  ann.  1388  :  capter  la  benevo- 
lence, mais  elle  n'était  guère  usitée  au  xvje 
que  dans  le  langage  des  étudiants.  (S.) 

15.  Bienveillance.  Ce  latinisme,  qu'on  ren- 
contre déjà  au  xive  s.,  est  courant  au  xvi^;  R. 
lui-même  s'en  sert,  1.  l,  ch.  xxxi,  dans  la 
harangue  de  Gallet,  laquelle  est,  il  est  vrai, 
d'allure  cicéronienne  et  farcie  de  latinismes. 
Cf.  1,  Lch.  XXXI,  n.  i.  (S). 

16.  Latinismes  très  anciens  remontant  au 
xil-xiil*  s.  R.  dit  lui-même  plus  bas,  1.  III, 
ch.viii,«  sexe  tant  fragil. . .  et  imparfaict  »,  et 


1.  IV,  ch.  LXiv  :  «Y  a  il  an  féminin  genre?»  (S.) 

17.  Diecula,  délai,  intervalle;  c'est-à-dire  de 
temps  à  autre. 

18.  Invisere,  visiter. 

19.  Lupanars.  Latinisme  qui  est  attesté  ici 
pour  la  première  fois  et  qui  n'est  entré  que  fort 
tard  définitivement  dans  la  langue.  (S.) 

20.  Le  Champ-Gaillard  correspondait  à  la 
rue  d'Arras,  près  de  la  rue  Saint-Victor. 
C'était  un  lieu  de  rendez-vous  fréquemment 
cité  dans  les  poésies  du  moyen  âge.  Cf.  Ane. 
poés.  fr.,  t.  II,  p.  103-138,  t.  III,  p.  296, 
t.  V,  p.  145,  250.  On  composa  même  une 
pièce  de  vers  spéciale,  les  Ténèbres  du  Champ- 
Gaillard: 

Quand  vient  au  Champ  gaillard  entrer 
Premier  on  vient  à  rencontrer 
Ruffiens  et  gros  macquereaulx. 
Lesquels  vous  viendront  à  monstrer 
Putains  qui  se  viennent  monstrer 
Chascun  jour  dessus  les  carreaulx. 

(C.) 

21.  R.,  qui  écrit  Ma/co«  pour  Mdcon  (comme 
au  1.  I,  ch.  V,  n.  48,  flac  cou  ^onx  flacon)  pour 
amener  une  équivoque  libre,  a  sans  doute 
en  vue  les  «  estuves  à  femme  »  de  la  rue  de 
l'Abreuvoir-Mâcon,  dans  la  partie  aboutissant 
à  la  Seine.  Cf.  Tisserand,  Topographie  histo- 
rique  de  Paris,  région   occid.  de  V  Université, 


CHAPITRE    VI 


63 


ecstase'^  venereique^^  inculcons  *'  nos  veretres '^  es  penitissimes 
recesses  *'  des  pudendes  de  ces  meritricules  amicabilissimes,  puis  caupo- 
nizons  '°    es   tabernes    méritoires  ''    de   la    Pomme  de   Pin   5\    du 


d4  Cul  de  Sac^^,  de  Bourbon  -3 ,  de  Husîieu  (J  :  Heslieu)^^  et  en  —  1.  21.  A  :  Venereicque 
G  :  Venerique  —  1.  22.  A  :  meretricuîes  ;   M  :  meriticules 


p.  115.  Félibieo,  t.  I,  p.  545,  545,  cite  la  rue 
de  l'Abreuvoir-Mâcon,  parmi  celles  où  les 
mauvais  lieux  furent  relégués  après  les  ordon. 
nances  de  saint  Louis.  Cette  rue  avoisinait 
celle  de  la  Vieille-Boucherie.  (C.) 

22.  Aujourd'hui  rue  Greneta. 

23.  La  rue  de  Bourbon,  dite  avant  le  xv*  s. 
rue  des  Poulies,  conduisait  de  la  rue  St-Ho" 
noré  au  quai  de  l'École.  Son  nom  lui  venait  de 
l'hôtel  de  Bourbon.  (C.) 

24 .  Le  Huslieu  ou  Hulieii  dont  le  nom  s'est 
conservé  jusqu'au  Xïx^  s.  dans  les  rues  du 
Grand  et  du  Petit  Hurleur,  près  de  Saint- 
Nicolas-des-Champs,  jouissait  d'une  renom- 
mée égale  au  Champ-Gaillart.  «  Il  me  sou- 
vient de  deux  rues  quy  sont  encore  à  Paris,  lit- 
on  dans  la  Chasse  au  Vieil  Giognart,  l'une  près 
de  Saint-Nicolas  appelé  le  Huleu,  l'autre  près 
Saint-Victor  appelé  le  Champ  Gaillart.  »  Four- 
nier,  Var.  hist.  et  litt.,  t.  III,  p.  44.  La  visite 
laissait  parfois  de  cuisants  repentirs.  Cf.  les 
Sept  marchans  de  Naples  (du  mal  de  Naples) 
vers  1530,  Ane.  poés.  fr.,  t.  II,  p.   107: 

J'ay  achepté  par  ma  folle  entreprise 
Marchandise  aultre  qu'espicerie  : 
Au  Ganivet,  dans  Lyon,  je  l'ai  prise, 
Et  dans  Huleu  à  Paris,  sans  reprise. 
Pour  la  porter  au  pays  de  Surie. 

Un  arrêt  du  13  février  1565  «  rendu  sur  la 
remonstrance  d'aucuns  voisins...  fit  vuider  le 
bordeau  »  (Isambert,  p.  301),  et  l'on  publia  la 
Complaincte  de  la  mère  Cardine  cy  devant  gou- 
vernante du  Huleu  sur  L'abolition  du  Huleu 
(1570).  Cf.  Ane.  poés.  fr.,  t.  III,  p.  290.  (C.) 


25.  Extase.  Néologisme  du  xvi*  s.,  attesté 
tout  d'abord  chez  Jean  Le  Maire,  ensuite  très 
fréquent  chez  R.  et  les  autres  écrivains  de  l'é- 
poque. (S.) 

26.  Provoquée  par  Vénus.  Venerique  de 
l'éd.  G.  se  lit  chez  Jean  Le  Maire,  1. 1,  p.  256  : 
a  l'image  Venerique  »,  dans  R.,1.  V,  ch.xxix: 
«  herbes  veneriques  »,  et  chezMarot,  1. 1,  p.  22  : 
«  mais  une  Amour  venerique  et  ardente  ». 
(S.) 

27.  Attesté  ici  pour  la  première  fois,  au  sens 
matériel  (lat.  inculcare,  enfoncer  en  tassant); 
mais,  dans  son  acception  morale,  la  seule  qui 
ait  prévalu  dans  la  langue,  ce  verbe  se  lit  déjà 
chez  Jean  Le  Maire,  t.  I,  p.  246.  (S.) 

28.  Veretra,  membre  viril. 

29.  Recessus,  enfoncement. 

30.  Mangeons  dans  les  auberges.  Mot  du 
latin  d'école,  tiré  de  cauponium,  gargote.    (S.) 

31.  Meritoria  taherna,  auberge.  Méritoire 
est  pris  ici  au  sens  propre  du  lat.  meritorius, 
qui  procure  un  gain.  Au  sens  figuré,  seul  en 
usage  actuellement,  le  mot,  quoique  manquant 
au  vocabulaire  de  R.,  était  déjà  vieux  et  fut 
employé  au  xvie  s.  par  Jean  Marot  et  Calvin 
(v.  Littré).  (S.) 

32.  A  deux  reprises,  Lais,  v.  149  et  Test., 
V.  1045,  Villon  mentionne  «  le  trou  de  la 
Pomme  de  pin  » .  Ce  cabaret  fameux  était  situé 
rue  de  la  Juiverie,  en  la  Cité,  tout  près  de 
l'église  de  la  Madeleine.  Il  était  tenu  en  1457 
par  Robin  ou  Robert  Turgis,  et  sa  réputation 
se  maintint  assez  longtemps  pour  que  Régnier, 
Sat.  X,  y  conduise  son  Pédant.  Dès  1349,  la 
taverne  ad  Pomwn  de  Pino  in  civitate  est  citée 


64 


PANTAGRUEL 


Castel  ",  de  la  Magdaleine  '"♦  et  de  laMulle  '^  S  belles  spatules  '*  vervecines  " 
25  perforaminées  5*  de  petrosil  '',  et  si,  par  forte  fortune +°,  y  a  rarité'^'  ou 
pénurie  ^^  de  pecune'*'  en  nos  marsupies '^'^  et  soyent  exhaustes'''  de 
métal  ferruginé,  pour  l'escot  nous  dimittons"^^  nos  codices  "*'  et  vestes 
opignerées'*^  prestolans^'  les  tabellaires^"  à  venir  des  Pénates  et  Lares'' 
patriotiques  ^\  y> 
30       A  quoy  Pantagruel  dist: 

«  Que  diable  de  langaige  est  cecy?  Par  Dieu,  tu  es  quelque  héré- 
tique. 


Ligne  24.  A,  G  :  du  Castel  manque  —  G  :  espatules  —  1.  25.  G  :  perforaminés  — 
1.  26.  A,  G  :  marsupiei  —  A  :  exhauste\  ;  G  :  exaustei  —  1.  27.  A,  G  :  vestei  —  1.  28. 
A  :  oppigfierées  ;  G,  H,  J,  K  :  oppinerées  —  G  :  iabelliaires  —  A  :  larei  —  I.  29.  A, 
G  :  patrioticques  —  1,  31.  A  :  quel  diable  —  J  :  languaige  —  A  :  herecticque 


propter  bonitatem  vini.  Cf.  Châtelain,  Quelques 
tavernes  fréquentées  par  V  Université,  Bull.  Soc. 
hist.  de  Paris,  1898,  p.  107,  et  P.  Champion, 
François  Villon,  t.  I,  p.  74  et  sq.  (C.) 

33.  La  réputation  de  cette  taverne,  que  R. 
appellera,  ch.  xvii,  «  le  cabaret  du  chasteau  » 
remonte  au  xiv^  s.,  où  la  nation  des  étudiants 
se  réunit  ad  Castellum  infra  duos  pontes  ou 
ad  Castellum  in  civitate.  L'emplacement  n'est 
pas  certain,  mais  peut  être  localisé  sur  le  côté 
occidental  de  la  rue  de  la  Juiverie.  Cf.  Châte- 
lain, loc.  cit.,  p.  91.  M.  Pierre  Champion, 
Bull.  Soc.hist.de  Paris,  1912,  fasc.  3-6,  cite 
quatre  cabarets  de  ce  nom  au  xv^  s.  (C.) 

34.  On  ignore  l'emplacement  de  la  taverne 
de  la  Madeleine. 

35.  La  taverne  in  M uld est  mentionnée,  dès 
1446,  rue  Saint-Jacques,  près  de  Saint-Ma- 
thurin.  Villon,  Lais,  v.  90,  et  Test.,  v.  1013,1a 
lègue  à  maître  Pierre  Saint-Amant.  Cf.  Châte- 
lain, loc.  cit.,  p.  104.  (C.) 

36.  Ici  au  sens  du  lat.  spatula,  épaule.  Comme 
mot  savant,  le  terme  s'est  conservé  en  méde- 
cine (déjà  chez  Lanfranc  et  Paré)  et  dans  diffé- 
rentes acceptions  techniques.  (S.) 

37.  Vervecinus,  de  mouton. 

38.  Dérivé  deforare,  percer.  Ici  larder . 

39.  Petrosilium,  persil. 


40.  Forte  fortuna  signifie  généralement, 
par  bonheur  ;  ici,  il  faut  l'entendre  au  sens 
contraire. 

41.  Rareté  (lat.  raritas}.  La  forme  courante 
se  lit  déjà  dans  la  seconde  moitié  du  xv«:  s. 
chez  Jean  Molinet  (v.  Godefroy)  ;  pourtant, 
la  forme  savante  l'emporte  au  xvi^  s.  Elle  est 
exclusivement  employée  par  R.  Cf.  1.  IV, 
ch.  XLiii  :  «  rarité  de  veus  »,  et  on  la  lit  encore 
dans  d'Aubigné.  (S.) 

42.  Latinisme  (petiuria),  isolé  au  xv»  s. 
(v.  Godefroy),  fréquent  chez  R.  Cf.  ch.  ix  : 
«  pénurie  et  indigence  ».  (S.) 

43.  Argent.  Mot  très  ancien,  et  encore  popu- 
laire de  nos  jours. 

44.  Marsupiiim,  bourse. 

45.  Exhausta,  épuisés. 

46.  Dimittere,  abandonner. 

47.  Codices,  livres. 

48.  Oppignerare,  mettre  en  gage. 

49.  Prxstolari,  attendre. 

50.  Tabellarius,  messager. 

51.  L'un  et  l'autre  mots  du  xvie  s.,  le  der- 
nier attesté  chez  R.  Cf.  1.  V,  ch.  xxxix: 
((  Lémures,  Lares,  Farfadets  et  Lutins  ».  (S.) 

52.  De  nos  pères.  Mot  attesté  chez  R.  dans 
cet  unique  passage.  Le  Dict.  de  V Académie  ne 
l'a  admis  que  dans  son  édition  de  1762.  (S.) 


CHAPITRE    VI  65 

—  Seignor^',  non,  dit  l'escolier,  car  libentissiment  5"*,  dès  ce  qu'il 
illucescc55  quelque  minutule^"  lesche  "  du  jour,  je  demigre  en  quel- 
5  5  c'un  de  ces  tant  bien  architectez'^  monstiers  5',  et  là,  me  irrorant^°  de 
belle  eaue  lustrale ^',grignotte^'  d'un  transon^'  ^^  quelque  missicque  ^'^ 
precation^»  de  nos  sacrificules '^^  et,  submirmillant^'  mes  precules^* 
horaires ^^,  elue"°  et  absterge"'  mon  anime  de  ses  inquinamens'^  noc- 
turnes"'. Je  révère''»  les  Olimpicoles'^,  je  venere '^  latrialement  "  le 


Ligne  33.  A  :  ^15/  l'eschollier  ;G.  J  :  ïescholier  —  A  :  lihentissimenlent  ;  G  :  Uhentisse- 
meut  —  ]  :  dès  ce  qui  Ulucesce  —  1.  54.  A  :  de  jour  —  A  :  quelqu'une  ;  J  :  quelqu'un  —  1.  3  5 . 
A,  G,  H,  J,  K  :  architectes  —  1.  58.  K  :  eleve  et  absterge  —  1.  39.  A  :  Olympicoles 


53.  Soigneur,  non  !  Et  plus  loin  :  Segiior 
missayre. . .  Italianismes  déplacés  dans  cette l'^'r- 
hocination  latiale.  R.  veut  peut-être  se  moquer  de 
la  mode  des  italianismes  qui  commençait  à  s'in- 
troduire et  à  barioler  le  langage  courant.  (S.) 

54.  Libentissime,  très  volontiers. 
3$.  Illucescere.  briller. 

56.  Minutula,  toute  petite. 

57.  Tranche  fort  mince,  proprement  tranche 
de  pain,  de  jambon.  Vieux  mot,  encore  fami- 
lier, qu'on  lit  au  xvi^  s.  entre  autres  chez 
Des  Périers,  p.  6i  :  «  Duquel  pasté  ayant 
mangé  deux  ou  trois  lescbes  à  l'espargne.  .  .  » 
L'expression  lesche  du  jour,  au  sens  de  moment, 
semble  appartenir  à  l'argot  scolaire  de  l'époque  : 
on  le  lit  également  chez  Geoffroy  Tory.  (S.) 

58.  Bâtis.  Latinisme  (architectalus)  inconnu 
ailleurs. 

59.  Églises.  Vieux  mot,  mosticr,  monastère, 
qui  remonte  aux  origines  de  la  langue  et  que 
R.  n'emploie  que  dans  ce  passage.  Il  était  déjà 
archaïque  au  xvie  s.  (S.) 

60.  Irrorare,  asperger. 

61.  La  lustralis  aqua  de  Virgile,  prise  ici  au 
sens  d'eau  bénite.  Expression  citée  ici  pour  la 
première  fois  ;  au  xive  s.,  Bersuire  emploie 
«  sacrifice  lustral  »  (v.  Godefroy).  (S.) 

62.  Pris  ici  figurément  :  dire  entre  ses  dents. 
C'est  ici  le  plus  ancien  texte  où  l'on  trouve  ce  mot. 

65.  Tranche.  Cf.  1.  I,  ch.  ix,  n.  55. 

64.  Formé  sur  missa,  messe. 

65.  Prière.  Latinisme  rare  en  dehors  de  R. 

PANTAGRUEL. 


qui  s'en  sert  dans  la  Sciomachie  :  «  A  ceste  pre- 
cation  fut  silence  de  tous  endroits.  . .  »  (S.) 

66.  Sacrificulus,  prêtre. 

67.  Composé  de  sith  et  de  murtnur illare, 
marmotter. 

68.  Precula,  bas-latin,  diminutif  de  prex, 
prière. 

69.  Réglées  par  les  heures.  Latinisme  qui 
n'avait  pas  encore  fait  fortune  à  l'époque  de  R.  ; 
il  ne  l'emploie  que  dans  ce  passage.  (S.) 

70.  Eluere,  laver. 

7 1 .  Nettoie.  Latinisme  employé  dès  le  xiv^ s. 
au  sens  technique  chirurgical,  qui  seul  a  pré- 
valu. (S.) 

72.  Inquinamentuvi,  souillure. 

75.  Latinisme  employé  déjà  au  xiv;  s.  par 
Bersuire,  usuel  au  xvie  (Marot,  Paré)  :  R. 
lui-même  s'en  sert  ailleurs,  1.  IV,  ch.  un  : 
«  prières  diurnes,  nocturnes,  continuelles.  »  (S.) 

74.  Latinisme  du  xv^  s.,  assez  répandu  au 
xvi*,  particulièrement  dans  la  seconde  moitié 
(Amyot,  Montaigne)  :  R.  s'en  sert  ailleurs, 
1.  I,  ch.  Lvin  : 

O  qu'est  à  révérer 
Cil  qui  en  fin  pourra  persévérer. 
Cf.  R.E.R.,Y,  398(8.) 

75.  Qui  habitent  l'Olympe.  Formation  ana- 
logique calquée  sur  cœlicola,  etc. 

76.  Latinisme  du  xve  s.  Il  n'était  pas  encore 
usuel  au  xvie,  et  R.  ne  l'emploie  que  dans  ce 
passage.  (S.) 

77.  D'un  culte  de  latrie,  adoration. 

9 


66 


PANTAGRUEL 


40  superneP*  Astripotent '',  je  dilige  ^°  et  redame  ^'  mes  proximes*%  je 
serve*'  les  prescriptz^'^  Decalogicques^^  et,  selon  la  facultatule  "  de 
mes  vires  ^^  n'en  discede^*  le  late  unguicule^'.  Bien  est  veriforme^" 
que,  à  cause  que  Mammone ''  ne  supergurgite'^  goutte  en  mes 
locules  ",  je  suis  quelque  peu  rare  '''  et  lend  à  supereroger  ^^  les  eleemo- 

45   synes  à  ces  egenes'^  queritans^'  leurs  stipe  ^*  hostiatement'^ 

—  Et  bren'°°,  bren  !  dist  Pantagruel!  Qu'est  ce  que  veult  dire  ce 
fol?  Je  croys  qu'il  nous  forge  icy  quelque  langaige  diabolique  et  qu'il 
nous  cherme  comme  enchanteur.  » 


Ligne  40.  A  :  astripotens  —  1.  41.  H  :  scelon  —  1.  42.  M  :  vivres  —  Bien  est  ver 
forme  —  1.  43.  A,  G  :  ne  supergurgite  point  en  —  1.  47.  A,  G,  H,  K,  M  :  qui  —  A  : 
diabolicque 


78.  Suprême.  Mot  fréquent  aux  xve-xvie  s. 
(Greban,  Jean  Bouchet);  Marot  s'en  est  servi 
dans  la  version  du  xxxviie  psaume  : 

Le  Dieu  supernel 
Sera  des  bons  tousjours  la  soutenance. 
Le  mot  semble  avoir  disparu  dans  la  seconde 
moitié  du  xvi=  s.  (S.) 

79.  Souverain  des  astres.  Formation  analo- 
gique calquée  sur  cxlipotens,  puissant  dans  le 
ciel.  Le  mot  se  lit  déjà  dans  les  Actes  des 
Apostres,  t.  II,  {043  vo;  «  Astripotent,  Roy  glo- 
rieux. »  (S.) 

80.  Diligere,  chérir. 

81.  Redamare,  rendre  amour  pour  amour. 

82.  Proximus,  mon  prochain. 

83.  Servare,  garder. 

84.  Préceptes. Latinisme {prmscripta)&m^\oyé 
par  Du  Bellay  et  resté  comme  terme  philo- 
sophique. (S.) 

85.  Du  décalogue.  Ce  dernier  terme  était 
alors  à  peine  entré  dans  la  langue.  (S.) 

86.  Diminutif  de  facultas. 

87.  Viresy  forces. 

88.  Discedere,  s'éloigner. 

89.  Latum  unguiculum,  une  largeur  d'ongle_ 


90.  Vraisemblable.  Composé  analogique 
resté  isolé. 

91.  La  richesse  personnifiée,  dans  l'Évan- 
gile. Nom  attesté  ici  pour  la  première  fois 
sous  cette  forme  francisée.  Gringore,  Abus  du 
Monde,  v.  1593,  prend  MawwoHfl  au  sens  d'ar- 
gent. (S.) 

92.  Formé  de  super  et  de  gurgitare  dérivé 
de  gurges,  gouffre.  Dégorger. 

93.  Loculi,  bourse. 

94.  Latinisme  du  xvie  s.,  inconnu  avant 
Le  Maire  et  R.,  qui  d'ailleurs  ne  s'en  sert  que 
dans  ce  passage.  Cf.  ci-dessus,  rarité,  n.  41  (S.) 

95.  Ici  au  sens  du  latin  :  supererogare,  donner 
en  sus  ;  dans  son  acception  ecclésiastique,  su- 
pereroguer,  ajouter  par  surérogation,  est  fré- 
quent dans  Calvin.  (S.) 

96.  Egenus,  pauvre. 

97.  Queritare,  chercher  avec  insistance, 
mendier. 

98.  Stips,  obole. 

99.  De  porte  en  porte.  Adverbe  burlesque 
calqué  sur  le  lat.  hostiatim,  de  porte  en  porte. 
(S.) 

100.  Merde.  Cf.  1. 1,  ProL,  n.  108. 


50 


55 


CHAPITRE    VI  67 

A  quoy  dist  un  de  ses  gens  : 

«  Seigneur,  sans  double  ce  gallant  veult  contrefaire  la  langue  des 
Parisians,  mais  il  ne  faict  que  escorcher  '°'  le  latin  et  cuide  '°^  ainsi  pin- 
dariser'°%  et  luy  semble  bien  qu'il  est  quelque  grand  orateur  en  fran- 
çoys  parce  qu'il  dédaigne  rusancc'"-*  commun  de  parler.» 

A  quoy  dict  Pantagruel  : 

«  Est  il  vray  ?  » 

L'escholier  respondit  : 

«  Signor  Missayre  '°^  mon  génie  '°^  n'est  poinct  apte  nate  '°'  à  ce  que 
dict  ce  flagitiose  '°*  nebulon  '°'  pour  escorier  "°  la  cuticule  ' "  de  nostre 


Ligne  50.  A,  G  :  sans  nulle  double —  1.  51.  A,  G  :  Parisiens —  A  :  cuyde  —  1.  52  G: 
grant  —  I.  54.  A,  G,  H,  J  :  dist  —  1.  56.  G,  K  :  Vescolier  —  1.  57.  A,  G  :  Seigneur 
mon  génie  ;  H,  J,  K  :  Seignor  —  A,  G  :  point  —  1.  58.  A,  G,  H  :  dit 


loi.  Prononcer  incorrectement.  Cf.  plus 
bas  :  «  escorier  la  cuticule  de  nostre  vernacule 
Gallique  »,  et  dans  la  Chresme  philosophale  : 
«  grand  excoriateur  de  la  langue  latiale  »,  à 
côté  d'  «  escorticans  la  lingue  latiale  ».  Henri 
Estienne,  Dialogues,  t.  I,  p.  60,  fait  mention 
des  <(  parleurs  qui  sont  aussi  excoriateurs  du 
langage  Ausonique  » .  (S.) 

102.  Croit,  pense.  Cf.  1.  1,  Proh,  n.  55. 

103.  Imiter  le  style  lyrique  de  Pindare,  par 
suite  écrire  ou  parler  en  usant  de  mots  pom- 
peux. Au  sens  propre  dans  Octavien  de  Saint- 
Gelais,  Séjour  d'honneur,  1526,  f°  6,  vo:  «  J'ay 
d'autres  fois  voulu  pinda7-iser...  »,  et  dans  Ron- 
sard, t.  II,  p.  186  : 

Si  dez  mon  enfance, 

Le  premier  en  France 

J'ai  pindarisé. . . 
Le  sens  dérivé  se  rencontre  chez  R.  et  chez 
Henri  Estienne,  Dialogues,  t.  I,  p.  62  :  «  Pou- 
vez-vous  bien  vous  garder  de  rire,  quand  vous 
voyez  ces  gentilshomes  barbarisans  si  visible- 
ment lorsqu'ilz  pensent  mieux  pindari^er  ?  » 
(S.) 

104.  Usage.  Cf.  1.  I,  ch.  ix,  n.  14. 

105.  Messire.  Et  plus  bas,  ch.  xiv  :  «  Mis- 
ser  bougrino  »,  à  côté  de  «  un  nommé  Messer 


Nello  de  Gabrielis  »,  1.  III,  ch.  xix.  La  der- 
nière forme  est  italienne,  la  première  est  lom- 
barde ;  on  lit  celle-ci  également  chez  Des  Pé- 
riers,  p.  84  :  «  Devant  le  Palais,  où  quelques 
tnisseres  estoyent  entrez  le  matin  pour  les 
affaires  de  la  légation,  lesquelz  sont  quasi  tous 
Italiens.  »  (S.) 

106.  Dons  naturels.  Le  mot  n'était  pas  en- 
core francisé  à  l'époque  de  R.  Du  Bellay 
emploie  encore  genitis,  t.  I,  p.  15:  «  Ceste 
énergie  et  ne  sçay  quel  esprit,  qui  est  en  leurs 
escriptz,  que  les  Latins  appelleroyent  Genius.  » 
R.  lui-même  ne  s'en  sert  que  dans  ce  passage, 
et  plus  tard  Ronsard  dira,  t.  VI,  p.  390  : 

Du  grand  François,  ornement  des  grans  Rois, 
La  bonne  indole  et  l'ancien  génie... 

Le  mot  ne  devient  courant  qu'au  xviie  s. 
(S.) 

107.  Aptus  natus  ad,  naturellement  propre 
à.  Cf.  Du  Fail,t.  II,  p.  45.  «  Le  premier...  dit 
que  je  l'avois  [la  vérole]  pour  tout  vray,  ou 
bien  apte  nate  et  habile  de  recueillir  bien  tost 
une  si  riche  et  opulente  successsion.  »  (C.) 

108.  Flagitiosus,  injurieux. 

109.  Nebulo,  vaurien. 
iio.  Excoriare,  écorcher. 

III.  Pellicule,   épiderme.   Latinisme  (cuti- 


68 


PANTAGRUEL 


vernacule"''  Gallicque  "' ;  mais  vice  versement '"^  je  gnave  opère"', 
éo  et  par  vêles  "^  et  rames  je  me  enite  "^  de  le  locupleter  "^  de  la  redun- 
dance  "^  latinicome  '*°. 

—  Par  Dieu,  (dist  Pantagruel)  je  vous  apprendray  à  parler  ;  mais, 
devant,  responds  moy  :  dont  "'  es  tu?  » 
A  quoy  dist  l'escholier: 
^5       «  L'origine'"  primeves'"'  de    mes  aves '-*    et  ataves'^'  fut  indi- 
gène ""^  des  régions  '^'  Lemovicques  '^^  où  requiesce  '^^  le  corpore  de 
ragiotate'5°  sainct  Martial'''. 

Ligne  éo.  M  :  veîe  —  1.  62.  G  :  je  vuos  apprendray  —  1.  64.  K  :  Vescolier  —  1.  65.  H  : 
des  mes  aves  —  I.  66.  M  :  se  corpore  —  A  :  Lemonicques —  1.  67.  A,  G,  H,  J,  K  :  Vagio- 
iate;  M  :  l'agiotade  —  K  :  Marcial 


culà)  adopté  dès  le  xvi^  s.  par  la  langue  médi- 
cale :  «  Le  [cuir]  non  vray  est  appelle  des  Grecs 
epidermis...  nous  l'appelons  en  notre  langage 
CM ^/«//e  ou  petite  peau  »,  lit-on  dans  Paré,  t.  III, 
p.  III.  (S.) 

112.  Langue  vulgaire.  Latinisme (î/erwacM/a) 
employé  à  peu  près  à  la  même  époque,  vers 
1524,  par  frère  Jehan  Gâchis,  dont  la  prose 
coule  de  la  même  source  que  celle  de  l'écolier 
limousin  :  «  Emmy  mes  lucides  intervalles  me 
suis  esvertué  à  escripre  en  langue  vernacule  et 
loqution  Gallique. ..  »  Cf.  E.  Picot,  Les  Mora- 
lités polémiques,  p.  46.  (S.) 

113.  Gauloise,  française.  Latinisme  {galli- 
cus)  qu'on  rencontre  dans  le  Prologue  du  V^ 
livre  :  «  Maintenant  nous  lisons  en  nostre 
langue  Gallique. . .  plusieurs  excellents  escripts.  » 

114.  Au  contraire.  Adverbe  tiré  du  lat.  vice 
versa,  au  rebours,  réciproquement,  resté  tel 
quel,  avec  ce  dernier  sens,  dans  le  langage 
scientifique  (v.  Littré). 

115.  Gnavare  opérant,  donner  ses  soins  à. 

116.  Voiles.  Latinisme  fréquent  dans  R. 
Cf.  1.  I,  ch.  XXIII  :  «  tendoit  le  vêle  »  et  1.  IV, 
ch.  III  :  «  voguant  à  rames  et  à  vêles  »,  à  côté 
de  1.  IV,  ch.  LV  :  «  Fuyons...  à  voile  et  à 
rames.  »  (S.) 

117.  Eniti,  s'efforcer. 

118.  Locupletare,  enrichir. 

119.  Redondance.   Latinisme  (redundantia) 


déjà  attesté  au  xive  s.,  mais  encore  rare  dans 
la  première  moitié  du  xvie.  R.  ne  l'emploie 
pas  ailleurs.  On  le  lit  dans  A.  Paré,  Introd.  10  : 
«  Par  obstruction  et  redondartce...  tel  esprit  ne 
peut...  »  (S.) 

120.  Composé  plaisant  :  qui  a  une  cheve- 
lure latine,  c'est-à-dire  qui  ressemble  au  latin . 

121.  D'où.  Cf.  1.  I,  ch.  I,  n.  3. 

122.  Latinisme  du  xvie  s.  qu'on  lit  tout 
d'abord  chez  Jean  Le  Maire  et  R.,  qui  ne 
l'emploie  d'ailleurs  que  dans  ce  passage.  Jus- 
qu'au xve  s  ,  on  disait  orine,  forme  qu'on  trouve 
encore  chez  Froissart;  au  xvie  s.,  on  lit  le  mot 
chez  Calvin  et  Ronsard  (v.  Littré).  (S.) 

123.  Prinisvus.  Proprement  :  qui  est  dans  le 
premier  âge,  tout  jeune. 

124.  Avus,  aïeul. 

125.  Aiavus,  ancêtres. 

126.  Latinisme  encore  inusité  à  l'époque  de 
R.  Il  est  d'ailleurs  très  rare  au  xvie-xviie  s.,  et 
le  Dicl.  de  V  Académie  ne  l'admet  que  dans  son 
édition  de  1762.  (S.) 

127.  Latinisme  du  xvi^  s.  (l'anc.  fr.  disait 
reion).  R.  s'en  sert  plus  bas,  ch.  xxxiv  :  «  com- 
ment il  visita  les  régions  de  la  lune  »,  et  1.  III, 
ch.  I  :  «  régions  estranges.  »  (S.) 

128.  Lemovici,  Limousins. 

129.  Requiescere,  reposer. 

130.  'Ayt^Taîo;,  très  saint. 

131.  La  châsse  de   saint  Martial,   premier 


CHAPITRE    VI  69 

—  Jentens  bien,  dist  Pantagruel  ;  tu  es  Lymosin,  pour  tout  potaige, 
et  tu  veulx  icy  contrefaire  le  Parisian.  Or  vien  çza,  que  je  te  donne  un 
70  tour  de  pigne!  '^^  » 

Lors  le  print  à  la  gorge,  luy  disant  : 

«  Tu  escorche  le  latin  ;  par  sainct  Jean,  je  te  feray  escorcher  le 
renard  ''\  car  je  te  escorcheray  tout  vif.  » 
Lors  commença  le  pauvre  Lymosin  à  dire  : 
75       «  Vée  dicou,  gentilastre  !  Ho,  sainct  Marsault,  adjouda  my  !  Hau  hau, 
laissas  à  quau,  au  nom  de  Dious,  et  ne  me  touquas  grou  !  '''*  » 
A  quoy  dist  Pantagruel  : 
«  A  cesté  heure  parle  tu  naturellement.  » 

Et  ainsi  le  laissa,  car  le  pauvre  Lymosin  conchioit  toutes  ses  chausses 
80  qui  estoient  faictes  à  queheue  de  merluz''^  et  non  à  plein  fons;  dont 
dist  Pantagruel  : 


Ligne  68.  A,  G,  H,  J  :  J'entends  —  Lymousîn  —  1.  69.  A,  G,  J  :  Parisien  —  A,  G  : 
viens  ça;  K  :  vien  ça  —  1.  70.  A  :  pigne  —  1.  72.  A,  G  :  escorches  —  A,  G  :  Jehan  ; 
M  :  Jan  —  M  :  eschorcher  —  1.  74.  H.  J  :  commencTji  —  G,  H  :  le  paotire;  J  :  le  paovre 
—  A,  G,  H,  J  :  Lymousin  —  1.  75.  A  :  adjouda  mi  —  1.  78.  J.  K  :  parle  lu  —  1.  79. 
G,  H  :  /c  paoure  Lymousin  ;  ]  :  le  paovre  Lymousin  ;  A  :  Lymousin  —  k,G  :  se  conchyoit  ; 
H,  J  :  conchyoit  —  I.  80.  G  :  estoyent  —  A,  G,  J  :  à  quehue  ;  H  :  à  quehues  ;  K  :  à 
queheu  —  A,  G  :  plain 


évêque  de  Limoges,  vers  le  milieu  du  me  siècle,  133.  Rendre     gorge.    Cf.    1.    I,    ch.    xi, 

était  conservée  à  l'abbaye  Saint-Martial  de  Li-  n.  21. 

moges.On  la  promenait  solennellement  chaque  134.  C'est  du  Limousin  :  «  Eh  !  je  dis,  gen- 

année  le  mardi  de  Pâques.  Cf.  Bonaventure  de  tillâtre  ;  oh  !    saint    Martial,     secourez-moi  ! 

St-Amable,  Hisloire  de   Saint    Martial.    Li-  Qh,  oh!  laissez-moi,  au  nom  de  Dieu,  et  ne 

moges,  1680,  3  vol.  in-fol.  En  1790,  le  chef  ^^  ^^^^j^^^  ^^.^.^    ^,  ^S^ 

et  quelques  autres  reliques  du  protecteur  de  i-     j  j     •>  j 

^    ^  M  J-  ,,  ,     ,  135.  Fendues  par  derrière  en  deux  pans, 

Limoges  et  du  Limousin  furent  transférés  a  ' 

,,,  ..°  „  .      ,,.,,.     T.         ,/^  N  comme  la  queue  des  morues.  On  les  portait 

léglise  Samt-Michel  des  Lions.  (C.)  ^  ,     ,      ^     ,         ■  r^r 

■o  •  rf   \    1    ^u    vr.-i-.Ti    r,    Tr,->  ainsi  «  de  peur  d  eschaufier  les  reins  ».  Cf. 

152.  Peigne.  Cf.  1.  I,  ch.  xxxiii,  n.  102,  r 

que  je  te  prenne  aux  cheveux,  que  je  te  donne  1-    I,   ch.   viii,    1.    21,    et  ch.   xx,   n.   21- 

une  peignée.  (C) 


70 


PANTAGRUEL 


«  Sainct  Alipentin  '  '^  quelle  civette  !  Au  diable  soit  le  mascherabe  '  '% 
tant  il  put!  ''^  » 

Et  le  laissa.  Mais  ce  luy  fut  un  tel  remord  toute  sa  vie  et  tant  fut 
85  altéré  '^^  qu'il  disoit  souvent  que  Pantagruel  le  tenoit  à  la  gorge,  et 
après  quelques  années  mourut  de  la  mort  Roland  '^°,  ce  faisant  la  ven- 
geance divine  et  nous  demonstrant  ce  que  dit  le  philosophe  "*'  et  Aule 
Gelle  :  qu'il  nous  convient  parler  selon  le  langaige  usité  et,  comme 
disoit  Octavian  Auguste '^%  qu'il  fault  éviter  les  motz  espaves ''^^  en 


Licrne  82.  A,  G,  H,  J,  K  :  Sainct  Alipentin  corne  my  de  bas  quelle  civette  !  (G  :  quelle 
la  civette)  —  G  :  macherabe;  M  :  mascherablc  —  1.  84.  A,  G,  H,  K  :  Et  ainsi  le 
hissa  ;  J  :  Ainsi  le  laissa  —  \.  S<) .  A,  G  :  que  il  disoit  —  1.  86.  K  :  quelques  années  — 
G  :  de  la  mort  de  Roland  —  1.  87.  A,  G  :  Aulus  Gellius;  H,  J,  K  :  Aule  Gellie  — 
1.  88.  H,  J  :  scelon  —  1.  89.  A,  G  :  disoit  César  qu'il  fault  — A,  G:  les  mots  absurdes  en 


136.  Nom  facétieux  de  saint  que  R.  a  tiré 
des  mystères,  et  notamment  de  la  Vie  de  saint 
Christophle,  de  Chevallet,  imprimée  à  Grenoble 
en  1 530.  Dans  la  seconde  journée,  un  bateleur 
appelé  Mauloue,  débite  à  la  foule  ce  boniment, 
fo  Q  vo  : 

Seigneurs,  voici  la  portraicture 
Du  glorieux  sainct  Alpantin, 
Qui  fut  escorché  d'un  patin, 
Le  jour  de  Quaresme  prenant. 

Le  nom  de  ce  personnage  se  rencontre  aussi 
fréquemment  dans  les  romans  de  chevalerie. 

a.R.E  /e.,  VII,  335-337.  (S.) 

137.  Mâcherave,  mangeur  de  raves.  Limou- 
sin. Sobriquet  donné  aux  gens  du  peuple  de 
ce  pays,  d'après  leur  nourriture  principale. 
Cf.  Brantôme,  t.  III,  p.  286  :  «  M.  Daurat  suc- 
céda à  Turnebus,  luy  et  M.  Muret,  deux  aussi 
sçavans  Lymousins  qui  jamais  mangearent  et 
crocquarent  rabes.  »  La  Pantag.  Prognost  , 
ch.  VI,  prédit  «  force  raves  en  Lymousin  ». 
La  finale  rahe  est  la  forme  limousine  de  7-ave,  et 
R.  dit  plus  bas,  ch.  xxvii  :  «  qui  jamais  ne 
croissent,  sinon  comme  les  rahes  de  Lymousin, 
en  rond.  »  (S.) 

1 38.  Du  verbe  puir  (puer),  usité  jusqu'au 
xviie  s.  (P.) 


139.  Allusion  à  la  vertu  altérative  de  Panta- 
gruel. Cf.  Introd. 

140.  De  soif.  Une  tradition  populaire,  rap- 
portée par  Bruyèrin  Champier,  1.  XVI,  ch.  v, 
de  son  de  Recibaria,  fait  mourir  de  soif  le  preux 
Roland  à  Roncevaux  :  «  Inde  nostri  intolera- 
bili  siti,  et  immiti  volentes  significare  se  tor- 
queri,  facete  aiunt,  Rolandi  morte  se  perire.  » 
(C.) 

141.  Ce  philosophe  est  Favorinus  qui,  au 
ch.  X  du  1.  VII  des  Nuits  attiques  d'Aulu-Gelle, 
conseille  à  un  jeune  homme,  qui  usait  d'ar- 
chaïsmes dans  son  langage,  d'imiter  les  mœurs 
et  non  la  langue  des  anciens.  (P.) 

142.  Au  rapport  d'Aulu-Gelle,  loc.  cit.  : 
«  Id  quod  a  C.  Caesare  excellentis  ingenii  ac 
prudentice  viro,  in  libro  primo  de  analogia 
scriptum  est,  habe  semper  in  memoria  atque  in 
pectore,  ut  tanquam  scopulum  sic  fugias  inau- 
ditum  atque  insolens  verbum.  »  On  voit  que 
R.,  qui  a  oublié  le  nom  du  philosophe,  n'a 
retenu  que  le  sens  général  du  précepte.  (P.) 

145.  Abandonnés.  Ancien  terme  de  droit 
s'appliquant  aux  personnes,  aux  bêtes  et  aux 
choses  égarées  ou  dont  le  propriétaire  restait 
inconnu.  Les  premières  éditions,  A,  G, 
donnent  :  motz  absurdes,  ce  dernier  terme 
n'étant  pas  attesté  antérieurement  à  R.  (S.) 


CHAPITRE   VI 


71 


90  pareille  diligence  que  les  patrons  '**  des  navires  évitent  les  rochiers  de 

mer  '*\ 


Ligne  90.  A,  G  :  de  navires  —  A,  G  :  de  la  mer. 


144.  Pilotes. 

145.  A  l'époque  de  R.  il  y  avait  dans  le 
monde  des  écoliers  un  jargon  «  écorche-la- 
tin  »,  dont  le  principe  consistait  à  substituer 
aux  mots  français  des  mots  latins  francisés. 
Geoffroy  Tory,  dans  son  Champfleury  {i^icf), 
proteste  contre  l'argot  de  ces  écumeurs  de  latin. 
La  phrase  qu'il  cite  comme  spécimen  de  ce 
jargon  est  la  suivante  :  «  Despumon  la  verbo- 
cination  latiale  et  transfreton  la  Sequane  au 
dilucule  et  crépuscule,  puis  deambulon  pa 
les  quadrivies  et  platées  de  Lutèce  et  comme 
verisimiles  amorabonds  capton  la  benivolence 
de  l'omnigène  et  omniforme  sexe  féminin.  » 
C'est,  à  peu  près,  la  première  phrase  du  dis- 
cours de  l'écolier  Limousin  R.,  dans  cet  épi- 
sode, n'a  donc  cherché  qu'à  ridiculiser  ce  jargon 
d'école,  et  non  point  à  critiquer  les  écrivains 


latiniseurs;  car  à  leur  exemple,  il  a,  lui  aussi, 
écume  le  latin  et  abusé  des  néologismes  tirés 
de  cette  langue,  particulièrement  dans  ses 
«  concions  ».  Cf.  Plattard,  Uœiivre  de  Rabe- 
lais, p.  56-60.  Mais  on  distinguait  alors 
entre  ces  termes  tirés  du  latin,  qui  n'avaient 
point  de  doublets  dans  la  langue,  et  le  jar- 
gon écorche-latin  qui  prétendait  substituer 
à  des  termes  usuels  des  vocables  pédantesques. 
Ainsi,  un  des  théoriciens  de  l'école  des 
grands  rhétoriqueurs,  Fabri,  t.  H,  p.  116, 
approuve  cette  phrase  :  «  Yexcellence  et  magni- 
ficence des  princes  nous  induisent  à  contem- 
pler leur  magnanimité,  »  et  condamne  comme 
barbare  celle-ci  :  «  Si  lude^  {jouei)  à  la  pille 
(balle,  éteuf),  vous  amittere^  (^perdre^)  », 
parce  que  jouer,  esteuf  et  perdre  sont  «  termes 
beaux  et  communs.  »  (P.) 


Comment  Pantagruel  vint  à  Paris,  et  des  beatilx  livres 
de  la  librairie  de  Sainct  Victor. 

Chapitre  VII. 

Après  que  Pantagruel  eut  fort  bien  estudié  en  Aurelians',  il  délibéra 
5  visiter  la  grande  université  de  Paris.  Mais,  devant  que  partir,  fut  adverty 
que  une  grosse  et  énorme  cloche  estoit  à  Sainct  Aignan  ^  dudict  Aure- 
lians  en  terre,  passez  deux  cens  quatorze  ans,  car  elle  estoit  tant  grosse 
que  par  engin  aulcun  ne  la  povoit  on  mettre  seullement  hors  terre,  com- 
bien que  '  l'on  y  eust  applicqué  tous  les  moyens  que  mettent  Vitru- 
10  vins  de  Architectural,  Albertus  de  Re  edificatoria  ^ ,  Euclides^  Theon  ^ 

Ligne  i.  A,  G  :  Comment  Paviagriiel  vint  à  Paris.  Chapitre  VII  —  H  :  beaux  — 
1.  2.  J  :  lihrarie  —  1.  4.  A,  G  :  estudié  à  Orléans,  il  se  délibéra  de  visiter —  I.  5.  A,  G  : 
il  fut  adverty  qu'il  y  avait  une  grosse  et  énorme  cloche  à  Sainct-Aignan  dudict  Orléans,  qui 
estoit  en  terre  près  de  troys  (G  :  trois)  cens  ans  y  avoit,  car  —  1.  7.  H,  J  :  deulx  cens  — 
A,  G  :  si  grosse  —  1.8.  A,  G  :  que  par  nul  engin  l'on  ne  la  povoit  ;  ]  :  ne  la  pouvoit  on 
—  G  :  seullment  —  A,  G,  H,  J,  K  :  hors  de  terre  —  \.  10.  k:de  Architecture  —  J  :  Thion 

1.  Orléans,  d'^z<r«haw<w,  nom  latin  de  cette  5.  C'est  le  titre  de  l'ouvrage  de  l'architecte 
ville.  florentin  Leone-Battista  Alberti  dont  la   pre- 

2.  Antique  église  collégiale  d'Orléans  au  sud-  mière  édition  parut  en  1485,  à  Florence.  Ce 
est,  non  loin  de  la  Loire.  C'est  aujourd'hui  livre  est  un  de  ceux  qui  ont  contribué  à 
une  église  paroissiale.  L'histoire  est  muette  sur  répandre  parmi  les  lettrés  le  goût  de  l'archi- 
l'incident  dont  parle  R.,  mais  qui  se  rapporte  tecture  antique.  En  15 12,  Geoffroy  Tory 
peut-être  à  un  fait  réel,  l'insuccès  dans  la  mise  en  donna  une  édition  dédiée  à  Jean-Lau- 
en  place  d'une  cloche.  Cf. /?.£■.  2?.,  VII,  508.  rent  Aleman,  premier  éditeur  italien  de 
(C.)  —  Les  annalistes  d'Orléans  font  mention  l'ouvrage,  et  à  Philibert  Babou  de  la  Bour- 
de deux  grosses  cloches  données  à  l'église  de  daisière,  alors  secrétaire  du  roi  François  I». 
Saint-Aignan  l'une  (du  poids  de  1 1600  livres)  (P.) 

en  1039  par  le  roi  Robert,  l'autre  en  1466  par  6.  Euclide,  le  père  de  la  géométrie. 

Louis  XL  7.  Théon   de   Smyrne  (ii*  s.  ap.  J.-C.)  a 

3.  Bien  que.  Cf.  1.  I,  ch.  i,  n.  7.  écrit  des  commentaires   sur  les  passages  des 

4.  De  Architectura  libri  decem  est  le  titre  de  livres  platoniciens  qui  traitent  des  mathé- 
l'ouvrage  de  Vitruve,  bien  connu  des  huma-  matiques.  Il  y  eut  au  ive  siècle  ap.  J.-C.  un 
nistes  du  xvie  s.  Budé  en  fait  maintes  fois  autre  Théon,  d'Alexandrie,  qui  s'occupa  égale- 
l'éloge  et  un  ami  de  R.,  Guillaume  Philandrier,  ment  de  mathématiques  et  laissa  un  commen- 
devait  plus   tard  donner  un   commentaire  du  taire  sur  Ptolémée.  (P.) 

1.  X  de  ce  traité.  (P.) 


CHAPITRE    VIT 


73 


Archimedes,  et  Hero  ^  de  Ingeniis  ^  car  tout  n'y  ser\'it  de  rien.  Dont 
voluntiers  encline'"  à  l'humble  requeste  des  citoyens  et  habitans  de 
la  dicte  ville,  délibéra  la  porter  au  clochier  à  ce  destiné. 

De  faict  vint  au  lieu   où  elle  estoit  et  la  leva  de  terre  avecques  le 

15  petit  doigt  aussi  facillement  que  feriez  une  sonnette  d'esparvier  ".  Et, 
devant  que  la  porter  au  clochier,  Pantagruel  en  voulut  donner  une 
aubade  '^  par  la  ville  et  la  faire  sonner  par  toutes  les  rues  en  la  portant 
en  sa  main,  dont  tout  le  monde  se  resjouyst  fort;  mais  il  en  advint 
un  inconvénient  bien  grand,  car,  la  portant''  ainsi  et  la  faisant  sonner 

20  par  les  rues,  tout  le  bon  vin  d'Orléans"*  poulsa'>  et  se  gasta.  De  quoy 
le  monde  ne  se  advisa  que  la  nuyct  ensuyvant,  car  un  chascun  se  sentit 
tant  altéré  de  avoir  beu  de  ces  vins  poulsez  qu'ilz  ne  faisoient  que 


Ligne  11.  A,  G  :  Archimenides  ;  J  :  Archimedes,  Arestoteles  in  Mechanicis  —  A  : 
Hiero  —  A,  G  :  riens  —  1.  12.  A  :  voulentiers  ;  G  :  vouluntiers  —  1.  13.  A,  G  :  de 
la  porter  —  1.  14.  A,  G  :  £/  de  faict  s'en  vint  —  1.  lé.  A  :  au  clochier  en  voulut  en  don- 
ner —  1.  19 .  G  :  grant  —  A,  G  :  car  en  la  portant  —  1 .  21 .  A,  G  :  ne  se  advisa  point  — 
A,  J  :  nuict  ;  G  :  nuyt  —  J  :  ensuyvant  quand  un  chascun  —  1.  22  :  G  :  faisoyent 


8.  Héron  d'Alexandrie  (me  s.  ap.  J.-C),  ingé- 
nieur et  mathématicien,  a  écrit,  entre  autres 
traités  techniques,  un  livre  sur  les  Machines  de 
trait  et  un  autre  sur  les  Automates.  (P.) 

9.  Des  engins.  Titre  de  fantaisie.  R.  a  con- 
fondu des  mathématiciens,  des  architectes  et 
des  ingénieurs  dans  cette  énumération  d'au- 
teurs qu'il  nous  donne  comme  inventeurs  de 
machines  et  d'engins.  (P.) 

10.  Incliné.  Cf.  1.  I,  ch.  xxv,  n.  15. 

11.  Épervier.  Cf.  1.  I,  ch.  xxxvii,  n.  12. 
On  attachait  des  grelots  aux  pattes  des  oiseaux 
de  volerie  afin  de  les  retrouver  plus  aisément 
lorsqu'ils  s'éloignaient  ou  se  cachaient  pour 
dévorer  leur  proie.  Cf.  ch.  xxvi  :  «  pleust  à 
Dieu  que  chacun  de  vous  eust  deux  paires  de 
sonnettes  de  sacre  au  menton...  »  et  R.E.R.,  X, 
372.(P.) 

12.  Aubade.  Mot  du  xve-xvie  s.,  tiré  du  pro- 

PANTAGRUEL. 


vençal.  On  le  lit  chez  les  poètes  de  la  Pléiade 
(Daurat).  (S.) 

13.  Pendant  qu'il  la  portait.  Le  participe 
présent  absolu  est  extrêmement  fréquent  au 
xvie  s.  Cf.  Brunot,  t.  II,  p.  465 .  (P-) 

14.  R.  appréciait  fort  le  vin  d'Orléans,  en 
particulier  celui  que  Saint- Ayl  gardait  «  comme 
ung  sang  greal,  et  une  seconde  voyre  quinte 
essence  »  pour  l'offrir  à  ses  amis.  Lettre  au 
bailli  HuUot,  R.  E  R.,\\l,  159.  Il  le  met  au 
rang  des  vins  de  Grave  et  de  Beaune,  1.  III, 
ch.  LU,  1.  V,  ch.  XXXIV.  Cf.  Cuissard.  Le  vin 
Orléanais  dans  la  poésie  et  dans  l'histoire  (Mém. 
Soc.  d'agriculture,  sciences,  belles-lettres  et  arts 
d'Orléans,  1905)  et  R.  E.  R.,  VII,  310  (C.) 

1 5 .  Pousser  se  dit  du  vin  qui  se  tourne  par 
la  chaleur,  par  l'agitation  (Furetière).  On 
croyait  que  le  bruit  du  tonnerre  faisait  tourner 
le  vin.  (C.) 

10 


74 


PANTAGRUEL 


cracher  aussi  blanc  comme  cotton  de  Malthe'*,  disans:  «  Nous  avons 
du  Pantagruel  '\  et  avons  les  gorges  sallées  '^  » 

25  Ce  faict,  vint  à  Paris  avecques  ses  gens,  et  à  son  entrée  tout  le  monde 
sortit  hors  pour  le  veoir,  comme  vous  sçavez  bien  que  le  peuple  de 
Paris  est  sot  par  nature,  par  bequare  et  par  bémol  '\  et  le  regard oyent 
en  grand  esbahyssement  et  non  sans  grande  peur  qu'il  n'emportast  le 
Palais  ailleurs,  en  quelque  pays  a  remotis^°,  comme  son  père  avoit 

30  emporté  les  campanes  ^'  de  Nostre  Dame  pour  atacher  au  col  de  sa 
jument. 

Et,  après  quelque  espace  de  temps  qu'il  y  eut  demouré"  et  fort  bien 


Ligne  23.  A,  G  :  comme  cotton  disans  (A  :  disant)  —  1.  26.  J  :  scavei  que  le  peuple 
—  1.  27.  H  :  bermol  ;  M.  :  per  bémol  —  A,  G  :  par  nature  et  le  regardoyent  (A  :  regar- 
doient)  —  1.  28.  G  :  engrant  —  1.  29.  G  :  Palays  —  1.  32.  J  :  for  bien 


16.  L'expression  est  antérieure  à  R.  Cf.  Vil- 
lon, Test.,  V.  729  : 

Je  congnois  approcher  ma  seui 
Je  crache,  hlanc  covime  coton, 
Jacoppins  gros  comme  ung  esteuf. 

La  réputation  de  l'île  de  Malte  pour  la  culture 
du  cotonnier  s'est  conservée  jusqu'au  xviiie  s. 
Mais  en  1739,  \q  Dictionnaire  du  commerce  àt 
Savary  n'enregistre  qu'une  production  de  1 5 
balles,  contre  2000  balles  de  Smyrne  et  1 100 
de  Chypre.  Sans  doute  on  désignait  au  xvie  s. 
sous  le  nom  de  coton  de  Malte,  les  cotons  de 
diverses  provenances  entreposées  par  les  vais- 
seaux des  chevaliers  de  Rhodes  (C.)  —  Le 
coton  de  Malte  (bambagio  di  Malta)  figure  dans 
la  Prattica  delta  mercatura  de  Pegolotti  (Lis- 
bona  e  Lucca,  1766,  p.  295).  D'après  Heyd 
(Histoire  du  commerce  du  Levant  an  moyen  âge, 
t.  n,  p.  612,  Leipzig,  1886),  il  était  coté  un 
peu  moins  bas  que  celui  de  la  Sicile.  (D.) 

17.  Mal  à  la  gorge.   Cf.  plus  haut,  ch.  n, 
n.  36. 

18.  Nouvelle  allusion  à  la  tradition  popu- 


laire, antérieure  à  R.,  qui  faisait  de  Pantagruel 
un  démon  dont  la  faculté  particulière  était  d'al- 
térer ou  de  suffoquer  les  gens.  Cf.  ch.  m,  n.  36 
et  Introduction.  (P.) 

19.  C'est-à-dire  :  de  toute  façon,  dans  tous 
les  cas.  La  locution  est  empruntée  à  la  nota- 
tion musicale  où  une  note  peut  être  naturelle 
ou  modifiée  par  le  signe  bécarre  ou  bémol.  Cf. 
1.  in,  ch.  XXXVIII  :  «  fol  de  nature...  fol  de  b 
quarre  et  de  b  mol.  »  Cette  dernière  graphie 
rappelle  les  termes  italiens  correspondants  :  b 
quadro  (bequadro)  et  b  molle  (bemoUe)  qui  en 
sont  la  source.  (S.)  —  Cette  plaisanterie  se 
trouve  déjà  dans  les  poésies  du  moyen-âge 
(^Anc.  poés.  franc,  t.  IV,  p.  42)  et  dans  les 
farces  :  «  Sotz  de  bémol,  \de']  bécarre  et  nature  » 
(^Anc.  th.fr.,  t.  II,  p.  244.  Sottie  des  trompeurs) 
(C.) 

20.  A  l'écart.  Terme  du  jargon  scolastique. 
Le  français  du  xvie  s.  employait  l'expression 
lieu  remot,  c'est-à-dire  écarté.  Cf.  Du  Cange, 
\°  remotus.  (P.) 

21.  Cloches.  Cf.  1.  I,  ch.  xvii,  n.  46. 

22.  Demeuré.  Cf.  1.  I,  Prol.,  n.  52. 


CHAPITRE   VU 


75 


estudié  en  tous  les  sept  ars  liberaulx  -',  il  disoit  que  c'estoit  une  bonne 

ville  pour  vivre  mais  non  pour  mourir,  car  les  guenaulx'-»  de  Sainct 

35  Innocent '5  se  chauffoyent  le  cul  des  ossements  des  mors.  Et  trouva 

la  librairie *^ de  Sainct  Victor''  fort  magnificque,  mesmement'^  d'aul- 


Ligne  34.  A,  G  :  non  pas  —  \.  ^y  A  :  chauffaient  ;  J  :  vous  chauffoyent 


23.  Les  sept  arts  libéraux  étaient  enseignés 
dans  les  collèges  de  la  Faculté  des  arts  ;  ils  cor- 
respondaient à  nos  études  d'enseignement 
secondaire.  C'était  la  grammaire,  la  logique, 
la  rhétorique,  l'arithmétique,  la  géométrie,  la 
musique  et  l'astronomie.  D'après  limage  du 
monde  (xiiies.),  ils  étaient  appelés  libéraux  parce 
que  les  vilains  étaient  incapables  de  les  étudier. 

(P.) 

24.  Gueux,  mendiants.  Cf.  1.  I,  ch.  xxxvii, 
n.  14. 

25.  Le  cimetière  des  Innocents  (anciennement 
de  Champeaux)  était  situé  à  proximité  des 
Halles,  entre  le";  rues  actuelles  de  la  Lingerie, 
de  la  Ferronnerie,  des  Innocents.  C'était  un 
des  plus  anciens  de  Paris.  Malgré  la  clôture 
élevée  par  Philippe  Auguste  en  11 86  et  plu- 
sieurs fois  agrandie,  le  chapitre  de  Saint-Ger- 
main se  plaignait  au  xvje  s.  de  ce  que  «  les 
pauvres  gens  en  y  séjournant  produisoient  des 
ordures,  maladies,  contagions  et  se  livroient  à 
toutes  sortes  d'excès  ».  Cet  enclos,  trop  réduit 
pour  sa  population  énorme  de  trépassés,  néces- 
sitait de  fréquentes  exhumations.  Les  ossements 
recueillis  étaient  déposés  dans  des  galeries,  appe- 
lées charniers,  composées  de  80  arches  soute- 
nant un  galetas  couvert  où  ils  achevaient  de 
se  dessécher.  Fait  bizarre  :  ces  charniers  étaient 
un  but  de  promenade  et  une  galerie  marchande 
très  fréquentée  depuis  le  xvi=  s.  jusqu'à  leur 
démolition  en  1786.  On  s'arrêtait  aux  boutiques 
des  lingères,  des  écrivains,  des  libraires.  On 
s'émerveillait  de  l'entassement  des  os.  Villon 
rimait  sa  ballade  :  «  Quand  je  considère  ces 
testes  »,  et  le  vieux  Corrozet  dans  ses  Antiqui- 


té^ de  Paris  remarquait  :  «  Au  grand  cymetière 
de  Paris,  y  a  tant  d'ossements  de  trépassés  que 
c'est  chose  increable.  »  Il  est  possible  dans  ces 
conditions  que  les  vagabonds  se  soient  livrés, 
entre  autres  excès,  à  la  profanation  dont  parle 
R.  Mais  il  est  probable  qu'il  s'agit  d'une  plai- 
santerie courante  comme  celle  du  Grup  de  Cl. 
Marol,  éd.  Guiffrey,  v.  155: 

Mais  que  ne  faict  on  des  escuelles 
Des  testes  de  Sainct-lnnoccnt. 

Cf.  abbé  Dufour.  Le  cimetière  des  Innounts  dans 
Paris  à  travers  les  âges,  t.  II,  p.  i  et  suiv.,  et 
P.  Champion,  François  Villon,  1. 1,  p.  305.  (C.) 

26.  Bibliothèque.  Cf.  1.  I,  ch.  lui,  n.  49. 

27.  L'antique  abbaye  de  Saint-Victor,  fon- 
dée par  Guill.  de  Champeaux,  archidiacre  de 
Paris,  avant  1 1 1 3,  était  encore  au  xvi*  s.  hors 
des  murs  de  la  ville.  Elle  formait  un  véritable 
bourg  sur  l'emplacement  actuel  de  la  halle  aux 
vins.  La  bibliothèque  des  chanoines  réguliers 
de  Saint-Victor  remontait  à  la  fondation  même 
de  leur  maison.  Elle  avait  été  enrichie  en  1448 
par  l'abbé  Jean  de  la  Masse.  En  1470,  Pierre 
Scofer  et  Conrad  Heutet,  imprimeurs,  lui  don- 
nèrent un  volume  des  Épïtres  de  Saint  Jérôme, 
et  en  retour  on  célébrait  leur  anniversaire  dans 
l'église,  ainsi  que  celui  de  Jean  Fust  (Lebeuf, 
t.  I,  p.  341).  Il  va  sans  dire  que  R.,  en  choisis- 
sant «  lalibrairie  Saint-Victor  »  comme  étiquette 
pour  son  catalogue  satirique,  n'a  eu  en  vue 
qu'un  moyen  de  rendre  la  parodie  plus  piquante 
en  l'appliquant  à  une  bibliothèque  célèbre,  dont 
il  avait  peut-être  usé  plus  d'une  fois.  C'est  dans 
le  même  sens  que  l'éd.  de  1535  des  Grandes 


40 


76 


PANTAGRUEL 


cuns  livres  qu'il  y  trouva,  desquelz  s'ensuit  le  repertoyre  *',  et  primo 
Bigua  '°  Salutis. 
Braguetajuris^'. 
Pantofla  Decretorum  ^^. 


Ligne  37.  A,  G  :  qu'il  y  trouva  comme  Bigua...  ;  H  :  qu'il  il  trouva  comme  Bigua  —  J  : 
s'ensuyt  —  et  primo,  manque  —  1.  59.  A,  K,  M  :  Bregueta  —  1.  40.  A,  G:  Pantoufla 


Cronicqties  se  termine  par  cette  annonce  allé- 
chante :  «  Et  quelque  jour  que  messieurs  de  saine 
Victor  voîildront,  on  prendra  la  coppie  de  la 
reste  des  faictz  de  Gargantua  et  de  son  filz  Pan- 
tagruel. »  Quant  aux  attaques  des  réformateurs, 
elles  sont  d'une  tout  autre  nature.  En  prenant 
à  partie  la  bibliothèque  de  Saint-Victor,  elles 
visent  le  plus  formidable  arsenal  de  livres  de 
théologie  qui  existât  à  leur  époque.  Cf.  Bèze, 
Passavant  à  Pierre  Liset  :  Tu  es  bene  dignus  cum 
monachis  tuis,  qui  consumes  vitam  tuam  in  istis 
fœdissimis  latinis,  quibus  est  plena  bibliotheca 
Sancti  Victoris  sicut  porcus  in  luto,  quod  tu 
es.  »  Le  cabinet  des  manuscrits  de  la  Biblio- 
thèque Nationale  s'est  enrichi  de  précieux 
manuscrits  provenant  de  Saint-Victor.  Cf. 
Delisle,  Le  cabinet  des  inss.  de  la  B.  N.,  t.  II, 
p.  232.  (C.) 

28.  Particulièrement,  surtout.  Cf.  1. 1,  ch.  11., 
n.  26. 

29.  Ce  catalogue  est  essentiellement  une 
parodie  des  titres  d'ouvrages  de  théologie  ou 
de  spiritualité  alors  en  vogue.  Ce  dont  R. 
s'amuse  d'abord,  c'est  de  l'abus  des  allégories 
et  moralisations  qui  faisaient  des  objets  les  plus 
vulgaires  des  symboles  de  vertus,  de  vices,  de 
sciences  ou  d'idées  abstraites.  Pour  comprendre 
le  procédé  de  création  de  ces  titres  de  fantaisie, 
il  faut  suivre  le  texte  des  premières  éditions  : 
on  constate  alors  que  par  association  d'idées 
connexes,  ou  par  contraste,  un  titre  en  amène 
un  autre  analogue.  R.  s'est  égayé  aussi  aux 
dépens  des  théologiens  et  de  lascolastique.  La 
querelle  des  théologiens  de  Cologne  contre 
Reuchlin,  les  démêlés  de  la  Sorbonne  avec  les 
humanistes  ont  leur  écho  dans  cet  épisode.  (P.) 


30.  Biga,  en  latin,  signifie  le  char  à  deux 
roues.  On  connaît  un  recueil  de  sermons 
imprimé  pour  la  première  fois  à  Haguenau  en 
1498,  qui  porte  ce  titre  :  «  Sermones  dominicales 
perutiles  a  quodam  Fratre  Hungaro  ordinis 
Minorum  de  Observantia  in  Conventu  Pes- 
thiensi  comportati  Biga  salutis  intitulati.  »  Mais 
la  graphie  Bigua  indiquerait  que  R.  traduit  par 
cette  forme  de  latin  macaronique  le  mot  fran- 
çais bigue,  encore  en  usage  dans  le  Lyonnais 
pour  désigner  une  longue  pièce  de  bois,  un 
mât.  Cf.  Du  Cange,  v°  Biga  2°  :  Trabs, 
Tignum.  Il  faudrait  traduire  alors  :  La  Perche 
du  Salut.  (P.) 

31.  La  braguette  du  droit.  Titre  en  latin 
macaronique.  Le  style  macaronique  est  anté- 
rieur à  R.  ;  on  le  lit  au  xv^  s.,  dans  le  Car- 
men macaronicum  de  Tifi  degli  Odassi  (1488) 
et  dans  la  Fane  de  Pathelin  ;  au  xvie  s.,  il  fut 
illustré  par  Merlin  Coccaïe,  dans  ses  Macaro- 
nèes.  (S).  —  Sur  le  «  droit  »  qui  habite  les 
braguettes,  les  plaisanteries  abondent  dans  la 
littérature  facétieuse  du  temps.  En  voici  deux 
exemples  :  Roger  de  Collerye,  Dialogue  des  Abu- 
^«^(1502),  p.  94: 

Les  dames  ayment  bien  le  droit 
Je  l'ay  veu  par  expérience. 

Les  équivoques  qui  accompagnent  ces  vers  ne 
permettent  pas  de  doute  sur  le  sens  de  «  droit  » 
Baïf  dit  de  même,  Passe  temps,  1.  II,  éd.  M.- 
L.,  t.  IV,  p.  296  : 

Vous  seriez  tresbonne  avocate 
Vous  n'aimez  rien  tant  que  le  droit.  (P.) 
32.  La  pantoufle  des  Décrets.  Le  Décret  de 
Gratien  et  les  Décrétales  étaient  les  recueils  de 


45 


CHAPITRE    VII 

MaJogranatiim  Vitiornm  '"'. 

Le  Peloton  de  Théologie. 

Le  Vistempenard  "'*  des  Prescheurs,  composé  par  Turelupin  ' 

Le  Couillebarine  '^  des  Preux. 

Les  Hanebanes  '"  des  Evesques. 

Marmotrctus'^  de  Bahoinis  et  Cingis,  ctim  commenta  dOrhellis^^. 


77 


Ligne  45.  A,  G,  H,  J  :  composé  par  Pépin  *<^  (H  :  Pépim)  ;  M  :  conipolé  —  1.  44.  A, 
G,}i,  ],K  :  La  Couilleharrine  —  I.  46.  G  :  Marmotelus  —  A  :  Bahoiiynis 


textes  juridiques  qui  formaient  la  base  de  l'en- 
seignement du  droit  canonique.  De  là  leur 
place  dans  cette  énumération,  immédiatement 
après  le  droit.  Quant  à  la  pantoufle  que 
chaussent  les  Décrets,  c'est  sans  doute  celle 
dont  parle  le  Moyen  de  parvenir,  ch.  LXX.  Cf. 
ci-dessus,  ch.  m,  n.  9.  (P.) 

jj.  La  grenade  des  vices.  Un  ouvrage  inti- 
tulé Malogranatum  nous  est  connu  :  c'est  celui 
d'un  moine  cistercien  de  Bohême  nommé  Gal- 
lus  (1487).  Tous  les  dogmes  du  catholicisme  y 
font  l'objet  d'éclaircissements  et  de  longs  com- 
mentaires. Cf.  L.  Delaruelle,  G.  Bucié,  p.  260. 
(P.)  —  Un  traité  mystique  du  nom  de  Malogra- 
wa;M5  figure  également,  avec  plusieurs  autres  ou- 
vrages aux  titres  aussi  bizarres,  dans  les  œuvres 
de  Jean  Geiler  de  Kayserberg,  à  la  fin  du  xve  s. 
L'éd.  in-fol.  d'Augsbourg,  15 10,  comprend: 
Das  buch  Granatapfel  im  Latein  gênant  Malo- 
granatits...  mit  sampt  gaystlicher  Bedeutung 
des  Auzgànngs  der  Kinder  Israhel  von  Egipto. 
Item  ain  merchliche  underrichtung  der  gaystli- 
chen  Spinnerin.  Item  etlich  Predigen  von  dem 
Hasen  im  Pfeffer.  Und  von  siben  Schwertern 
und  Schayden  nach  gaistlicher  Auzlegung 
Neerersteils  gepredigt  durch...  Johannem  Gey- 
1er  von  Kayserberg.  Cf.  abbé  L.  Dacheux.  Un 
réformateur  catholique  à  la  fin  du  XV^  s.  :  Jean 
Geiler  de  Kayserberg,  1876,  p.  577.  (C.) 

34.  Plumeau  monté  sur  un  long  bâton.  C'est 
la  définition  donnée  par  Cotgrave.  Le  Duchat 
considère  le  mot  comme  angevin.  Il  est  inconnu 
en  dehors  de  R.  Ses  éléments  composants 
semblent  être  :  anc.  fr.  vist,  échalas,  et  penne, 


plume.  Il  y  a  probablement  une  équivoque 
libre  sur  la  première  syllabe  du  mot,  d'où  le 
titre  suivant  amené  par  analogie.  (S.) 

35.  Graphie  primordiale  de  tirelupin,  qu'on 
lit  plus  bas:  «  La  pelleterie  des  tirelupins.  »  Et 
ailleurs,  1.  IV,  ch.  Lxv,  le  sommelier  de  Grand- 
Gousier  porte  le  nom  de  Tirelupin.  Comme 
nom  propre  ou  nom  commun,  c'est  un  terme 
de  mépris,  écho  des  Turlupini  du  moyen  âge, 
appliqué  soit  à  des  individus  isolés,  soit  aux 
moines  vagabonds.  Cf.  1.  I,  Prol.,  n.  106.  (S.) 

36.  D'éléphant.  Latinisme (^arn'Hz/5)  employé 
par  R.  seulement. 

37.  Autre  nom  de  la  jusquiame.  Cf.  1.  III, 
ch.  L  :  «  Aultres  [plantes]  sont  nommées  par 
leurs  vertus  et  opérations. . .  comme  hanebaïus 
et  aultres.  »  Nom  d'origine  anglaise  (henbane, 
poison  de  poule),  antérieur  à  R.  et  venu  au  fran- 
çais probablement  par  l'intermédiaire  du  patois 
normand.  (S.)  —  «  Jusquiame  que  on  appelle 
hanibane  est  de  froide  complesion...  Sa  semence 
proprement  a  nom  jusquiame  ou  hanebane.  n 
(Arbolayre,  fol.  118  v°.)  On  peut  donc  com- 
prendre: la  frigidité  des  évêques.  (D.) 

38.  C'est  le  commentateur  de  la  Bible  que  R. 
appelle,l.I,ch.  XIV  «Marmotret.»  L'altération  de 
Mamotrectus  en  Mammotreptus  ou  Marmotretus 
par  l'addition  d'un  r,  explique  la  parodie  du  titre  : 
«  des  babouins  et  des  singes  »,  marmot  désignant 
primitivement  un  singe  à  longue  queue.  (C.) 

39.  Nicolas  des  Orbeaux,  franciscain  qui 
enseigna  à  Poitiers  (fin  du  xve  s.),  avait  com- 
posé un  commentaire  de  Pierre  Lombard  (P.) 

40.  Guillaume  Pépin  d'Evreux,  jacobin,  était 


78 


PANTAGRUEL 


Decrctum  Univcrsitatis  Parisiensis  super  gorgiasitate  MuJiercularum  ad 
placitum^'. 

L'Apparition  de  saincte  Geltrude  à  une  Nonnain  ''^  de  Poissy  estant 
50  en  mal  d'enfant^'. 

Ars  honeste  pettandi  in  societate,  per  M.  Ortuinum  ^'^. 
Le  Moustardier'*^  de  Pénitence. 
Les  Houseaulx,  alias  les  Bottes  de  Patience. 
Formicarium  Artium  '♦^. 


Ligne  47. 
hoseaulx 


M  :  grogiasitate  —  i.  49.  A  :  Geltrud  —  1.  51,  A  :  petandi  —  1.  53,  M  : 


un  prédicateur  si  fameux  au  début  du  xiv*  s. 
qu'on  disait  proverbialement  :  «  qui  nescit  Pepi- 
nare,  nescit  predicare.  »  Ses  Serniones  et  Ouœs- 
tiones  ont  encore  été  réimprimés  à  Anvers  en 
1656,  en  9  volumes  in-40.  (C.) 

41.  Décret  de  l'Université  de  Paris  sur  la 
coquetterie  des  femmelettes  à  plaisir.  Il  y  a 
sans  doute  une  équivoque  sur  le  mot  gorgiasi- 
tatem.  Le  prétendu  décret  semble  viser  à  la  fois 
le  luxe  des  vêtements  féminins  et  ce  qu'un  pré- 
dicateur de  l'époque  appelait  «  l'Abus  des  nudi- 
tez  de  gorge  ».  (C.)  —  La  Gorgiasctê,  est  la 
coquetterie  dans  la  parure,  le  faste  dans  l'ha- 
billement. Ce  dérivé  français  manque  à  R., 
mais  on  le  lit  chez  Coquillart,  t.  I,  p.  64  : 

Porter  maintz  habitz  chicquetez, 
Trouez,  percez,  fringuelotez, 
Feuillez  par  jollivetez  ; 
Ce  sont  grans  gorgiasete:;^, 
Par  faulce  de  méchancetez  ; 

et,  plus  tard,  dans  Brantôme,  t.  VIII,  p.  31  : 
«  On  donne  ce  los  à  la  reine  Isabelle  de 
Bavière...  d'avoir  apporté  en  France  les  pompes 
et  les  gorgiasetei  pour  bien  habiller  superbe- 
ment et  gorgiasement  les  dames.  »  C'est  une 
métaphore  tirée  de  l'ancien  costume,  dérivant 
de  gorgias  que  Rob.  Estieniie  rend  encore  par 
«  collet  de  femme  de  quoy  elles  couvrent  leur 
poitrine  ».  (S.) 


42.  Nonne.  Forme  vieillie  représentant  l'an- 
cien cas  régime  de  nonne. 

43.  Le  couvent  de  Dominicaines  de  Poissy, 
cant.,  arr.  Versailles  (Seine-et-Oise),  fondé  avant 
1300,  fut  fréquemment  l'objet  de  donations 
royales.  Marie,  fille  de  Charles  VI,  y  fut  reli- 
gieuse. Sans  doute,  on  y  menait  une  vie  agréable 
et  mondaine,  car  la  réputation  de  galanterie 
des  religieuses  de  Poissy  était  proverbiale.  Cf. 
Moyen  de  parvenir  et  Fœneste,  1.  IV,  ch.  xil. 
Remarquons  cependant  que  ces  allusions  sati- 
riques peuvent  procéder  de  R.  (C.) 

44.  Magister  Ortuinus,  maître  Hardouin  de 
Graës,  était  un  théologien  de  Cologne,  farouche 
adversaire  d'Erasme  et  de  Reuchlin,  ridiculisé 
par  les  Epistulx  Obscurorum  Virorum,  qui  le 
représentent  comme  pratiquant  mal  l'art  sur 
lequel  R.  suppose  qu'il  a  composé  un  traité. 

(P-) 

45 .  Celui  qui  moult  tarde  à  faire  pénitence. 
Cf.  1.  1.  ch.  IX,  1.  48.  Selon  le  Duchat,  un 
prêcheur  avait  parié  de  commencer  son  sermon 
en  criant  trois  fois  :  «  Moutarde  !  moutarde  ! 
moutarde  !»  A  la  troisième ,  il  s'expliqua  : 
(C  moult  tarde  le  pécheur  à  faire  pénitence.  » 
(C.) 

46.  La  Fourmilière  des  arts.  Il  est  pos- 
sible que  R.  ait  songé  à  l'ouvrage  composé  par 
Jean  Nyder,  jacobin  allemand,  sur  la  magie  et 
intitulé  :   Formicarii  lihri  quinque  moralisati, 


CHAPITRE    VII 


79 


55       De    brodiorum  usu   et  honestate  chopinandi,   per   Sihestrem,   Prieratem 
Jacospinum  *\ 

Le  Beliné  **  en  Court. 

Le  Cabat  des  Notaires. 

Le  Pacquet*'  de  Mariage. 
60       Le  Creziou  ^°  de  ContempLition. 

Les  Fariboles''  de  Droict. 

L'Aguillon^'  de  vin. 

L'Esperon  de  fromaige". 

Décrût aiorium  Scholarhim  '^^. 


Ligne  55.  A  :  De  brodiorum...  en  court  manque  —  G  :  Siîvestrem  —  J,  K  :  priara- 
tim  —  1.  56.  G,  H,  J,  K  :  Jacopinum  —  1.  58.  A  :  Cabaii 


Cologne,  in-fol.,  s.  (1.(1477).  Il  se  trouve  réim- 
primé dans  le  Maliens  maie ficarum,  Lyon,  1584, 
sous  le  titre  de  Forw/canMw  de  maleficis  eteorum 
deceptiotiibtis.  Le  chancelier  Bacon,  en  citant 
dans  son  De  dignitate  et  augmentis  scientiarum 
ce  livre  imaginaire,  trouvé  «  inter  libres  famo- 
sissimas  illius  bibliothecae  S.  Victoris  quorum 
catalogum  excepit  magister  Franciscus  Rabelœ- 
sius  »,  l'applique  plaisamment  à  son  propre 
ouvrage.  (C.) 

47.  De  l'usage  des  bouillons  et  de  l'honnê- 
teté de  chopiner,  par  Sylvestre  de  Prierio,  jaco- 
bin. Ce  moine,  adversaire  de  Luther,  se  nom- 
mait Mozzolino  ou  Mazzolini,  et  était  né  à  Prie- 
rio prés  de  Savone.  Il  mourut  à  Rome  en 
1323,  général  de  son  ordre.  Il  est  l'auteur  d'une 
apologie  des  indulgences  :  De  strigimagorum 
demonianque  prœstigiis,  Romae,  1521,  in-40,  et 
d'une  Somme  des  cas  de  conscience  dans 
laquelle  il  se  montrait  indulgent  en  matière  de 
jeûne.  De  là  sans  doute  le  titre  de  l'ouvrage 
que  lui  attribue  R.  (C.) 

48.  Trompé.  Et  dans  la  PiiH/.  Proguostic,  ch. 
VI  :  «  ilz  ne  vouldront  estre  par  les  Romanistes 
beline^.  »  On  se  rappelle  le  jeu  d'attrape  au 
heliné,  de  Gargantua.  Cf.  1. 1,  ch.  xxii,  n.  39 .  (S.) 

49.  Cf.  1.  III,  ch.  \^II  :  «  Sa  femme  consi- 


déra . . .  que  peu  de  soing  avoyt  du  pacquet  et 
baston  commun  de  leur  mariaige.  » 

50.  Creuset.  Forme  lyonnaise  ou  dauphi- 
noise (crisièu),  que  R.  emploie  aussi  ailleurs, 
1.  IV,  ch.  XXXVIII  :  «  La  plante  [des  pieds] 
comme  un  creziou.  »  (S.)  —  Il  y  a  une  équi- 
voque grivoise  sur  le  mot  conteinplatiou.  Cf.  R. 
XF/ei.,VII,28s. 

51.  Frivolités.  Cf.  1.  II,  Prol.,  n.  22. 

52.  R.  crée  une  équivoque  entre  lesaiguyotis 
de  vin  :  «  jambons  et  langues  de  beuf  fumées,... 
anguillettes...  porreaulx,  aulx,  oignons,  ci- 
botz...  »  (cf.  1.  II,  ch.  m)  et  le  titre  de  quelque 
ou\Tage  mystique  :  Vaiguillon  divin  ou  Vaiguil- 
lon  de  Vamour  divin.  Frère  Jean  a  déjà  dit,  1.  I, 
ch.  XXVII,  1 .  49,  service  du  vin  à  la  place  de 
sernce  divin.  (C.) 

53.  L'éperon  qui  stimule  et  pousse  le  fro- 
mage, c'est  le  vin.  Les  mots  aiguillon  et  éperon 
sont  souvent  employés  au  sens  métaphorique 
dans  la  langue  de  l'époque.  Cf.  R.E.R.,  IX, 
245.  Il  n'est  donc  pas  sûr  qu'il  y  ait  ici  une 
allusion  à  VEsperon  de  discipline  d'Antoine  du 
Saix,  le  commandeur  jambonnier  du  ch.  xvii 
du  1.  I.  (P.) 

54.  Le  Décrotoire  scolaire.  Cf.  1.  L  ch.  xx, 
n.    37  :  «  les  magistres...    feirent   veu   de 


8o 


PANTAGRUEL 


^5       Tartaretus,  De  modo  cacandi^K 

Les  Fanfares'^  de  Rome. 

Bricot,  De  différent iis  sotipparum  ^^ 

Le  Culot  de  Discipline 5^ 

La  Savate  5^  de  Humilité. 
70       Le  Tripier  de  bon  Pensement*^". 

Le  Chaulderon  de  Magnanimité"^'. 

Les  Hanicrochemens  ^^  des  Confesseurs. 

La  Croquignolle  des  Curés. 

Reverendi  Patris  Fratris  Lubini,  Provincialis  Bavardie,  De  croquendis 
75   lardonibus  lihri  très  ^^ 


Ligne  GG.  A  :  Les...  Rome  manque  —  1.  70.  A  :  tripiei  —  1.  71.  A,  G,  H  :  chaudron  ; 
J  :  chauldron  —  1.  73.  A,  G,  H  :  cet  article  et  les  trois  suivants  manquent  — 1.  74.  J  : 
Fr.  Lubini  —  J  :  croquandis 


ne  soy  descroter.  »  La  malpropreté  tradition- 
nelle des  maîtres  de  l'Université  de  Paris  ren- 
dait plaisante  l'invention  d'un  pareil  titre.  (P.) 

5  5 .  Pierre  Tartaret,  professeur  de  théologie 
en  Sorbonne,  a  laissé  des  gloses  sur  Aristote  et 
de  nombreux  traités  dont  le  bibliophile  Jacob 
énumère  quelques  titres  {Catal.  de  la  hihl.  de 
Saint-Victor  p.  87).  C'était  un  de  ces  magistri 
nostri  dont  les  écoliers  se  moquaient  (cf.  Du 
Fail,  t.  II,  p.  195,  et  Estienne,  Apol.  pour  Héro- 
dote). Le  titre  burlesque  de  R.  lui  a  été  suggéré 
par  le  nom  même  de  Tartaret  =  Tarter,  qui 
signifie  encore  en  argot  «  aller  à  la  selle,  »  et  que 
le  Modo  novo  da  inlendere  la  lingua  \erga,  Venise 
1 521,  traduit  :  «  Tartitore  :  cacatore,  Tartire  : 
cacare.  Ci.  R.E .R..\l,  137.  La /ar/^  bourbon- 
naise de  Panurge  (1.  II,  ch.  xvi)  est  de  la 
même  farine.  (C.) 

56.  Parades,  ostentations.  Et  ailleurs,  1.  IV, 
ch.  XXXIX  :  «  Je  resteray  icy  attendant  l'issue 
de  ces  fanfares  »,  à  propos  du  combat  avec 
les  Andouilles.  Rob.  Estienne  (1539)  :  «  Fan- 


fare, ostentatio.  »  Primitivement  terme  de  ma- 
nège. Cf.  1.  I,  ch.  XXIII,  n.  88.  (S.) 

57.  Bricot.  Des  diflférences  des  soupes.  Jl 
s'agit  de  Guillaume  Bricot,  pénitencier  de  Notre- 
Dame  de  Paris,  et  ennemi  de  Reuchlin.  Cf.  R. 
E.R.,IX,  234. 

58.  Le  petit  cul,  sur  lequel  on  applique  la 
discipline.  (C.) 

59.  Fessée  donnée  avec  une  semelle,  par 
manière  de  pénitence  ou  de  punition.  (C.) 

60.  Le  trépied.  Jeu  de  mots  sur  tripe  tt  panse. 

61.  Peut-être  y  a-t-il  là  un  jeu  de  mot  sur 
maonans ,  nom  populaire  des  chaudronniers 
ambulants.  Cf.  R.  XV I^  s.,  VII,  285. 

62.  Accrocs.  Et  plus  bas,  ch.  xii  :  «...  la 
finesse,  la  tricherie,  les  petitz  hanicrochemens.  » 
Dérivé  de  la  même  famille  que  hanicroche,  arme 
à  fer  recourbé  (1.  III,  Prol.),  et  ennicroché,  tourné 
en  crochet  (cf.  1.  I,  ch.  xvi,  n.  15).  Voir,  sur 
le  premier  élément  de  ces  composés,  R.E.R., 

V,  392-393-  (S-) 

63.  Trois  livres   du  révérend  frère  Lubin, 


CHAPITRE   VII 


8l 


Pasquili  ^^,  Docioris  marmorei.  De  capreolis  cum  chardoneta^^  comedendis  *^ 
tcmporc  Papali  ah  Ecclesia  interdicto. 

L'Invention  Saincte  Croix '^^  à  six  personnaiges,  jouée  par  les  clercs 
de  Finesse ^^ 


Ligne  78.  J,  K  :  joué 

père  provincial  de  Bavarderie,  sur  les  lardons  à 
croquer.  Il  est  possible  que  ce  frère  Lubin 
(moine  niais  et  gourmand)  désigne  un  person- 
nage réel.  En  tous  cas  R.  l'affuble  encore,  au 
prol.  du  1.  I,  du  titre  de  croque  lardon  (cf.  1.  I, 
Prol .,  n.  95  et  94)  et  lui  attribue  au  ch.  xxv  du 
1.  II,  un  autre  livre  de  goinfrerie  :  «  De  com- 
potationibus  mendicantium.  »  Quant  à  la  re- 
dondance des  xÂtxts  père  ^i  frère  elle  s'explique 
parce  que  frère  Lubin  est  en  même  temps  père 
provincial.  (C.) 

64.  Pasquin,  docteur  marmoréen  :  que 
l'on  peut  manger  des  chevreaux  à  la  chardon- 
nette,  en  temps  papal  (jeu  de  mots  sur  pas- 
cal) interdit  par  l'Eglise.  R.  désigne  par 
Pasquillus  la  fameuse  statue  de  marbre  mutilée 
qui  se  voit  à  Rome,  an  coin  du  palais  des 
Ursins  et  sur  laquelle,  de  son  temps,  on  affi- 
chait des  épigrammes  qu'on  appelait  Pas- 
qiiins  Quant  à  l'épithète  de  marmoreus,  elle  est 
à  double  entente.  Aux  lecteurs  du  xvi»  s., 
elle  rappelait  les  adjectifs  accolés  traditionnel- 
lement au  titre  de  certains  docteurs  scolas- 
tiques  :  le  docteur  sèraphique  (S.  Bonaventure), 
le  docteur  subtil  (Duns  Scot),  le  docteur  irré- 
fragable (Alexandre  de  Halès),  etc.  (P.) 

65.  Chardonnette,  artichaut  sauvage.  Cf. 
1.  IV, ch.  XXXII  :  «  panerées  de  chardonettes.  >■>  Dé- 
rivé du  xvi=  s.  (S.)  —  «  Carduus,  simpliciterest 
artichault .  Et  is  duplex  est,  sativus,  qui  arti- 
chaiilt  gallice  dicitur.  Agrestis  est  chardonnette.  » 
Rob.  Estienne,  De  latinis  et  grxcis  nominibus 
arborum.  Paris,  1545,  p.  21.  D'après  Alph.  de 
CandoUe  (Origine  des  plantes  cultivées,  Paris, 
1883,  p.  74)  «  l'artichaut  est  probablement  une 
forme  obtenue,  par  la  culture,  du  cardon 
sauvage.  »  D'après  Guibourt  (Hist.  nat.  des 

PANTAGRUEL. 


drogues  simples,  6e  éd.,  t.  III,  p.  24,  Paris,  1869) 
les  fleurons  bleus  de  l'artichaut-cardon  (Cynara 
Cardonculus  L.)  ^  jouissent  d'une  manière  très 
marquée  de  la  propriété  de  faire  cailler  le  lait  ; 
ce  sont  eux  principalement  qui  sont  employés 
pour  cet  usage  sous  le  nom  àt  fleurs  de  chardon- 
nettes  »  (D.) 

6G.  Les  «  chevreaux  à  la  chardonnette  » 
étaient  un  mets  favori  du  clergé  romain. 
H.  Estienne  parle  d'un  «  disner  quadragesimal 
de  chevreau  et  autres  viandes  à  la  chardonnette.  » 
ApoL,  II,  xxxix,  p.  358,  et  Marot,  2e  Epistre 
du  coq  à  Vasne,  t.  I,  p.  224  : 

S'il  est  vray,  adieu  le  caresme 

Au  concile  qui  se  fera; 

Mais  Homme  tandis  bouffera 

Des  chevreaulx  à  la  chardonnette.  (C.) 

67.  Un  mystère  de  l'Invention  saincte  Croix 
fut  joué  à  Saint  Céréné  en  1 5 11  par  Macé  le 
Duc,  d'après  Guill.  le  Doyen.  Cf.  C.  de  Lau- 
nay,  Hist.  de  Laval,  1894,  p.  216.  Il  y  eut 
certainement  d'autres  moralités  composées  sur 
le  même  thème.  Mais  R.  a  en  vue  une  décou- 
verte presque  aussi  rare  pour  les  gueux,  celle 
des  pièces  d'argent  marquées  d'une  croix,  delà 
monnaie  (en  argot  le  terme  s'est  conservé  jus- 
qu'à Vidocq).  Cf.  du  Fail,  t.  I,  p.  211,  et  G. 
Bouchet,  t.  III,  p.  142  et  t.  V,  p.  37.  Dans  la 
Pant.  prognost.,  ch.  V,  les  «  gens  soubmis  à 
Saturne,  comme  gens  despourveuz  d'argent. . . 
s'estudieront  à  l'invention  saincte  Croix  ».  Cf. 
R.E.R.,  VIII,  13.  (C.) 

68.  Savants  en  tromperie,  passés  maîtres 
en  tricherie.  Panurge  pouvait  revendiquer  ce 
titre,  par  sa  manière  de  gagner  les  pardons. 
(C.) 


82 


PANTAGRUEL 


80       Les  Lunettes  ^^  des  Romipetes  '°. 

Majoris,  De  modo  faciendi  boudinos"^'. 

La  Cornemuse  des  Prelatz  '\ 

Beda",  De  optimitate  triparum. 

La  Complainte''*  des  Advocatz  sus  la  Reformation  des  Dragées  '■ 
85       Le  Chat  fourré'^  des  Procureurs, 

Des  Poys  au  lart,  cum  Commento'\ 


Ligne  83.  A  :  tripatum  —  1.  84.  A  :  cet  article  et  les  onze  suivants  manquent 
H  :  dragés —  1.  85.  G  :  cet  article  manque 


69.  Le  grand  rhétoriqueur  Jean  Meschinot 
avait  composé  un  volume  de  vers  sous  ce  titre  : 
Les  Lunettes  des  Princes.  Prudence  et  Justice 
étaient  les  deux  verres  de  ces  besicles  dont 
Force  constituait  la  monture  et  Tempérance  le 
clou  d'assemblage.  (P.) 

70.  Pèlerins  allant  à  Rome.  Dérivé  bas-la- 
tin Romipeta  qu'on  lit,  au  xve  s.,  dans  la  Chro- 
nique de  J.  d'Auton  (v.  Lacurne)  :  «  Tant  m'en 
enquis  aux  Genevois,  aux  Romipetes,  aux  AUe- 
mans  et  aux  Vénitiens.  »  Mais  c'est  grâce  à 
R.  qui  s'en  sert  aussi  ailleurs  (1 .  IV,  Prol.)  que 
le  mot  a  fait  fortune  au  xvie  s.  :  il  est  cité  par 
H.  Estienne  Apologie,  t.  I,  p.  150,  Bouchet, 
t.  III,  p.  8,  d'Aubigné,  t.  II,  p.  241,  etc.  On 
lit  encore  le  mot  dans  Voltaire.  (S.) 

71.  Majoris  :  de  la  manière  de  faire  les  bou- 
dins. R.  continue  de  plus  belle  l'emploi  de 
son  procédé  qui  consiste  à  attribuer  à  un  théo- 
logien réel  un  titre  d'ouvrage  burlesque,  le 
plus  souvent  en  latin  et  sur  une  matière  de  cui- 
sine. Ici  l'ironie  est  particulièrement  amère  s'il 
s'agit  de  Jean  Majoris,  Écossais,  auteur  de  com- 
mentaires sur  le  livre  des  Sentences,  deSopbis- 
ticalia  Parisiensia,  et  qui  fut  régent  au  collège 
de  Montaigu.  Du  boudin  chez  les  «  capettes  »  ! 
Cf.  1.  I,  ch.  xxxvii,  n.  13,  18,  et  R.E.R., 
VII,  289  et  suiv.  (C.) 

72 .  Le  Prologue  du  1.  V  cite  sept  vers  qu'il 
prétend  emprunter  à  cet  ouvrage  d'un  «  véné- 
rable docteur  ».  (P.) 


73.  Noël  Béda  avait  succédé  à  Standonck, 
fondateur  et  principal  du  collège  de  Montaigu 
en  1499.  Les  tripes  étaient  sans  doute  aussi  in- 
connues que  le  boudin  au  collège  de  pouillerie. 
Cf.  R.E.R.,  Y  1,  304.  Mais  la  panse  énorme 
de  Béda  était  fameuse.  Il  est  inutile  de  rappe- 
ler que  Béda  fut  l'ennemi  d'Erasme,  de  Budé, 
des  novateurs,  et  qu'il  osa  prêcher  contre  le  roi 
lui-même,  ce  qui  lui  valut  deux  arrêts  de  ban- 
nissement. Cf.  Marot,  éd.  Guiffrey,  le  Grup  de 
CL  Mdrot,  v.  40  : 

Dieu  !  tant  il  avoit  de  beaux  dicts 
Le  bon  Beda  qui  fut  chassé. 

(C.) 

74.  La  complainte  était  le  premier  acte  de 
procédure  du  demandeur  portant  plainte  devant 
un  tribunal.  Cf.  R.  XVI^  s.,  t.  I,  p.  30.  (P.) 

75.  On  entendait  par  dragées  et  épices  les 
présents  en  nature  que  les  parties  offraient  au- 
trefois aux  juges  et  aux  avocats.  Ces  dons  vo- 
lontaires furent  plus  tard  transformés  en  taxes 
et  perçus  en  argent.  (P.) 

76.  Le  barbouillage  des  avoués.  Chaffourrer 
signifie  chez  R.  barbouiller  et  griffonner.  Cf. 
I.  IV,  ch.  XII  :  «  passasmes  Procuration,  qui 
est  un  pays  tout  chaffourè  et  barbouillé.  » 

77.  Avec  la  sauce.  Cf.  1.  I,  Prol.  n.  41. 
Ce  titre  parodie  sans  doute  ici  quelque  ouvrage 
De  Ponderibus  cum  commenio.  Cf.  R.  E.  R., 
X,  104. 


CHAPITRE    VII  83 

La  Profiterolle  '^  des  Indulgences. 

Pnriarissiwi,  Juris  Utriusque  Doctoris,  Maistre  Pilloti  Racqiiedenari'^, 
De  hohdinandis^°  Gîosse  Accurslane^'  haguenaudis^''  Repetitio  enucidihicii- 
90  lidissima^K 

Stratagemata  ^^  Francarchieri  de  Baignolet  ^K 

Franctopinus^^,  De  re  militari,  ciimfiguris  Tevoti^\ 

De  iisu  et  utiUtate  escorchandi  equos  et  eqtias,  aiitore  M.  nostro  de  Quebecu  ^^ 

La  Rustrie  *'  des  Prestolans  ^°. 


Ligne  87-98.  G  :  des  Indulgences.  Aristotelis  lihri  novem  de  modo  dicendi  horas  canonicas. 
Jabolenus,  De  cosmographia  Purgaiorii.  Quœstio  subtilissima  :  Utrum  chimera...  —  1.  88. 
H,  J,  K  :  M.  rûm  —  1.  89.  M  :  bobeïidandis 


78.  Petit  profit.  C'est  le  sens  propre  de  ce 
mot  qui  désignait  habituellement  une  boule  de 
pâte  cuite  sous  la  cendre  :  «  Turunda  subcine- 
ritia,  vel  focacea  »  (Rob.  Estienne,  1549),  au 
profit  des  petits  ménages.  (S.) 

79.  Râcle-denier.  Un  des  capitaines  de  Pi- 
crochole  s'appelait  le  duc  de  Racquedenare . 
Cf.  1.  I,  ch.  XXVII,  n.  33.  (C.) 

80.  A  rapiécer.  Du  verbe,  aujourd'hui  vieilli, 
bobeliner,  tiré  de  bobelin,  chaussure  grossière, 
terme  fréquent  dans  R. 

81.  Sur  le  mépris  de  R.  pour  la  glose  d'Ac- 
curse,  un  des  commentateurs  médiévaux  des 
Pandectes,  cf.  ch.  v,  n.  61. 

82.  Baguenaudes,  niaiseries.  Mot  du  xve- 
xvie  s.  que  R.  cite  plus  loin,  ch.  xiii  :  «...  le 
remboursant  d'autant  de  haguenaiildes ...»  La 
baguenaude  est  le  fruit  de  l'alkékengi  ou  coqueret 
(Phy salis  Alkekengi  L.)  Sa  gousse  éclate  avec 
bruit  quand  on  la  presse.  On  la  mange  dans 
quelques  pays  sous  le  nom  de  cerise  de  juif, 
cerise  d'hiver,  cerise  de  Mahon ,  mirabelle  de 
Corse.  (D) 

83.  Calembour  dans  lequel  on  distingue  des 
éléments  de  l'adverbe  enucleate,  clairement,  du 
substantif  diluculum,  aube,  et  de  l'adjectif  luci- 
dus,  clair.  (P.) 


84.  Stratagèmes.  Forme  macaronique  pour 
strategemata.  Cf.  1.  I,  ch.  xxxvi,  n.  2. 

85 .  Cf.  1.  II,  ch.  XXX  :  «  Je  vis  le  franc  ar- 
chier  de  Baignolet  qui  estoit  inquisiteur  des  hé- 
rétiques. »  Allusion  au  vionologue  du  Franc  ar- 
chier  de  Baignollct,  à  la  suite  des  œuvres  de 
Villon.  (C.) 

86.  Franc-taupin.  Cf.  1.  I,  ch.  xxxv,  n.  3. 

87.  R.,  1.  m,  ch.  viii,  donne  le  nom  de 
Tevot  à  un  paysan  franc-taupin. 

88.  Peut-être  faut-il  voir  dans  notre  maître 
de  Quebecu  le  théologien  Duchesne,  de 
Quercu,  un  des  plus  farouches  partisans  de 
Béda  dans  sa  lutte  contre  l'esprit  de  la  Renais- 
sance. (P.) 

89.  Sens  primitif,  grossièreté  ;  à  côté  de  rus- 
terie,  ch.  xii,  et  rustrerie,  1.  V,  ch.  xxvii. 
Dans  ces  passages,  le  mot  semble  avoir  pris  le 
sens  de  mets  simple  et  grossier  :  «  belles  testes 
de  mouton,  teste  de  veau,  testes  de  bedeaux  », 
1.  V,  ch.  xxvii. 

90.  Probablement  :  prestolets,  diminutif  de 
prêtres.  Cf.  Des  Périers,  p.  7s  :  «  Mais  dites 
moy  un  peu  en  latin  un  prestre ...  Le  jeune 
filz  luy  respondit  :  Sacerdos.  Et  bien,  dit  le  curé, 
ce  n'est  trop  mal  dict . .  .  mais  prestolus  est 
bien  plus  élégant  et  plus  propre,  car  vous  sçavez 


84 


PANTAGRUEL 


95       M.  w.  9'  Rostocostojambedanesse^\  De  moustarda  post  prandium  servienda 
lib.  quatuor decim,  apostilati  per  M.  VaurriUo7iis  ^\ 
Le  Couillaige^'*  des  Promoteurs  ^K 

Questio  suhtillissima  ^^,  utrum  Chimera  in  vacuo  boinbinans  possit  come- 
dere  secundas  intentiones,  et  fuit  debatuta  per  decem  hebdomadas  in  concilia 
100  Constantiensi. 

Le  Maschefain  "  des  Advocatz. 
Barbouilamenta  ^^  Scoti^^. 


Ligne  95.  M  :  monstarda  —  1.  97.  H,  J,  K  :  des  Promoteurs.  Jabolenus,  De  Cosmogra- 
phia  Purgatorii.  Questio...  —  1.  102-188.  A  :  Barhouillamenia . . .  Angélique  manque 


bien  qu'un  prestre  porte  l'estolle.  »  Le  sens 
d'  «  intendant  »  et  de  «  bailli  »,  que  Cotgrave 
et  Oudin  donnent  au  mot,  semble  controuvé.  La 
iormeprestolan,  isolée  chez  R.  et  inconnue  ail- 
leurs, est  de  la  même  origine  méridionale  que 
prestolet,  qu'on  ne  rencontre  pas  avant  le  xviie 
s.  (S.) 

91.  M[agistri]  n[ostri]  Cf.  1.  I,  ch.  xvii,  n. 
65. 

92.  Il  entre  dans  la  formation  de  ce  nom  de 
fantaisie  un  souvenir  des  théologiens  de  Ros- 
tock  (Mecklembourg-Schwerin),  qui  sont  pré- 
sentés dans  les  Epistulz  Ohscurorum  Virorum, 
éd.  Stokes,  t.  II,  p.  184,  comme  des  ennemis 
delà  Faculté  de  théologie  de  Paris.  (P.) 

93.  Vaurrillon  (Guillaume),  franciscain, 
avait  composé  des  commentaires  surDuns  Scot 
et  Pierre  Lombard  (fe  moitié  du  xve  s.).  (P.) 

94.  Don  que  le  nouveau  marié  devait  faire 
à  ses  compagnons  célibataires.  Cf.  Du  Cange, 
v'o  culagium,  ann.  1375  :  «  Comme  en  la  ville 
de  Jallon-sur-Marne,  et  ou  païs  d'environ,  il 
soit  accoustumé  et  dés  longtems,  que  un  chas- 
cun  varlet,  mais  qu'il  ne  soit  clercs  ou  nobles, 
quant  il  se  marie,  soit  tenuz  de  paier  aux  autres 
compaignons  et  variez  à  marier,  son  becjaune 
appelle  oudit  païs  couillage.  »  Lorsqu'il  s'agis- 
sait d'une  nouvelle  mariée,  la  coutume  s'appel- 
lait  le  déchaussage.  C'est  là  le  sens  primitif;  il 
paraît  que  le  mot  acquit  au  xvie  s.  celui  d'une 
redevance  moyennant  laquelle  les  ecclésiastiques 


pouvaient  garder  des  concubines  en  leurs  mai- 
sons. Cette  nouvelle  acception  se  trouve  dans 
V Apologie  d'Henri  Estienne.  (S.) 

95.  OfEcier  delà  juridiction  ecclésiastique, 
1.  I,  ch.  XL,  n.  39. 

96.  Question  très  subtile  :  une  chimère 
bourdonnant  dans  le  vide  pourrait-elle  manger 
des  secondes  intentions  ;  fut  débattue  dix 
semaines  au  concile  de  Constance.  Cette  fa- 
cétie se  trouve  reproduite  dans  la  Kresme philo- 
sophale  des  questions  eticiclopcdiques  de  Panta- 
gruel. R.  se  moque  ici  de  la  subtilité  de  cer- 
taines questions  qui  furent  agitées  au  concile  de 
Constance  (1414-1418).  Les  secondes  intentions 
désignent  dans  la  logique  des  Scolastiques  des 
attributs  accidentels  de  l'objet.  R.  en  plaisante 
ailleurs,  1.  III,  ch.  xii  :  «Jupiter. . .  pourroit.  .  . 
se  transformer ...  en  atomes  épicureicques  ou 
magistronostralement  en  secondes  intentions  »  et 
ch.  XXXVIII,  Triboulet  est  qualifié  par  Panurge 
de  «  fol  de  seconde  intention  ».  Cf.  R.  XVI^  s., 

t.  II,  p.  35.  (P.) 

97.  Mâchefoin,  c'est-à-dire  l'insatiabilité.  Cf. 
1. 1,  ch.  Liv,  n.  20. 

98.  Les  barbouillages  de  Scot.  La  forme 
française  est  citée  plus  loin,  ch.  xxxiii  :  «  Unze 
cens  neuf  mille  livres  de  rheubarbe,  sans  les 
aultres  harhouillemens.  » 

99.  Duns  Scot,  le  docteur  subtil,  est  pour 
R.  le  type  du  scolastique  obscur.  Cf.  1.  I,  ch. 
VII,  n.  II.  (P.) 


CHAPITRE   VU 


85 


Le  Ratepenade  '°°  des  Cardinaulx. 

De  calcarihus  removendis'°''   décades   undecim,    per  M.    Alhericum   de 

Rosata  '°\ 

Ejusdem,  De  castrametandis  crinibus,  lib.  très  '°\ 

L'Entrée  de  Anthoinc  de  Leive  es  Terres  du  Brésil  '°\ 

Marforii  '°^  Bacalarii  cubant is  Rotm,  de  pelendis  mascarendisqiie  '°^  Car- 

dinalium  midis. 

Ligne  103.  M  :  Retepenade —  1.  103-201,  G  ;  La  Ratepenade  des  Cardinaulx.  La  Gau- 
demarre  des  neuf  ordres  des  mendians.  Le  Ravasseux  des  cas  de  conscience.  Sutoris,  Adversus 
quemdam  qui  vocaverat  eum  friponnatorem  et  quod fripponatores  nonsunt  damnati  ah  Eccle- 
sia.  Cacatorium  medicorum.  Le  Ramonr.eur  d'Astrologie.  Le  tyrcpet  des  Apothecaires.  Le  Baise 
cul  de  CInrurgie.  Justinianus ,  De  Cagotis  tollendis  ciim  scholiis  Terentii.  Antidoiarium 
aninie.  M.  Coccaius,  De  patria  Diaholorum  —  1.  107.  H  :  cet  article  et  les  trois  suivants 
manquent  —  J  :  Antoine  de  Lesve  —  J,  K  :  es  terres  de  Greci  il  Marforii...  —  1.  108. 
M  :  cubeutis  —  pelandis  mascarandisque 


100.  Coiffure  de  dame,  à  la  mode  au  xvi*  s., 
imitant  les  ailes  d'une  chauve-souris,  sens 
propre  du  mot,  du  languedocien  ratopenado, 
litt.  souris  ailée.  Cf.  1.  III,  ch.  xii  :  «  fouines, 
raiepenades,  museraignes...  »  Voici  deux  témoi- 
gnages pour  le  sens  de  coiffure  :  «  Leurs 
cheveux  [des  dames  et  des  demoiselles]  estans 
tirez  d'une  certaine  façon  et  mise  en  parade  à 
l'endroit  de  leurs  tempes  sont  appeliez  de  ce 
nom  [ratepenade]  ..  pour  ce  qu'elles  sont  en 
façon  d'aisles  de  chauve-souris  »  (H.  Est.,  Dia- 
logues, t.  I,  p.  175);  et  Registre- Jour fiat  de 
Pierre  de  l'Estoile,  t.  I,  p.  219:  «  Le  dimanche 
20«  octobre  [1577],  le  Roy  arriva  à  Olinville, 
en  poste,  avec  le  groupe  de  ses  jeunes  mignons, 
braisez  et  fraisez  aveq  les  crestes  levées,  les 
ratepennades  en  leurs  testes.  »(S.) — Sur  les  titres 
qui  suivent  dans  l'édition  G,  Gaudemarre,  etc., 
voir  note  209  et  suiv. 

10 1.  D'écarter  les  éperons,  onze  décades 
par  Maître  Alberic  de  Rosata. 

102.  On  ne  voit  pas  pourquoi  R.  attribue  un 
tel  livre  à  ce  jurisconsulte  de  Bergame(xive  s.), 
qui  faisait  autorité  dans  les  écoles  de  droit 
canon.  (P.) 

103.  Du  même  :  qu'il  faut  établir  des  garni- 
sons [castramentumj  dans  les  cheveux,  trois 
livres.  (F). 


104.  Ce  titre,  qui  manque  aux  premières  édi- 
tions, est  une  allusion  à  l'invasion  de  la  Pro- 
vence, devenue  couleur  de  «  brésil  »,  ayant  été 
brûlée  par  Charles  Quint  en  1536  et  à  la  mort 
de  son  général  Antoine  de  Lève,  Navarrais, 
pendant  le  siège  de  Marseille.  Ces  événe- 
ments frappèrent  d'autant  plus  R.  qu'il  était 
à  ce  moment  auprès  du  cardinal  du  Bellay, 
chargé  par  François  \^^  de  la  défense  de  l'Ile 
de  France,  de  la  Picardie  et  de  la  Champagne. 
Cf.  R.E.R.,  VII,  265.  (C.)  -  Antoine  de  Lève 
(1480-1536)  était,  dit  Moulue,  Commentaires, 
t.  I,  p.  64,  «  l'un  des  plus  grands  capitaines 
que  l'empereur  ait  eu  et  croy  que  sans  les 
gouttes  qui  le  travaillaient  fort,  qu'il  eust 
surpassé  tous  ceux  de  son  eage.  »  Son  échec 
en  Provence  fut  salué  par  les  railleries  des 
Français.  Voulté  (Èpigr.  IV,  p.  233)  com- 
posa quatre  épigrammes  et  une  épitaphe  facé- 
tieuse à  l'occasion  de  cet  événement.  (P.) 

105.  Marforio,  bachelier,  couché  à  Rome  : 
sur  la  manière  d'étriller  et  de  màchurer  les 
mules  des  cardinaux.  Marforio  est  le  nom 
d'une  statue  antique  placée  en  face  de  celle  de 
Pasquin.  Quand  on  voulait  attribuer  à  Pasquin 
un  mot  satirique,  on  le  préparait  par  une 
question  placée  dans  la  bouche  de  Marforio.  (P.) 

106.  Màchurer.  Terme   provincial.    On   se 


86 


PANTAGRUEL 


iio       Apologie  d'icelluy  contre  ceulx  qui  disent  que  la  Mule  du  Pape  ne 
mange  qu'à  ces  heures  '°^ 

Pronostication,  giie  incipit,  «  Silvi  Triquebille  '°^  »  halaia  '°^  per  M.  n. 
Songecntsyon  "°. 

Bondarini,  episcopi,  De  emulgentiarum  profectibus  eneades  novem,  cum  pri- 
115  vïlegio  Papali  ad  trienniwn  et  postea  non  '". 
Le  Chiabrena  "^  des  Pucelles. 
Le  Cul  pelé  "'  des  Vefves  "^. 


Ligne  \ii.]  :  ne  mangue  que  à  ses  heures  —  1.   112.  J  :  Pronosticatio  —  K  :  Silvii 
—  1.  113.  J  :  Songe  CruTJum  —  1.  114-115.  H,  K  :  cet  article  manque 


rappelle  que  le  jeune  Gargantua  «  se  mascaroit 
le  nez».  Cf.  1. 1,  ch.  xi,  n.  3. 

107.  Jeu  de  mots  entre  la  mule  (pantoufle) 
du  pape  et  la  mule  (bête  de  somme).  Cette 
plaisanterie,  qui  consiste  à  appliquer  à  la  mule 
papale,  vénérée  des  pèlerins,  un  proverbe 
mérité  par  l'humeur  fantasque  des  mules  atte- 
lées ou  montées,  se  trouve  aussi  1.  I,  ch.  v, 
n.  17.  (C.) 

108.  Nom  burlesque  dont  le  sens  propre  est 
testicule.  Cf.  Moyen  de  parvenir,  p.  318  :  «  Il 
montre  toute  sa  pauvreté,  ses  pauvres  irite- 
bilïes  ».  (S.) 

109.  Baillée. 

1 10.  Surnom  du  célèbre  acteur  comique 
Jehan  de  l'Espine,  dit  du  Pontalais.  Cf.  1.  I, 
ch.  XX,  n.  II.  (C.) 

111.  Neuf  neuvaines  de  l'évêque  Boudarin 
sur  le  profit  des  émulgences  (emulgere,  traire  le 
bétail  :  jeu  de  mots  sur  indulgence);  avec 
privilège  du  pape  pour  trois  ans  et  non  plus. 

(P.) 

112.  Simagrées.  Le  sens  propre  de  «  foi- 
reux »,  donné  par  Cotgrave,  se  trouve  dans  la 
Farce  d'un  Chauldronnier  : 

Je  te  crains  bien,  povre  chappon. 
Ou  chiabrena,  ou  pourpoint  gras. 

Le  passage  à  l'acception  figurée  est  indiqué 
par  R.  lui-même,  1.  IV,  ch.  x  :  «  Corps  de  gal- 


line,  respondit  frère  Jean,  j'en  sçay  mieulx 
l'usage  et  cérémonies  que  de  tant  chiàbrenerA\tc 
ces  femmes.  Magny  magna,  chiabrena,  révé- 
rence double,  reprinse,  l'accolade,  lapressurade, 
baisé  la  main  de  vostre  mercy...  Bren,  c'est 
merde  à  Rouen.  Tant  chiasser  et  ureniller.  » 
Du  Fail  l'emploie  au  même  sens  figuré,  t.  II, 
p.  278  :  «  Elle  despite  comme  un  chat  borgne, 
feignant  ronfler,  et  faisant  bien  le  chiabrena...  », 
c'est-à-dire  le  magny  tnagna  de  R.  Cf.  R.E.R., 
V,  1 37-1 39'  399-401  ;  et  VII,  487-491-  (S.) 
—  Ce  titre  joyeux  reparaît  1.  III,  ch.  viii,  et  Pa- 
nurge  cite  même  un  huitain  qui  se  trouverait 
imprimé  dans  cet  ouvrage  : 

Celle  qui  veid  son  mary  tout  armé 
Fors  la  braguette,  aller  à  l'escarmouche... 
Comme  cette  pièce  de  vers  figure  aussi  dans 
plusieurs  recueils  de  Fleur  de  poésie  française, 
entre  autres  dans  l'édition  de  1543,  il  est  pro- 
bable qu'il  n'a  jamais  existé  de  livre  portant  le 
titre  cité  ici  par  R.  (C.) 

113.  Les  pucelles  ont  pour  pendant  les 
veuves.  Quant  au  «  cul  pelé  »,  on  peut  soit  y 
voir  une  allusion  à  la  coutume  assez  fréquente 
chez  les  femmes  au  xvp  s.  de  s'épiler  ou  se 
faire  raser  les  parties  sexuelles  par  les  barbiers 
des  étuves,  soit  interpréter  pelc  par  usé  (à  force 
de  jouer  du  serre-croapière),  cf.  Moyen  de  par- 
venir, ch.  XLii.  (C.) 

114.  Veuves.  Cf.  1.  I,  ch.  m,  n.  51. 


CHAPITRH   VII 


87 


125 


La  Cocqueluche  "^  des  Moines. 
Les  Brimborions"^  des  Padres""  Celestins. 
Le  Barrage  "^  de  Manducité  "^ 
Le  Clacquedent '^°  des  Marroufles"". 
La  Ratouère  '"  des  Théologiens. 
L'Ambouchouoir '-'  des  Maistres  en  Ars. 
Les  Marmitons'*^  de  Olcam  '-'  à  simple  tonsure. 
Magistri  n.  Fripesauîcetis''^,  De  grabellationibtis''''  horrarum  canonica- 
nun  lib.  quadraginta. 


Ligne  121.  J  :  clacquedem  —  1.  122.  H,  J  :  théologiens 


115.  Sorte  de  capuchon.  Mot  du  xve-xvie  s., 
appliqué  ensuite  à  une  coiffure  des  dames. 

116.  Prières  marmottées  sans  intelligence, 
prières  superstitieuses  comme  celles  des  vieilles 
femmes.  Sens  donné  par  Cotgrave  et  confirmé 
par  Guill.  Bouchet,  t.  IV,  p.  185  :  «Elle  le 
pria  d'attendre  jusques  à  ce  qu'elle  eust  dit 
certains  mots  et  oraisons  qu'elle  avoit  accous- 
tumé  de  dire  toutes  les  fois  que  le  mal  des 
dents  luy  prenoit  ;  ayant  apprins  ces  hrehorions 
de  sa  grand  mère.  »  Cette  dernière  graphie 
est  la  forme  primitive  qu'on  lit  déjà  dans  la 
Passion  de  Greban,  v.  19900  : 

Dist  il  pas  ces  hreborions  ? 
Il  barbote,  ce  m'est  advis. 

L'étymologie  a  déjà  été  indiquée  par  Pas- 
quier,  i?^c/;.,  1.  VIII,  ch.  LXii  :  «  Le  mot  de  briiii- 
boritini ,  dont  nous  usons  quand  nous  disons 
que  quelqu'un  dit  ses  brimborions,  vient  du  lat. 
breviarium.  »  La  forme  primordiale  a  subi,  au 
xvie  s.,  l'influence  analogique  de  bribes  ou 
brimbes,  d'où  les  formes  secondaires  :  briborion 
(Calvin)  et  brimborion  (Rabelais),  ainsi  que  le 
sens  généralisé  ultérieurement  de  menues 
prières  en  celui  de  menus  objets.  (S.) 

117.  Pères.  Forme  italienne. 

118.  Barrage,  sorte  de  droit  de  péage  sur  une 
rivière  ou  aux  barrières. 

119.  Jeu  de  mots  sur  manduciis  (glouton) 


et  mendicité.  La  taxe  levée  au  passage  par  les 
ordres  mendiants. 

120.  Ici  au  sens  propre,  le  claquement  des 
dents  produit  par  le  froid  ou  la  fièvre.  Cf.  1.  I, 
ch.  XXV,  n.  39  (S.)  —  Tandis  que  les  moines 
mendiants  font  ripaille,  les  gueux  claquent  des 
dents.  Cf.  le  Dialogue  de  7iiessieurs  de  Mahpaye 
et  de  Baillevant,  faussement  attribué  à  Villon 
(Foitrnier.  Thf.,  p.  124): 

Baillevent 
Comme  yrons  nous  ? 

Mallepaye 

Jusqu'à  Claqdeni, 
Et  passerons  par  Mallepaye.  (C.) 

121.  Maroufles,  maraud.  Cf.  1. 1,ch.iT,n.  10. 

122.  Ratière.  Forme  encore  vivace  dans 
l'Anjou,  le  Poitou,  etc.  (S.) 

123.  Le  pertuis  resserré.  Il  y  a  sans  doute 
quelque  équivoque  grivoise  sur  l'embouchure 
des  maîtres  es  arts  et  la  ratière  des  docteurs 
en  théologie.  (C.) 

124.  Dérivé  datant  du  xvie  s. 

125.  Occam.  Cf.  1.  I,  ch.  viii,  n.  17. 

126.  Fripesaulce  est  le  nom  ou  le  sobriquet 
d'un  cuisinier  de  Grandgousier.  Cf.  1.  I,  ch. 
XXXVII,  n.  54. 

127.  Transcription  macaronique  de  grabella- 
tion,  recherche  minutieuse,  dérivé  qui  manque 
à  R.  ;  celui-ci  connaît  seulement  grabeler  et 
grabeleur.  Cf.  1.  I,  ch.  xx,  n.  39.  (S.) 


88 


PANTAGRUEL 


Cullebiitatorium  '^^  con/ratriarum,  incerto  autore. 
La  Cabourne  '^^  des  Briffaulx  "°. 

Le  Faguenat  '  '  '  des  Hespaignolz,  supercoquelicanticqué  '  '  '  par  Frai  ' 
130  Inigo. 

La  Barbotine  '^■^  des  Marmiteux. 

Poilironismus  "''  rerum  Italicarum,  autore  magistro  Bruslefer  ''^. 


Ligne  127.  J 
Brullefer 


authore 


\.  l'^i.  ]  :  de  Marmiteux  —  1.   132.  J  :  authore  —  H 


128.  Le  culbutatoire  [l'endroit  où  l'on  fait 
la  culbute]  des  confréries.  Dérivé  burlesque 
forgé    par  R.,   sans    doute   avec    sens    libre. 

(S.) 

129.  Le  mot  signifie  dans  le  patois  :  cavité, 
creux.  R.  le  prend  ici  dans  une  acception  qui 
nous  échappe.  Peut-être  au  sens  de  chapeau 
ridicule  :  en  Vendômois,  cabourneaii  désigne  un 
chapeau  démodé  (Martellière).  Cf.  R.E.R.,IX, 
447-448.  (S.) 

130.  Goinfres.  Epithète  donnée  aux  moines 
quêteurs.  Cf.  1.  l,  ch.  liv,  n.  26. 

131.  Faguenas,  mauvaise  odeur  du  corps 
échauffé.  Mot  méridional  (provençal  •./aganas) 
attesté  pour  la  première  fois  dans  le  Parnasse 
satyrique  du  XV^  s.,  éd.  Schvi'ob,  p.  83  :  «  un 
c. . .  sentant  le  faguenas. r)  (S.)  —  Il  est  peu 
probable  que  R.  ait  songé  à  Ignace  de  Loyola, 
fort  peu  connu  en  1534  en  dehors  du  collège 
de  Montaigu,  bien  qu'il  eût,  cette  année  même, 
reçu  les  vœux  de  ses  premiers  compagnons  à 
Saint-Pierre  de  Montmartre.  Peut-être  s'agit-il 
du  personnage  de  la  Comédie  espagnole,  type 
de  malpropreté.  Cf.  R.E.R.,  II,  255.  (C.) 

132.  Sublimé,  exalté.  Et  ailleurs,  1.  III, 
ch.  xxxviii  :  «  f(ol)  supercoquelicantieux .  »  Com- 
posé burlesque  forgé  par  R.  du  mot  latin 
super  et  du  nom  ancien  donné  au  coq,  avec 
le  sens  approximatif:  qui  surpasse  le  coq  (coque- 
Un),  d'où  magnifique,  superbe.  Sous  une  forme 
réduite,  ce  terme  rabelaisien  a  été  employé  par 
Théophile  Gautier  (dans  le  Capitaine  Fracasse) 
et  par  Edm.  Rostand,  dans  Chantecler,  acielll, 
se.  IV  : 


Oui,  Coqs  affectant  des  formes  incongrues, 
Coquemares,  Cauchemares,  Coqs  et  Coqueci- 

[grues. 
Coiffés  de  cocotiers  supercoquentieux.{S.) 
155.  Frère. 

134.  Poudre  vermifuge.  Capitules  non 
épanouis  de  Vartcmisia  maritima  L.  var.  pau- 
cifiora  Ledeb.  En  1537,  l'apothicaire  Lesplei- 
gney  (Promptuaire  des  médecines  simples,  par 
P.  Dorveaux,  Paris,  1899,  p.  30)  consacrait  à 
cette  drogue  le  quatrain  suivant  : 

Barbotine,  absinthe  de  mer. 
Est  graine  de  goust  fort  amer. 
Les  vers  du  ventre  tous  expelle 
Et  seriphum  en  grec  s'appelle .   (D.) 
Le    mot  est  attesté  pour  la  première   fois 
dans  ce  passage  de  R.  En  1545,  Rob.  Estienne 
(De  latinis  et  graecis  norainibus  arborum,  p.  3) 
mentionne  :  «  5arto/«n«,  Mort  aux  vers.  »(S.) 

135.  Mollesse.  Dérivé  burlesque  de  pol- 
tron, italianisme  qu'on  lit  pour  la  première 
fois  dans  R.  Cf.  1.  I,  p.  413,  n.  32.  A  l'ori- 
gine, le  mot  n'avait  pas  de  sens  péjoratif.  (S.) 
Oudin,  Recherches  :  «  Poltro,  en  jargon,  lit., 
c.-à.-d.,  mou,  sans  résistance.  »  Marot  l'em- 
ploie, Ep.  à  Mgr  le  Danlphin,  t.  I,  p.  221  : 

Car  ces  Lombars  avec  qui  je  chemine 
M'ont  fort  apprins  à  faire  bonne  mine  : 
A  un  mot  seul  de  Dieu  ne  deviser 
A  parler  peu  et  kpoltranniser. 
Il   s'agit  donc   de    souplesse  italienne,  de 

temporisation,  terme    parfaitement  applicable 

aux  affaires  d'Italie.  (C.) 

136.  Etienne  Brulefer,  docteur  en  théologie 


CHAPITRr.    VU 


89 


R.  LuUius''\  de  batisfolagiis'^^  Principiiim. 

Callibistratorùwi'^^  Caffardie"*",  adore  M.  Jacobo  Hocstratem  "^' ,  here- 
135   ticometra  '*V 

Chaultcouillons,  de  Magistro  nostrandorum''^^  Magistro  nostratonimque 
beuvetis  '-^^  Jib.  octo  gualantissimi. 

Les  Petarrades'^»  des  Bullistes"*^  Copistes,  Scripteurs ''*',  Abbrevia- 
teurs  '*^  Référendaires  et  Dataires  '^\  compillées  par  Régis  ''^ 


Ligne  135.  H,  J  :  haiiffoïagiis  principum  ;  K  :  principum 
—  1.  13e.  H,  J,  K  :  ChauU  Coiiillonis 


134.J  :  Callistratorium 


de  la  Faculté  de  Paris,  était,  au  témoignage  de 
Gaguin,  le  représentant  le  plus  autorisé 
du  scotisme  à  la  fin  du  xv*  s.,  en  France, 
en  Allemagne  et  en  Italie.  C'est  à  ce  titre 
qu'il  était  honni  des  humanistes  Erasme, 
Peutinger,  Beatus  Rhenanus.  Cf.  Thuasne, 
Roberti  Gaguini  epistole  et  orationes,  t.  II, 
p.  14-18.  (P.) 

137.  Raimond  LuUe,  fameux  alchimiste  du 
xive  s.  et  inventeur  d'une  sorte  de  sophistique 
que  Gargantua  interdit  à  son  fils.  Cf.  ch.  viii, 
1.  104.  C'est  peut-être  cette  ars  inventiva  que 
R.  appelle  un  batifolage.  (P.) 

138.  Batifolages.  Mot  du  xvie  s.,  attesté  ici 
pour  la  première  fois. 

139.  Dérivé  burlesque  de  calîibistris,  terme 
libre  qu'on  rencontre  fréquemment  chez  R. 
(v.  ci-dessous,  ch.  xvi). 

140.  Cafarderie.  Cette  dernière  forme  est  la 
seule  qui  se  trouve  chez  notre  auteur. 

141 .  Jacob  Hochstraten,  prieur  des  Domi- 
nicains et  docteur  de  Cologne,  grand  inquisi- 
teur pour  l'Allemagne,  est  un  des  personnages 
attaqués  par  les  Epist.  Obsc.  Vir.  comme 
ennemi  de  Reuchlin  et  des  humanistes  (P.) 

142.  Mesureur  d'hérétiques. 

143.  Dans  le  jargon  de  l'école,  le  candidat 
docteur  en  théologie  était  appelé  magistronos- 
trandus,  celui  qui  doit  devenir  magister  noster 
et  quand   il  était    reçu   docteur,   il   devenait 


magistronostratm.  La  première  des  Epist.  Obsc. 
Vir.  examine  cette  question  :  «  utrum  dicen- 
dum  Magister  nostrandus  vel  iwster  magistrandus 
pro  persona  apta  nata  ad  fiendum  Doctorem 
in  Theologia.  »  (P.) 

144.  Buvettes.  La  forme  beuvette  est  fré- 
quente dans  R.  et  particulièrement  dans  les 
«  Propos  des  bien  yvres  »,  1.  I,  ch.  v.  Rob. 
Estienne  (i'539)  donne  le  mot  sous  sa  forme 
moderne.  (S.) 

145.  Un  des  jeux  de  Gargantua  porte  ce 
nom.  Cf.  1.  I,  ch.  xxii,  n.  214. 

146.  Employés  qui  enregistraient  les  bulles 
du  pape.  Cf.  Pant.  Progn.,  ch.  v  :  «Copistes, 
buUistes,  dataires...  » 

147.  Écrivains,  et  particulièrement  copistes 
des  bulles  à  la  chancellerie  pontificale  ;  latinisme 
qu'on  lit  ailleurs,  au  sens  général,  1.  III, 
ch.  xviii  :  «  tant  d'aultres  des  scripteurs  latins 
et  antiques ...»  (S.) 

148.  Abréviateurs,  ceux  qui  rédigeaient  et 
expédiaient  les  brefs  pontificaux.  Ce  sens  spécial 
se  lit  déjà  dans  Coquillart,  t.  I,  p.   129. 

149.  Officiers  de  la  chancellerie  romaine 
chargés  de  dater  et  d'expédier  les  dispenses, 
rescrits,  bénéfices,  etc.  Mot  attesté  ici  pour  la 
première  fois.  (S.) 

150.  Il  y  avait  à  cette  époque  en  Hollande 
un  franciscain  de  ce  nom,  fougueux  prédicateur 
et  défenseur  de  l'orthodoxie.  (P.) 


PANTAGRUEL. 


90 


PANTAGRUEL 


140       Almanach  perpétuel  pour  les  Goûteux  et  Verollez  '''. 

Maneries  ramonandi  foiirneUos,per  M.  Eccium  '^*. 

Le  Poulemart '''  des  Marchans. 

Les  Aisez  de  Vie  monachale. 

La  Gualimaffrée'^'*  des  Bigotz. 
145       L'Histoire  des  Farfadetz '^^ 

La  Belistrandie  '^^  des  Millesouldiers  '''. 

Les  Happelourdes'^^  des  Officiaulx  '59, 

LaBauduffe '^°  des  Thesauriers  '^'. 


Ligne  144-146.  H,   J,  K  :  cet  article  et  les  deux  suivants  manquent 


151.  Peut-être  R.  fait-il  allusion  à  ses  propres 
almanachs.  (C.) 

152.  Jean  Eck,  adversaire  de  Luther. 

153.  Ficelle.  Cf.  1.  I,  ch.  ii,  n.  77. 

1 54.  Galimafrée,  ragoût  composé  de  restes 
de  viande.  Le  Ménagier  du  xiv^  s.  donne,  t.  II, 
p.  233  :  «  Cal imafrée ou  saulce  paresseuse.  .  .  " 
R.  ne  se  sert  de  ce  mot  que  dans  ce  passage. 

155.  Epithète  que  R.  donne  fréquemment 
aux  Cordeliers.  Cf.  1.  I,  ch.  liv,  n.  39.  Il  est 
fort  possible  que  R.  ait  eu  en  vue  la  fourberie 
des  Cordeliers  d'Orléans,  qui  venait  de  motiver 
une  condamnation  sévère  le  18  février  1534. 
Cf.  1.  III,  ch.  XXIII  :  «affin  qu'après  son  trespas 
ilz  ne  le  declairent  haerectique  et  damné, 
comme  les  farfadet:^  feirent  de  la  prevoste 
d'Orléans».  R.E.R.,  Vil,  316.  (C.) 

156.  Mendicité.  Dérivé  tiré  de  helistre, 
bélitre,  gueux. 

157.  Mot  inconnu  en  dehors  de  R.  qui  ne 
l'emploie  que  dans  ce  passage.  Cf.  Canalis,  De 
vera  mensiirarum  ponderumqiie  ratione,  ï°  164 
r*  (dans  Ménage)  :  «Sestertiarius,  Chiliastes 
diarius,  vulgato  nomine  millesolàarius  appella- 
tus,  Gallice  mille-souldier,  ut  qui  quotidiana 
messe  colligat  sestertium  unum,  seu  sestertios 
nummos  mille,  hoc  est  libellas  Turonicas  quin- 


quaginta.  »  Ce  verbiage  ne  nous  avance  guère 
pour  saisir  l'allusion  rabelaisienne.  En  ancien 
français  milsoudor  désigne  tantôt  une  valeur  de 
mille  sous,  en  parlant  d'un  coursier  de  prix, 
et  tantôt  le  coursier  de  prix  lui-même.  (V. 
Godefroy)  (S.) 

158.  Attrapes,  fourberies,  propr.  attrape- 
nigaud,  terme  attesté  ici  pour  la  première 
fois  ;  R.  s'en  sert  plus  loin,  ch.  xi,  dans  le  coq- 
à-l'àne  de  Baisecul.  Voici  la  définition  qu'en 
donne  De  la  Noue,  dans  son  Dictionnaire  des 
rimes,  éd.  1623,  p.  39  :  «  Hapelourde.  On 
nomme  ainsi  toute  chose  qui  semble  belle  et 
ne  vaut  rien,  pour  ce  que  la  personne  lourde 
y  est  hapée  ou  attrapée,  quand  elle  le  prend  pour 
bonne.  »  Cf.  Saint-Simon,  Œuvres,  t.  XI, 
p.  43  :  «  Il  usa  pour  la  princesse  du  mot  de 
happelourde,  du  terme  d'imbécile,  qui  n'étoit 
comptée  pour  rien.  »  (S.) 

159.  Ecclésiastiques  désignés  par  l'évêque 
pour  juger,  en  son  nom,  les  affaires  conten- 
tieuses. 

160.  Mot  de  sens  inconnu  que  nous  avons 
déjà  rencontré.  Cf.  1.  I,  ch.  xiii,  n.  37. 

161.  Trésoriers.  Latinisme  (thesaurarius) 
fréquent  chez  R.  et  chez  les  écrivains  du 
xvie  s. 


CHAPITRE    VU 


91 


Badinatorium  '"'  Sophistarum. 
1 50       Antipericatametanaparheugedamphicrihratioms  ' *"'  merdicaniium. 

Le  Limasson  des  Rimasseurs  '^K 

Le  Boutavent  '"  des  Alchymistes  '^'. 

La  Nicquenocque  '^'^  des  Questeurs,  cababezacée  '^'  par  frère  Seriatis. 

Les  Entraves  de  Religion. 
15$       La  Racquette  ''°  des  Brimbaleurs  '"'. 

L'Acodouoir  de  Vieillesse. 

La  Muselière  de  Noblesse. 

La  Patenostre'^-  du  Cinge. 

Les  Grezillons  '"  de  Dévotion, 
ifao        La  Marmite  des  Quatre  Temps. 


Ligne  149.  H,  J,  K  :  Badinatorium  Sorboniformium  ^^i  (K  :  Babinatorium') —  1.  150. 
J,  K  :  mendicantiimi  —  I.  151.  H  :  rimaseurs  —  1.  155.  K  :  brinbaleurs —  1.  156. 
M  :  acoduoir  —  H  :  vieilesse 


162.  Amusette.  Dérivé  burlesque  de  badin, 
qu'on  lit  pour  la  première  fois  chez  Coquil- 
lart.  (S.) 

165.  Qui  ressemble  à  la  Sorbonne,  sorbon- 
nistes.  Composé  burlesque.  Cf.  1.  I,  Prol.  n. 
119  :  «  ayez  en  révérence  le  cerveau  casei- 
forme.  »  (S.) 

164.  Mot  composé  de  la  série  des  préposi- 
tions grecques  àvTi,  T.zçl,  xaxa,  lASTa,  àvà,  riapâ, 
àjjLçt'et  du  mot  cribrationes,  discussions.  (P.) 

165.  Rimailleurs.  Forme  fréquente  chez  R. 
et  les  auteurs  du  xvie  s.  Cf.  Régnier,  Sat.  II, 
V.  27  : 

«  Et  que  ces  rimasseurs...  n'approuvent.  »  — 
Équivoque  par  à  peu  près  entre  lime,  limace  et 
rimasse.  (C.) 

166.  Expérience,  expérimentation.  Sens  in- 
duit de  bouter  avant,  produire,  expérimenter, 
dans  la  Farce  de  Pathelin,  éd.  Jacob,  p.  32  : 

S'il  convient  que  je  m'applique 
A  bouter  avant  ma  praticque, 
On  ne  saura  trouver  mon  per. 

Composé  inconnu  en  dehors  de  R.  (S.)  —  R. 

fait  un  jeu  de  mots  avec  boute-vent,  soufflet.  (C). 


167.  Forme  moderne  attestée  ici  pour  la 
première  fois.  Le  xv*  s.  disait  archemiste 
(Le  Franc,  Champion  des  dames),  le  xvi«,  fré- 
quemment alquemiste,  qu'on  lit  chez  Des  Pé- 
riers,  Nouv.  xiv  :  «  Le  commun  langage  des 
alquemistes,  c'est  qu'ils  promettent  un  monde 
de  richesses.  »  Paré  hésite  encore  entre  les 
deux  formes.  (S.) 

168.  Nom  d'un  des  jeux  de  Gargantua.  Cf. 
1. 1,  ch.  XXII,  n.  53.  Le  mot  est  pris  ici  pro- 
bablement au  sens  de  truc,  escroquerie.  (S.) 

1 69.  Ramassé.  Composé  burlesque  des  syno- 
nymes cabas  et  besace.  (S.) 

170.  Voir  sur  cet  instrument,  1.  I,  ch.  lviii, 
n.  45. 

171 .  Ceux  qui  agitent  ou  sonnent  les  cloches. 
Pris  ici  au  sens  libre.  Cf.  1.  I,  ch.  11,  n.  72. 

172.  Remuement  de  babines  que  font  les 
singes,  à  la  façon  des  diseurs  de  chapelets, 
cf.  1.  I,  ch.  XI,  n.  22.  R.  applique  ici  l'expres- 
sion aux  moines.  (C.) 

173.  Menottes,  chaînes.  Mot  resté  en  usage 
jusqu'au  xvii«  s.  et  encore  vivace  dans  les  pa- 
tois (Anjou,  etc.).  Monet  (163  s)  en  donne  cette 


92 


PANTAGRUEL 


Le  Mortier  de  Vie  politicque. 
Le  Mouschet  '^"^  des  Hermites. 
LaBarbute''^  des  Pénitenciers. 
Le  Trie  trac'^^  des  Frères  Frapars'". 
165       Lourdaudus  ''^  De  vit  a  et  honestate  Braguardorum  '''. 

Lyripipii'^°  Sorhonici  moralisationes'^\  per  M.  Lupoldum'^'. 

Les  Brimbelettes  '^'  des  Voyageurs. 

Les  Potingues  '^'*  des  Evesques  potatifz  '^'^• 


Ligne  163.  H  :  Pœnitenciers ;  J  :  Pœttitentiers —  1.  166.  M  :  Lyrippii 


définition  :  «  Grésillons,  déliées  et  fortes  cor- 
delettes à  serrer  les  doigts,  et  bailler  la  torture 
au  criminel.  »  Jean  Bouchet  s'en  est  servi,  au 
sens  figuré,  vers  la  même  époque  (Noble  Dame, 
fo  68  ro)  :  «  Au  regard  de  Sensualité  et  Jeu- 
nesse furent  mises  en  grésillons  du  monde  et 
de  la  chair,  qui  est  un  tourment  assez  grant 
et  douloureux  à  longuement  supporter.  »  C'est 
le  pendant  des  entraves  de  religion.  (S.) 

174.  Emouchoir,  queue  de  cheval  attachée 
à  un  manche.  Allusion  probable  à  la  longue 
barbe  des  ermites.  R.  plus  bas,  ch.  xv,  dit,  en 
parlant  de  la  queue  du  renard  :  «  esmouche 
de  son  mouschet...  »  Du  Pinet  l'applique  aux 
faisceaux  de  la  tige  des  plantes,  Hist.  nat., 
1.  XXI,  ch.  XXV  :  «  A  la  tige  il  y  a  des  mous- 
chets  faits  en  rond...  »  (S.) 

175.  Capuchon  sans  queue.  Cf.  1. 1,  ch.  xiii, 
n.  66. 

176.  Nom  de  jeu  déjà  mentionné.  Cf.  1.  I, 
ch.  XXII,  n.  57.  Il  est  pris  ici  au  sens  libre. 

177.  Moines  débauchés.  Cf.  1.  I,  ch.  liv, 
n.  14. 

178.  Lourdaud.  La  forme  française  n'est  pas 
attestée  antérieurement. 

179.  Des  élégants,  des  gens  à  la  mode, 
appelés  au  xve-xvie  s.  bragards,  parce  qu'ils 
laissaient  sortir  leur  chemise  entre  le  pourpoint 
et  le  haut-de-chausses  (brague).  R.  se  sert 
fréquemment  de  ce  sobriquet  donné  aux 
jeunes  muguets  de  l'époque,  1.  IV,  ch.  xvi  : 
«  ...   rencontrant   par  les  rues  quelques  mi- 


gnons braguars  et  mieulx  en  poinct.  »  Cette 
métaphore  tirée  de  l'ancien  costume  est  encore 
vivace  dans  les  patois  :  Anjou,  bragard,  van- 
tard ;  Provence,  bragard,  piaffeur,  fastueux,  fat, 
etc.  (S.) 

180.  Lyripipion,  chaperon  de  docteur  en 
théologie.  Cf.  1.  1,  ch.  xviii,  n.  2. 

181.  Moralisations.  Mot  encore  inconnu  à 
R.  et  qui  n'a  pénétré  que  très  tard  dans  la 
langue  (v.  Littré).  On  entendait  par  morali- 
sations des  interprétations  morales  ou  allégo- 
riques. H.  Estienne,  ApoL,  t.  I,  p.  277,  se 
gausse  d'un  livre  intitulé  Quadragesimal  spiri- 
tuel (1521),  dans  lequel  tous  les  mets  permis 
pendant  le  carême  étaient  considérés  comme 
des  allégories  ou  symboles  de  quelque  vertu, 
la  salade,  les  fèves  frites,  les  pois  passés,  la 
purée,  les  pruneaux,  etc.  La  moralisation  du 
lyripipion  est  un  livre  du  même  genre.  (P.) 

182.  Lupoldus  Federfusius  est,  dans  les  £/w^ 
Obsc.  Vir.,  un  correspondant  d'Ortuinus.  (P.) 

183.  Petites  bribes.  Dérivé  de  brimbe,  forme 
ancienne  de  bribe,  diminutif  uniquement  attes- 
té dans  ce  passage.  (S.) 

184.  Drogues,  médicaments.  Sens  du  langue- 
docien poutingo.  (S.) 

185.  Biberons.  R.  fait  un  jeu  de  mots  sur 
portatif,  épithète  que  l'on  appliquait  aux 
évêques  in  partibus  infidelium  ou  à  ceux  qui 
servaient  de  confidenciaires,  c'est-à-dire  qui 
prêtaient  leur  nom  à  un  personnage  en  jouis- 
sance réelle  du  revenu  d'un  évêché  ou  d'une 


CHAPITRE   vn 

Tarraballationes'^^  Doctonim  Colonicnsium  adversus  Reuchlin  '^' 
170       Les  Cymbales  des  Dames  '**, 

La  Martingalle'^'  des  Fianteurs. 

Virevoiistatonim  ">°  Nacquettorum  '^\  per  F.  Pcdehilletis. 

Les  Bobelins  "^-  de  Franc  Couraige. 


93 


Ligne  171-172.  H,  J,  K 
lius  —  K  :  Coraiqe 


cet  article  et  le  suivant  manquent  —  1.  173.  K  :  Bohe- 


abbaye.  Le  jeu  de  mots  se  trouve  dans  Pathelin, 
dans  Clî.  de  Sainte-Marthe,  Poésie  française, 
p.  28  : 

Uun  evesque  portatij. 

Monsieur  ï Evesqm portatif 
Oster  un  R  vous  fauldra. 
Puis,  si  le  nom  est  potatif 
C'est  ce  que  mieulx  vous  conviendra  ; 
dans  G.  Boucher,  Séries,  t.  V,  p.  10,  etc.  (P.) 

186.  Agitations.  Forme  macaronique  répon- 
dant aux  substantifs  rabelaisiens  triballe  et 
triballement .  (S.) 

187.  On  connaît  la  querelle  de  l'humaniste 
Reuchlin  et  des  théologiens  de  Cologne  à  pro- 
pos des  prétentions  du  juif  converti  Pfeffer- 
kom  à  priver  les  Juifs  de  leurs  livres  hébraïques. 
Elle  dura  de  1505  à  15 16  et  donna  naissance 
aux  célèbres  pamphlets  des  Epistulae  Obsciiro- 
rum  Virer  uni.  (P.) 

188.  Les  grelots  des  dames.  On  appelait 
autrefois  cymbale  une  cloche,  clochette  ou 
grelot,  ou  un  instrument  fait  de  l'assemblage 
de  ces  pièces.  Cf.  Gay,  Glossaire  ad  verbum, 
et  Viollet-le-Duc,  Dict.  du  mobilier,  t.  II, 
p.  318.  Le  sens  libre  de  cymbales  n'est  pas  dou- 
teux. Cf.  Cent  nouv.  nouv.,  nouv.  lxxi  : 
«  la  chambre  où  sa  femme  avec  le  chevalier 
jouaient  ensemble  des  cymbales,  »  et  dans  Pan- 
tagr.  prognost.,  ch.  vi  :  «  peu  joueront  des 
cymbales  et  manequins  si  le  guaiac  n'est  de 
requeste.  »  (C.) 

189.  Variété  de  chausses  dont  le  pont  était 
placé  par  derrière.  Guill.  Bouchet  et  Brantôme 
les  appellent  encore,  pour  cette  raison,  à  pont 
levis.  Le  texte  de  R.  est  contemporain  de  la 
mode   de   ces  culottes  venues    de   Provence, 


où  les  portaient  à  cette  époque  les  Martingaux 
ou  habitants  de  Manigues.  Cf.  1.  I,  ch.  xx, 
1.  26  :  «  chausses  à  la  martingdle  qui  est  un 
pont  levis  de  cul  pour  plus  aisément  tîanter.  » 
(S.) 

190.  Dérivé  burlesque  de  virevouste,  tour, 
que  nous  avons  déjà  rencontré  comme  nom 
donné  à  un  des  jeux  de  Gargantua.  Cf.  1.  I, 
ch.  XXII,  n.  194. 

191.  Des  naquets.  Le  mot  déjà  employé  par 
Coquillart,  t.  I,  p.  92  : 

Au  beau  bailleur  ferme  naquet. 
Qui  chasse  rechasse  derrierre... 
s'était  généralisé  au  xvic  s.,  comme  en  té- 
moigne Henri  Estienne,  Precellence,  p.  141  : 
«  De  ce  jeu  (de  paume)  est  prias  aussi  le  mot 
naquet  en  cestc  façon  de  parler  :  il  pense  faire 
de  moy  son  naquet.  »  (S.)  —  Ce  valet  de  jeu 
se  tenait  pendant  les  parties  assis  sur  un  tabou- 
ret près  de  la  corde  et  présentait  aux  joueurs 
les  balles  qu'il  tenait  dans  un  pan  de  sa  robe. 
Un  naquet  habile  en  dérobait  le  plus  possible. 
Cf.  dans  le  Journal  de  l'Estoile,  t.  VI,  p.  250, 
à  la  date  du  24  sept.  1594,  le  récit  d'une 
partie  de  paume  jouée  par  le  roi,  au  tripot 
de  la  Sphère  :  «  A  l'instigation  de  l'advocat 
Duret  qui  dit  à  S.  M.  que  si  elle  vouloit  a%'oir  du 
plaisir,  qu'elle  fist  fouiller  un  nacquet  qui  fai- 
soit  le  mitouard  sous  la  galerie,  et  qu'on  lui 
ostat  son  manteau,  qu'on  lui  trouveroit  une 
grosse  de  balles  qu'il  avoit  derobbées,  com- 
mande à  M.  Do  de  ce  faire.  »  Dans  la  Pant. 
Progn.,  ch.  v,  R.  soumet  les  nacquets  à  la 
lune,  en  compagnie  des  «  courratiers,  postes, 
laquays  »,  gens  qui  ne  se  reposent  guère.  (C.) 

192.  Chaussure   rustique   à   forte    semelle. 


94 


PANTAGRUEL 


La  Mommerie  '"  des  Rebatz  '^^  et  Lutins. 
175       Gerson,  De  aiiferibilitate  Pape  ab  Ecclesta'^K 

La  Ramasse  '^^  des  Nommez  et  Graduez. 

Jo.   Dytehrodii  '9^  De  terribiliditate  excomiinicationum  libellus  acepha- 
los  '^\ 

Ingefîiositas  invocandi  Diabolos  et  Diabolas,  per  M.  Guinguolfum. 
180       Le  Hoschepot'^9  des  Perpétuons'"". 

La  Morisque^°'  des  Hereticques. 


Ligne  174.  H,  J,  K  :  Rabat\  —  1.  175.  M  :  Acclesia  —  1.  177.  H,  J,  K  :  Jo  Dytem- 
hrodii  —  1.  179.  K  :  Jugeniositas —  J  :  diablos  ;  H,  J,  K  :  d  diabolas  manque  —  1.  181. 
H,  J,  K  :  hérétiques 


«  Et  doit  savoir  asseoir  ses  tacons  ou  semèles 
en  ses  bobelins.  »  J.  de  Brie,  Le  bon  berger, 
ch.  viii,  p.  70  dans  Gay,  Glossaire.  Cf.  1.  II, 
ch.  XXX  :  «  Romule  estoit  rataconneur  de 
bobelins.  »  C'est  le  pendant  des  houseaulx  de 
patience,  1.  53.  (C.) 

193.  Mascarade.  Cf.  1.  I,  ch.  xviii,  n.   11. 

194.  Esprit  follet.  Cf.  Pasquier,  1.  VIII, 
ch.  LV  :  «  Il  y  avoit  un  rabat  que  toutes  les 
nuicts  rodoit  par  les  rues  qu'ilz  appelloient  le 
roy  Hugon.  »  Le  mot  est  encore  usuel  dans 
les  patois  :  Anjou,  Poitou,  etc.  (S.) 

195.  Du  droit  de  déposition  du  pape  par 
l'Eglise.  C'est  le  titre  d'un  ouvrage  que  Ger- 
son écrivit  en  1414  comme  député  au  concile  de 
Constance  afin  de  prouver  que  le  concile  avait 
le  droit  de  déposer  les  deux  antipapes  Grégoire 
et  Benoît  XIII,  pour  mettre  fin  au  grand 
schisme  par  l'élection  d'un  pape  unique.  Il  est 
possible  que  R.  prenne  ce  titre  dans  un  sens 
plus  large.  (P.) 

196.  Traîneau.  Cf.  1.  I,  ch.  xxii,  n.  99. 

197.  Nom  burlesque  formé  du  lat.  ditis, 
riche,  et  brodium,  brouet,  quelque  chose 
comme  juteux.  (S.) 

198.  Il  est  probable  que  R.  joue  sur  le  mot 
et  le  prend  non  au  sens  de  «  sans  préface,  sans 
épître  liminaire  »,  mais  au  sens  étymologique  : 
«  sans  tête,  sans  cervelle.  » 


199.  Sorte  de  ragoût  ou  pot  pourri.  Cf.  1. 1, 
ch.  XXXVII,  n.  55. 

200.  Moines  qui  prient  perpétuellement. 
Sens  donné  par  Cotgrave  à  ce  mot  qu'on  lit 
aussi  dans  la  Pant,  Progn.,  ch.  ix  :  «  Caffars, 
perbetuons . . .  sortiront  de  leurs  tesnieres.  «  Au 
sens  juridique,  le  mot  signifiait  :  legs  à  perpé- 
tuité. Cf.  i?.£.i?.,  VIII,  158.(5.) 

201.  Sorte  de  danse  exécutée  avec  des  gre- 
lots attachés  aux  jambes.  Cf.  Rob.  Estienne, 
(i  539)  :  «  Morisques.  Ung  danseur  dcmorisques, 
qui  fait  mine  des  mains.  »  Le  mot  se  lit  dans 
Coquillart,  t.  II,  p.  172  : 

Les  Suysses  dansent  leurs  morisques 
A  tout  leurs  tabourins  sonnans.  .  ., 

chez  Jean  Le  Maire,  t.  I,  p.  336  :  «  Et  tantost 
survindrent  jeux,  comédies,  morisques,  mom- 
meries,  barboires,  et  autres  diverses  manières 
d'esbatemens  ;  »  et  dans  Marot,  1. 1,  p.  20  : 
Processions,  ce  sont  morisques 
Que  font  amoureux  champions... 

Morisque  signifie  primitivement  danse  mo- 
resque, à  la  manière  des  Maures  d'Espagne. 
(S.)  — Cf.  Tabourot,  Orchesographie,  1588,  in- 
40,  p.  94-95.  «  De  mon  jeune  aage,  j'ay  veu 
qu'es  bonnes  compagnies,  aprez  le  soupper 
entroit  en  la  salle  un  garçonnet  machuré  et 
noirci,  le  front  bandé  d'un  taflfetats  blanc  ou 


185 


CHAPITRE    VII 


95 


206 


Les  Henilles  '°'  de  Gaïetan  '°^ 

Moillegroin '°*,   doctoris  cberubici'°\   De  origine  patepeJutarum 
torticoUorum  '°'  ritibus  lib.  septem. 

Soixante  et  neuf  Bréviaires  de  haulte  gresse"**. 

Le  Godemarre-°''  des  cinq  Ordres  des  Mendians-'°. 

La  Pelletière  des  Tyrclupins,  extraicte  de  la   Bote  fauve  incornifis 
tibulée^"  en  la  Somme  Angelicque-'-. 


et 


Ligne  182.  H,  J  :  Cdictan  —  I.  185.  H  :  Soixante  et  nouf 
marre  —  1.  187.  H,  J,  K  :  Pelleterie  —  1.  188.  H,  J  :  Saiime 


1.  i8é.  H,  J  :  Gaude- 


jaulne,  lequel  avec  des  jambietes  de  sonnettes 
dançoit  la  danse  des  morisques,  et  marchant  le 
long  de  la  salle,  faisoit  une  sorte  de  passage, 
puis  rétrogradant,  revenoit  au  lieu  où  il  avoit 
commencé  et  faisoit  un  autre  passage  nou- 
veau, et  ainsi  continuant,  faisoit  divers  passages 
bien  aggreables.  »  (C.) 

202.  Mot  uniquement  attesté  dans  ce  pas- 
sage et  absolument  inconnu  en  dehors  deR., 
n'est  ni  dans  Cotgrave,  ni  ailleurs.  Henilles 
nous  semble  être  une  variante  à\iniUes,  bé- 
quilles, l'ancien  ane,  cane,  s'écrivant  aussi  ene 
et  hane.  (S.) 

203.  Le  cardinal  Caietan  (1469-1534),  ad- 
versaire de  Luther  à  la  diète  d'Ausgsbourg 
(15 18),  avait  composé  un  certain  nombre  de 
petits  traités,  en  latin,  de  la  plus  stricte  ortho- 
doxie. (P.) 

204.  Mouille-groin.  Nom  parfaitement  adap- 
té à  un  biberon  (S.) 

205.  Docteur  Chérubique  est  un  surnom  que 
les  scolastiques  donnaient  parfois  à  saint  Tho- 
mas d'Aquiii.  Appliquée  à  Moiiillegroin,  cette 
épithète  évoque  le  bonum  chérubin  (bonne 
chère)  de  maître  Janotus.  Cf.  1.  I,  ch.  xix,  n. 
20.  (P.) 

206.  Des  pattepelus,  au  sens  d'hypocrites  ; 
image  tirée  de  la  chatte  à  l'aspect  doucereux  et 
perfide.  Ce  composé  est  attesté  pour  la  pre- 
mière fois  chez  R.,  qui  s'en  sert  fréquemment. 
Cf.  1.  III,  ch.  XII  :  «  \Jn'Ly czovi patepelue.  »  (S.) 


207.  Des  torticolis,  qui  ont  le  cou  de  travers 
(cf.  ch.  XXX  :  affin  qu'il  ne  feust  tortycolly)  et, 
ici,  au  sens  d'hypocrite  que  R.  donne  au  même 
mot,  par  allusion  aux  faux  dévots  qui  tordent 
le  cou  et  penchent  la  tête  en  marmottant  des 
prières  :  «  Chattemites,  sanctorons,  patepe- 
lues,  torticollis...,  »  Pant.  Progn.,  ch.  v.  Cf. 
R.E.R.,V,  I57-(S.) 

2c8.  De  premier  choix,  mais  aussi  chargés 
de  graisse  à  force  d'avoir  été  feuilletés.  Cf. 
1. 1,  ch.  XXI,  n.  30  :  «  Un  gros  bréviaire  ...pe- 
sant, tant  engresse  que  en  fremoirs  et  parche- 
min ...»  (C.) 

209.  Et  plus  bas,  ch.  xii  :  «  en  temps  de 
godemarre...  à  la  messe  de  minuict.  »  R.  joue 
sur  le  double  sens  du  mot  :  d'une  part,  Gaude- 
mare,  c'est-à-dire  l'antienne  Gaude  Maria,  et, 
d'autre  part,  godemarre,  gros  ventre  (du  lan  • 
guedocien  goiidoiimaro,  bedaine).  Un  troisième 
sens  <(  cauchemar  »,  donné  à  godemare  par 
Cotgrave,  est  inconnu  à  R.  Cf.  R.E.R.,  VII, 
170-171.  (S.) 

210.  Gueux,  épithète  donnée  aux  moines 
vagabonds.  Cf.  1.  l,ProL,  n.  106. 

211.  Filtrée  (comme  à  travers  un  cornet). 
Cf.  1.  III,  ch.  XXXVI  :  «  toutes  mes  phrenes... 
et  diaphragmes  sont  suspenduz...  pour  incorni- 
fistihider  en  la  gibbesiere  de  mon  entendement 
ce  que  dictes.  »  Ce  sens  appartient  en  propre 
à  R.  ;  par  contre,  celui  que  Henri  Estienne 
donne   au   mot,    dans    ses    Dialogues,    t.   II, 


96 


PANTAGRUEL 


Le  Ravasseur^''  des  Cas  de  conscience. 
190       La  Bedondaine^'*  des  Presidens. 

Le  Vietdazouer^'^  des  Abbez. 

Sutoris^'^  adversus  quendam,  qui  vocaverat  eum  fripponnatorem 
Fripponnatores  non  sunt  damnati  ah  Ecclesia^'^. 

Cacatorium  *  '  ^  medicorum . 
195       Le  Rammonneur  d'astrologie. 

Campî  Clysteriorum^'°,  per  §  C. 


\  et  quod 


Ligne  189.  A  :  Ravasseux  —  1.  190.  A  :  cet  article  et  le  suivant  manquent  —  1. 
193.  M  :  Fripponnan tores —  1.  195.  A,  J,  H,  K  :  cet  article  manque 


p.  284  «  voulans  descharger  un  peu  nostre 
cervelle  qui  est  toute  cornifistibuliiee,  car  vous 
permettez  d'user  de  ce  mot  pour  rire  », 
répond  au  languedocien  ou  toulousain  cortii- 
fistibulà,  chagriner,  troubler,  agacer  (Mistral), 
troubler,  affliger  de  quelque  maladie  (Dou- 
jat).  Ce  terme  burlesque  qu'il  a  sans  doute 
entendu  à  Toulouse,  R.  l'interprète  à  sa 
façon  (ce  qui  lui  arrive  souvent),  en  y  voyant 
un  composé  de  corne,  fistule  et  tubuîe,  d'où 
le  sens  rabelaisien  de  «  faire  entrer  pénible- 
ment ».  (S.) 

212.  La  Somme  du  Docteur  Angélique,  saint 
Thomas  d'Aquin. 

215.  Révasseur.  Cf.  1. 1,  ch.  LViii,  n.  38. 

214.  Bedaine.  Cf.  1.  I,  ch.  xx,  n.  20.  C'est 
le  parallèle  du  godemare  des  ordres  mendiants. 
(C.) 

215.  Dérivé  burlesque  de  vieida^e,  pris  ici  au 
sens  libre  que  le  terme  primitif  a  dans  ce  passage 
de  R.,  ch.  XV  :  «  Il  fauldroit  les  esmouscheter 
avec  bons  gros  vielda^es  de  Provence,  »  et  dans 
cet  autre,  1.  IV,  Prol.  :  «  Que  t'en  semble, 
dis,  grand  vietda\e  Priapus.  »  Le  mot  désigne 
proprement  la  verge  de  l'âne  (du  languedocien 
viet,  vit,  et  ase,  âne)  et  figurément,  l'imbécile, 
très  fréquent  avec  ce  double  sens,  chez  R. 
(cf.  1.  I,  Prol.,  n.  126)  et  chez  les  écrivains  du 
xvies.  Cf.  R.E.R.,  V,  411-412,  et  VIII,  168- 


172.  (S.)  —  C'est  l'équivalent  du  Caîîibistra- 
toriutn  caffardiie,  tout  aussi  impossible  à  tra- 
duire. Le  Vit-d'anoir  des  abbés,  faudrait-il 
dire.  (C.) 

216.  Couturier,  chartreux  et  docteur  de 
Sorbonne,  auteur  d'un  traité  dirigé  contre 
Érasme  :  De  tralatione  Bibliz  et  novarum  repro- 
batione  interpretationum  (1525),  et  d'autres  ou- 
vrages théologiques  :  De  tripliciD.  Annz  con- 
nubio  (1525),  De  vita  carthusiana  libriduo.  (P.) 

217.  Fripon.  Dérivé  burlesque. 

218.  Larrons  et  fripons  étaient  les  épithètes 
dont  on  qualifiait  volontiers  les  couturiers.  On 
leur  reprochait  de  lever  pour  leur  propre  usage 
des  lopins  et  quartiers  sur  les  pièces  d'étoffe 
que  leur  confiaient  les  clients.  C'était,  préten- 
daient-ils, pour  faire  la  bannière  de  la  corpora- 
tion. Cf.  Des  Périers,  nouv.  xlvi  :  «  Du  tail- 
leur qui  se  desroboit  soy-tnesme...  u  (P.) 

219.  Dans  l'ancienne  médecine,  les  médica- 
ments purgatifs  tenaient  une  place  énorme. 
Mésué  leur  a  consacré  des  chapitres  entiers 
dans  ses  Canones  universales  (D.) 

220.  Ce  livre  existe  ;  il  fait  partie  d'un  ou- 
vrage de  Symphorien  Champier,  intitulé  : 
Symphonia  Galeni  ad  Hippocrateni,  Cornelîi 
Celsi  ad  Avicennam,  una  cutn  sectis  antiquorum 
medicorum  ac  recentium,  a  D.  Symphoriano 
Campegio...  composita.  Item  Clysteriorum  campi 


CIIAIMTKH    VII 


97 


Le  Tyrepet  des  apolhccaires  "". 
^95       Le  Baisecul  de  chirurgie"-. 

Jiistinianiis,  De  Cagolis  tollendis. 

Antidoiariiini^-'  anime. 

Merlinus  Coccaius,  De  Patria  Diabolomm  "^ 

Desquclz  aulcuns  sont  jà  imprimez,  et  les  aultres  l'on  imprime  main- 
200  tenant  en  ceste  noble  ville  de  Tubinge  "^ 


Ligne  194.  A  :  Apotycaires  ;  J  :  apothechaires  —  1.  19e.  A  :  cet  article  manque 
1.  198.  A  :  Coccaius  —  1.  199,  A,  G  :  dont  les  aulcuns  sont  ja  imprime\  ;  G  :  desja 
A  :  on  imprime  de  présent  —  1.  200.  K  :  noble  ville 


contra  Arabuvi  opinionem  pro  Galeni  sentenlia 
ac  omnium  Graecorum  medicorum  doctrina  a  D . 
Symphoriano  {Campegio)...  Jigesti  contra  com- 
mitnevi  Arahum  et  Pocnorum  traditionem  suvtma 
cimi  diligcntia  cougesti  ac  in  luccm  propagati,  le- 
quel fut  imprimé  à  Lyon  en  1528.  Il  fut  réim- 
primé à  Bâle  en  1532  dans  un  recueil  intitulé  : 
Claitdii  Galeni...  Historiales  catnpiper  D.  Sym- 
phoriannm  Canipegium,  etc.  (D.) 

221.  Allusion  aux  clystères  que  les  apothi- 
caires ser\-aient  eux-mêmes  à  leurs  clients.  (D.) 

222.  Allusion  aux  opérations  que  les  chi- 
rurgiens pratiquaient  sur  la  région  anale.  (D.) 

223.  Antidotarium  est  au  moyen  âge  le  nom 
générique  des  pharmacopées  qu'en  français  on 
a  appelées  Antidotaires(ci.  l'Anlidotaire  Xicolas, 


publ.  par  Dorveaux,  Paris,  1896),  dispensaires, 
etc.  (D.) 

224.  Voici  un  des  rares  emprunts  de  R. 
à  Folengo.  C'est  une  réminiscence  d'un  pas- 
sage de  l'épître  d'Aquario  Lodola,  1.  XIX, 
p.  269  et  suiv.  :  «  His  itaque  fantasticanter 
animadversis,  hujus  nostri  vatis  Merlini  aliquod 
querebamus  indicium  qui  de  stanciisdiabolorum 
très  libros  composuerat.  »  Thuasne,  p.  211. 
(C.) 

225.  Tubingeu.  Ville  fameuse  au  xvi^  s. 
par  son  commerce  de  librairie.  Elle  est  citée 
dans  la  Pant.  Prognost.,  ch.  i,  parmi  les  villes 
où  se  débitent  les  almanachs  et  pronostications 
des  fols  astrologues  :  «  Lovain...  Nurnberg... 
Tubinge...  Lyon.  »  (P.) 


PANTAGRUEL. 


Comment  Pantagruel,  estant  à  Paris,  receut   letres  ' 
de  son  père  Gargantua,  et  la  copie  dicelks. 

Chapitre    VIII , 

Pantagruel  estudioit  fort  bien,  comme  assez  entendez,  et  proufitoit 

5  de  mesmes,  car  il  avoit  l'entendement  à  double  rebras  ^  et  capacité  de 

mémoire  à  la  mesure  de  douze  oyres  '  et  botes  "*  d'olif^;  et  comme  il 

estoit  ainsi  là  demourant^  receut  un  jour  lettres   de  son  père  en  la 

manière  que  s'ensuyt. 

Très  chier  fil^, 
10       Entre  les  dons,  grâces  et  prérogatives  desquelles  le  souverain  plasmateur  ', 


Ligne  i ,  K  :  estanr  —  A  :  receupt 
rebrati  —  1.   7.   A,  G,  J  :  receupt  — 


—  G  :  les  lettres  —  1.  4.  A  :  proffiioit  —  1.  5.  A 
1.  10.  M  :  souvrain 


I.  Lettres,  au  pluriel,  ne  désignant  qu'une 
seule  épître,  est  un  latinisme  (litterx)  usuel  au 
xvie  s.  Cf.  ch.  XXIII  :  «  unes  lettres  inscriptes 
au  dessus.  » —  Cette  lettre  est  un  des  chapitres 
les  plus  graves  du  Pantagruel.  R.  y  célèbre  la 
restauration,  c'est-à-dire  la  renaissance  des 
bonnes  lettres  et  y  trace  le  programme  d'instruc- 
tion encyclopédique  qu'il  considère  comme 
propre  à  tout  personnage  appelé  à  occuper  un 
rang  élevé  dans  la  société.  Ce  programme  est 
conforme  à  l'idéal  intellectuel  des  humanistes 
du  temps.  On  en  retrouve  les  éléments  dans 
divers  écrits  contemporains,  notamment 
V Adage  d'Erasme  Spartam  nacttis  es,  hanc  orna, 
une  lettre  d'Erasme  à  Viterius,  une  lettre  de 
H.  Corneille  Agrippa,  des  lettres  de  G.  Budé 
à  Dreux  Budé  son  fils  aîné,  une  lettre  de  Tri- 
thème,  etc.  Cf.  Thuasne  (F/Z/ow  (?i  Rabelais,  p. 
205-264.)   On  se  tromperait  toutefois  si  l'on 


prenait  ces  écrits  pour  les  sources  auxquelles  R. 
a  directement  emprunté  les  idées  de  ce  chapitre  ; 
elles  étaient  communes  alors  à  tous  les  huma- 
nistes. (P.) 

2.  Repli. 

5.  Outres.  Vieux  mot  dont  se  sert  également 
Du  Pinet,  1.  XXVIII,  ch.  xviii  :  «  Une  oire  à 
porter  vin  faicte  de  peau  de  bouc.  »  (S.) 

4.  Tonneau.  Cf.  1.  IV,  ch.  xliii  :  «  une 
grosse  botte  de  ce  bon  vin  de  Languegoth  qui 
croist  à  Mirevaulx...  »  Cf.  1.  I,  p.  332,  n.  11 . 

(P-) 

5.  Huile.  Proprement  olive.  Cf.  Amyot, 
Antoine,  ch.  xvi  :  «  Hz  courent  tous  nuds  par 
la  ville  oingz  de  huile  d'olif.  »  (S.) 

6.  Demeurant.  Cf.  1.  I,  ProL,  n.  52. 

7.  Celui  qui  donne  la  forme,  créateur.  Et, 
plus  bas  :  plasmature,  forme  plastique,  créature. 
Latinismes    employés   par    R.    exclusivement 


CHAPITRE   VIII 


99 


Dieu  tout  puissant,  a  endouayrc  ^  et  aorné^  Thumaine  nature  à  son  commen- 
eement,  ceJk'°  me  semble  singulière  et  excellente,  par  laquelle  elle  peut  en  estât 
mortel  acquérir  espèce  de  immortalité  et,  en  decours  '  '  de  vie  transitoire,  per- 
pétuer son  nom  et  sa  semence,  ce  que  est  faict  par  lignée  yssiie  de  nous  en 

15  mariage  légitime.  Dont  nous  est  aulcunement  instauré'^  ce  que  nous  jeut 
tollu  ''  par  le  péché  de  nos  premiers  parens,  esqtiel^  fut  dict  que,  parce 
quil:^  navoyent  esté  oheyssans  au  commendement  de  Dieu  le  créateur,  il^ 
mourroyent  '■♦  et  par  mort  seroit  reduicte  à  néant  ceste  tant  magnificque  plas- 
mature'^  en  laquelle  avoit  esté  l'homme  créé.  Mais  par  ce  moyen  de  propa- 

20  gai  ion  séminale  demoure  es  enfans  ce  que  est  oit  de  perdu  es  parens,  et  es 
nepveiix  ce  que  deperissoit  es  enfans  ;  et  ainsi  successivement  jusques  à  l'heure 
du  jugement  final,  quand  Jesuchrist  aura  rendu  à  Dieu  le  père  son  royaidme 
pacificque  hors  tout  dangier  et  contamination  '*  de  péché  :  car  alors  cesseront 


Ligne  12.  A,  G,  J  :  elle  peult  —  1.  13.  A,  G  :  une  espèce  —  l.  14.  J  :  issue  —  1.  15. 
K  :  mariaige  —  A.,  G  :  ce  qui  nous  a  esté  tollu  —  1.  16.  A,  G,  H  :  fut  dit  ;  J  :  jeut  dict 

—  1.  17.  A  :  navoient  esté  obediens  au  commandement  ;  G  :  ne  avoyent,  commandement; 
H  :  commandement  ;  J  :  este\  oheissans  —  l.  18.  A  :  quils  mourraient  ;  H  :  qu'ili 
mourroyent  ;   K  :  1/5  mouroyent  —  A  :  reduict  —  J  :  magnifique  — •  1.  20.  G  :  demeuré 

—  1.  21.  G  :  nepveux  et  cousins  —  1.  22.  A,  G  :  quant  —  1.  23.  H  :  contammation  ; 
G  :  contamination  du  péché 


dans  ces  passages  et  qui  n'ont  pas  fait  fortune . 
On  lit  déjà  fréquemment  plasma teur  dans  le 
Mister e  du  Vieil  Testament,  et  dans  la  Passion 
deGreban,  v.  563  : 

Mon  seigneur  et  mon  plasmateur. 
Très  humblement  je  vousmercy; 
mais  Nicot  (16 16)  ne  donne  déjà  le  mot  qu'a- 
vec son    sens    étymologique  :    ((    Plasmateur, 
ou%'rier  en  argile,  potier  qui  fait  des  ouvrages 
de  terre,  sculpteur,  statuaire  en  argile.  »  (S.) 

8.  Doté.  Vieux  terme  juridique  rare  au 
xvie  s.  en  dehors  de  R.  qui  ne  l'emploie  lui- 
même  que  dans  ce  passage.  (S.) 

9.  Orné.  Latinisme  (adorvare,  même  sens). 

10.  Antécédent  de  :  par  laquelle.  Cette  sépa- 
ration du  relatif  et  de  son  antécédent,  pronom 
démonstratif,  est  plus  fréquente  au  xvi^  s.  que 
de  nos  jours.  Cf.  1.  I,  ch.  xxvii,  1.  62  :  «  s'y 


ceiilx  tastent  du  pyot  qui  n'auront  secouru  la 
vigne  !  »  (P.) 

11.  Cours.  Cf.  1.  I,  ch.  LViii,  n.  34. 

12.  Rétabli.  Et  plus  bas:  «Maintenant  toutes 
disciplines  sont  restituées,  les  langues  instau- 
rées. »  Latinisme  (Jnstaurare)  fréquent  chez  R. 
et  les  écrivains  du  xvi<:  s.,  tout  particulièrement 
chez  Calvin.  (S.) 

13.  Ravi.  Cf.  1.  l,  ch.  11,  n.  41. 

14.  Allusion  au  récit  de  la  Genèse,  m  : 
«  Donec  revertaris  in  terram  de  qua  sumptus 
es,  quia  pulvis  es  et  in  pulverem  reverteris.  » 

(P) 

15.  Forme.  Latinisme.  Cf.  n.  7. 

16.  Souillure,  au  sens  religieux.  Latinisme 
du  xvie  s.,  employé  vers  la  même  époque 
(1525)  par  Lefèvre  d'Etaples  :  f.  contamina- 
tion des  ydoles.  »  (dans  le  Dict.  gén.)  (S.) 


lOO  PANTAGRUEL 

toutes  générations  et  corruptions,  et  seront  les  elemens  hors  de  leurs  transmu- 

25  tations  continues,  veii  que  la  paix  tant  désirée  sera  consumée  ''  et  parfaicte 
et  que  toutes  choses  seront  réduites  à  leur  fin  et  période  "*. 

Non  doncques  sans  juste  et  équitable  cause  je  rends  grâces  à  Dieu,  mon 
conservateur ,  de  ce  qu'il  ma  donné  povoir  veoir  mon  antiqidtê  chanue  '' 
refleurir  en  ta  jeunesse  ;  car,  quand  par  le  plaisir  de  luy,  qui  tout  regist  et 

30  modère,  mon  ame  laissera  ceste  habitation  humaine,  je  ne  me  reputeray  total- 
lement  mourir,  ains passer  d'un  lieu  en  aultre,  attendu  que  en  toy  et  par  toy  je 
demeure  en  mon  image  visible  en  ce  monde,  vivant,  voyant  et  conversant  ^^ 
entre  gens  de  honneur  et  mes  amys  comme  je  soidoys  ^\  laquelle  mienne  con- 
versation a  esté,  moyennant  "  Tayde  et  grâce  divine,  non  sans  péché,  je  le  con- 

3  5  fesse,  {car  nous  péchons  tous  et  continuellement  requérons  à  Dieu  quil  efface 
no-^  péchez),  mais  sans  reproche. 

Par  quoy,  ainsi  comme  ^^  en  toy  demeure  l'image  de  mon  corps,  si  pareille- 
ment ne  reluysoient  les  meurs  de  Famé,  Von  ne  te  jngeroit  estre  garde  et  trésor 
de  V immort allité  de  nosire  nom,  et  le  plaisir  que  prendroys  ce  voyant   seroit 

40  petit,  considérant  que  la  moindre  partie  de  moy,  qui  est  le  corps,  demour croit,  et 
que  la  meilleure,  qui  est  l'ame  et  par  laquelle  demeure  nostre  nom  en  benedictioîi 


Ligne  25.  A,  G  :  la  paix  désirée  —  A  :  consommée  —  A,  G  :  et  parfaicte  manque  — 
].  26.  A  :  reduictes  —  1.  27.  A,  G,  H,  J,  K  :  Doncques  non  sans...  (G  :  Doncques  mon...) 

—  J  -.je  rends  par  Jésus  le  Christ  grâces  à  Dieu  —  1.  29.  G  :  quant  —  A,  G  :  de  celluy 
qui  —  1.  30.  A,  G  :  je  ne  me  reputeray  point  —  A  :  toiitallement  —  1.  31.  A  :  mais  plus 
tost  transmigrer  d'ung  lieu  ;  G  :  mais  plus  tost  passer  —  1.  32.  A,  G,  H,  J,  K  :  ymage 

—  1.  36.  A  :  reprouche  —  1.  37.  A,  G,  H,  J  :  Vymage  —  K  :  coprs  —  1.  38.  A,  G  : 
jugerait  pas  ;  H,  K  :  jugerait  point  —  A,  G  :  thresor  ;  H,  J  :  thesor  —  1.  39.  A,  G,  H, 
J,  K  :  immortalité  —  1.  40.  A  :  consyderant  —  1.  41.  M  :  et  la  meilleure 

17.  Consommée.  Cf.  1.  I,  Prol.,  n.  6.  20.  Fréquentant.  Cf.  plus  bas  :  conversation, 

18.  Révolution.  Cf.  I.  I,  ch.  xxxv,  n.  33.  fréquentation,  commerce  amical.  Sens  vieillis. 

19.  Chenue.  Forme  archaïque  qu'on  ne  Ht  21.  J'avais  l'habitude .  Cf.  1.  I,  ch.  v,  n.73. 
chez  R.  que  dans  ce  passage  ;  on  la  rencontre  22.  Par  le  moyen  de.  Du  latin  scolaslisque  : 

•   J         T      T       ,,      J     n  ■        r   .^.\  A  mediante,  même  sens.  (P.) 

aussi  dans  Les  Lunettes  des  Princes  (1493)  de  '     .              .           ,             .        .          . 

,,     ,  .         ,  .    ^.    ,    ^          rr  2^.  Amsi  que.  Apres  les  conjonctions  de 

Jean  Meschinot,  éd.  01.  de  Gourcuft,  p.  4  :  i--     i-.-   1               r 

•'                                                              '^  comparaison  marquant  1  égalité,  le  moven  tran- 

Jusquesautempsd'estrevieilzetc*a«M5..,  _^.^  ^^^^^.^  ^^„^^,,^   ^^^^.  ^olomiers^  que    la 


mais  elle  est  fort  rare  au  xvie  s.  (S.)  conjonction  que. 


CHAPITRE    VIII  lOT 

entre  les  hommes,  serait  dégénérante  ^*  et  ahastardie  ;  ce  que  je  ne  dis  par 
défiance  que  je  aye  de  ta  vertu,  laquelle  nia  esté  jd  par  cy  devant  esprouvée, 
mais  pour  plus  fort  te  encourager  à  proffifer  de  bien  en   mieidx.  Et  ce  que 

45  présentement  te  escri:^  nest  tant  affin  qiien  ce  train  vertueux  tu  vives,  que 
de  ainsi  vivre  et  avoir  vescu  tu  te  resjouisses  et  te  refraischisses^^  en  courage 
pared  pour  f  advenir. 

A   laquelle  entreprinse  parfaire  et  consommer,    il  te  peut  asse:{  souvenir 
comment  je  nay  rien  espargné  ;  mais  ainsi  te  y  ay  je  secouru  -^  comme  si  je 

50  n  eusse  aultre  thesor  en  ce  monde  que  deteveoir  tme  foys  ^"^  en  ma  vie  absolu 
et  parfaict,  tant  en  vertu,  honesteté  et  preiidhommie^^,  comme  en  toutsçavoir 
libéral  et  honeste,  et  tel  te  laisser  après  ma  mort  comme  un  mirouoir  représen- 
tant la  personne  de  moy  ton  père  et,  sinon  tant  excellent  et  tel  de  faict  comme 
je  te  souhaite,  certes  bien  tel  en  désir. 

5  5  Mais  encores  que  mon  feu  père,  de  bonne  mémoire,  Grandgousier  eust 
adonné  tout  son  estude^^  à  ce  que  je  proffitasse  en  toute  perfection  et  sçavoir 
politique,  et  que  mon  labeur  et  estude  correspondit  très  bien,  voire  encores 
oultrepassast  son  désir,  toutesjoys,  comme  tu  peulx  bien  entendre,  le  temps 


Ligne  42  :  A,  G  :  je  ne  dys  pas  ;  ]  :  je  ne  dys  —  I.  43.  H,  J  :  vertus  —  A,  G,  H,  J, 
K  :  par  icy  devant  —  1,  44.  G  :  plus  forte  encourager  à  proufiter  ;  J  :  prouffiter  —  A, 
G,  H,  J,  K  :  Et  ce  que  présentement...  pour  Vadvenir  manque  —  1.  48.  G  :  entreprinse, 
consumvier  —  A,  G  :  peult  —  1.  49.  A,  G  :  riens  —  M  :  ainsi  y  ay  je  secouru  —  1.  50. 
A,  K  :  thresor  ;  G  :  trésor  —  A  :  une  fois  —  1.  51.  A,  G,  J  :  vertui  —  G  :  preudo- 
inie  ;  J  :  preudljomme  —  1.  52.  A,  G,  J  :  mirouer  —  1.  54.  G  :  comme  je  souJmite  — 
1.  5).  A,  G,  J  :  Grantgousier — 1.  56.  J  :  prouffitasse  —  1.  57.  A  :  politicque —  A,  G, 
H,  J  :  correspondis  —  1.  58.  G,  H,  J  :  toutesfois  —  G  :  conie 

24.  Qui  dégénère,    qui  déchoit.   Cf.  1.  III,  26.  Aidé, 
ch.  XVIII  :  «  Ma  femme  non  dégénérante  de  ceste  27.  Un  jour. 

commune  entreprinse...  »  ^g"  Sagesse,  ensemble  des  qualités  qui  font 

25.  Tu  te  rafraîchisses,  tu  reprennes  des  forces  °  '  ^ 
fraîches.  -  Il   est  possible  que  cette  phrase,       le  prud'homme,  l'honnête  homme. 

ait  été  ajoutée  en  1542,  non  comme  une  addi-  29.  Tout  son  zèle.  L'emploi  à'estude  au 
tion,  mais  comme  une  variante  qui  aurait  dû,  genre  masculin  est  fréquent  chez  R.  ;  d'ail- 
dans  la  pensée  de  R.,  remplacer  la  première  leurs,  dès  le  xves.,le  mot,  anciennement  fémi- 
rédaction.  Cf.  Bodin,  i?«'.  Hiat.  Litt.,  1902,  nin,  tend  par  réaction  étymologique,  à  devenir 
p.  653-56.  (P.)  masculin  Cf.  Brunot,  1. 1,  p.  404-405.  (S.) 


102  PANTAGRUEL 

n estait  tant  idoine^°  ne  commode  es  lettres  comme  est  de  présent,  et  navoys 

60  copie  5 '  de  tel^  précepteurs  comme  tu  as  eu. 

Le  temps  estait  encares  ténébreux  et  sentant  Vinfelicité^''  etla  calamité  des 
Gathi^\  qui  avaient  mis  à  destruction  toute  bonne  literature ;  mais,  parla 
bonté  divine,  la  lumière  et  dignité  a  esté  de  mon  eage  rendue  es  lettres,  et  y 
voy  tel  amendement  que  de  présent  à  difficulté  serays  je  receu  en  la  première 

65  classe  des  petite  grimaulx^'^,  qui  en  mon  eage  '^  virile  estoys  (non  à  tord) 
réputé  le  plus  sçavant  dudict  siècle.  Ce  que  je  ne  dis  par  jactance  vaine,  — 
encares  que  je  le  puisse  louablement  faire  en  fescripvant,  comme  tu  as  l'auto- 
rité de  Marc  Tulle ^^,  en  son  livre  de  Vieillesse",  et  la  sentence  de  Plu- 
tarche  au  livre  intitulé  :  Comment  on   se  peut  louer  sans  envie '^, — 

70  mais  pour  te  donner  affection  de  plus  hault  tendre. 


Ligne  59.  A,  H,  J,  K  :  ydoine  ny  commode  ;  G  :  ydoyne  ny  commode  —  A,  G,  H,  J,  K  : 
comme  il  est  —  A,  G  :  et  navoys  pas  —  1.  60.  K  :  precepturs  —  1.  61,  G  ;  ténébreux  et 
seuttent  ;  J  :  sentent  —  1.  62.  J  :  qui  auroient  mis  —  1.  63.  A  :  aage  —  H  :  redue  — 
1.  64.  M  :  seroysje  creu  —  G  :  première  classe  de  peti\  grimaulx  —  1.  65.  A,  H,  K  :  peti^ 
—  A,  G  :  moy  qui  —  A  :  aage  —  1.  GG.  k,G  :  ce  que  je  ne  dis  pas  —  1.  67.  A  :  encores 
que  bien  je  le  puisse  et  louablement  —  ]  :  en  te  escripvant  —  A.  G  :  Vauctoritè  ;  J  : 
l'authoritê  —  1.  69.  H,  J  -.on  livre  —  K.  ]  :  on  se  peult 

30.  Apte.  Cf.  1.  I,  ch.  L,  n.  $5.  apud  Horaerum  saepissime  Nestor  de  virtutibus 

31.  Abondance.  Latinisme  (copia,  même  suis  praedicet  ?  tertiam  enim  jam  aetatem 
sens)  fréquent  cliez  R.  et  au  xvi^  s.  hominura  vivebat  ;  nec  erat  ei  verendum,  ne 

32.  Infortune,  malheur.  Latinisme  qu'on  lit  vera  de  se  praedicans,  nimis  videretur  aut  inso- 
souvent  chez  R.et  chez  les  écrivains  de  l'époque.  lens  aut  loquax.  »  (P.) 

33.  Chez  tous  les  humanistes  du  temps  de  38.  IlEpt  loîJ  âautov  £x:atvav  àveTwtçOovw;  [De 
R.,  ce  mot  tend  à  devenir  synonyme  de  bar-  se  ipsum  citra  invidiam  laudando].  Le  passage 
bares  et  à  désigner  les  gens  et  les  oeuvres  du  auquel  R.  fait  allusion  semble  être  le  suivant, 
moyen  âge  en    général.  (P.)  xx  :    «  Toûioiç  [j.£v  oûv,  av  [at]  advov  'éyojaiv  r)- 

34.  Écoliers  des  classes  élémentaires.  Cf.  Xtzîav,  àXXà  /.al  BdÇav  xal  àpsxJjv,  SotIov,  où 
ch.  I,  n.  47.  yàp   àvwyeXèç,  àXXà  [xÉya,  Ç^Xov  l(i.:T;oio3v  aijLa 

35.  Age.  Cf.  1.  I,  ch.  I,  n.  11.  xal  iptXoT'.[j.(av  xtvà  xoïç    oCtw    /.oXaî^ojxsvot;.  Il 

36.  Cicéron.  Au  xvie  s.,  on  désigne  les  faut  être  indulgent  pour  les  vieillards  qui  se 
auteurs  latins  tantôt  par  leur  cognomen,  tantôt  vantent,  lorsqu'ils  ont  pour  eux  non  seule- 
par  le  praenomen  et  le  nomen.  (P.)  ment  l'âge,  mais  aussi  la  réputation  et  la  vertu, 

37.  Cf.  DeSenectute,  9  et  10  :  «  Nihil  necesse  car  il  n'est  pas  inutile,  il  est  au  contraire  impor- 
est  mihi  de  me  ipso  dicere,  quanquam  est  id  tant  qu'ils  excitent  le  zèle  et  l'amour-propre  de 
quidem  senile,  aetatique  nostrae  conceditur.  ceux  qu'ils  réprimandent  ainsi  [en  donnant  leur 
[C'est  le  vieux  Caton  qui  parle.]  Videtisne  ut  propre  conduite  en  exemple].  »  (P.) 


CHAPIlKi:    VI II 


103 


75   (• 


Mainicnanl  toutes  disciplines  sont  restitmes  '^  les  langues  instaurées  : 
Grecque  ^°  sans  laquelle  cest  honte  que  une  personne  se  die  sçavant, 
Hebraicque,  Caldaicque*\  Latine^''  ;  les  impressions,  tant  élégantes  et  cor- 
rectes, en  usante  ^\  qui  ont  esté  inventées  de  mon  eage par  inspiration  divine^\ 
comme  à  contrefit  *^  T artillerie  ^^  par  suggestion  diabolicque  ^\  Tout  le 
monde  est  plein  de  gens  savans,  de  prec[e]pteurs  très  doctes,  de  librairies 
très  amples,  quil  m'est  advis  que,  ny  au  temps  de  Platon,  ny  de  Ciceron,  ny 
de  Papinian  '*^  nestoit  telle  commodité  d'estude  qu'on  y  veoit  maintenant,  et 
ne  se  fauldra  plus  doresnavant  trouver  en  place,  ny  en  compaignic,  qui  ne 
80  sera  bien  expoly^^  en  Tofficine'" de  Minerve.  Je  voy  les  brigans,  les  boureaulx, 


Ligne  71.  M  :  restitués—  1.  76.  A  :  scavans  —  J  :  de  libraires  —  1.  78.  A,  G  :  ny  avoit 
point  telle  commodité  d'estude  qu'il  y  a  maintenant  ;  H,  J  :  qu'on  il  y  veoit  maintenant  — 
1.  79.  A  :  doresenavant  —  1.  80.  M  :  exploy  ;  J  :  qui  ne  sera  ne  bien  expoly  —  A  :  bourreaux 


39.  Rétablies  en  leur  premier  élat.  Cf.  1.  I, 
ch.  IX  :  «  après  la  restitution  des  bonnes  lettres.  « 

40.  Cet  éloge  du  grec  indispensable  à  tout 
érudit,  se  rencontre  presque  chez  tous  les 
humanistes  du  xvie  s.  (P.) 

41.  Erasme  avait  recommandé  l'étude  de 
la  langue  chaldaïque,  utile  à  l'interprétation  de 
l'Ancien  Testament.  Cf.  Apologia  in  dialogum 
Jacohi  Latonii  (i  5 18)  :  «  Nec  adferam  in  médium 
quod  hebra;a  chaldaicaque  lingua,  cum  sint 
inter  se  confines  cumque  utraque  prodita  sint 
veteris  instrumenti  volumina,  non  solum  hune 
habent  usum,  ut  apud  barbaras  pr^dicetur 
Christus,  verum  etiam  ut  de  scripturis  judice- 
mus.  »  Cf.  Thuasne,  op.  cit.,  p.  249,  n.  2. (P.) 

42.  Le  grec,  le  latin  et  l'hébreu  sont  les 
trois  langues  favorites  des  humanistes,  les  trois 
qui  étaient  enseignées  au  Collège  royal,  la  «  tri- 
lingue Académie  »,  comme  l'appelle Marot.  (P.) 

45.  Usage.  Cf.  1.  I,  ch.  IX,  n.  14. 

44.  L'attribution  de  l'invention  de  l'impri- 
merie à  une  inspiration  divine  est  un  lieu  com- 
mun cher  aux  humanistes.  Cf.  Thuasne,  Villon 
et  Rabelais,  p.  252. 

45.  Au  rebours.  Composé  attesté  ici  pour  la 
première  fois. 

46.  L'ensemble  des  engins  de  guerre.  Cf. 
1.  I,  ch.  XXVI,  n.   14. 


47.  L'artillerie  était  considérée  depuis  long- 
temps comme  une  invention  du  diable.  Dans 
l'enfer  des  Mystères  du  moyen  âge,  figuraient 
des  canons.  Cf.  R.E.R.,  IX,  20,  note  i.  Erasme 
dansl'Adage  Dulce  hélium  inexpertis,  qualifie  en- 
core les  bombardes  de  machines  du  Tartare, 
tartareis  machinis.  (P.) 

48.  Le  règne  de  Septime  Sévère,  sous  qui 
florissait  le  jurisconsulte  Papinian,  n'a  pas  été 
particulièrement  favorable  aux  études.  R. 
semble  bien  reproduire  ici  les  idées  des  légistes 
qu'il  avait  fréquentés  :  il  considère  qu'un  grand 
jurisconsulte,  auteur  de  Ouxstiones,  Responsa, 
Definitiones,  et  souvent  cité  dans  le  Digeste, 
suffit  à  la  gloire  d'une  époque.  (P.) 

49.  Poli,  perfectionné.  Latinisme  (expoîitus 
même  sens)  rare  au  xvie  s. 

50.  Ecole  de  sagesse.  Cf.   1.   V,  ch.   xx 

«  Egypte,  célèbre  officine  de  toute  philosophie.  » 
Ailleurs,  au  sens  technique  de  fabrique,  1.  III, 
ch.  II  :  «  officines  de  faulx  monnoyeurs  »,  ou 
encore,  1.  III,  ch.  vu:  «  Le  cœur  qui  est  Voffi- 
cine  de  tout  bien  et  de  tout  mal.  »  Toutes  ces 
acceptions  sont  celles  du  lat.  officina.  (S.)  — 
Réminiscence  d'un  passage  de  Budé,  Lucubra- 
tiones,  286  C  :  «hominem  in  nulla  non  officina 
Musarum  perpolitum.  »  Cf.  Delaruellc,  loc. 
cit.,  p.  252,  n.  2.  (P.) 


lO-l 


PANTAGRUEL 


les  avanturiers'\  les  palefreniers  de  maintenant  plus  doctes  que  les  docteurs 
et  prescheurs  de  mon  temps.  Que  diray  je  ?  Les  femmes  et  filles  ont  aspiré 
à  ceste  louange  et  manne  céleste  de  bonne  doctrine  ^^  Tant  y  a  que,  en  Péage 
où  je  suis,  j'ay  esté  contrainct  de  apprendre  les  lettres  Grecques  ^\  lesquelles 
85  je  navois  contemné  *'^  comme  Caton  ^\maisjen'avoys  eu  loysir  de  comprendre 
en  mon  jeune  eage  ;  et  vohinfiers  me  délecte  à  lire  les  Moraulx  de  Plii- 
tarche  ^^,  les  heaidx  Dialogues  de  Platon  '',   les  Monumens  de  Paiisa- 


Ligne  81.  H  :  plus  doctes  les  que  docteurs  —  1.  82.  A,  G  :  de  mon  temps.  Il  n  est  pas 
les  femmes  et  filles  qui  ne  ayent  aspiré  à  ceste  louange  et  à  ceste  manne  céleste  de  bonne 
doctrine  —  1.  83.  A  :  en  l'auge  —  1.  85.  A  :;V  n'avoys  pas  contemné;  G  :  je  navois  pas 
contenné  ;  H  :  contenné  ;  J.  K  :  contenue  ;  M  :  continué  —  G  :  le  loysir  de  compren  — 
1.  86.  A  :  aage  —  A,  G  :  voulentiers  —  J  :  moralux  —  1.  87.  M  :  Monuemens . 


5 1 .  Milice  irrégulière  de  fantassins  sous  Fran- 
çois 1er.  Cf.  1.  I,  ch.  XXVI,  n.  23. 

52.  Erasme,  dans  le  colloque  Abbatis  et 
Eruditœ,  cite,  parmi  les  femmes  instruites  de 
son  temps,  les  sœurs  de  l'érudit  nurembergeois 
Bilibald  Pirckeimer,  les  sœurs  du  théologien 
Blaurer  et  les  filles  de  Thomas  Morus.  Cf. 
Thuasne,  Villon  et  Rabelais,  jp.  247.  R.  sans 
doute  songeait  aussi,  en  écrivant  cette  phrase, 
à  Marguerite  de  Navarre.  Cette  diffusion  de  la 
culture  antique  chez  les  femmes  excitait  l'en- 
thousiasme de  Salmon  Macrin,  entre  autres 
humanistes.  Cf.  Hymnonwi   Jibri  sex,  p.  173  : 

At  nunc  o  Deus  !  o  beata  secla  ! 

Romanas  pueri,  innubae  et  puellce 

Ac  gracias  avide  sequuntur  artes.  (P.) 

53.  Si  l'on  en  croit  Erasme  (lettre  à  Martin 
Dorp)  nombre  de  personnages  de  son  temps 
s'étaient  mis  à  l'étude  des  lettres  antiques  sur  le 
tard,  comme  Gargantua  :  «  Possem  tibi  per- 
multos  enumerare  nominatim  qui  cani  jam 
cœperint  in  his  literis  repuerascere,  quod  tan- 
dem animadverterint  sine  his  mancum  ac 
cœcum  esse  literarum  studium.  »  Cf.  Delaruelle, 
toc.  cit.,  p.  253.  (P.) 

54.  Méprisé.  Cf.  1.  I,  ch.  xlvi,  n.  10. 

5  5 .  Réminiscence  de  Plutarque  qui  rapporte, 
Vie  de  Caton  V Ancien,  que  Caton  méprisait  toute 
la  culture  et  l'éducation  des  Grecs  :  «  ;:âaav 


'EÀXr|vr/.r,v  ixoDiav  za;  7:aio£t'av  Otco    oiloT'.ata; 
~po-T|Àa/.i'wa)v.  »  (P.) 

56.  Peut-être  avons-nous  là  une  confidence 
de  R.  sur  ses  lectures  favorites.  Plutarque  est 
un  des  auteurs  anciens  auxquels  il  a  le  plus  em- 
prunté. Cf.  Plattard,  p.  229-245.  Nous  connais- 
sons trois  exemplaires  des  Moralia  de  Plutarque 
revêtus  de  l'ex-libris  de  R.  L'un  d'eux  a  été  si- 
gnalé et  étudié  par  M.  A.  Lefranc,  dans  V Ama- 
teur d'autographes,  15  juin  1901  ;  un  autre  par 
M.  P.  P.  Plan,  dans  les  Mélanges  d'archéologie 
et  d'histoire  deVEcole française  de  Rome,  1906.  (P.) 

57.  R.  professe  souvent  une  grande  admira- 
tion pour  Platon.  Il  cite  au  cours  de  son  livre 
plusieurs  de  ses  dialogues  :  le  Banquet,  la  Répu- 
blique, le  PhiVebe,  le  Gorgias,  le  Tinu'e.  La 
bibliothèque  municipale  de  Montpellier  possède 
un  Platon  revêtu  de  son  ex-libris.  Cf.  A. 
Lefranc,  Bidletin  du  bibliophile,  1905.  Dans  la 
Lettre  au  bailli  du  bailli  des  BailUfs,  nous 
vovons  que  R.  demande  à  emprunter  à  M.  le 
Scelleur  de  l'évêché  d'Orléans,  Claude  Fram- 
berge,  un  exemplaire  de  Platon  qui  lui  a  déjà 
été  prêté.  Cf.  R.  E.  R.,  III,  160  et  VII,  517. 
Pourtant,  R.  n'a  fait  que  peu  d'emprunts 
directs  à  Platon  (cf.  Plattard,  p.  225),  encore 
qu'il  s'intéressât  aux  idées  platoniciennes  qui 
étaient  du  domaine  commun  des  humanistes 
dans  la  première  moitié  du  xvic  s.  (P.) 


CHAlMTRi;    VIII 


105 


90 


nias  5'  et  Antiquitez  de  Athcneus  '\  attendant  lljeure  qu'il  plaira  à  Dieu, 
mon  Créateur,  nie  appeJler  et  eommander  yssir^°  de  ceste  terre. 

Farquoy  ^\  mon  Jil~,  je  te  admoneste  ^'  que  employé  ta  jeunesse  à  bien 
profiter  en  estudes  et  en  vertus.  Tues  à  Paris,  tu  as  ton  précepteur  Epistemon, 
dont  Vun^' par  vives  et  vocables^*  instructions.  Ta  ultre  par  louables  exemples, 
te  peut  endoctriner  ^'\ 
feniens  et  veulx  que  tu  aprenes  les  langues  parfaictement  :  premièrement 
95  la  Grecque,  comme  le  veult  Quint ilian  "^  secondement  la  Latine,  et  puisTHe- 
braïcque  pour  les  sainctes  letres,  et  la  Chaldaïcque et Arabicque pareillement^''  ; 


Ligne  91,  J  :  proiifiter  ;  K  :  prouftter  —  A,  G  :  estude 
92.  A,  H  :  vocales  — G  :  l'autre  —  1.  93.  A,  G  :  te peust 
-  1.  95.  K  :  la greque 


et  en  vertus  manque   — 
I.  94.  A,  H,  J  :  J'entends 


58.  La  description  de  la  Grèce  (ncoirlyTiaiç 
TT);  'EÀXiôo;)  de  Pausanias  (ne  s.  ap.  J.-C.) 
était  très  goûtée  des  lettrés  de  la  Renaissance 
pour  les  documents  qu'elle  leur  fournissait  sur 
la  géographie,  les  monuments  et  la  mythologie 
de  la  Grèce.  R.  la  cite  deux  fois  (cf.  Plattard, 
p.  210)  et  lui  a  emprunté  directement  ou 
indirectement  un  certain  nombre  de  curiosités 
d'érudition.  (P.) 

59.  Le  Banquet  des  Sophistes  (As'.nvoaoçu-ai) 
d'Athénée  (me  s.  ap.  J.-C.)  était  également  en 
faveur  auprès  des  humanistes  de  la  Renaissance, 
si  curieux  de  tout  le  détail  de  la  vie  antique. 
Diverses  anecdotes,  rapportées  par  R.,  ont  leur 
origine  dans  cette  compilation  (cf.  Plattard, 
p.  179)  ;  mais  il  est  difficile  de  dire  si  R.  les  a 
tirées  lui-même  d'Athénée,  ou  empruntées  à 
quelques-uns  des  ouvrages  de  seconde  main 
qui  avaient  exploité  le  recueil  grec.  (P.) 

60.  Sortir.  Cf.  1.  I,  ch.  i,  n.  5. 

61.  C'est  pourquoi.  Ici  commence  le  pro- 
gramme d'études  que  Gargantua  propose  à  son 
fils.  On  remarquera  qu'il  est  moins  précis  que 
celui  qui  est  décrit  aux  ch.  xxiii  et  xxiv  du 
1.  I.  R.  n'y  parle  point  des  méthodes  péda- 
gogiques à  suivre  et  ne  semble  pas  se  soucier 
d'allier  la  culture  physique  à  la  culture  intel- 
lectueUe.  (P.) 


62.  Je  t'avertis.  Cf.  1.  I,  ch.  xviii,  n.  14. 

63.  Epistemon. 

64.  Orales.  Latinisme  (vocales)  isolé  dans  ce 
sens;  Montaigne  emploie  de  même  la  forme 
francisée  voyelle,  t.  I,p.  345  :  «  Ceste  correction 
voyelle  et  auriculaire.  »  (S.) 

65.  Instruire.  Cf.  1.  I,  ch.  xiv,  n.  7.  Rémi- 
niscence de  Cicéron,  De  Officiis,  I,  i  :  «  Quan- 
quam  te,  Marce  fili,  annum  jam  audientem 
Cratippum  idque  Athenis,  abundare  oportet 
praeceptis  institutisque  philosophiae,  propter 
summam  et  doctoris  auctoriiatem  et  urbis  quo- 
rum aller  te  scientia  aiigere  potest,  altéra  exeni- 
plis...  »  (P.) 

66.  Cf.  Institutio  oratorio,  I,  i  :  «  A  graeco 
sermone  puerum  incipere  malo  :  quia  Latinus, 
qui  pluribus  in  usu  est,  vel  nobis  nolentibus  se 
praebet  ;  simul  quia  disciplinis  quoque  graecis 
prius  instituendus  est,  unde  et  nostrae  fluxe- 
runt.  »Budé,  DeAsse,  t.I,  p.  34,  avait  recom- 
mandé d'étudier  le  grec  avant  le  latin,  sur 
l'autorité  de  Quintilien.  (P.) 

67.  C'est-à-dire  pour  l'étude  de  l'Écriture 
Sainte,  dont  le  texte  nous  a  été  transmis  en 
hébreu,  enchaldéenet  en  arabe.  Certains  psau- 
tiers du  temps  de  R.  donnaient  le  texte  des 
psaumes  en  hébreu,  en  grec,  en  arabe,  en  chal- 
déen  et  en  latin.  Cf.  R.E.R.,  X,  335.  (P.) 


PANTAGRUEL. 


14 


io6 


PANTAGRUEL 


et  que  tu  formes  ton  stille,    quand  à  la    Grecque,  à  Timiiation  de  Pla- 
ton, quand    à  la    Latine,   à  Ciceron  ^^.  Quil  n'y  ait  hystoire  que  tu   ne 
tienne  en  mémoire  présente,  à  quoy  te  aydera  la  Cosmographie  ^'  de  ceulx 
100  qui  en  ont  escript. 

Des  ars  libéraux  :  géométrie,  arismeticque  et  musicque'^°,  je  t'en  donnay 
quelque  goust  quand  tu  estoys  encores  petit  en  l'eage  de  cinq  à  six  ans  ;  pour- 
suys  la  reste '^';  et  de  astronomie  saiche  en  tous  les  canons  '%•  laisse  moy 
f astrologie  divinatrice"^'  et  Fart  de  Lullius'^^,  comme  abu^et  vanité^. 


Ligne  97.  A,  G  :  quant  à  —  1.  98.  A,  G  :  quant  à  —  A,  G,  H  :  histoire  —  1.  99. 
A,  G,  H,  J  :  tiengne  —  1.  loi.  A  :  Les  an,  liheraulx  ;  G  :  liberaulx  —  1.  102,  G  : 
quant  —  A  :  en  Vaage  —  1.  103.  A  :  /^  reste  ;  H  :  poursuis  ;  J  :  poursuis  le  reste  —  A  : 
saches  en  ;  G  :  sache  en;   H,  J  :  sasche  en 


68.  De  la  langue  française  il  n'est  pas  ques- 
tion. La  «  philosophie  »  telle  que  l'entendaient 
les  humanistes,  c'est-à-dire  toutes  les  sciences 
dignes  de  ce  nom,  ne  pouvait  s'enseigner 
dans  la  langue  vulgaire,  qui  restait  méprisée 
de  savants  comme  Budé.  Cf.  1. 1,  ch.  xv,  n.  23. 

(P.) 

69.  Terme  francisé  au  xvK  s.  par  Jean  Le 
Maire  (t.  I,  p.  26  :  «  la  cosmographie,  c'est  à 
dire  la  description  de  la  terre  «),  qui  le  confond 
avec  la  géographie  définie  plus  loin,  p.  120: 
«  La  géographie,  c'est  à  dire  la  situation  de 
la  terre.  »  R.  avait  des  notions  plus  précises 
sur  l'une  et  sur  l'autre  sciences  ;  la  cosmographie 
est  pour  lui,  comme  pour  les  anciens,  la  descrip- 
tion de  l'univers,  et  nous  avons  vu,  ch.  vu, 
p.  83,var.  G,  dans  la  bibliothèque  de  Saint- 
Victor  ce  titre  plaisant  :  De  cosmographia  pur- 
gatorii.  (S.) 

70.  Gargantua  ne  cite  que  quatre  des  sept 
arts  libéraux  enseignés  dans  les  collèges  des 
Facultés  des  Arts  :  le  «  reste  »  comprenait 
la    grammaire,    la   rhétorique   et    la  logique. 

(P-) 

71 .  Reste  était  tantôt  masculin  et  tantôt  fémi- 
nin au  xvie  s.  Cf.  A  toutes  restes,  1.  I,  ch.  m, 
n.  54.  (P.) 

72.  Lois,  règles. 


7  3 .  Qui  devine  ou  prédit  le  sort  des  hommes. 
Cf.  1.  III,  ch.  XLV  :  «  les  Mjenades...  forcenées, 
divinatrices  »,et  ailleurs.  'La.ûnhm^  (divinatrix) 
du  xvie  s.  Montaigne,  Essais,  1. 1,  ch.  xii,  parle 
de  «  fables  divinatrices  ».  Cette  astrologie  judi- 
ciaire est  celle  qui  prétendait  déterminer  l'in- 
fluence des  astres  sur  la  destinée  humaine .  On 
l'opposait  à  l'astrologie  proprement  dite,  ou 
naturelle,  laquelle  se  confondait  avec  l'astrono- 
mie. On  sait  que  le  xvie  s.  marque  l'apogée  de 
cette  prétendue  science  ;  les  sceptiques,  comme 
R.,  étaient  alors  bien  rares.  (S.) 

74.  II  est  probable  qu'il  s'agit  ici  non  de  l'al- 
chimie de  Raymond  LuUe,  déjà  bafouée  au  ch. 
VII,  1.  133,  mais  de  son  Arsbrevis,  espèce  de 
sophistique  dont  H.  Corneille  Agrippa  venait 
de  montrer  l'inanité,  au  ch.  ix  du  De  vanitate 
scientiarum  :  «  Invenit  autem  Raymundus  Lul- 
lus  recentioribus  temporibus  dialecticae  haud 
absimilem  prodigiosam  artem,  per  quam ...  de 
quovis  subjecto  sermone  abunde  quis  valeat 
disserere,  atque  invenire  quadam  artificiosa 
nominum  ac  verborum  perturbalione,  atque  in 
utramque  partem  de  omni  sermone  curioso  hoc 
plus  quam  eleganti  artificio  garrula  loquacitatis 
ostentatione  disputare  neque  uUum  vincendi 
locum  aliis  relinquere  et  res  minutissimas  et 
pusillas  in  immensum  dilatare...  »  (P.) 


CHAPITRE    VIII 


107 


105        Du  droit  civil  '^  je  veuJx  que  tu  saichc  par  ciicur  les  beaiiJx  textes  et  me 

les  confère  avecques  philosophie. 

Et,  quand  à  la  congnoissance  des  faict:^  de  nature,  je  veidx  que  tu  te  y 

adonne  curieusement'^ ;  qu'il  n'y  ayt  mer,  rivière  ny  fontaine,  dont  tu  ne  con- 

gnoisse  les  poissons,  tous  les  oyseaulx  de  Tair,  tous  les  arbres,  arbustes  "  et 
no  fructices  "^  des  foresti,  toutes  les  herbes  de  la  terre,  tous  les  met  aulx  cache:^  au 

ventre  des  abysmes,  les  pierreries  de  tout  Orient  et  Midy  :  rien  ne  te  soit 

incongneu. 

Puis  songneusement  revisite  "  les  livres  des  medicins  Grec^,  Arabes  ^°  et 

Latins,  sans  contemner  les  Thalmudistes  ^'  et  Cabalistes  ^\  et  par  fréquentes 


Ligne  105.  H,  J  :  droici  —  A,  G  :  tu  sache  ;  H,  J  :  tu  sasche  —  1.  106,  A,  G  : 
avecques  la  philosoptne —  l.  107.  A,  G  :  £/  quant  à  —  1.  108.  A  :  ryviere  —  1.  iio. 
M  :  foreti  —  H,  J  :  on  ventre  —  1.  ni.  A,  G,  H  :  riens  —  1.  113.  A,  G,  J  :  médecins 
—  1.  114.  K  :  et  sans  conienner  —  G  :  fréquente 


75.  Ici,  comme  plus  loin  au  ch.  x,  R.  révèle 
son  initiation  aux  sciences  juridiques.  Il  se  fait 
l'écho  de  Budé  et  du  cercle  des  légistes  de 
Fontenay-le-Comte,  qui  professaient  une  vive 
admiration    pour  le    droit  civil    romain.  fP.) 

76.  Soigneusement.  Cf.  1.  I,  Prol.,  n.  77. 

77.  Latinisme  {arhnstum,  même  sens)  que 
R.  tire  de  Pline  et  qui  s'est  généralisé  dès  le 
xvie  s.  (S.) 

78.  Buissons.  Emploi  isolé  de  ce  latinisme 
(Jruticevi). 

79.  Recherche  souvent.  Et  plus  bas  :  «  Com- 
mence à  visiter  \qs  sainctes  lettres.  »  Latinisme 
(x'isitare)  fréquent  au  sens  d'inspecter.  Cf. 
Amyot,  Lysand.,  ch.  lvii  :  «  Il  fallait  visiter  les 
papiers  que  Lvsander  avoit  dans  sa  maison.  » 
(S.) 

80.  Dans  Gargantua,  R.  marque  moins  de 
considération  pour  la  médecine  arabe.  Cf.  1.  I, 
ch.  XXIV,  n.  185. 

81.  Talmudistes,  ici  au  sens  de  rabbins, 
auteurs  de  l'immense  compilation  connue  sous 
le  nom  de  Talmud.  Le  dérivé,  tiré  du  bas-lat. 


talmiidisla,  est  ici  attesté  pour  la  première  fois. 
Cf.  1.  III,  ch.  XLiv  :  «  Comme  disent  les  thal- 
mudistes... »  (S.) 

82.  Savants  dans  la  Cabale,  mentionnée  ci- 
dessus  (cf.  Prol.  n.  Il),  Dérivé  attesté  pour 
la  première  fois  chez  R.  qui  associe  fréquem- 
ment les  Cabalistes  aux  Massorètes  (1.  IIL 
ch.  XIV  et  xxiii)  ;  parfois,  il  donne  ce  nom 
aux  moines,  1.  I,  ch.  viii  :  «  les  Cabalistes  de 
Sainlouand.  »  (S.)  —  Ce  sont  les  médecins  juifs. 
«  Les  Juifs  sont  divisés  en  deux  sectes  géné- 
rales :  les  Karaïtes,  qui  ne  veulent  point  rece- 
voir les  Traditions  ni  le  Thalmud,  mais  le  seul 
texte  de  l'Ecriture  ;  et  les  Rabbanistes,  ou  Thal- 
mudistes, qui  outre  cela  reçoivent  encore  les 
Traditions  et  suivent  le  Thalmud.  Ceux-ci 
sont  encore  divisés  en  deux  :  en  Rabbanistes 
simples,  qui  expliquent  l'Ecriture  selon  le  sens 
naturel  par  la  grammaire,  l'histoire  ou  la  tra- 
dition ;  et  en  Cabalistes,  qui,  pour  y  découvrir 
les  dons  cachés  et  mystérieux  que  Dieu  y  a 
mis,  se  servent  de  la  Cabale.  »  (Dict.  de  Tré- 
voux, MO   Cabale.)  (D.) 


io8 


PANTAGRUEL 


T15  anatomies^^  acquiers  tov  parfaick  congnoissance  de  Yaiilire  ?nonde^\  qui 
est  Vhomme.  Et  par  lesquelles  heures  du  jour  commence  à  visiter  les  sainctes 
lettres,  premièrement  en  Grec  le  Nouveau  Testament  et  Epistres  des 
Apostres,  et  puis  en  Hebrieu  ^^  le  Vieulx  Testament. 

Somme,  que  je  voy  un  ahysme  de  science  :  car,  doresnavant  que  tu  deviens 

120  homme  et  te  fais  grand,  il  te  faiddra  yssir  ^^  de  ceste  tranquilliié  et  repos 
d'cstude  et  apprendre  la  chevalerie  et  les  armes  *'  pour  défendre  ma  maison 
et  nos  amys  secourir  en  tous  leurs  affaires  ^^  contre  les  assaut x  des  mal  fai- 
sans. 

Et  veux  que  de  hrief^^  tu  essaye  combien  tu  as  proffité,  ce  que  tu   ne 

125  pourras  mieiûx  faire  que  tenent  conclusions '^°  en  tout  sçavoir,  publiquement, 
envers  tous  et  contre  tous  '^\  et  hantant  les  gens  lettre:^  qui  sont  tant  à  Paris 
comme  ailleurs. 


Ligne  115.  A  :  anaiomyes  —  1.  116.  A,  G,  H,  J  :  Et  par  quelques  heures  —  1.  119. 
A,  H,  J  :  que  je  voye  ;  G  :  que  tu  voye  —  A  :  doresenavant  —  1.  120,  A,  J  :  issir  — 
1.  124.  A,  G,  H  :  veulx  —  1.  125.  G,  J  :  tenant  —  A,  H,  J  :  puhlicquetnent  ;  G  : 
puplicquement  —  1.  12e.  H,  J  :  letrei  —  1.  127.  K  :  aillieurs 


83.  Dissections.  Fréquent  avec  ce  sens  au 
xvie  s.  et  tout  particulièrement  chez  Paré  (v. 
Littré).  On  sait  que  R.  fît  à  Lyon  en  1 538  une 
leçon  publique  d'anatomie  sur  le  cadavre  d'un 
pendu.  (S.)  —  Au  temps  de  R.  les  analomies 
c'est-à-dire  les  dissections  étaient  rares,  parce  que 
l'on  ne  pouvait  guère  disséquer  que  les  cadavres 
des  suppliciés.  Parfois  les  étudiants  allaient  la 
nuit  dans  les  cimetières  déterrer  les  morts  pour 
les  anatomiser  en  secret.  Cf.  La  Vie  privée 
d'autrejois,  par  A.  Franklin,  t.  XIL  Les  chirur- 
giens. Paris,  1893,  p.  105-125,  et  Lespremières 
dissections  à  la  Faculté  de  médecine  de  Paris,  par 
le  Dr  Wickersheimer,  Bulletin  de  la  Société  de 
l'histoire  de  Paris,  t.  XXXVII  (1910).  (D.) 

84.  Que  l'on  appelait  le  microcosme,  par  oppo- 
sition au  macrocosme,  l'univers.  Cf.  1.  III,  ch.  m  : 
«  Et  si  au  patron  de  ce  fascheux  et  chagrin 
monde  rien  ne  prestant,  vous  figurez  l'autre 
petit  monde  qui  est  l'home,  vous  y  trouverez  un 
terrible  tintamarre.  »  (P.) 

85.  Hébreu.  Cf.  1.  I,  ch.  un,  n.  50. 


86.  Sortir.  Cf.  1. 1,  ch.  i,  n.  5. 

87.  Ainsi  les  exercices  physiques  de  caractère 
militaire  que  R.,  dans  l'éducation  de  Gar- 
gantua, associe  aux  exercices  intellectuels,  sont 
ici  remis  à  l'époque  où  Pantagruel  aura 
achevé  ses  études.  Ce  n'est  que  dans  le  Gar- 
gantua que  s'accuseront  les  traits  vraiment  ori- 
ginaux du  système  d'éducation  de  R.  (P.) 

88.  Affaire  est  masculin  chez  R.  comme  gé- 
néralement au  xvie  s.  Cf.  Brunot,  t.  I,  p.  402. 

89.  Bref.  Cf.  1.  I,  ch.  v,  n.  5.  Le  sens  est  : 
promptement. 

90.  Tenir  conclusions;  dans  le  langage  de 
l'école,  c'était  soutenir  des  thèses.  Cf.  ch.  x,  1.  8. 
Pantagruel  «  par  tous  les  carrefours  de  la  ville 
mist  conclusions...  Et  premièrement  en  la  rue  du 
feurre  /m/ contre  tous  les  regens...  Puis  en  Sor- 
bonne  im/ contre  tous  les  Théologiens...  »(P.) 

91.  Ainsi  R., comme  tousses  contemporains, 
n'imagine  point  d'exercice  supérieur  à  l'argumen- 
tation comme  épreuve  de  la  science  acquise,  et  de 
l'exercice  du  jugement.  Par  là,  sa  pédagogie  garde 


CHAPITRl-    VIII 


109 


no 


Miiis  —  parce  que,  selon  le  saige  Salomon,  sapience  *"  n  entre  poinct  en 
ame  malivole'^'  et  science  sans  conscience  nesi  que  ruine  de  Yame —  il  te  con- 
vient seriw,  aymer  et  craindre  Dieu,  et  en  liiy  mettre  toutes  tes  pensées  et  tout 
ton  espoir,  et  par  foy  formée  de  charité  estre  à  hy  adjoinct  en  sorte  que 
jamais  ncn  soys  desamparé  par  péché.  Aye  suspect^  les  abus  du  monde.  Ne 
met:;^  ton  cueur^^  à  vanité -^  car  ceste  vie  est  transitoire,  mais  la  parolle  de 
Dieu  demeure  éternellement'^^.  Soys  serviahle  à  tous  tes  prochains  et  les  ayme 
135  comme  toy  mesmes.  Révère  tes  précepteurs^'.  Fuis  les  compaignies  des  gens 
esquel:^  tu  ne  veulx  point  resembler,  et  les  grâces  que  Dieu  te  a  données,  icelles 
ne  reçoip:;^  en  vain^'^.  Et,  quand  tu  congnoistras  que  auras  tout  le  sçavoir 
de  par  delà  acquis,  retourne  vers  nioy,  a/fin  que  je  te  voye  et  donne  ma  béné- 
diction devant  ^'  que  mourir. 

Mon  jil:;^,  la  paix  et  grâce  de  Nostre  Seigneur  soit  avecques  toy.  Amen. 

De  Utopie  '°",  ce  dix  septiesme  jour  du  moys  de  mars  '°'. 

Ton  père. 

Gargantua. 


140 


Ligne  128.  H,  J  :  sceloii  —  A  :  sage  —  1.  129.  A,  G  :  ruyne —  1.  132.  A,  G,  H,  J  :  de- 
semparé —  A  :  Ayei  —  A,  G  :  et  ne  met\  point  —  1.  135.  G  :  Fuys  —  M.  :  de  gens  — 
1.  136.  J  :  poinct  —  1.  137.  A  :  ne  recoipii  point  ;  G  :  ne  recoys point  ;  H,  J,  K  :  ne 
recoipii  —  G  :  Et  quant  —  1.   138.  A,  G  :  retourne-t-en 


quelque  chose  de  la  tradition  médiévale.  (P.) 

92.  Sagesse.  Cf.  1.  I,  ch.  xiv,  n.  9. 

93.  Malveillante.  Cf.  ci-dessus,  ch.  m,  n.9. 
Cf.  Livre  de  la  Sagesse,  I,  4  :  «  Nam  in 
male%'olani  animam  non  introibit  sapientia...  » 
Cette  sentence  est  souvent  citée  par  les  auteurs 
ecclésiastiques.  Voir  des  e.xemples  dans  R.E.R., 
IX,  p.  425-426.  (P.) 

94  L'expression  mettre  son  cœur  à  est  du 
langage  théologique.  C.  Calvin,  Inst.  Chrest. 
p.  760  :  '<  les  Roys  ne  doivent. .  .  mettre  leur 
cœur  à  avarice.  »  (P.) 

95.  A  des  choses  vaines.  C.  Calvin,  Iiist. 
Chrest.,  p.  202  :  «  Mais  comme  nostre  esprit 
est  enclin  à  vanité,  il  ne  peut  jamais  adhérer 
à  la  vérité  de  Dieu.  »  (P). 


96.  Réminiscence  d'Isate,  XL,  8  :  «  Ex- 
siccatum  est  fœnum  et  cecidit  flos  :  Verbum 
aiitem  Doviini  nostri  manet  in  xternum.  »  (P.) 

97.  Érasme  recommande  avec  instance  ce  res- 
pect des  maîtres  dans  son  De  pueris  statim  ac 
liberaliter  instituendis,  fol.  e  8  :  «  Primus  dis- 
cendi  gradus  est  praeceptoris  amor.  »  Cf. 
Thuasne,  Villon  et  Rabelais,  p.  265.  (P.) 

98.  L'éducation  morale  de  Pantagruel  n'est 
donc  pas  négligée.  Il  est  vrai  qu'elle  n'a  rien 
d'original.  On  notera  seulement  la  gravité  et  la 
piété  que  respirent  ces  exhortations  de  Gargan- 
tua à  son  fils.  (P.) 

99.  Avant.  Cf.  1.  I,  ch.  vi,  n.  30. 

100.  Cf.  ch.  II,  n.  4. 

TOI.  On  peut  supposer  que  cette  date  cor- 


IIO 


PANTAGRUEL 


Ces  lettres  receues  et  veues,  Pantagruel  print  nouveau  courage  et 
145  feut  enflambé  '°^  à  profiter  plus  que  jamais,  en  sorte  que,  le  voyant 
estudier   et  proffiter,  eussiez  dict  que  tel  estoit   son  esperit  '°^  entre 
les  livres  comme  est  le  feu  parmy  les  brandes,  tant  il  l'avoit  infati- 
gable '"'^  et  strident. 


Ligne  144.  K  :  ces  letties  —  1.  14$.  A,  G  :  fut  —  G,  J  :  prouffiter  —  1.  14e.  G,  J  : 
proujfiier  —  G,  H,  J  :  eussiei  dit  —  A,  G,  H,  J  :  esprit  —  1.  147.  G  :  entre  les  brandes 
—  K  :  tant  il  avait 


respond  à  celle  du  début  de  la  composition  de 
Pantagruel.  Comme  le  roman  a  été  terminé  en 
septembre  (ch.  xxxiv,  «  les  registres  de  mon 
cerveau  sont  quelque  peu  brouillés  de  ceste  pu- 
rée de  septembre  »),  R.  aurait  gardé  le 
livre  II  six  ou  sept  mois  sur  le  chantier.  (C.) 


102.  Enflammé.  Forme  archaïque  qui  dura 
jusqu'à  la  fin  du  xvie  s. 

103.  Esprit,  Cf.  1.  I,  ch.  x,  n.  58. 

104.  Il  n'est  peut-être  pas  sans  intérêt  de 
constater  que  Jean  Le  Maire  et  R.  ont  été  les 
premiers  a  employer  ce  mot.  (S.) 


Comment  Pantagruel  trouva  Panurge\ 
lequel  il  ayma  toute  sa  vie. 

Chapitrh  IX. 


10 


Un  jour  Pantagruel  se  pourmenant  ^  hors  la  ville  vers  Tabbaye 
Sainct  Antoine  %  devisant  et  philosophant  avecquesses  gens  etaulcuns 
escholiers,  rencontra  un  homme,  beau  de  stature  et  élégant  en  tous 
lineamens  du  co[r]ps,  mais  pitoyablement  navré  ■*  en  divers  lieux  et 
tant  mal  en  ordre  qu'il  sembloit  estre  eschappé  es  chiens,  ou  mieulx 
resembloit  ^  un  cueilleur  de  pommes^  du  païs  du  Perche'. 
De  tant  loing  que  le  vit  Pantagruel,  il  dist  es  assistans  : 
«  Voyez  vous  cest  homme,  qui  vient  par  le  chemin  du  pont  Cha- 


Ligne  4.  J  :  se  pormenant  —  A  :  hors  de  la  ville  —  1.  6.  K  :  escaliers 
cops  —  1.  8.  A  :  quHl  sembloit  quilfeust  ;  G  :  qu'il  sembloil  queil  feust 
pays  —  1.  10.  A,  G  :  £/  de  tant  loing 


1.  7.  K  :  du 
1.  9.  A, G: 


1.  Comme  pour  Epistémon,  qui  représente 
le  savoir,  Eusthènes,  la  force,  et  Carpalim,  la 
vitesse,  R.  a  tiré  le  nom  de  Panurge,  en  qui  il 
incarne  la  ruse,  d'un  mot  grec  :  ;cavoupyo;,  apte 
à  tout,  fourbe.  C'est  l'épithète  propre  au  renard 
dans  Aristote,  Elien,  etc.  (P.) 

2.  Promenant.  Cf.  1.  I,  ch.  vu,  n.  18. 

3.  L'abbaye  de  religieuses  de  l'ordre  de 
Cîteaux,  fondée  en  11 98  sous  le  titre  de  Saint- 
Antoine  des  Champs,  occupait  l'emplacement 
de  l'hôpital  actuel  de  Saint-Antoine,  à  Paris. 
L'établissement  était  entouré  de  hautes 
murailles  et  formait  un  petit  bourg  hors  la 
ville.  Il  fut  démolien  1796.  (C.) 

4.  Blessé.  Vieilli  dans  ce  sens. 

5.  On  disait  également,  au  xvi*  s.,  ressem- 
bler à  quelqu'un  ou  à  quelque  chose  et  ressembler 
quelqu'un  ou  quelque  clKse.  Cf.  1.  I,  ch.  xxiv. 


1.  45  :  «  mieulx  ressemblai t  un  passe  temps  de 
roy  que  l'estude  d'un  escholier.  »  (P.) 

6.  Dont  les  vêtements  sont  déchirés  par  les 
branches.  L'expression  était  proverbiale.  Le 
prédicateur  Menot,  d'après  H.Estienne,  Apolo- 
gie..., t.  II,  p.  162,  décrivait  ainsi  l'Enfant  pro- 
digue :  «  Mon  galand  fut  mis  en  cueilleur  de 
pommes...  »  (P.) 

7.  Région  naturelle  comprise  actuellement 
dans  les  départements  de  l'Orne,  de  la  Sarthe, 
d'Eure-et-Loir  et  de  Loir-et-Cher.  On  y  cul- 
tive encore  spécialement  les  pommiers  à  cidre. 
Il  est  probable  que  R.  fit  de  fréquents  séjours 
au  manoir  de  Glatigny,  proche  Souday  (cant. 
Mondoubleau,  arr.  Vendôme,  Loir-et-Cher), 
résidence  des  du  Bellay,  ses  protecteurs.  Cf. 
R.E.R.,  VII,  322.  (C.) 


112  PANTAGRUEL 

ranton  ^  ?  Par  ma  foy,  il  n'est  pauvre  que  par  fortune  ^  car  je  vous 
asseure  que,  à  sa  physionomie,  Nature  l'a  produict  de  riche  et  noble 
lignée,  mais  les  adventures  des  gens  curieulx'°  le  ont  reduict  en  telle 
15  pénurie  et  indigence.  » 

Et,  ainsi  qu'il  fut  au  droict"  d'entre  eulx,  il  luy  demanda  : 
ce  Mon  amy,  je  vous  prie  que  un  peu  vueillez  icy  arrester  et  me  res- 
pondre  à  ce  que  vous  demanderay,  et  vous  ne  vous  en  repentirez 
point,  car  j'ay  affection  '^  très  grande  de  vous  donner  ayde  à  mon 
20  povoir  en  la  calamité  où  je  vous  voy,  car  vous  me  faictes  grand 
pitié.  Pour  tant'',  mon  amy,  dictes  moy  :  Qui  estes  vous?  Dont  '"* 
venez  vous?  Où  allez  vous  ?  Que  querez  vous?  Et  quel  est  vostre 
nom  ?  » 

Le  compaignon  luy  respond  en  langue  Germanicque'^  : 
25       «  Juncker,  Gott  geb  eiich  glilck  nnnd  bail.  Zuvor,  lieher  Juncker,  ich   las 
eiich  luissen  das  da  ir  mich  von  fragt,  ist  ein  arm  unnd  erharmglich  ding, 


Ligne  12.  G  :  pouvre  —  1.  13.  M  :  physionomie  —  A,  G,  H,  J  :  produyt  —  1.  14.  A, 

G,  H,  J  :  curieux  —  reduyt  —  1.  17.  A  :  je  vous pry  —  1.  19.  M  :  vous  —  1.  20.  G,  K  : 
pouvoir —  G  :  grant  pitié  —  1.  24.  A,  G  :  £"/  le  compaignon  —  1.  25,  M  :  Luvor  —  1.  26. 
M  :  euck  —  M  :  din 

8.  Aujourd'hui  rue  de  Charenton,  de  la  14.  D'où.  Cf.  l.  I,  ch.  i,  n.  3.  C'est  ainsi 
place  de  la  Bastille  à  Charenton.  Cette  voie,  qu'on  abordait  un  passant,  un  étranger  au 
célèbre  dans  les  annales  du  protestantisme,  pa3's.  Dans  le  fabliau  du  F/7ai;/ «nVe,  la  femme 
est  celle  que  prenaient  les  huguenots  au  du  vilain  adresse  des  questions  analogues  aux 
xviie  s.  pour  se  rendre  au  temple  de  Charen-  «  messagiers  le  roi  »,  qui  cherchent  un  méde- 
ton.   Elle  prolongeait,  hors  les   murs,  la  rue  cin  : 

Saint- Antoine.  Le  lieu  de  rencontre  de  Panta-  Dont  estes  vous  et  ou  alez, 

gruel  et  de  Panurge  peut  donc  être  localisé  à  Et  dites  moi  que  vous  quere^. 

l'intersection  de    la  rue   du  Faubourg  Saint-  La  curiosité  n'était  pas  le  seul  motif  de  ces 

Antoine  et  de  la  rue  de  Charenton  actuelles.  interrogations  prudentes,  à  une  époque  où  tout 

(C.)  inconnu  pouvait  être  un  malfaiteur.  (C.) 

9.  Hasard.  Sens  vieilli.  R.  joue  sur  les  deux  15.  Allemand  littéraire.  L'allemand  était 
sens  du  mot.  à  peu  près  inconnu  en  France  au  XVF  s.  et 

10.  Les  aventures  auxquelles  s'exposent  l'était,  en  tout  cas,  de  R.  Ce  premier  morceau 
ordinairement  les  gens  curieux.  linguistique  de  Panurge  est  sans  doute  l'œuvre 

11.  A  leur  hauteur,  sur  la  même  ligne.  d'un  étudiant  allemand  à  Paris  :  il  reproduit 

12.  Grand  désir,  envie  passionnée.  Cf.  1.  I,  le  style  pédantesque  des  savants  allemands  de 
Aux  lecteurs,  n.  4.  l'époque,  avec  ses  latinismes  et  ses  archaïsmes. 

13.  C'est  pourquoi.  Cf.  R.E.R.,Yl,  2S6.  (S.) 


CHAPITRE    IX  113 

iifuid  icer  vil  darvon  :^u  sagcn,  welches  cuch  verdruslich  :^u  hcvren,  unnd  mir 
:;ii  er:^eJen  iver,  vin'ol  die  Poeten  iinnd  Orators  vorieiten  hahen  gesagt  in 
irem  Spûrchen  unnd  Senten^en,  dus  die  Gedechtmis  des  Ellends  unnd  Armuot 

30  ivrîangs  erJitten  ist  ain  grosser  Lust'^.  » 
A  quoy  respondit  Pantagruel  : 

«  Mon  amy,  je  n'entens  poinct  ce  barragouin  '"  ;  pour  tant,  si  vou- 
lez qu'on  vous  entende,  parlez  aultre  langaigc.  » 
Adoncques  le  compaignon  luy  respondit  '^  : 

35  ((  Jl  harildim  gotfano  dcch  min  brin  alaho  dordin  falbroth  ringnam 
alharas.  Nin  portb  ladikiin  almucathin  inilko  prin  al  clmim  enthoth  dal 
hehen  ensouim  ;  kuthim  al  du  m  alkalini  nini  hroth  dechoth  porth  min  michais 
im  endoih,  priich  dal  maisoulum  bol  moth  dansrilrim  Inpaldas  im  volde- 
moth.  Nin  htir  diavosth  mnarhotim  dal  gousch  palfrapin   duch   im   scoth 

40  pnicb  galetb  '^  dal  Cbinon  min  jouhbricb  al  conin  biUaiben  dotb  dal 
prim.  y> 

Ligne  27.  M  :  verdrussich  tji  hœrem  —  1.  28.  A,  G,  H,  K  :  ivievol  —  1.  29.  G,  H, 
J,  K  :  iren  —  A,  G:  sprûchen  —  A,  G,  H,  J,  K  :  senientien  —  G,  H,  J,  K  M  :  Elleds 
—  1.  30.  J,  M  :  Luft  —  1.  32.  G,  H,  J  :  je  nentendi  poinct  —  A,  G,  H,  J,  K  :  harra- 
gouyn  —  A,  G  :  cpoiir  tant  —  1.  34.  G  :  repondit  —  1.  35.  G  :  alahro  —  1.  36.  A,  G,  J  : 
milkoprim  —  1.  37.  A,  G,  H,  J  :  al  dim  —  A.  G  :  michas  —  I.  38.  A,  G  :  marsouim  ; 
H,  J  :  marsouiutn  —  A,  G  :  dansrihim  —  1.  39.  A,  G,  H,  J,  K  :  diavolth  —  A,  G, 
H,  J  :  muarhothim  —  1.  40.  A  :  foidthrich  —  A  :  huthathen  ;  G,  H,  J,  K  :    buthathen 

16.  n  Jeune  gentilhomme,  avant  tout,  que  Guill.  Boucliet,  Serées,  t.  V,  p.  84  :  «  Quand 
Dieu  vous  donne  bonheur  et  prospérité.  Cher  nous  voulons  dire  qu'un  homme  parle  mal, 
jeune  gentilhomme,  apprenez  que  ce  que  vous  nous  l'appelons  harragoui)!...  »  Une  trace  de 
me  demandez  est  triste  et  digne  de  pitié  et  il  y  cette  acception  première  se  trouve  même  plus 
aurait  à  dire  à  ce  sujet  bien  des  choses,  loin  chez  R.,  ch.  xi  :  «  les  Barragoîiins  et 
ennuyeuses  pour  vous  à  entendre  et  pour  moi  les  Accoursiers. ..  »,  c'est-à-dire  ceux  qui  bara- 
à  narrer,  bien  que  les  poètes  et  les  orateurs  gouinent.  Quant  aux  conjectures  étymologiques 
d'autrefois  aient  dit  dans  leurs  adages  et  sen-  sur  ce  mot,  cf.  R.  £./?., V,  393-398.  (S.) 
tences  que  le  souvenir  des  peines  et  de  la  18.  Le  morceau  qui  suit  est  forgé  de  toutes 
pauvreté  est  une  grande  joie.  »  Panurge  fait  pièces  par  R.  Langue  factice  dans  laquelle  on 
allusion  au  mot  d'Enée  dans  Virgile,  Enéide,  discerne  des  noms  propres  (Falbroth,  Ringuam, 
I,  203  :  «  Forsan  et  haec  olim  meminisse  ju-  Nembroth,  Galetli,  Chinon,  Scot),  des  termes 
vabit.  »  (P.)  techniques  (almucathim,  alcatim)  et  des  mots 

17.  Baragouin.  Au  sens  de  langage  inintelli-  communs  :  marsouin,  diavol,  grapin,  à  côté 
gible,  le  mot  remonte  à  R.  Dans  un  texte  d'une  expression  erotique  :  foulthrich  al 
Orléanais  de  i-^^i,  barragouin  désigne  la  per-  conin.  L'auteur  nous  donnera  plus  loin  deux 
sonne   qui  parle  d'une  manière   inintelligible  autres  spécimens  de  baragouin.  (S.) 

(cf.  ch.  XI,  n.  9),  sens  qu'on  trouve  encore  dans  19.  Le  nom  de  Galeth,  rapproché  de  Chi- 

PANTAGRUEL.  15 


114  PANTAGRUEL 

—  Entendez  vous  rien  là  ?  »  dist  Pantagruel  es  assistans. 

A  quoy  dist  Epistemon  :  «  Je  croy  que  c'est  langaige  des  antipodes^"  ; 
le  diable  n'y  mordroit^'  mie.  » 
45       Lors  dist  Pantagruel  : 

«  Compère,  je  ne  sçay  si  les  murailles   vous  entendront,   mais  de 
nous  nul  n'y  entend  note".  » 

Dont  dist  le  compaignon ''^  : 

«  Signor  mio,  voi  videte  per  exemplo  che  la  cornamusa  non  suona   mai, 

50  sela  non  a  il  ventre  pieno  ;  cosi  io  parimente  non  vi  saprei  contare  le  mie 

fortune,  se  prima  il  trihulato  ventre  non  a  la  solita  refectione,  al  quale  è 

adviso  che  le  mani  et  li  denti  ahhiii  perso  il  loro  ordine  naturale  et  del  tuto 

annichillati  ^^.  y> 

A    quoy  respondit   Epistemon   :  «    Autant    de    l'un   comme    de 
55   l'aultre.  » 

Dont  dist  Panurge  ''^  : 

«  Lard,  ghest  tholh  he  sua  virtiuss  be  intelligence  ass  yi  body  schal  biss  be 


Ligne  44.  A,  G  :  n'y  mor droit  pas  ;  J  :  n'y  mordait  mie  —  1.  49.  G  :  via  voi  videte  — 
1.  50.  G  :  s'era  non  a;  K  :  non  a  —  M  :  non  vi  saperi  —  M  :  le  mio  fortune  —  1.  51. 

G  :  in  tribulato  —  1.  52.  A,  G,  J  :  del  tutto  —  1.  55.  H  :  de  l'autre  —  1.   56.  A  :  Dont 

dist  Panurge  manque  ;  G,  J  :  Dont  dit  — 1.  57.  A  :  toute  cette  phrase  et  les  suivantes 
manquent  jusqu'au  mot  jocstTjimpenards  inclus  (1.  77)  — G,  H,  J  K  :  Lard,  gef  tholh 

non  dans  ce  langage   des   antipodes,    se   rap.  23.    Panurge    emploie   la  langue   italienne 

porte  évidemment  à  la  famille  Gallet,  alliée  de  très    courante    dans    la  seconde    moitié    du 

R.  Ulrich  Gallet  était  maître  des  requêtes  de  xvie  s.  et  familière  à  la  plupart  des  lettrés  de 

Grandgousier.  Cf.  1.  I,  ch.  xxx,  n.  i  et  Intro-  l'époque.  Vers  1533,  date  de  Pantagruel,  l'ita- 

duction,  p.  LXVii.  (C.)  lien  n'était  pas  encore  aussi  répandu,  d'où  le 

20.  R.  compare  ce  baragouin  au  langage  des  sens  de  la  réplique  d'Epistémon  :  «  Aultant  de 
Antipodes,  c'est-à-dire  au  parler  des  indigènes  l'un  comme  de  l'aultre.  »  (S.) 

du  Nouveau  Monde   qui   venait    précisément  24.  «  Mon  seigneur,  vous  voyez  par  exemple 

d'être  découvert  par  Christophe  Colomb  et  par  que     la   cornemuse  ne  sonne    jamais   qu'elle 

Magellan,    dont    la   circumnavigation    (15 19-  n'ait  le  ventre  plein.  Moi  pareillement  je  ne 

1522)  établit  définitivement  la  réalité  jusqu'à-  vous  saurais  conter  mes  fortunes,  si   d'abord 

lors  contestée  des  Antipodes.  (S.)  mon  ventre  troublé  n'a  sa  réfection  habituelle. 

21.  Entendrait.  Cf.  ch.  i,  1.  28  :    «  les  as-  Il  lui  est  avis  que  les  mains  et  les  dents  ont 
trologues  n'y  peuvent  mordre.  »  perdu  leur  fonction  naturelle  et  sont  du  tout 

22.  Rien.  Renforcement  de  la  négation,  tiré  annihilées.  » 

du  langage  de  la  musique.  25.  Le  morceau  qui  suit  est  de  l'écossais  et 


CHAPITRE    IX 


115 


naturaU  reîvtht,  tholh  suJd  oj  me  pety  hâve,  for  nature  hass  nlss  egualy 
maide  :  bot  fortune  sum  exaltit  hess,  an  oyis  deprevit.  Non  ye  less  viois  mou 
^o  virtius  deprevit  and  virtiuss  men  discrivis,  for,  anen  ye  lad  end,  iss  non 
gîid  '^  » 

—  Encores  moins,  »  respondit  Pantagruel. 
Adoncques  dist  Panurge  ^'  : 

«  jona  andie,  guaussa  goussyetan  behar  da  erremedio,   beharde,  versela 

6  s  ysser  lan  da.  Anbates,  otoyyes  nausu,  eyn  essassu  gourr  ay  proposian  ordine 

den.  Nonyssena  bayta  fascheria  egabe,  genherassy  badia  sadassu  noiira  assia. 

Aran  hondovan  gualde  eydassu  nay  dassuna.  Estou  oussyc  eguinan  soury 

hin,  er  darstura  eguy  harm,  Genicoa  plasar  vadii^^.  » 

—  Estez  vous  là.  respondit  Eudemon,  Genicoa  ?''  » 
70       A  quoy  dist  Carpalin  ^°  : 


Ligne  58.  G,  H,  J  :  hass  luss  —  1.  59.  G  :  Non  ye  less  men  virtiuss  viois  deprevit  and 
virtiuss  men  discrivis  for  anem  ye  lad  end  iss  non  gud  ;  H  :  men  virtiuss  deprevit  and 
virtiuss  mem  discrivis  ;  J  :  vioiss  men  virtiuss  deprevit  and  virtiuss  mein  discriviss  for  amen  ; 
K  :  vioiss  —  1.  62-63.  G,  H,  J,  K  :  Encores  moins...  Genicoa  manque  —  1.  70.  G,  H  : 
Car  pâli  m 


a  sans  doute  été  fourni  à  R.  par  un  étudiant  de 
cette  nation  à  Paris.  L'écossais  était  complète- 
ment inconnu  au  xvie  s.,  et  les  éditions  ulté- 
rieures de  Pantagruel  le  remplacent  par  de  l'an- 
glais ;  mais  le  caractère  linguistique  primordial 
du  morceau  ressort  de  cette  remarque  qui  le  suit 
immédiatement  dans  les  premières  éditions  : 
«Sainct  Treignan,  foutys  vous  d'Escoss...  »  Cf. 
R.E.R.,  \,  151,  et  VI, '291.  (S.) 

26.  «  Milord,  si  vous  êtes  aussi  puissant 
par  l'intelligence  que  vous  êtes  naturellement 
grand  de  corps,  vous  devez  avoir  pitié  de  moi, 
car  la  nature  nous  a  faits  égaux,  mais  la 
fortune  en  a  élevé  quelques-uns  et  abaissé 
d'autres.  Toutefois  la  vertu  est  souvent  dédai- 
gnée et  les  hommes  vertueux  sont  méprisés, 
car  avant  la  fin  dernière  nul  n'est  bon.  » 

27.  Panurge  s'exprime  cette  fois  en  basque. 
Le  morceau  porte  un  cachet  vulgaire  assez 
prononcé,  étant  sans  doute  l'œuvre  d'un  de  ces 
laquais  basques   qui   étaient    au    service    des 


grands  seigneurs  du  xvie  s.  On  se  rappelle 
que  Grangousier  en  avait  un  à  son  service 
(1.  I,  ch.  xxviii)  en  qualité  de  courrier.  En 
dehors  de  ce  fragment,  R.  a  inséré  une  phrase 
basque  dans  les  «  Propos  des  bien  yvres  »  : 
lagonaedatera.  Cf.  1. 1,  ch.  v,  n.  79,  et  /?.£.  Z?., 
III,  276-279  (S.). 

28.  «  Monseigneur  (grand  seigneur),  en  tous 
maux  il  faut  remède  ;  être  comme  il  faut, 
c'est  le  difficile.  Je  vous  ai  tant  prié  !  Faites 
qu'il  y  ait  de  l'ordre  dans  notre  propos,  où 
cela  sera,  sans  fâcherie,  si  vous  me  faites  venir 
mon  rassasiement.  Après  cela,  demandez-moi 
ce  que  vous  voudrez.  Il  ne  vous  fera  pas 
faute  de  faire  même  les  frais  de  deux,  s'il  plaît 
à  Dieu.  »  Cf.  R.  E .  R.,  III,  278. 

29.  C'est-à-dire  fanicoac.  Dieu.  Nom  qui 
figure  à  la  fin  du  morceau  basque  de  Panurge . 

30.  Du  grec  xap;:àXt(xo;,  rapide.  On  voit  par 
la  suite  que  ce  Carpalim  est  un  des  officiers  de 
Pantagruel.  Sur  son  rôle,  cf.  Plattard,p.  21-22. 


né 


PANTAGRUEL 


c(  Sainct  Treignan  '\  foutys  '^  vous  d'Escoss,  ou  j'ay  failly  à 
entendre  !  » 

Lors  respondit  Panurge  "  : 

«  Prug  frest  strinst  sorgdmand  strochdt  drhds  pag  hrledand  ^^  Gravât 
75  Chavigny  Pomardiere  rusth  pkallhdracg  Deviniere  près  Nays^^,  Bcuille 
kalmuch  monach  driipp  deîmeupplistrincq  dlrnd  dodelh  up  drent  loch  mine 
stTjinquald  de  vins  ders  cordelis  hur  jocststTjimpenards.  » 

A  quoy  dist  Epistemon  : 


Ligne  71.  G  :  Treignem  —  1.  74.  G  :  frinst  —  G,  H,  J  :  drnds  —  1,  76.  H,  J,  K  : 
delmenpplistrincy  —  1.  77.  G  :  jocst  stTjimperards  —  1.  78.  A  :  A  quoy  dist...  langaige 
Lanternoys  manque 


31.  Saint  national  de  l'Ecosse,  où  il  est 
connu  sous  le  nom  de  saint  Ringan,  prononcia- 
tion vulgaire  de  sanctus  Ninianus.  La  forme 
Treignan  ou  Trignan  est  tirée  de  Ringan  par  la 
contamination  de  la  finale  du  mot  saint  :  saiti- 
Trignan.  Ce  nom  est  fréquent  chez  R.  Cf.  1. 1, 
ch.  XVII,  n.  27.  (S.) 

32.  Vous  êtes.  Terme  de  ce  jargon  des 
Écossais  parlant  français,  que  R.  appelle  ail- 
leurs le  «  languaige  Escosse  François  »  (1.  IV, 
ch.  xl).  La  forme  citée  par  R.  se  lit  fréquem- 
ment, au  xve  s.,  dans  \c  Mystère  de  saint  Louis, 
roi  de  France.  Dès  le  xiii^  s.,  dans  les  Fabliaux 
et  dans  le  Roniati  de  Renart,  on  se  moque  de 
ce  baragouin.  Cf.  R.E.R.,  VII,  457,  et  IX, 
42.  (S.) 

33.  Autre  langue  de  fantaisie,  forgée  parR. 
d'après  le  procédé  déjà  mentionné  :  on  y  dis- 
cerne également  plusieurs  noms  propres  (Gra- 
vot,  Chavigny,  Pomardiere,  Deviniere  près 
[SijNays)  et  quelques  noms  communs  :  mo- 
nach, vins  des  Cordeliers,  [vijstampenard. 
(S.)  —  Il  serait  possible  que  R.  ait  usé  de 
quelque  procédé  cryptographique  de  son  in- 
vention, dont  on  découvrira  sans  doute  un 
jour  la  clef.  (C.) 

34.  Ce  brelan  (réunion  de  trois  cartes  sem- 
blables) se   rapporte  à    des    propriétés    de  la 


famille  Rabelais.  Chavigny-en- Vallée  (com. 
Varennes-sous-Montsoreau,  cant.  Saumur, 
Maine-et-Loire)  appartenait  à  Antoine  R.,  du 
chef  de  sa  femme  Andrée  Pavin  (cf.  R.E.R., 
VI,  70)  ;  la  Pomardiere  (com.  Seuilly,  cant.  et 
arr.  Chinon)  faisait  évidemment  partie  des 
mêmes  domaines  familiaux,  puisqu'en  1583,  elle 
est  encore  entre  les  mains  des  Baudelon, 
héritiers  directs  de  R.  (cf.  1.  I,  ch.  xxii,  n.  13); 
enfin,  par  analogie,  Gravot  (com.  Bourgueil, 
cant.  et  arr.  Chinon)  peut  être  rangé  dans  la 
même  catégorie,  car  R.  en  fait  une  des  terres 
que  Gargantua  distribue  à  ses  officiers  après  la 
victoire  (cf.  1.  I,  ch.  Li)  et  y  place  une  anecdote 
du  L  IV,  proJ.  Cf.  1.  I,  Introd.,  p.  LVI. 
(C.) 

35.  Lisez  :1a  Deviniere  près  Sinays.  C'était 
la  maison  des  champs  d'Antoine  R.,  et  une 
tradition ,  très  vraisemblable ,  recueillie  par 
Gaignières  en  1694,  y  fait  naître  R.  La 
Deviniere  appartenait  à  la  paroisse  de  Cinais, 
et  la  famille  R.  y  possédait  un  domaine  appelé 
Aragon  (cf.  1.  I,  ch.  iv,  n.  17,  et  ch.  XLV, 
n.23).(C.) 

36.  Ailleurs,  1.  III,  ch.  xvii  :  «  Elle  ne 
parle  point  Christian  »,  lit-on  à  propos  de  la 
Sibylle  de  Panzoust.  Expression  qu'on  ren- 
contre dans  la  farce  de  Paiheîin,  v.  1007  : 


CHAPITRE   IX 


117 


«  Parlez  vous  Christian  "'^  mon  amy,  ou  langaigePatelinoys  ''  ?  Non, 
80  c'est  langaigc  Lanternoys5^  » 
Dont  dist  Panurge  '"'  : 

ce  Herrc,  ic  en  sprchc  anders  gheen  taele  dan  hersten  taele  ;  my  du  net 
nochtans,  al  en  seg  ie  v  niet  een  wordt,  myuen  noot  v  claert  ghenonch  wat  ie 
heglere;  gheest  my  unyt  hermherticheyt  yet  ivaer  un  ie  ghevoet  mach  /^iinch-^°.  » 
85       A  quoy  respondit  Pantagruel  : 
«  Autant  de  cestuy  là.  » 
Dont  dist  Panurge  *'  : 


Ligne  79.  G  :  chrestien  —  J  :  laiiguaige  —  1.  80.  A,  G,  H,  J,  K  :  Non  cest  langaigc 
Lanternoys  manque  —  1.  81.  k  :  dit  —  1.  82.  G,  H,  J  :  Heere  ;  K  :  Hec  re  —  1.  83. 
G,  H,  J,  K,  M  :  met  —  G,  J  :  vhordt  ;  K  :  uhord  —  G,  J,  K  :  hhat  ic  —  1.  84.  K  :  ghcesl 
—  A,  G,  H  :  lung  —  I.  86.  A,  G,  H,  J,  K  :  celluy-la  —1.  87.  G,  J  :  Donc  dist 


Saincte  Dame,  comme  il  barbote  ! 

Par  le  corps  bieu,  il  barbelote 

Ses  mots  tant  qu'on  n'y  entend  rien. 

Une  parle  pas  chrestien. 

Ne  nul  langaigc  qui  apert. 
C'est  une  métaphore  familière  à  toutes  les 
langues  romanes,  dans  lesquelles  chrétien  est 
synonyme  à'homnie  et  d'humain  ;  de  là  parler 
chrétien,  c'est  parler  un  langage  intelligible,  en 
opposition  avec  baragouin  ou  langage  barbare. 
Henri  Estienne  se  trompe  donc  en  considé- 
rant celte  expression  comme  particulière  à 
l'italien  et  spéciale  au  vénitien  (Dialogues,  t.  II, 
p.  290).  (S.) 

37.  Semblable  à  celui  de  Patelin,  dans  la 
farce  du  même  nom,  où  R.  a  peut-être  pris 
l'idée  de  cette  fantaisie  poh-glotte  On  lit  encore 
le  mot  dans  la  plaisante  épître  que  notre  auteur 
avait  adressée  à  Ant.  Hullot  :  «  Ces  paroles  [en 
latin  macaronique].. .  translatées  de  Patelinois 
en  nostre  vulgaire  Orleanois. . .  »  (S.) 

38.  Langage  imaginaire,  semblable  à  celui 
qu'on  parlait  dans  le  pays  des  Lanternois,  séjour 
de  la  Dive  Bouteille.  R.  donne  ailleurs,  1.  III, 
ch.  XLVii,  un  autre  échantillon  de  ce  «  courti- 
san languaige  Lanternois  »,  accompagné  d'une 
traduction  en  langue  vulgaire.  Cette  expression 


manque  aux  premières  éditions  de  Pantagruel, 
le  pays  des  Lanternois  étant  lui-même  un 
emprunt  fait  au  Disciple  de  Pantagruel  (1537); 
mais  c'est  à  notre  auteur  qu'appartient  le  sens 
de  «  chimérique  »  qu'il  donne  à  lanternois, 
pendant  de  patelinois.  Cf.  R.E.R.,  X,  462- 
463.  (S.)  —  Du  Fail  a  repris  le  mot  dans  ce 
sens,  t.  II,  p.  38  :  «  Le  paillard  respondit  en 
langage  de  Lanternois,  et  où  l'on  n'entendoit 
que  le  haut  alleman.  »  (C.) 

39.  Le  septième  discours  est  en  hollandais. 
Même  provenance  littéraire  que  le  neuvième 
(v.  ci-dessous).  (S.) 

40.  «  Seigneur,  je  ne  parle  point  une  langue 
qui  ne  soit  pas  chrétienne  :  il  me  paraît  toute- 
fois que  sans  que  je  vous  dise  un  seul  moi, 
mes  haillons  vous  décèlent  assez  ce  que  je 
souhaite.  Soyez  assez  charitable  pour  me  don- 
ner de  quoi  me  restaurer.  » 

41.  Le  huitième  discours  est  en  espagnol, 
langue  à  peine  connue  en  France  à  cette 
époque,  comme  le  confirme  d'ailleurs  la  ré- 
ponse de  Pantagruel.  Il  est  probable  que  R. 
l'ignorait,  et  le  fragment  en  question  provient 
de  la  même  source  Httéraire  que  la  plupart  des 
morceaux  débités  par  Panurge.  Cf.  R.E.R., 
X,  470-475.(8.) 


Il8  PANTAGRUEL 

«  Seignor,  de  tanto  hahlar  yo  soy  cansado.  Por  que  supplico  a  Vostra 

Reverentia  que  mire  a  los  preceptos  evangeliquos,  para  que  ellos  movant 

90  Vostra  Reverentia  a  lo  qu'es  de  conscientia,  y,  sy  ellos  non  hastarent  para 

mover  Vostra  Reverentia  a  piedad,  supplico  que  mire  a  la  piedad  natural,  la 

quai  y 0  creo  que  le  movra,  como  es  de  ration,  y  cou  esto  non  digo  mas^\  » 

A  quoy  respondit  Pantagruel  : 

«  Dea,  mon  amy,  je  ne  fais  double  aulcun  que  ne  sachez  bien  par- 
95   1er  divers  langaiges,  mais  dictes  nous  ce   que  vouldrez  en  quelque 
langue  que  puissions  entendre.  » 

Lors  dist  le  compaignon '^': 

«  Myn  Herre,  endog  jeg  med  inghen  tunge  talede,  lygesom  boeen,  ocg 
uskvvUg  creatner  !  myne  kleebon,  och  myne  legoms  magerhed  uudviser  allygue 
100  klalig  huvad  tyng  meg  meest  hehoff  girereb,  som  aer  sandeligh  mad  och 
drycke  :  hwarfor  forbarme  teg  omsyder  offvermeg,  och  bef  ael  at  gyffuc  meg 
nogeth,  aff  huylket  jeg  kand  styre  myne  groeendes  maghe,  lygeruss  son  rnand 
Cerbero  en  soppe  forsetthr.  Soa  shal  tue  loefve  lenge  och  lyksalight '^'^ .  » 


Ligne  88.  A,  G  :  Setior  —  K  :  cansodo  —  1.  89.  A,  G,  H  :  evangelicos  —  1.  92.  G 
que  le  moisra  —  1.  94.  A,  H  :  fays  —  K  :  douhtc  —  1.  95.  M  :  dicte  —  1.  98.  A,  G 
Myn  Herre...  Adoncqnes  dist  le  Compaignon  (1.  107)  manque  —  H,  J  :  boern  och  ;  M 
bocen  —  I.  99.  J  :  wdiiyser  ;  K  :  wdvyser  —  H  :  allyguel  —  1.  100.  J  :  hwadtyng  — 
1.  loi.  H,  J  :  at  gyffue  ;  K  :  aiigyffue —  1.  102.  H  :  lygeruiis  som  —  J  :  sont  —  1.  103. 
J,  K  :  soa  schal  —  K  :  tu  —  H,  J,  K  :  lyksaligh 

42.  «  Seigneur,  je  suis  las  de  tant  parler  :  ment,  comme  des  autres,  est  indubitable.  (S.) 
aussi  je  supplie  Votre  Révérence  de  considérer  44.  «  Monsieur,  même  au  cas  que,  comme 
les  préceptes  évangéliques  pour  qu'Elle  en  soit  les  enfants  et  les  bêtes  brutes,  je  ne  parlasse 
portée  à  ce  qu'exige  la  conscience  :  s'ils  ne  aucune  langue,  mes  vêtements  et  la  maigreur 
suffisaient  pas  à  émouvoir  Votre  Révérence  à  de  mon  corps  montreraient  clairement  ce  dont 
la  pitié,  je  vous  supplie  que  vous  considériez  j'ai  besoin,  à  savoir  de  manger  et  de  boire  : 
la  pitié  naturelle,  qui,  je  crois,  vous  touchera,  ayez  donc  pitié  de  moi  et  faites  moi  donner 
comme  de  raison;  sur  ce,  je  ne  dis  plus  de  quoi  maîtriser  mon  estomac  aboyant,  de 
rien.  »  même    qu'on    place  une  soupe   devant    Cer- 

43.  Ce  neuvième  discours  est  en  danois.  bère.  Ainsi  vous  vivrez  longtemps  et  heu- 
Morceau    littéraire,    de    couleur    archaïsante,  reux.  » 

sans     doute      oeuvre     d'un     étudiant    danois  45.  Du    grec  Eùa6£V7]';,    puissant,    robuste, 

alors  à  Paris.  Le  danois  n'a  jamais  été  parlé       C'est  le  nom  d'un  «  officier   «  de  Pantagruel, 
en  France.  Le  caractère  adventice  de  ce  frag-      Sur  son  rôle,  cf.  Plattard,  p.  23. 


CHAPITRE   IX 


119 


—  Je  croy  (dist  Eustenes^O  que  les  Gothz  '^'  parloient  ainsi,  et,  si 
105  Dieu  vouloit,  ainsi  parlerions  nous  du  cul.  » 
Adoncques  dist  le  compaignon^'  : 

«  Jdoni,  scolom  kcha.  Im  ischar  haroh  bal  babdeca,  bemeherah  tbitben 
li  kikar  lebein,  cbancatbub  :  «  Laab  al  Adonai  cboncn  rai  '*^  » 
A  quoy  respondit  Epistemon  : 
iio       a  A  ceste  heure  ay  je  bien  entendu,  car  c'est  langue  Hebraïcquc 
bien  rhetoricquement  pronuncée.  » 
Dont  dist  le  compaignon  ^^  : 


Ligne  104.  H  :  Eusthenes  —  K  :  Gotli  —  1.  106.  H  :  compaignonn  —  1.  107.  A, 
G,  H,  J  :  scholom  —  1.  108.  A,  G.  H,  J,  K  :  chamcalhuh  —  1.  11 1.  G,  H,  K  :  reihoric- 
quement  ;  J  :  rethoriquement 


46.  Pris  ici  au  sens  de  Barbares.  A  propos 
des  paroles  gelées  que  Panurge  entendit  sur  les 
confins  de  la  mer  Glaciale,  1.  IV,  ch.  lvi,  R. 
remarque  :  «  C'estoit  langaige  barbare...  des 
parolles  horrificques...  Goth,  Magoth...  et  di- 
soient que  c'estoient  vocables  du  hourt  et  ban- 
nissement des  chevaulx  à  l'heure  qu'on 
chocque.  »  Cf.  plus  bas,  ch.  x  :  «  gothique  et 
barbare.  »  (S.) 

47.  Le  dixième  discours  est  en  hébreu,  très 
correct  dans  son  ensemble,  quelques  transcrip- 
tions fautives  mises  à  part.  L'illustre  orienta- 
liste Silvestre  de  Sacy  en  a  donné  la  transcrip- 
tion exacte  et  la  version,  dans  l'éd.  Variorum. 
Le  morceau  est  certainement  l'œuvre  d'un 
rabbin  consulté  par  notre  auteur.  Les  connais- 
sances de  R.  en  hébreu  méritent  à  peine  d'être 
mentionnées.  Son  enthousiasme  pour  la  langue 
sacrée,  dans  la  lettre  de  Gargantua  à  Panta- 
gruel, ch.  vni,  est  l'indice  des  aspirations  de 
l'époque  plutôt  que  l'expression  de  la  réalité. 
C'est  dans  le  même  sens  qu'il  faut  interpréter 
ici  la  réplique  d'Epistemon.  Cf.  R.E.R.,  VI, 
296.  (S.) 

48.  «  Monsieur  la  paix  soit  sur  vous.  Si 
vous  voulez  faire  du  bien  à  votre  serviteur, 
donnez-moi  tout  de  suite  une  miche  de  pain, 
ainsi  qu'il  est  écrit  :  Celui-là  prête  au  Seigneur 


qui  a  pitié  du  pauvre.  »  Réminiscence  du  livre 
des  Proverbes,  xix,  17  :  «  Fœneratur  Domino 
qui  miseretur  pauperis...  » 

49.  Le  onzième  discours  est  en  grec  ancien, 
transcrit  selon  la  prononciation  orientale  mo- 
derne, comme  l'avaient  recommandé  Reuchlin, 
Lascaris  et  Budé,  contrairement  à  Érasme  qui 
fit  adopter  la  prononciation  actuellement  en 
usage  dans  les  écoles.  Voici  la  transcription  en 
grec  de  ce  discours  :  «  AsaroTa  xoîvjv  zavâya- 
6e,  8ià  Tt  au  [jLOi  oùx  «otoBotsi;  ;  ôpàç  yàp  Xiato 
àvaXiaxdtievov  sjaI  aOXiov,  xai  âv  Tw  [xsxaÇû  (ji£ 
oùx  âXsst?  oùSaixôi;"  Çïixeïç  8e  jrap'  I[jloÎ5  a  où  XP^i- 
Kat  o[j.wç  «piXdXoYOt  TtâvTs;  ô[j.oXoYOuat  xote  Xd- 
youç  -z  xai  pTjiAaTa  TiepiTtà  uTuâpy  siv,  Ôtcote  t.^o.- 
yuLa  auTO  -ïai  S^Xdv  âatt.  "EvGa  yàp  àvayxato'. 
[idvov  Xdyot  eîaiv,  î'va  TzpàyiJ-aTa,  wi  7:£pt  aaçto- 
j3riT0U[X£v,  lAT)  Tipoaçdpwç  l7:i<paîv£Tat.  Excel- 
lent maître,  pourquoi  ne  me  donnez-vous  pas 
de  pain  ?  Vous  me  voyez  dépérir  de  faim  misé- 
rablement et  cependant  vous  êtes  pour  moi 
sans  pitié  et  vous  me  demandez  des  choses  hors 
de  propos.  Pourtant  tous  les  amis  des  lettres  sont 
d'accord  que  les  discours  et  paroles  sont  su- 
perflus quand  les  faits  sont  évidents  pour  tous. 
Les  discours  ne  sont  nécessaires  que  là  où  les 
faits  sur  lesquels  nous  discutons  ne  se  montrent 
pas  clairement.  »(P.) 


I20  PANTAGRUEL 

«  Dcspota  ti  nyn  panagathe,  doiti  sy  mi  uc  artodotis  ?  Horas  gar  limo 
anaHscomenon  eme  atlhios.  Ce  en  to  mctaxy  eme  uc  eleis  udamos,  ^etis  de  par 
1 1 5  ciim  ha  II  chre,  ce  homos  phiîologi  pamdes  homolognsi  tote  logiis  te  ce  rhe- 
meta  peritta  hyrparchin,  opote  pragma  asto  pasi  delon  esti.  Enthagar  anancei 
monon  logi  isin,  bina  pragmata,  Çjon  péri  amphihetiimeii),  me  phosphoros 
epiphenete.  » 

—  Quoy,  dist  Carpalim,  lacquays  de  Pantagruel,  c'est  Grec,  je  l'ay 
120  entendu 5°.  Et  comment?  As  tu  demouré  en  Grèce?  » 

Donc  dist  le  compaignon  ''  : 

«  Agonou  dont  oussys  vou  denagiieT^  algarou,  non  den  farou  ^amisl  vous 

mariston  ulhroii,  fousque^  vou  brol,  tam  hrédague:;^  moupreton  den  goid 

houst,  dague:^  dague::;  non  croiipysjost  bardounnoflist  nou  groii.  Agoti  paston 

125  toi  nalprissys  hourtou  los  ecbatonous prou  dhouquys  brol panygon  den  bascrou 

nandous  caguons  goidfren  goid  oust  troppassou.  » 

—  J'entends,  se  me  semble,  dist  Pantagruel  ;  car,  ou  c'est  langaige 
de  mon  pays  de  Utopie,  ou  bien  luy  ressemble  quant  au  son.  » 

Et,  comme  il  vouloit  commencer  quelque  propos,  le   compaignon 
130  dist  5": 

«  Jam  toties  vos  per  sacra  perque  deos  deasque  omnis  obtestatus  sum  ut, 
si  qua  vos  pietas  permovet,  egestatem  meam  solaremini,  nec  hilum  proficio  da- 
mans et  ejulans.  Sinite,  queso,  sinite,  viri  impii^ 

Quo  me  fata  vocant 


Ligne  113  .  A  :  iy  nin  —  A,  G  :  dioîi  —  G  :  si  mi  ;  J  :  sy  my  —  1.  114.  A,  G, 
H,  J  :  athlios  ;  K  :  athios  —  A,  G,  H  :  metaxy  —  G  :  letis  de  per  —  1.  115.  A,  G, 
H,  J  :  pandes  —  K  :  philogi  pandes  —  A,  H,  J,  K  :  rhemata  —  1.  né.  A,  G,  H,  J  : 
hyparchin  —  A,  G,  J,  K  :  afto  —  1.  122.  G.  H  :  lamist  vou  —  1.  124.  G  :  couppys  fosi 
—  A,  G,  J  :  hardounoflist  —  1.  125.  A,  G,  H,  J  :  echalanous  —  1.  12e.  A,  H,  J  :  caguous 
G  :  caguous  —  1.  127.  A,  H,  J  :  si  me  semble  —  1.  128.  J  :  resemhle  —  1.  129.  K  : 
Et  comme 

50.  Je  l'ai  compris.  gou,  cagous.  »   R.   en  fait  arbitrairement   la 

51.  Le  douzième  discours  est  d'une  langue       langue  d'Utopie.  (S.) 

de  fantaisie,   dernier    baragouin    de  Panurge.  52.  Ce  dernier  discours  est  en  latin,  idiome 

Comme  dans  les  précédents,  on  y  discerne  plu-      le  plus  proche  de  la  «  langue  naturelle  et  ma- 
sieurs  mots  connus  :  «  Croupys,  prou,  pani-      ternelle  »  de  Panurge. 


CHAPITRK    IX 


121 


13)    iibirc,  lire  ultra  vaiiis  irslris  interpeUationihus  obtundatis,  luiinorcs  veicris 
ilJius  adagi  qiio  venter  fameUciis  anricuUs  carere  dicitur^K  » 

—  Dea,  mon  amy,  dist  Pantagruel,  ne  sçavez  vous  parler  Fran- 
çoys  ? 

—  Si   faictz  très  bien,  Seigneur,  respondit  le    compaignon,    Dieu 
140  mercy.  C'est  ma  langue  naturelle  et  maternelle,  car  je  suis  né  et  ay 

esté  nourry^-*  jeune  au  jardin  de  France  ^5  :  c'est  Touraine, 

—  Doncques,  dist  Pantagruel,  racomptez  nous  quel  est  vostre  nom 
et  dont  vous  venez,  car,  par  ma  foy,  je  vous  ay  jà  prins  en  amour  si 
grand  que,  si  vous  condescendez  à  mon  vouloir,  vous  ne  bougerez 

145  jamais  de  ma  compaignie,  et  vous  et  moy  ferons  un  nouveau  pair^^ 
d'amitié  telle  que  feut  entre  Enée  et  Achates. 

—  Seigneur,  dist  le  compaignon,  mon  vray  et  propre  nom  de  bap- 
tesme  est  Panurge,  et  à  présent  viens  de  Turquie,  où  je  fuz  mené  pri- 
sonnier lorsqu'on  alla  à  Metelin^'  en  la  male^*  heure,  et  voluntiers 

150  vous  racompteroys  mes  fortunes,  qui   sont  plus  merveilleuses  que 


Ligne  13e.  A,  G,  H,  K:  adagii  —  1.  139.  A  :  Sifois;  G,  H,  J  :  Si  Joys —  1.  141.  H, 
J  :  on  jardin  —  A,  G  :  c'est  Touraine  manque  —  1.  142.  M  :  racomte\ —  1.  143.  M  :  car 
par  foy  —  A,  G  :  si  grande  —  1.  145.  A,  G  :  per  d'amytié  —  1.  14e.  A,  G  •.fut  —  1.  148. 
A  :  Turcquie —  1.  149.  A,  G  :  v oulentiers  ;  K  :  votduntiers 


53.  Ventre  affamé  n'a  pas  d'oreilles.  Cf. 
Érasme,  Adages,  II,  8,  84  :  «  Venter  auribus 
caret.  »  Le  mot  serait  de  Caton. 

54.  Élevé.  Cf.  1.  III,  ch.  v  :  «  je  n'y  suis  ne 
nourry  ne  accoustumé  »  [à  être  quitte,  sans 
dettes].  (P.) 

55.  L'image,  sinon  l'expression  elle-même, 
remonte  au  moins  au  xve  s.  Francesco  Flo- 
rio,  dans  sa  Description  de  Tours  (vers  1477), 
écrit  :  «  Est  autem  Turonia  in  medio  sita 
regni  profecto,  ut  dicunt,  et  est  Francise  viri- 
diarium.  »  Cf.  Mèm.  Soc.  arcti.  de  Touraine, 
t.  VII,  p.  91.  (C.) 

56.  Paire,  couple  ;  parfois  du  masc.  au  xvi« 
s.  jusque  dans  Montaigne. 

57.  Aujourd'hui  Mytilène,  capitale  de  l'île 
de  ce  nom,  ancienne  Lesbos.  En    1 502,  lors 

PANTAGRUEL. 


d'une  petite  croisade  ordonnée  par  le  pape  en 
l'honneur  du  jubilé,  les  Français  en  tentèrent 
le  siège,  mais  ils  furent  défaits  et  laissèrent 
trente-deux  prisonniers  aux  mains  des  Turcs. 
Ce  malheureux  épisode,  bien  oublié,  intéressa 
cependant  vivement  les  contemporains.  Cf. 
Chroniques  de  Jean  d'Auton,  3«  partie,  ch.  xxvii 
et  XXVIII,  Gaguin,  Monstrelet,  etc.  Remar- 
quons que  R.  donnant  à  Panurge  trente-cinq  ans 
ou  environ,  à  son  arrivée  à  Paris,  on  doit  lui  en 
supposer  vingt  ou  vingt-cinq  lors  de  son  dé- 
part pour  la  croisade  en  1 502 .  On  devrait  donc 
rapporter  les  événements  du  11^  livre  aux 
années  1510a  1 5 1 5  si  l'on  voulait  faire  preuve 
de  rigueur  chronologique.  (C.) 

58.    Mauvaise.     Latinisme     {mala,    même 
sens). 

16 


122  PANTAGRUEL 

celles  de  Ulysses;  mais  puisqu'il  vous  plaist  me  retenir  avecques 
vous,  —  et  je  accepte  voluntiers  l'offre,  protestant  jamais  ne  vous 
laisser,  et  alissiez  ^^  vous  à  tous  les  diabks,  —  nous  aurons  en  aultre 
temps  plus  commode  assez  loysir  d'en  racompter,  car  pour  ceste  heure 

155  j'ay  nécessité  bien  urgente  de  repaistre  :  dentz  aguës^°,  ventre  vuyde^', 
gorge  seiche,  appétit  strident  ^%  tout  y  est  délibéré.  Si  me  voulez 
mettre  en  œuvre,  ce  sera  basme^'  de  me  veoir  briber '"^.  Pour  Dieu, 
donnez  y  ordre  !  » 

Lors  commenda  Pantagruel  qu'on  le  menast  en  son  logis  et  qu'on 

160  luy  apportast  force  vivres,  ce  que  fut  faict,  et  mangea  très  bien  à  ce  soir, 
et  s'en  alla  coucher  en  chappon  ^\  et  dormit  jusques  au  lendemain 
heure  de  disner,  en  sorte  qu'il  ne  feist  que  troys  pas  et  un  sault  du  lict 
à  table  ". 


Ligne  152.  A  :  voulentiers  —  G  :  et  que  je  aaccepie  voiilentiers  — K  :  l'offre —  1.  153.  A, 

G,  H,  J,  K  :  allissiei  vous  —  1.  156.  A,  G,  H,  J,  K  :  appétit  strident  manque  —  1.  159. 
A  :  commanda  —  1.  162,  A,  G,  H,  J,  K  :  en  sorte  qu'il...  à  table  manque. 

59.  Allassiez.  Cf.  1.  I,  ch.  xxv,  n.  65.  proverbiale,  qu'on  trouve  dans  les  Cent  notiv. 

60.  Aiguës.  Cf.  1.  I,  ch.  XIV,  n.  8.  nouv.,  nouv.  96,  et  dans  Ane.  poés.fr,,  t.  III, 

61.  Vide.  Cf.  1. 1,  ch.  XXXII,  n.  28.  p.  295.  (C.) 

62.  Violent.  Sens  généralisé  d'un    adjectif  64.    Manger  avidement.  Le  sens  propre  en 
appliqué  proprement  aux  sons  et  aux  bruits.  est  mendier  des  bribes.  L'acceptation  rabelai- 
Cf.  ch.  XIX  :  «  l'Anglois...  de  l'une  [main]  sienne,  parallèle  à  èr/^<fr,  reste  isolée.  (S) 
frappa  l'aultre  en  son  strident  ».  (S.)  65.  Comme  les  poules,  de  bonne  heure.  Le 

63.  Baume.  Forme  archaïque,  usuelle  chez  lii<:  Arrest  d'amour  met  les  maris  en  posses- 
R.  qui  emploie  une  seule  fois,  dans  le  Prologue  sion  de  «  se  aller  coucher  et  départir  d'une 
du  1.  I,  1.  II,  la  forme  baulnie,  courante  au  compagnie  à  telle  heure  que  bon  leur  semble, 
xvie  s.  (S.)  —  Cf.  1.  IV,  ch.  VII  :  «  La  chaire  voir  en  chapon  si  raestier  est.  »  (C.) 

en  est  tant  délicate,  tant  savoureuse,  et  tant  66.  Sauta  du  lit  à  table.  Il  s'agissait  sans 

friande,  que  c'est  basme  ».   Le  baume  de   la  doute  d'un  saut  précédé  de  trois  pas  de  course 

Mecque  (suc  résineux  du  baumier)  était  si  pré-  pour  prendre  élan.  Cf.  1.  I,  ch.  xxin,  n.  iio. 

cieux  qu'il  avait  donné  lieu  à  une  expression  (C.) 


Comnwut  Pantagruel  equitabkment  jugea  d'une 
controverse  merveilleusement  obscure  et  dif- 
ficile si  justement  que  son  jugement 
fut  dict  fort  admirable. 

Chapitre  X. 

Pantagruel,  bien  records  '  des  lettres  et  admonition  de  son  père, 
voulut  un  jour  essayer  son  sçavoir. 

De  faict,  par  tous  les  carrefours  de  la  ville  mist  conclusions^  en 
nombre  de  neuf  mille  sept  cens  soixante  et  quatre,  en  tout  sçavoir, 
10  touchant  en  ycelles  les  plus  fors  doubtes  qui  feussent  en  toutes 
sciences. 

Et  premièrement,  en  la  rue  du  Feurre  ',  tint  contre  tous  les  regens  *, 


Ligne  4.  A  :  dit  —  A,  G,  H,  J  :  plus  admirable  que  celluy  de  Salomon  —  1.  5 .  A,  G, 
H,  J  :  chapitre  IX  —  1.  8.  A,  G  :  Et  de  faict  —  1.  9.  A  :  nombre  de  sept  cens  soixante  en 
tout  sçavoir  ;  K  :  neuf  mile  sept  cens  soixante  et  quatre —  1.  10.  G:  en  icelles —  K:  doublées 


1.  Qui  se  souvient.  Tiré  du  verbe  se  recor-  nonce  à  Rome  qu'il  était  prêt  à  discuter  sur 
der,  se  rappeler.  Marot  dit  dans  le  même  sens,  900  questions .  La  Kresnie  philosophale  des  qiies- 
t.  L  P  •  82  :  lions  enciclopédiques  de  Pantagruel  est  une  paro- 

Mais  en  estant  de  son  dire  recors,  die  de  ces  thèses  universitaires.  (P.) 
Vous  ne  craindrez  ceux  qui  tuent  les  corps.  3.  Rue  duFouarre,  où  étaient  au  moyen  âge 

La  graphie  rabelaisienne  est  savante,  reflétant  les  salles  de  cours  de  la  Faculté  des  Arts.  Elle 

le  lat.  recordatus.  (S.)  tirait  son  nom  de  la  paille  (feurre)  sur  laquelle 

2.  La  controverse  orale  était  considérée  s'asseyaient  primitivement  les  écoliers.  Dante 
depuis  le  moyen  âge  comme  l'épreuve  par  (Parad.  X,  136-138)  parlait  déjà  du  vico  degli 
excellence  du  savoir  et  de  l'habileté  dialectique.  strami.  (P.) 

Le  clerc  désireux  d'argumenter  affichait  préa-  4.  On  appelait  ainsi  les  maîtres  es  arts,  qui 

lablement  ses  thèses  ou  conclusions.  C'est  ainsi  avaient  le  droit  de  tenir  école  (regere  scolas). 

que  Pic  de  la  Mirandole,  en  1483,  avait  an-  (P.) 


124 


PANTAGRUEL 


artiens^  et  orateurs  ^  et  les  mist  tous  de  cul^  Puis  en  Sorbonne  tint 
contre  tous  les  théologiens  par  l'espace  de  six  sepmaines,  despuis  le 

1 5   matin  quatre  heures  jusques  à  six  du  soir  ;  exceptez  deux  heures  d'inter- 
valle pour  repaistre  et  prendre  sa  réfection. 

Et  à  ce  assistèrent  la  plus  part  des  seigneurs  de  la  Court,  maistres 
des  requestes '°,  presidens,  conseilliers,  les  gens  des  comptes  ",  secré- 
taires, advocatz  et  aultres,  ensemble  les  eschevins'^  de  ladicte  ville  avec- 

20  quesles  medicins'^et  canonistes ''^.Et  notez  que  d'iceulx'^  la  plus  part 
prindrent'^  bien  le  frai n  au  dentz;  mais,  nonobstant  leurs  ergotz  ''  et 


Ligne  14.  K  :  sepmaines  —  1.  15.  A,  G  :  de  intervalle  —  1.  lé.  J  :  repaistre  — 
A,  G,  H,  J,  K  :  réfection  Non  quil(^A,  G  :  Non  pas  qu'il)  engardast  ^  les  dicti  théologiens 
Sorhonicqiies  dechopiner  et  se  refraischir  à  leurs  beiwettes  acoustumées^ .  Et  à  ce. . .  —  1.  18. 
H  :  conseillers  —  1.  20.  G  :  médecins —  A,  G  :  Et  note\  qu'il  y  en  avoit  qui  prindrent. . . 
—  1.  21.  A,  G  :  aux  dent\ 


5.  Étudiants  es  arts.  Et  plus  bas,  ch.  xviii  : 
«  Tous  ces  grimaux,  artiens  et  intrans...  »  Ce 
terme  d'école  signifie  proprement  :  instruit  dans 
les  arts  libéraux,  ces  derniers  embrassant  les 
humanités  et  la  philosophie.  (S.) 

6.  Aucune  catégorie  d'étudiants  ne  portait 
ce  titre.  R.  désigne  sans  doute  par  ce  mot  ceux 
qui,  par  leur  situation,  étaient  amenés  à  prendre 
la  parole  au  nom  de  la  gent  scolastique.  (P.) 

7 .  Les  obligea  à  se  rasseoir  sur  la  paille.  Cf. 
1.  IV,  ch.  XIX  :  «  Panurge  restoyt  de  ciil  sur 
le  tillac.  »  (C.) 

8.  Empêchât.  Cf.  1.  I,  ch.  xxxix,  n.  68. 

9.  Cf.  1.  I,  ch.  XV,  n.  31  :  «  chopiner 
theologalement.  »  Montaigne,  Essais,  1.  III, 
ch.  xiii,  excuse  les  théologiens  :  «  Soit  par 
gausserie,  soit  à  cause  que  le  vin  théologal  et 
sorbonique  est  passé  en  proverbe,  et  leurs  festins, 
je  treuve  que  c'est  raison  qu'ils  en  disnent 
d'autant  plus  commodément  et  plaisamment 
qu'ils  ont  utilement  et  sérieusement  employé 
la  matinée  à  l'exercice  de  leur  eschole.  »  (C.) 

10.  C'étaient  des  officiers  qui  exerçaient  la 
juridiction  des  requêtes  de  l'hôtel,  et  avaient 
pour  attributions  spéciales  la  connaissance  des 
procès  intéressant  les  officiers  de  la  maison  du 
roi,  la  délivrance  des  lettres  de  justice,  etc.  Ils 
étaient  réputés  faire  partie  du  Parlement  où  ils 


siégeaient  au-dessus  des  conseillers.  Remar- 
quons qu'en  1543,  Cl.  Chappuis,  dans  son  Dis- 
cours de  la  Court,  range  R.  au  nombre  des 
maîtres  de  requêtes.  Cf.  1.  I,  Chronologie, 
p.  cxxxix.  (C.) 

1 1 .  La  Chambre  des  comptes  de  Paris  se 
composait  d'un  premier  président,  de  douze 
présidents,  de  soixante-dix-huit  conseillers 
maîtres,  de  trente-huit  conseillers  correcteurs 
et  de  quatre-vingt-deux  conseillers  auditeurs. 
Il  y  avait  en  outre  un  avocat  général,  un  sub- 
stitut, des  greffiers,  contrôleurs,  huissiers,  pro- 
cureurs, etc.  (C.) 

12.  Le  corps  d'échevinage  à  Paris  compre- 
nait quatre  échevins,  qui  avaient  à  leur  tête  le 
prévôt  des  marchands.  Ils  avaient  la  connais- 
sance des  procès  entre  négociants,  pour  fait  de 
commerce,  s'occupaient  de  la  police  de  la  na- 
vigation pour  l'approvisionnement  de  la  ville 
et  visitaient  les  cabarets.  (C.) 

13.  Les  professeurs  de  l'Ecole  de  Médecine. 

14.  Maîtres  de  la  Faculté  de  droit  canonique. 
Toutes  les  facultés  sont  donc  représentées  à 
cette  assemblée,  puisqu'il  n'y  avait  pas  alors  de 
faculté  des  lois  [de  droit  civil]  à  l'Université  de 
Paris.  (P.) 

15.  Ceux-là.  Cf.  1.  I,  ProL,  n.  71. 

16.  Prirent.  Cf.  1.  I,  ch.  xxvi,  n.  39. 


CHAPITRE    X 


125 


n^llaces'^   il   les  fcist  tous  quinaulx  "'  et  leurs  monstra  visiblement 
qu'ilz  n'estoient  que  veaulxengiponnez  '°. 

Dont  tout  le  monde  commença  à  bruyre"  et  parler  de  son  sçavoir 

25  si  merveilleux,  jusques  es  bonnes  femmes,  lavandières",  courratieres^', 
roustissieres,  ganyvetieres  '*  et  aultres,  lesquelles,  quand  il  passoit  par 
les  rues,  disoient:  «  C'est  luy!  »  A  quoy  il  prenoit  plaisir,  comme 
Demosthenes,  prince  des  orateurs  grecz,  faisoit,  quand  de  luy  dist  une 
vieille  acropie'S  le  monstrant  au  doigt:  «  C'est  cestuy  là  "^  » 

30  Or,  en  ceste  propre  saison,  estoit  un  procès  pendent  en  la  court 
entre  deux  gros  seigneurs,  desquelz  l'un  estoit  Monsieur  de  BaysecuP', 


Ligne  22.  A  :  leur  —  1.  23.  G  :  n'estoyent  —  A  :  engiponnei  manque  —  1.  24.  H,  J  ; 
commencia  —  1.  25.  A,  G  :  ^/  merveilleux  qu'il  n'y  avait  pas  les  homes  femmes  —  1.  26. 
G  :  guanyvetiieres  et  aultres  que  quant  il  passoit  par  les  rues  ne  dissent  ;  A  :  que  quand 
il  passoit  par  les  rues  ne  dissent  —  1.  27.  J  :  disoyent  —  1.  28.  G  :  quant  de  luy — 
1.  29.  A  :  en  le  monstrant  —  1.  30.  A,  G  :  pendant  —  1.  31.  J  :  seigneurs  —  A,  G  : 
Baise  cul 


17.  Conclusions  (des  syllogismes).  Terme 
d'école,  lat.  ergo,  transcrit  ici  ergot  par  un  jeu 
de  mots  avec  l'homonyme  français  correspon- 
dant (cf.  se  dresser  sur  ses  ergots).  De  même 
Des  Périers,  nouv.  iv  :  «  un  maistre  aux  arts, 
et  si  plein  d'ergoti,  qu'on  ne  sçauroit  durer 
auprès  de  luy.  »  (S.) 

18.  Sophismes.  Rare  dans  ce  sens.  R.  em- 
ploie souvent /a//flte  comme  adjectif  :  trompeur. 
Cf.  1.  I,  ch.  XXXI,  n.  31.  Fallacia  est  dans  le 
langage  scolastique  un  terme  technique  de 
logique.  Les  traités  du  temps  distinguent  six 
sortes  defallacix.  (P.) 

19.  Il  les  rendit  confus.  Cf.  1.  1,  ch.  xiii, 
n.  59. 

20.  Revêtu  d'un  jupon  ou  robe.  Tous  les 
personnages  énumérés  plus  haut  portaient  en 
effet  des  robes. 

2 1 .  Faire  du  bruit .  Vieilli  dans  ce  sens . 

22.  Blanchisseuses.  Et  plus  bas,  ch.  xxx  : 
«  Matabrune  lavandière  de  buées.  »  Mot  vieilli 
dans  ce  sens. 


23.  Courtières.  Et  plus  bas,  ch.  xxx  :  «  Eie- 
lene  courratiere  de  chamberieres.  »  Forme 
archaïque  encore  vivace  dans  les  patois.  (S.) 

24.  Coutelières,  marchandes  de  ganivets  ou 
petits  canifs.  Cf.  plus  bas,  ch.  xii  :  «  plumes  et 
ganivets  de  Lyon .  » 

25.  Accroupie.  Cf.  crope,  croupe,  1.  l,  ch. 
xxxv,  n.  14. 

26.  Cette  anecdote  est  rapportée  par  Cicé- 
ron,  Tusculanes,  V,  36  :  «  Leviculus  sane  nos- 
ter  Demosthenes  qui  illo  susurro  delectari  se 
dicebat  aquam  ferentis  mulierculs,  ut  mos  in 
Graecia  est,  insusurrantisque  alteri  :  Hic  est  ille 
Demosthenes  »  ;  par  Pline  le  Jeune,  Ep.  IX,  23, 
5  ;  par  Elien,  Varix Historiœ,IX,  17.  Nulle  part 
la  bonne  femme  n'est  représentée,  comme  ici, 
accroupie  :  ce  détail  pittoresque  est  de  l'inven- 
tion de  R.  (P.) 

27.  Cf.  ci-dessus,  ch.  vu  :  le  Baisecul  de 
chirurgie.  Ailleurs,  Baise  mcm  cul  est  le  nom 
facétieux  que  Gymnaste  donne  à  son  épée,  1.  IV, 
ch.  XLI  :  «  Si  sacque  son  espée  Baise  mon  Cul 


126  PANTAGRUEL 

demandeur,  d'une  pari,  l'aultre  Monsieur  de  Humevesne,  défendeur, 
de  l'aultre,  desquelz  la  controverse  estoit  si  haulte  et  difficile  en  droict 
que  la  court  de  Parlement  n'y  entendoit  que  le  hault  alemant''^  Dont, 

35  par  le  commandement  du  roy,  furent  assemblez  quatre  les  plus  sçavans 
et  les  plus  gras  de  tous  les  parlemens  de  France,  ensemble  le  Grand 
Conseil  ^^,et  tous  les  principaulx  regens  des  universitez,  non  seulement 
de  France,  mais  aussi  d'Angleterre  et  Italie,  comme  Jason  '°,  Philippe 
Dece  '',  Petrus  de  Petronibus  '^  et  un  tas  d'aultres  vieulx  Rabanistes  ". 

40  Ainsi  assemblez,  par  l'espace  de  quarente  et  six  sepmaines  n'y  avoyent 

sceu  mordre  ''^  ny  entendre  le  cas  au  net  pour  le  mettre  en  droict  en 

façon  quelconques,  dont  ilz  estoyent  si  despitz  ''  qu'ilz  se  conchioyent 

de  honte  villainement. 

Mais  un  d'entre  eulx,  nommé  Du  Douhet  ^^  le  plus  sçavant,  le  plus 


Ligne  32.  J  :  demadeur  ;  K  :  demandur  —  G  :  Vautre  —  1.  33.  G  :  controversie  — 
G  :  si  très  haulte  \K  :  si  haule  —  1.  36.  G  :  et  les  plus  gratis  —  G  :  le  Grant  Conseil  — 
1.  39.  A,  G  :  vieulx  Rahanistes  manque  —  1.  40.  A,  G  :  £/  ainsi  —  A,  G,  H  :  quarante 
—  1.  42.  H,  J  :  facion;  A  :  façon  quiconcques  —  A  :  estoient  —  G  :  despitei  —  A  : 
conchioient 

(ainsi  la  nommoit-il)  »,  appellation  plaisante  xxxvii  du  1.  III.  n  Jason  en  ses  Conseil:(.  »  (F .) 

qu'on  lit  aussi  chez  du  Fail,  t.  I,  p.  98.  C'est  là  31.   Philippe  Dèce,   professeur  de   droit  à 

une  parodie  des  noms  d'épées  célèbres  dans  les  Pise  et  à  Pavie,   fut  nommé  par  Louis  XII 

romans  de  chevalerie.  Rappelons  encore  le  so-  conseiller  au  parlement  de  Bourges,  puis  à  celui 

briquet  de  Basimecu,  par  lequel  la  populace  de  Valence.  Il  mourut  à  Vienne  en  1535.  (P.) 

anglaise  désignait  le  Dauphin  de  France,  et  que  32.  Pierre   des  Lourdauds  (bas-latin  :  ^e/ro 

Shakespeare  mentionne  dans  Le  roi  Henri  VI,  même  sens)  (P.) 

part.  II,  acte  IV,  se.  vu.  (S.)  33  .   Rabbinistes.  Ici  au  sens  ironique  de  doc- 

28.  Allemand  ancien,  ou  allemand  du  haut  teurs  ou  savants.  C'est  un  dérivé  de  rabban, 
pays.  Cf.  1.  I,  ch.  xxiii,  n.  59.  forme  parallèle  à  ?-abbin,  tous  les  deux  remon- 

29.  Ce  tribunal,  créé  en  1497  par  Charles  tant,  par  l'intermédiaire  du  bas-latin,  à  l'hébreu 
VIII  qui  lui  donna  les  attributions  judiciaires  rabb,  docteur.  R.  connaît  une  troisième  forme 
dévolues  jusque  là  au  Conseil  du  roi,  était  com-  rabbi  (1.  IV,  ch.  xlv),  celle-ci  figurant  déjà 
posé  du  chancelier  de  France,  des  maîtres  des  dans  les  Mystères  du  xve  s.  (S.) 

requêtes  ordinaires  de  l'hôtel  du  roi  et  de  dix-  34.  Comprendre.  Cf.  ch.  ix,  n.  21. 

sept  conseillers  ordinaires.  (C.)  35.  Dépités.  Cf.  1.  I,  ch.  vu,  n.  23. 

30.  Mainus,  dit  Jason  (1485-15 19),  juris-  36.  Briand  Vallée,  sgr.  du  Douhet,  cant.  dé 
consulte  de  Padoue,  composa  des  commen-  Saintes  (Char.-Inf.),  fut  probablement  prési- 
taires  sur  le  Code  et  les  Pandectes,  notamment  dent  au  présidial  de  Saintes,  devint  conseiller 
des  Responsa  ou  Consilia,  cités  par  R.  au  ch.  au  Parlement  de  Bordeaux  de  1527  à  1544,  et 


CHAPITRE   X  127 

45  expert  et  prudent  de  tous  les  aultres,  un  jour  qu'ilz  estoyent  tous 
philogrobolizez"'"  du  cerveau,  leurdist: 

a  Messieurs,  jà  long  temps  a'^  que  sommes  icy  sans  rien  faire  que 
despendre  ''\  et  ne  pouvons  trouver  fond  ny  rive  en  ceste  matière,  et, 
tant  plus  y  estudions,  tant  moins  y  entendons,  qui  nous  est  grand 

50  honte  et  charge  de  conscience,  et  à  mon  advis  que  4°  nous  n'en  sorti- 
rons que  à  deshonneur,  car  nous  ne  faisons  que  ravasser"*'  en  noz  con- 
sultations ;  mais  voicy  que  j'ay  advisé.  Vous  avez  bien  ouy  parler  de 
ce  grand  personnaige,  nommé  Maistre  Pantagruel,  lequel  on  a  congneu 
estre  sçavant  dessus  la  capacité  du  temps  de  maintenant  es  grandes 

55  disputations  qu'il  a  tenu  contre  tous  publiquement?  Je  suis  d'opinion 
que  nous  l'apellons  et  conférons  de  cest  affaire '^^  avecques  luy,  car 
jamais  homme  n'en  viendra  à  bout  si  cestuy  là  n'en  vient.  » 

A  quoy  voluntiers  consentirent  tous  ces  conseilliers  et  docteurs. 

Ligne  45  •  A  :  estaient  —  1.  46.  A,  G,  J  :  de  cerveau  —  1.  47.  T  :  langiemps  —  A,  G  : 
sans  riens  —  1.  48.  G,  J  :  ^/  ne  pavons  —  A,  G  :  fans  ny  rive  —  1.  49.  A  :  une  orand 
honte;  G  :  une  grant  honte  ;  J  :  grande  honte  —  1.  51.  H,  J  :  nos  —  1.  52.  J  :  bien  oy 
1.  53.  G  :  ce  grant—  1.  55.  A,  G  :  tenues  —  A,  G,  H,  J,  K  :  puhlicquement  —  1.  56.  A, 
G  :  le  appelions  —  1.  57.  G  :  ne  viendra —  1.  58.  A,  G  :  voulentiers 

mourut  avant  le  6  août  1544.  Cf.  Fleury-Vin-  perience  àXainctes  en  une  procession  générale, 

dry,  t.  II,  p.  69.  C'était  un  lettré  qui  avait  fait  présent  le  tant  bon,  tant  vertueux,  tant  docte  et 

de  sa  demeure  l'asile  des  muses  :  «  litteras  et  équitable  président  Briand  Vallée,  seigneur  du 

litteratos  ita  coluit  ut  omnes  ad  eum  tanquam  Douhet.  »  L'anecdote  remonte  sans  doute  aux 

ad  musarum  domicilium  confluèrent.  »  Cf.  De  relations  amicales  de  R.    avec  Amsury  Bou- 

Lurbe,  De  illustr.   Aquitanix  viris,  1591,  p.  chard,  président  du  présidial  de  Saintes.  (C.) 

ICI.  Il  fonda  par  testament  une  chaire  de  théo-  37.  Mot  forgé  par  R.,  synonyme  de  niata- 

logie  au  collège  d'Aquitaine .   Dolet,  Voulté,  grabolisé,  celui-ci  fréquent,  celui-là  isolé  dans  ce 

Buchanan,  lui  ont  dédié  des  vers.  Antoine  de  passage    unique.   Il  s'applique    aux   cerveaux 

Govea  lui  a  décoché  une  épigramme  D«  5n'anJo  creux    qui    aiment  («pt'Ào;)  à  grabeler  et    qui 

FaZZio  (1539)  qui  suscita  une  réponse  de  Vallée  finissent  par  s'étourdir  de  leurs   propres  rê- 

et  une  pièce  de  vers  de  R.  lui-même  :  Fran-  veries.  (S.) 

cisci  Rahlesii  altusio.  On  a  des  lettres  de  Robert  38.  Il  y  a  longtemps  que.  Cf.  pieçii  [pièce 

Breton  à   Vallée  (1540),  et  surtout  de  Jules  de  temps  a]  et  «'a  ^Mér«. 

Scaliger,  qu'il  avait  sauvé  de  l'accusation  redou-  59 .  Dépenser. 

table  d'avoir  rompu  l'abstinence  du   carême  40.  Que  est  introduit  par  la  confusion  de  à 

(Béze,  Hist.  eccl.,  ann.    1538).  Il  est  encore  mon  adi'is  avec  Je  suis  d'avis  que. 

question  de   Du  Douhet,  1.  IV,  ch.  xxxvii,  41.   Rêvasser.  Cf.  1.  I,  ch.  LViii,  n.  38. 

dans  les  mêmes  termes  élogieux  qu'au  1.  II  :  42.  Araire  est  tantôt  masc.  et  tantôt  fém. 

«  Vrayement,  dist  Epistemon,  j'en  veids  l'ex-  dans  la  langue  du  xyi^  s. 


128  PANTAGRUEL 

De  faict,  l'envoyèrent  quérir  sur  l'heure  et  le    prièrent  vouloir  le 

60  procès  canabasser-*'  et  grabeler'*^  à  poinct,  et  leur  en  faire  le  raport  tel 

que  de  bon  luy  sembleroit  en  vraye  science  légale,  et  luy  livrèrent  les 

sacs'*^  et  pantarques^^  entre  ses  mains,  qui  faisoyent  presque  le  fais  de 

quatre  gros  asnes  couillars.  Mais  Pantagruel  leur  dist  : 

«  Messieurs,  les  deux  seigneurs  qui  ont  ce  procès  entre  eulx  sont  ilz 
65   encore  vivans?  » 

A  quoy  luy  fut  respondu  que  ouy. 

«  De  quoy  diable  donc  (dist  il),  servent  tant  de  fatrasseries  "^^  de 
papiers  et  copies  que  me  bailliez?  N'est  ce  le  mieux  ouyr  par  leur  vive 
voix  leur  débat  que  lire  ces  babouyneries  ^^  icy,  qui  ne  sont  que  trom- 
70  peries,  cautelles  diabolicquesdeCepola'^'  et  subversions  dedroict  ?  Car 
je  suis  sceur  que  vous  et  tous  ceulx  par  les  mains  desquelz  a  passé 
le  procès  y  avez  machiné  ce  que  avez  peu  Pro  et  Contra,  et,  au  cas 
que  leur  controverse  estoit  patente  et  facile  à  juger,  vous  l'avez  obscurcie 
par  sottes  et  desraisonnables  raisons  et  ineptes  opinions  de  Accurse  ^°, 


Ligne  59.  A,  G  :  £/  de  faict  —  A,  G  :  vouloir  iing  peu  veoir  le  procès  et  leur  en  faire 
le  rapport  —  1.  éi .  A  :  que  luy  sembleroit  ;  G,  J,  K  :  tel  que  bon  luy  sembleroit  ;  H  : 
telque  bon  sembleroit  —  1.  G2 .  K  :  ses  mains  —  A  :  faisaient  —  1.  63.  G  :  E/  Panta- 
gruel —  J  :  leurs  dist  —  I.  64.  A,  G,  J  :  Messeigneurs  —  1.  67.  J  :  dionc  —  1.  68.  A, 
G,  H,  J  :  baillei  —  k,  G  :  Ne  vault  il  pas  beaucoup  (ce  mot  manque  dans  G)  mieulx 
les  ouyr  de  leur  vive  voix  narrer  leur  débat  ;  J  :  ouir —  1.  69.  J  :  baboyneries  —  1.  70.  G  : 
diaboliques  —  1.  71.  G  :  seur  —  A,  H,  J  :  que  et  vous  et  tous  —  1.  72.  H,  J  :  et  on  cas 

43.  Proprement  :  tisser.  Verbe  dérivé  dulan-  la  forme  macaronique.  Cf.  ch.  vu,  1.  46,  de 
gued.  canàbas,  toile  de  chanvre  écrue,  canevas.       hal>omnis. 

Image  tirée  du  métier  du  tisserand.  (S.)  49.   Fameux  jurisconsulte  de  Vérone  (xve  s.) 

44.  Éplucher,  examiner  minutieusement.  qui  avait  publié,  sous  le  titre  de  Cautelœ,  un 
Cf.  1.  I,  ch.  XX,  n.  39.  recueil  de  ruses,  fraudes  et  recettes  pour  éluder 

45 .  On  appelait  alors  sacs  ce  que  nous  nom-  la  loi  et  les  châtiments.  Cf.  Plattard,  p.  102. 
mons  dossiers .  Les  pièces  de  procédure  étaient  Voici  le  titre  de  son  livre  d'après  une  édition 
enferméesdanscessacs.Cf.i?.XF/e5.,L  30.(P.)  deLyon,  1495  :  Disertissimi  juris  utriusquemo- 

46.  Pancartes  :  titres,  actes  authentiques.  Cf.  narche  [monarcha,  prince  de  la  jurisprudence] 
1.  I,  ch.  VIII,  n.  3.  domini  Bartholomaei   Veronensis  Cepolle  niincu- 

47.  Tas  de  fatras,  de  choses  inutiles.  Dérivé  pati  Cautele  juris  utilissime  :  quibits  et  advocati 
Aq  fatras,  rare  en  dehors  de  R.  et  procuratores  suis  clientuUs  in  omni  strepitu 

48.  Singeries.   Le  Tpx\m\'à{  hahouin,  attesté      judicîorum  facile  subvenire  possunt.  (F.) 
dès  le  xiv*  s.,  ne  se  trouve  dans  R.  que  sous  50.  Sur  Accurse,  cf.  ch.  v,  n.  61. 


CMAIMIRE    X 


129 


75  Balde  '\  Bartole  ^\  de  Castro^',  de  Imola  ^\  Hippolytus  5>,  Panorme>", 
Bertachin  >",  Alexandre  ^\  Curtius*'^  et  ces  aultres  vieulx  mastins*"  qui 
jamais  n'entendirent  la  moindre  loy  des  Pandedes,  et  n'estoyent  que 
gros  veaulx  de  disme^',  ignorans  de  tout  ce  qu'est  nécessaire  à  l'intel- 
ligence des  loix^^ 

a  Car  (comme  il  est  tout  certain)  ilz  n'avoycnt  congnoissance  de 
langue  ny  Grecque,  ny  Latine^%  mais  seullement  de  Gothique^-»  et 


80 


Ligne  75.  M  :  Hoppolytus  - 
n'avoient  —  1.  81.  A,  H,  J 


1.  77.  A  :  nestoiciil  ;  G  :  ncstoyent  que  de  gros 
gothicquc 


1.  80.A 


51.  Petrus  Baldus  de  Ubaldis,  né  à  Pérouse 
en  1325,  mort  en  1400,  enseigna  le  droit  à 
Pavie,  Bologne  et  Padoue.  Ses  commentaires 
étaient  encore  réimprimés  à  l'époque  de  R. 
C'est  le  jurisconsulte  le  plus  fameux  de  l'école 
Bartoliste.  (P.) 

52.  Bartolus,  de  Sassoferrato  (1313-1357), 
professeur  de  droit  à  Bologne  et  à  Pise,  sur- 
nommé le  flambeau  ou  la  lanterne  du  droit,  fax 
ou  lucerna  juris,  fut  aussi  célèbre  au  xiv^  s. 
qu'Accurse  au  siècle  précédent. 

5  3 .  Paul  de  Castro  (xv^  s.),  Napolitain,  pro- 
fesseur de  droit  à  Florence,  Sienne,  Bologne  et 
Padoue.  (P.) 

54.  Alexandre  d'Imola,  jurisconsulte  qui 
enseigna  le  droit  à  Bologne  dans  la  première 
moitié  du  XVK  s.  (P.) 

55.  Hippolyte,  connu  aussi  sous  le  nom  de 
Riminaldus,  jurisconsulte  ferrarais  (xives.)(P.) 

56.  Nicolas  Tedesco,  surnommé  le  Panor- 
mitain,  ou  Abbas  Sicuhis,  né  à  Catane  en  1586, 
fut  archevêque  de  Palcrme  (d'où  son  surnom). 
Il  avait  enseigné  le  droit  canonique  à  Catane, 
Sienne,  Parme,  Bologne  et  laissa  des  commen- 
taires sur  les  Décrétales,  le  Sexte,  les  Clémen- 
tines. Il  représenta  le  roi  de  Castille  au  concile 
de  Bâle.  Cf.  P.  Viollet,  Les  Sources  du  droit 
canonique^  p.  86.  (P.) 

57.  Bertachin,  de  Fermo,  prés  d'Ancône 
(1438-1497),  jurisconsulte,  avocat  du  Consis- 
toire. (P.) 

PANTAGRUEL. 


58.  Sans  doute  Alexandre  Tartagno,  juris- 
consulte du  xves.,  auteur  de  commentaires 
sur  le  droit  civil  et  le  droit  canonique.  (P.) 

59.  Elève  de  Jason,  conseiller  du  marquis 
de  Montferrat  (vers  1470).  (P.) 

60.  Mâtins.  Ici  au  sens  de  lourdauds  pré- 
tentieux. Cf.  I.  I,  ch.  Liv,  n.  38. 

61.  Cf.  Du  Fail,  t.  I,  p.  79  :  «  nyais,  lour- 
daux  et  gros  veaux  de  disme.  »  Furetière  (1691) 
donne  encore  l'expression.  (C.) 

62.  R.  reprend  ici  contre  les  glossateurs  des 
textes  juridiques  latins  les  critiques  formulées 
d'abord  par  Laurent  Valla  (préface  du  3c  livre 
de  ses  Elegantix),  puis  par  Budé,  dans  ses  pre- 
mières Annotationes  in  Pandectas  (cf.  Delaruelle, 
Budè,  p.  93-113)  et  par  tous  les  jurisconsultes 
humanistes  contemporains  :  Alciat,  Tiraqueau, 
etc.  Cf.  Plattard,  p.  103-105.  La  lettre  dédicace 
des  Epistulœ  médicinales  de  Manardi  (1532), 
adressée  par  R.  à  Tiraqueau,  nous  montre  qu'à 
cette  date,  cette  campagne  contre  les  glossa- 
teurs était  encore  d'actualité  :  «  Sunt  tamen 
etiamdum  quibus  exoleta  illa  Barbarorum  glos- 
semata  excuti  e  manibus  non  possunt.  »  (P.) 

63.  Valla,  Elegantix,  IV,  104,  cite  entre 
autres  exemples  de  l'ignorance  d'Accurse  en 
latin  celui-ci  :  «  Et  alibi  :  Principibus,  inquit, 
nomen  graecum  est.  »  (P.) 

64.  C'est  de  ce  terme  que  s'était  servi  Lau- 
rent Valla  pour  qualifier  la  latinité  barbare  des 
glossateurs  (legulei),  préface  du  3«  livre  des 

17 


I30  PANTAGRUEL 

Barbare  ;  et  toutesfoys  les  loix  sont  premièrement  prinses  des  Grecz, 
comme  vous  avez  le  tesmoignage  de  Ulpian,  ].  posteriori  De  orig.  juris^\ 
et  toutes  les  loiz  sont  pleines  de  sentences  et  motz  Grecz  ;  et  seconde- 

85  ment  sont  rédigées  en  latin  le  plus  élégant  et  aorné  qui  soit  en  toute 
la  langue  Latine", et  n'en  excepteroys  voluntiers  ny  Saluste,nyVarron, 
ny  Ciceron,  ny  Senecque,  ny  T.  Live,  ny  Quintilian.  Comment  donc- 
ques  eussent  peu  entendre  ces  vieulx  resveurs  le  texte  des  loix,  qui 
jamais  ne  virent  bon  livre  de  langue  Latine,  comme  manifestement 

90  appert  à  leur  stile,  qui  est  stille  de  ramonneur  de  cheminée  ou  de  cuy- 
sinier  et  marmiteux^',  non  de  jurisconsulte  ? 

a  Davantaige,  veu  que  les  loix  sont  extirpées  ^^  du  mylieu  de  phi- 
losophie moralle  et  naturelle,  comment  l'entendront  ces  folz  qui  ont, 
par  Dieu,  moins  estudié  en  philosophie  que  ma  mulle  ?  Au  regard  des 

95  lettres  de  humanité  ^^  et  congnoissance  des  antiquitez  et  histoire,  ilz 


Ligne  82.  A,  G  :  toutes  fois  —  1.  83.  A  :  tesmoingnage  —  \.  86.  K,G  :  et  h  en  excepte 
voluntiers  (ce  mot  manque  dans  G)  ny  Saluste,  ny  Varron,  ny  Ciceron,  ny  Pline,  ny 
T. Live,  ny  Quintilian  —  L  88.  A  :  vieux  —  1.  90.  A.  G  :  il  appert  —  1.  92.  G:  Davan- 
tage —  A  :  du  meillieu  ;  G  :  du  meilleur  —  1.  94.  A,  G  :  £/  au  regard  —  1.  95.  A.  G  : 
et  de  consnoissance  —  G  :  et  histoires 


Elegantix  :  «  Gothi  isti  quidni  et  Vandali  exis-  69.  Les  littératures  classiques,  considérées 

timandi  sunt  ? . . .  Isti  admiscent  [linguae  roma-  comme  instrument  d'éducation  morale.  C'est 

nas]  gothicam.  »  En  effet,  des  mots  comme  probablement    la    première    mention  de    ce 

treuga  (trêve),  guerra  (guerre)  sont  couram-  sens  donné  au  mot  humanité,  destiné  à  rem- 

ment  employés  dans  leurs  ouvrages.  Ce  pas-  placer  les  anciens  arts  libéraux,  le  trivium  et 

sage  est  cité  par  Budé  :  Annotationes  priores  in  le  quadrivium  du  moyen  âge.  (S.)  —  Budé  a 

Pandectas,  p.  39.  (P.)  cherché  à  restaurer  les  sciences  juridiques  par 

65.  C'est  Pomponius,  et  non  Ulpien,  qui  la  philologie,  qui  embrasse  la  philosophie, 
rapporte  l'origine  grecque  de  la  loi  des  Douze  l'histoire,  en  un  mot  les  humanités.  Cf.  parti- 
Tables  dans  le  Digeste,  De  origine  Jiiris,  II.  (P.)  culièrement  son  De  philologia,  II.  Ses  disciples, 

66.  Valla  et  Budé  professent  cette  même  comme  Tiraqueau,  exhortaient  les  juristes  à 
admiration  pour  le  latin  des  textes  juridiques.  consolider  et  illustrer  la  jurisprudence  par  la 
Cf.  Elegantix,  loc.  cit.,  et  Annotationes  priores  culture  humaniste  :  «  ea  sunt  philosophorum 
in  Pandectas,  p.  39  :  Pandectarum  laus.  (P.)  placita,  oratorum  décréta,  antiquitatis  historia- 

67.  Marmiton.  Cf.  ci-dessus,  ch.  vii  :  «  La  rumque  monumenta,  poetarum  carmina.  » 
Barbotine  des  marmiteux.  »  Préface  du  De  legihus  conmtbialibus,  éd.  de  1 324. 

68.  Tirées  du  sol  où  elles  avaient  leurs  R.  se  fait  donc  ici  le  champion  des  idées  chères 
racines.  aux  jurisconsultes  humanistes.  (P.) 


f 


CHAPITRE    X  I  ^  I 

en  estoyent  chargez  comme  un  crapault  de  plumes '°,  dont  toutesfoys 
les  droictz  sont  tous  pleins  et  sans  ce  ne  pevent  estre  entcnduz,  comme 
quelque  jour  je  monstreray  plus  apertement  par  escript. 

«  Par  ce,  si  voulez  que  je  congnoisse  de  ce  procès,  premièrement 

loo  faictez  moy  brusler  tous  ces  papiers,  et  secondement  faictez  moy  venir 
les  deux  gentilzhommes  personnellement  devant  moy,  et,  quand  je 
les  auray  ouy,  je  vous  en  diray  mon  opinion,  sans  fiction  ny  dissi- 
mulation quelconques.  » 

A  quoy  aulcuns  d'entre  eux  contredisoient,  comme  vous  sçavez  que 

105  en  toutes  compaignies  il  y  a  plus  de  folz  que  de  saiges  et  la  plus 
grande  partie  surmonte  tousjours  la  meilleure,  ainsi  que  dict  Tite 
Live  parlant  des  Cartagiens  '\  Mais  ledict  Du  Douhet  tint  au  contraire 
virilement,  contendent"'  que  Pantagruel  avoit  bien  dict,  que  ces 
registres,  enquestes,  replicques"*,  reproches '^  salvations"  et  aultres 

no  telles  diableries  n'estoient  que  subversions  de  droict  et  allongement 
de  procès,  et  que  le  diable  les  emporteroit  tous  s'ilz    ne  procedoient 

Ligne  96.  A  :  estoient  —  A,  G,  H,  J  :  plumes,  et  en  usent  comme  uug  crucifix  d'ungpifre  7', 
dont  —  A  :  touiesfois —  1.  97.  G  :  droiti  —  A,  G  :  plains  —  I.  98.  K  :  apertement  —  1.  100. 
A,  G,  J  ifaictes  moy  —  1.  loi .  G  :  quant  —  I,  104.  G  :  contredsoyent  ;  H,  J  :  contredisoyent 

—  1.  106.  A  :  ainsi  que  dict  Tite  Live  parlant  des  Cartagiens  manque;  G  :  ainsi  que  dit 

—  1.  108.  A,  G  :  bien  dit  —  1.  109.  A,  G  :  replicques,  duplicquesi^,  reproches...  —  1.  110. 
G  :  telles  manque  —  n  estoyent —  droict  — J  :  allonguement  —  1,  m.  A,  G  :  /«  empor- 
teroit trestous  /S  —  G  :  procedoyent 

70.  Budé  insiste  particulièrement  sur  l'igno-  74.  La  replicque  était  en  terme  de  pratique 
rance  d'Accurse  qui  n'avait  aucune  notion  de  la  réponse  du  demandeur  aux  contredicts  du 
l'histoire  ancienne  :  «  Ex  quibus  atque  hujus-       défendeur.  Cf.  R.  XVI^  s.,  I,  34.  (P.) 

modi  nugis  ejus  intelligere  facile  possumus,  nec  75  •  La  dupJicque  était  la  réponse  opposée  par 

historiarum  notitiavi  ïpsum,  nec  annatium  ha-  le  défendeur  à  la  r«/)//cçMe.  (P.) 

buisse,  nec  qui  quoque  tempore  aut  juriscon-  76.  Les  reproches  étaient  l'acte  par  lequel  une 

sulti,  aut  legislatores,  aut  temperatores  aut  qui  des  deux  parties  récusait,  ou  plus  exactement 

quibusque    sequales    fuerint,    quicquam  pensi  décréditait  les  témoins  de  la  partie  adverse.  Cf. 

habuisse.  »  Annotationes...,  p.  87.  (P.)  R.  XVIe  s.,  I,  34.  (P.) 

71.  Fifre.  Suivant  Le  Duchat,  forme  usitée  77.  On  appelait  salvations  l'acte  par  lequel 
dans  la  Touraine.  une  partie  faisait  valoir  ses  témoins  attaqués 

72.  Cf.  Tite-Live,  XXL  4  '■  «  Pauci  ac  ferme  par  les  repi-oches  de  la  partie  adverse.  Cf.  R. 
optimus  quisque  Hannoni  adsentiebantur  :  sed  XVI^  s.,  L  35-  (P-) 
(utplerumqutt{it)maj'orparsnielioremvicit.y>(P.)  78.   Tous.    Forme   pronominale    fréquente 

73.  Soutenant.  Latinisme  (coH^m^^r^,  même  chez  R.  et  ses  contemporains  (Saint-Gelais, 
sens).  Marot,  Marguerite  de  Navarre),  devenue  vul- 


132  PANTAGRUEL 

aultrement,     selon      équité     evangelicque     et     philosophicque  "''^ . 
Somme,  tous  les  papiers  furent  bruslez,  et  les  deux  gentilzhommes 
personnellement  convocquez.  Et  lors  Pantagruel  leur  dist  : 
115       «  Estez  vous  ceulx  qui  avez  ce  grand  différent  ensemble? 

—  Ouy  (dirent  ilz),  Monsieur. 

—  Lequel  de  vous  est  demandeur? 

—  C'est  moy,  dist  le  seigneur  de  Baisecul. 

—  Or,  mon  amy,  contez  moy  de  poinct  en  poinct  vostre  affaire 
120  selon  la  vérité;  car,  par  le  corps  bieu*^",  si  vous  en  mentes  d'un  mot, 

je  vous  osteray  la  teste  de  dessus  les  espaules  et  vous  monstreray  que 
en  justice  et  jugement  l'on  ne  doibt  dire  que  vérité.  Par  ce,  donnez 
vous  garde  de  adjouster  ny  diminuer  au  narré^'  de  vostre  cas.  Dictes  ^^ 


Ligne  112.  A  -.selon  équité  philosophicque  et  evangelicque —  1.  114.  J  :  leurs  —  1.  115. 
A,  G,  H,  J  :  Estes  vous  qui  ave^  ce  grand  (G  :  grant)  différent  entre  vous  deux  ?  —  1.  118. 
K  :  Basse  cul  —  1.  120.  H,  J  :  scelon  —  A,  G,  H,  J  :  le  corps  Dieu  —  A,  G,  J  :  mentes  — 
1.  122.  G  :  dohit  dire  —  k,  G  :  que  la  vérité 

gaire  dans  le  dernier  quart  du  xvie  s.,  tomba  été  exposées  qu'en  latin,  dans  des  traités  tech- 
dans  le  burlesque  au  suivant.  Cf.  Brunot,  t.  II,  niques,  à  l'usage  des  clercs.  Il  se  fait  l'écho 
p.  323,  et  t.  III,  p.  299.  (S.)  des  protestations  de  l'Humanisme  et  des  juristes 
79.  Ainsi  à  propos  de  cette  affaire  Baisecul-  de  la  Renaissance  contre  les  traditions  et  la 
Humevesne,  R.  reprend  d'abord  un  thème  tra-  jurisprudence  médiévales.  (P.) 
ditionnel  de  la  satire  populaire  :  l'invective  80.  Corbleu  !  Cf.  1.  I,  ch.  xxxiii,  n.  18. 
contre  les  lenteurs  et  les  complications  de  la  81.  Exposé  sous  forme  de  récit.  Cf.  ci- 
procédure,  que  le  pouvoir  royal  cherchait  sans  dessus,  Proî.,  n.  6. 

cesse  à  simplifier  (cf.  R.  XV1<^  s.,  I,  29)  ;  puis  82.  On  ne  cherchera  donc  pas  dans  les  cha 

il  rend  responsables  de  la  longueur  des  procès  pitres  suivants  une  critique  ou  une  parodie  des 

les  glossateurs  et  interprètes  du  droit,  formu-  formes  de  la  procédure  puisque  tous   les  ins- 

lant  ainsi  en  français,  dans  un  ouvrage  d'ima-  truments  ordinaires  de  la  procédure  sont  jetés 

gination,  des  critiques  qui  n'avaient  jusqu'alors  au  feu. 


Comment   Jes  scig)iciirs  de  Baisecul  et   Humevesne 
plaidaient  devant  Pantagruel  sans   advocati'. 

Chapitre  XI. 

Donc  commença  Baisecul  en  la  manière  que  s'ensuyt  : 
«  Monsieur,  il  est  vray  que  une  bonne  femme  de  ma  maison  por- 
toit  vendre  des  œufz  au  marchez... 

—  Couvrez  vous  %  Baisecul,  dist  Pantagruel. 

—  Grand  mercy,  Monsieur,  dist  le  seigneur  de  Baisecul.  Mais,  à 
propos,  passoit  entre  les  deux  tropicques,  six  blans  '  vers  le  zénith  "* 


Ligne  i.  A,  G  :  le  titre  et  chapitre  XI  manquent  —  1.  2.  H  :  davant  —  1.  3 .  H,  J  : 
chapitre  X  —  1.  4.  A,  G  :  Baisecul  manque  —  J  :  commenciçi  —  1.  6.  A,  G,  H,  K  : 
marché  \  J  :  de  œiifi  au  marché  —  I.  8.  G  :  grant  —  1.  9-10,  A,  G,  H,  K  :  tropiques 
vers  le  lenith  diamétralement  opposé  es  Troglodytes  par  autant...  ;  J  :  six  blancs  vers  le 
lenith  diamétralement  opposé  es  Troglodytes  par  autant  que  les  nions  et  du  laict  Rhiphées 


I.  Ces  plaidoyers  des  ch.  xi,  xii,  xiii 
ne  sont  pas,  quoi  qu'on  en  ait  dit,  une  carica- 
ture de  l'éloquence  judiciaire  du  temps.  R. 
s'est  amusé  à  enchaîner  une  série  de  coq-à-l'âne 
du  type  le  plus  puéril,  un  mot,  ou  même  la 
syllabe  finale  d'un  mot,  appelant  un  autre  mot 
auquel  une  locution  du  langage  usuel  l'a  asso- 
cié. Cf.  ch.  XII,  1.  51  :  fricasser  les  esciiti  sug- 
gère écuelles,  qui  appelle  son  complément  ordi- 
naire :  écuelles  de  bois.  Ces  coq-à-l'âne  sont  com- 
pliqués par  des  lapsus.  Cf.  ch.  xiii  :  considérée 
Voppilation  de  la  rate  qui  devient  considérée  l'or- 
ripilation  de  la  ratepenade,  etc.  Nous  signalerons 
de  temps  à  autre  le  procédé  de  formation  de 
quelques  coq-à-l'âne,  sans  prétendre  les  éclair- 
cir  tous.  Nous  nous  attacherons  surtout  à  expli- 
quer le  sens  individuel  des  mots  et  des  locu- 
tions qui  ne  sont  plus  de  la  langue  usuelle. 
(P-) 


2.  Les  seigneurs  ne  se  découvraient  que 
devant  le  roi.  Même  à  table,  ils  gardaient  le 
bonnet  sur  la  tête.  C'est  de  la  part  de  Panta- 
gruel ime  marque  de  bienveillance  d'inviter  Bai- 
secul à  se  couvrir.  Cf.  1.  I,  ch.  xxxiii,  n.  7.  Du 
Fail,  t.  II,  p.  89,  raconte  la  plaisante  histoire 
d'un  président  qui  s'était  fait  peindre  au  pied 
de  la  Vierge,  le  bonnet  à  la  main  et  un  phylac- 
tère lui  sortant  de  la  bouche,  sur  lequel  un  far- 
ceur avait  écrit  :  «  Couvrez-vous,  monsieur  le 
Président.  »  (C.) 

3.  Monnaie  de  billon  blanche,  de  valeur  et 
de  type  différents  ;  les  blancs  de  onze  deniers 
s'appelaient  uniains,  de  douze  deniers,  dou- 
^ains.  Ils  dataient  du  commencement  du  règne 
des  Valois.  Cf.  Levasseur,  p.  xxxvii.  (S.) 

4.  Terme  technique  attesté  pour  la  première 
fois  sous  cette  forme  ;  Oresme,  au  xiv^  s., 
écrit  cenith.  (S.) 


134 


PANTAGRUEL 


10  et  maille  5  par  autant  que*^  les  mons  Rhiphées'  avoyent  eu  celle 
année  grande  stérilité  de  happelourdes^,  moyennant  une  sédition  de 
Ballivernes  9  meue  entre  les  Barragouyns  '°  et  les  Accoursiers ''  pour 
la  rébellion  des  Souyces,  qui  s'estoyent  assemblez  jusques  au  nombre 
de  bon  bies  pour  aller  à  l'aguillanneuf '^  le  premier  trou  ''  de  l'an  que 

15  l'on  livre  la  souppe  aux  bœufz  et  la  clef  du  charbon"*  aux  filles 
pour  donner  l'avoine  aux  chiens  'K 

«  Toute  la  nuict  l'on  ne  feist,  la  main  sur  le  pot'^  que  despescher 


Ligne  10.  A  :  avoient  eu  —  1.  11.  G  :  anné  —  1.  12.  A,  G  :  de  Ballivernes  manque 
—  1.  13.  A  :  Souisses;  G  :  Souysses  —  A  :  s'estoient  —  A,  G,  U,  K  :  au  nombre  de 
troys  ;  K  :  troix  (six,  neuf  dix  pour  aller)  ;  J  :  assemble^  deux  liards  jusques  nu  nombre  de 
troys,  six,  neuf,  dix,  pour  aller  —  1.  15.  A,  G,  H,  J,*K  :  que  Ton  donne  la  souppe  — 
1,  17.  A,  G,  H  :  nuyct 


5.  Rétablissez  :  «  entre  les  deux  tropicques, 
vers  le  zénith,  six  blancs  et  maille.  » 

6.  Parce  que.  Cf.  l.I,  Prol,  n.  35. 

7.  En  Scythie.  Peut-être  réminiscence  de 
Virgile,  Géorgigues,  1,  240,  III,  382  et  IV, 
518. 

8.  Attrape-nigauds.  Cf.  ci-dessus,  ch.  vu, 
n.  58. 

9.  Balivernes.  Cf.  1.  I,  ch.  xxiv,  n.  37. 

10.  Ceux  qui  baragouinent,  jargonneurs.  Sens 
primordial  du  mot  qu'on  lit  déjà  dans  un  texte 
du  xive  s.  (Arch.  «ai.  JJ,  141)  :  «  En  la  ville 
d'Ingré,  près  d'Orléans . . .  certains  couvreurs 
jetterent  des  pierres  et  du  mortier  audit  Jehan 
et  l'appelèrent  sanglant  harragoidn  »,  c'est-à- 
dire  vilain  bredouilleur.  Cf.  R.E.R.,  V,  393- 
398.  (S.) 

11.  Les  pratiques,  les  clients  d'un  moulin  à 
eau  ou  à  vent.  Sens  du  mot  en  Saintonge  et 
ailleurs.  Ici  en  même  temps  jeu  de  mots  sur  les 
commentateurs  d'Accurse,  le  glossateur  des 
Pandectes,  cf.  ch.  vi,  n.  61.  (S.) 

12.  Trois,  six,  neuf. 

Pour  aller  à  l'aguillanneuf. 
C'est  ainsi  sans  doute  qu'il  faut  entendre  la  for- 
mulette  que  dénature  l'addition  de  dix.  (C.) 

1 3 .  Jour  du  nouvel  An.  Nom  anciennement 
attesté  (v.  Godefroy),  encore  vivace  dans  les 


patois,  et  d'origine  inconnue.  Au  xvie  s.,  le  mot 
se  lit  fréquemment  dans  les  Propos  Rustiques  de 
du  Fail,  au  sens  d'étrennes  de  Nouvel  An,  ch. 
X  :  «  le  premier  jour  de  l'an  (comme  est  l'an- 
cienne coustume)  aller  à  Hagidllenneuf.  »  (S.) 
—  La  quête  de  VagniUaneuJ  ou  de  la  giiillaneu 
se  faisait  la  veille  du  nouvel  an  par  les  gar- 
çons du  village,  qui  allaient  de  porte  en  porte 
en  chantant  des  couplets  traditionnels.  On  trou- 
vera une  chanson  d'aguillaneuf  dans  les  Noels 
de  Lucas  Lemoigne,  1520.  (C.) 

14.  Le  charbon,  combustible  dispendieux,  se 
mettait  sans  doute  sous  clef,  pour  empêcher  les 
filles  de  cuisine  de  le  gaspiller.  (C.) 

15.  Rétablissez  :  la  soupe  aux  chiens  et 
l'avoine  aux  bœufz. 

16.  Équivoque  entre  le  pot  de  chambre  et  le 
pot  à  vin.  L'expression  la  main  sur  le  pot  signi- 
fiait «  marché  conclu,  vin  du  marché  tiré  et 
prêt  à  boire.  »  Cf.  Pathelin,  v.  394 

Ce  fut   pour  le   denier  à  Dieu  : 
Et  encore,  se  j'eusse  dit  : 
«  La  main  sur  le  pot  !  »  pour  ce  dit 
Mon  denier  me  fust  demouré. 

De  même,  ch.  xxxii  :  «  Et  quoy,  dist  Panta- 
gruel, en  demandent  ilz  de  meilleures  que  la 
main  au  pot  et  le  verre  au  poing  ».  (C.) 


CHAPITRE    XI 


ns 


bulles  à  pied  et  bulles  à  cheval  '^  pour  retenir  les  bateaulx,  car  les 
cousturiers  '^  vouloyent  faire  des  retaillons  "'desrobez  une  sarbataine'" 
20  pour  couvrir  la  mer  Oceane'",  qui  pour  lors  estoit  grosse"  d'une 
potée  de  chous  selon  l'opinion  des  boteleurs  de  foin;  mais  les  physi- 
ciens'' disoyent  que  à  son  urine'*  ilz  ne  congnoissoyent  signe  évi- 
dent au  pas  dostarde''  de  manger  bezagues'*^  à  la  moustarde,  sinon 
que  Messieurs  de  la  court  feissent  par  bémol  commandement  à  la 


Ligne  17-18  :  A,  G,  H,  J,  K  :  despescher  (A,  J  :  despecher)  les  bulles  des  postes  à  pied  et 
lacquays  (J  :  lacquais)  à  cheval  —  1.  18.  A  :  basteaux;  H  :  bateaux  — 1.  19.  A  :  vouloient 
—  1.  20.  K  :  covrir  —  A  :  qui  estoit  grosse  d'enfant  selon  ;  G  :  qui  est  grosse  d'une  potée  de 
choux  ;  H  :  qui  estoyt  —  1,  21.  H,  J  :  scelon  —  G  :  foing  —  1.  22.  A  :  disoient  —  G  : 
orine  —  A  :  congnoissoient  point;  G  :  cognoissoyent  point —  1,  25.  A  :  de  manger  des 
choux  gales  —  G  :  des  be^agues 


17.  Lisez  :  «  Depescher  [expédier]  à  pied  et 
à  cheval  bulles...  » 

18.  Tailleurs.  Cf.  H.  Estienne,  Dialogue,  1. 1, 
p.  207  :  «  Ceux  qu'on  appeloit  autrefois  Cous- 
turiers, depuis  quelques  ans  ont  été  appeliez 
Tailleurs.  »  Ce  dernier  nom  est  pourtant  très 
ancien  et  les  deux  professions  étaient  loin  de 
se  confondre.  Cf.  A.  Franklin,  Dict.  des  arts 
et  métiers  et projessions  depuis  le  XIII^  s.,  Paris, 
1906,  vo  couturiers.  (S.) 

19.  Petits  morceaux,  restes  d'une  étoffe  cou- 
pée. Dérivé  de  retailler,  rare  en  dehors  de  R. 
Le  mot  est  encore  vivace  en  Languedoc. 
(S.) 

20.  Sarbacane.  Forme  primitive  du  xvie  s. 
attestée  antérieurement  à  R.  (v.  Dict.  général) 
et  tirée  de  l'esp.  cerhatana.  (S.) 

21.  Allusion  à  une  facétie  populaire  sur  les 
couturiers.  Des  retaillons,  lopins  et  quartiers 
d'étoffe  qu'ils  dérobaient  à  leurs  clients,  ils  fai- 
saient, disaient-ils  eux-mêmes,  la  bannière  de 
la  corporation.  Cf.  ch.  vu,  n.  218.  La  rumeur 
publique  prétendait  que  cette  bannière  serait 
un  jour  une  tente  assez  vaste  pour  couvrir  toute 
la  mer.  Cf.  dans  G.  Pépin,  Deslructio  Ninive, 


(Paris,    Chevallon,     1525),    le    Sermon    de 
Destructione  vexilli  Sutorum  civitatis  Ninive. 

(P-) 

22.  Equivoque  entre  grosse,  houleuse,  et 
grosse,  enceinte. 

23.  Médecins.  Nom  ancien  toujours  vivace 
en  anglais.  Il  était  encore  usuel  au  xvie  s., 
mais  R.  ne  s'en  sert  que  dans  ce  passage.  (S.) 

24.  L'examen  des  urines  jouait  un  grand 
rôle  dans  l'ancienne  médecine .  Cf.  Vieillard, 
L'urologie  et  les  médecins  urologues  dans  la  méde- 
cine ancienne,  Paris,  1903.  Les  anciennes  gra- 
\-ures  médicales  représentent  souvent  le  méde- 
cin avec  un  urinai  de  verre  que  de  la  main  il 
élève  à  la  hauteur  de  l'œil.  On  considérait 
dans  l'examen  de  l'urine  sa  quantité,  sa  cou- 
leur, son  odeur,  son  goût,  sa  fluidité  et  les 
matières  qui  y  étaient  en  suspension.  Cf.  Ency- 
clopédie de  Diderot  et  d'Alembert,  t.  XVII,  p. 

499.  (D.) 

25.  Pas  d'outarde. 

26.  Haches  à  deux  tranchants.  Vieux  mot 
que  Rob.  Estienne  (1539)  explique  ainsi  : 
«  Besague,  quasi  Bisacuta,  Bisagùe,  ou  deux  fois 
agùe.  >>  (S.) 


136 


PAXTAGRUIiL 


25  verolle  de  non  plus  allebouter'^  après  les  maignans''^  car  les  mar- 
roufles^'  avoient  jà  bon  commencement  à  danser  l'estrindore  ^°  au 
diapason,  un  pied  au  feu  et  la  teste  au  mylieu,  comme  disoit  le  bon 
Ragot  5'. 

«  Ha,  Messieurs,  Dieu  modère  tout  à  son  plaisir,  et  contre  fortune 

?o  la  diverse^-  un  chartier^'  rompit  nazardes  '"^  son  fouet.  Ce  fut  au  retour 
de  la  Bicoque^',  alors  qu'on  passa  licentié  Maistre  Antitus  '^  des  Gros- 


Ligne  25.  A,  G,  H,  J  :  alleboter  après  les  maignans  (G  :  mignans)  et  ainsi  se  pourmener 
durant  le  service  divin,  car  (K  :  cat.)  les.  —  1.  26.  H  :  avoyent  —  A,  G,  H,  J  :  dancer 
—  1.  27.  A  :  meillieu  ;  G  :  millieu  — 1.  30.  A,  G,  H,  J,  K  :  un  chartier  (G  :  charretier) 
rompit  son  fouet  —  1.  31 .  A,  G,  H,  J,  K  :  Bicocque  —  A,  G,  H,  J  :  Antithus  —  A,  G,  J  : 
Cresson ier es  ;  H,  K  :  Crossonnieres 


27.  Grappiller.  Cf.  1. 1,  ch.  xxvii,  n.  32. 

28.  Vers  à  soie.  Du  provençal  magnan, 
même  sens,  d'où  le  dérive  moderne  magnanerie, 
lieu  où  l'on  élève  les  vers  à  soie.  (S.) 

29.  Gueux.  Cf.  1.  I,  ch.  i,  n.  10. 

30.  Air  ou  mélodie  de  danse  qui  figure,  sous 
la  forme  estringole,  dans  la  farce  de  Calbain, 
Ane.  Théâtre,  t.  II,  p.  143  : 

En  dure,  en  d'estringtie,  en  nos  maisons, 
En  d' estringole  Marion. 
L'origine  du  mot  est  indigène  :  cf.  les  verbes 
estreindre  et  estringuer,  tous  les  deux  signifiant 
serrer,  tenir  serré,  et  estraignant,  ancien  terme 
de  musique,  désignant  les  sons  poussés  avec 
force.  Cf.  /?.£./?.,  VII,  461.  (S.) 

31.  Fameux  chef  de  gueux  du  xvie  s.,  type 
des  Coesres  de  l'Argot,  dont  le  nom  a  laissé 
des  traces  chez  la  plupart  des  écrivains  de 
l'époque  :  R.,  Marot,  Du  Fail,  Tahureau,  Henri 
Estienne,  Brantôme  et  d'Aubigné.  Cf.  Sainéan, 
Les  Sources  de  l'Argot  ancien,  t.  I,  p.  37-39. 
(S.)  —  Ragot  gueusait  avec  des  béquilles, 
montrant  sans  doute  une  «  jambe  de  Dieu  » 
pourrie  d'ulcères.  Le  Testament  de  l'Oyson,  Ane. 
poés.  fr.,  t.  X,  p.  161,  dit  : 

Ragot,  atout  sa  grant  espée 
Ou  sa  potence,  eust  desconfit 
Ung  corps  hardi;  point  ne  s'enfuit, 


Le  prologue  des  Navigations  de  Panurge,  à  la 
suite  du  Rabelais  de  Dolet,  parle  de  poursuivre 
la  vérité  «  à  quatre  pattes,  ou  avec  des  potences 
ou  guymettes,  comme  ce  vray  prophète  Ragot.  » 
(C.) 

32.  G.  Meurier,  Recueil  de  sentences  (1^4 j), 
formule  ainsi  le  dicton  : 

Contre  fortune  la  diverse 

N'est  si  bon  char  qui  ne  renverse. 

(Leroux  de  Lincy,  t.  II,  p.  277.) Math.  Cordier 

Decorr.  serm.  emend.,éd.  I53i,p.  427,  semble 

plus  correct  : 

Contre  fortune  la  diverse 
N'est  si  bon  chartier  qui  ne  verse.  (C.) 

33.  Charretier.  Cf.  I.  I,  ch.  xxxii,  n,  19. 
54.   L'interpolation  de  ce  mot,  qui  veut  dire 

chiquenaudes,  (cf.  1.  I.  ch.  xx,  n.  225)  n'a 
aucun  sens  dans  la  phrase  :  «  un  chartier  rompit 
son  fouet  ».  II  ne  figure  pas  dans  l'édition  de 
Dresde.  (C.) 

35.  Sanglante  défaite  de  Lautrec  par  les 
Impériaux,  le  29  avril  1522,  qui  fit  perdre  le 
Milanais  aux  Français.  (C.) 

36.  Voy.  1.  V,  ch.  II.  Ailleurs,  1.  IV, 
ch.  XL,  Antitus  (tout  court)  figure  parmi  les 
147  cuisiniers  de  la  grande  Truye,  dressée 
par  Panurge  contre  les  Andouilles.  Ce  per- 
sonnage  burlesque  est  souvent   cité  dans   la 


CHAPITRF.   XI  Ijy 

sonniers  '"  en  toute    lourderie,    comme  disent  les  canonistes  :  Beati 
lourdes,  quoniam  ipsi  trehuchavenint. 

«  Mais  ce  que  faict  laquaresme  si  hault,  par  sainct  Fiacre  de  Brye'^ 
35     ce  n'est  pour  aultre  chose  que 

La  Penthecoste 
Ne  vient  foys  qu'elle  ne  me  couste''^; 


Ligne  32.  K  -.eu  toute  —  K  :  caiionistet  —  G  :  disant  —  L  33 .  J  :  Beati  lourdes  de 
Granielles. .  .  —  A,  G,  H,  J  :  quoniam  trehuchavenint  —  1.  34,  A,  G  :  le  quaresme  — 
L  35.  A,  G  :  par  aultre  chose—  1.  36.  H  :  Pentecoste  —  1.  37.  A,  G  :  quel  ne  me  ; 
J  :  qu'elle  conscilliers  du  hierne  me  couste 


littérature  du  xve  s.  Un  Johannes  Antitiis  est 
allégué,  en  1478,  par  Guill.  Coquillart  dans 
son  Débat  entre  la  Simple  et  la  Rusée,  t.  II, 
p.  85  : 

Et  brief,  Martinus  et  Baldus, 

Aussy  Johannes  Antitus, 

Glossator  juris  civilis... 
Un  autre  Antitus  figure,  comme  médecin,  à 
côté  de  Dam  Pultus  et  du  maistre  Odo,  dans  le 
Mystère  de  la  Vengeance  de  nostre  Seigneur.  Au 
début  du  xvies.,  dans  la  Condamnation  de  Banc- 
quet,  on  en  parle  comme  d'un  type  de  niais, 
éd. Jacob,  p.  526  : 

Ha  !  vous  avez  fait  ceste  feste  ? 
Quel  niaistre  Antitus  ! 
R.  en  fait  également  un  sot  prétentieux  «  licen- 
cié en  toute  lourderie  »,  et  ce  type  prévaudra. 
(S.)  —  Vers  la  fin  du  xv^  s.,  Pierre  Boussart, 
chanoine  de  la  Sainte-Chapelle  de  Dijon,  avait 
reçu  le  surnom  de  Maistre  Anthitus  et  ce  sur- 
nom figure  dans  le  titre  de  sa  traduction  ôiExi- 
ryalus  et  la  Belle  Lucresse,  d'iEneasSylviusPicco- 
lomini  (Lyon,  Olivier  ArnouUet).  C{.  R.E .R., 
X,  108.  (P.) 

57.  L'invention  du  titre  «  des  Cresson- 
nières», revient  sans  doute  à  R.  C'est  un  terme 
de  dérision  :  «  Panthasilée  estoit  cressonnière  », 
1.  II,  ch.  XXX  et  1.  I,  ch.  11,  n.  39,  et  bien  peu 


vraisemblablement  un  nom  réel  de  terre.  Cepen- 
dant il  existait  un  fief  de  la  Cressonnière  (cant. 
de  La  Chataigneraye  non  loin  de  Fontenay-le- 
Comte,  que  R.  connaissait  certainement.  Dans 
la  liste  des  cuisiniers,  1.  IV,  ch.  xl,  figurent 
séparément  Antitus  et  Cressonnadière.  Cros- 
son,  pour  cresson,  est  une  forme  provinciale. 
(C.) 

38.  La  cathédrale  de  Meaux  en  Br/e  conser- 
vait comme  relique  l'épine  dorsale  de  saint 
Fiacre.  Cf.  1.  III,  ch.  xlvii  :  «  je  vous  jure  l'es- 
pine  de  sainct  Fiar.re  en  Brie  »  et  1. 1,  ch.  xvii, 
n.  26.  (C.) 

39.  Cette  rime  se  trouve  déjà  au  xi  le  s.  dans 
le  Chevalier  au  lion  de  Chrestien  de  Troyes, 
V.  5-6. 

A  celé  feste  qui  tant  coste 
Qu'an  doit  clamer  la  pantecoste. 
Wendelin  Foerster  dans  son  édition  de  ce 
roman  (Halle,  1887)  remarque,  p.   273,  qu'à 
cette  époque  cette   rime  était  proverbiale.  Il 
en  cite  huit  exemples.  Tous  indiquent  que  la 
Pentecôte  était  une  date  choisie  pour  des  fêtes, 
tournois,  assemblées,  etc.,  qui  se  célébraient  en 
grande  magnificence  et  par  conséquent  à  grands 
frais.  Cf.  Roman  de  la  violette,  v.  293  : 
Che  fu  aune  pentecouste, 
Que  on  despent  et  que  moût  couste.  (P). 


PANTAGRUEL. 


138 


PANTAGRUEL 


May,  hay  avant, 
Peu  de  pluye  abat  grand  vent  4°. 

40  Entendu  que  le  sergeant  me  mist  si  hault  le  blanc  "^^  à  la  butte  que  le 
greffier  ne  s'en  leschast  orbiculairemenf^^  ses  doigtz  empenez  de 
jardz  ^\  et  nous  voyons  manifestement  que  chascun  s'en  prent  au  nez"*"*, 
sinon  qu'on  regardast  en  perspective  oculairement'*^  vers  la  cheminée, 
à  l'endroit  où  pend  l'enseigne  du  vin  à  quarente  sangles  ■*%  qui  sont 

45  nécessaire  à  vingt  bas-*'  de  quinquenelle'*^  A  tout  le  moins,  qui  ne 
vouldroit  lascher  l'oyseau'^^  devant  talemouses  ^°  que  le  descouvrir, 


Ligne  39.  J  :  abat  par  les  antan  grand  vent  ;  G  :  grant  vent  —  I.  40.  A,  G  :  Ne 
mist  pas  —  1.  41.  A  :  lechast  bas  et  roide  —  1.  42.  A  :  de  jart;  G  :  de  jard\  ;  H,  J  : 
de  jard  —  1.  43.  G  :  reguardast  —  A,  H,  J  :  ocularement  —  1.  44.  A,  G,  H,  J  :  qua- 
rante —  1.  45.  A  :  nécessaires  —  A,  G  :  de  quinquenelle  manque  —  1.  46.  A,  G,  H,  K  : 
talemouses  manque  —  J  :  devant  que  cent  francs  le  découvrir;  A,  G,  H  :  découvrir 


40.  «  Grand  vent  chiet  à  poi  de  pluie  »,  lit- 
on  dans  le  Roman  de  Renart,  v.  8.828.  Cf.  1.  I, 
ch.  V,  n.  65.  Le  ch.  xliv  dul.  IV  est  intitulé  : 
«  Comment  petites  pluyes  abattent  les  grans 
vents.  »  (C.) 

41 .  La  cible  ou  hlanc  du  tir  à  la  butte.  Cf. 
1.  I,  ch.  LViii,  n.  31.  (C.) 

42.  Suivant  un  contour  circulaire.  Dérivé  de 
orbiculaire,  latinisme  attesté  dés  le  xiv^  s.  (v. 
Dict.g^éii.) 

43.  Plumes  d'oie  mâle.  Il  n'est  guère  pro- 
bable que  l'on  ait  jamais  fait  de  distinction  pour 
écrire  entre  les  plumes  d'oie  et  celles  de  jars. 
(C.) 

44.  S'en  reconnaît  coupable.  «  Locution 
venue,  dit  de  Brieux,  d'une  ancienne  coutume 
qui  obligeait  celni  qui  avait  accusé  quelqu'un  à 
faux  à  lui  faire  réparation  publique  en  se  prenant 
le  nei  »  (Littré).  (C.) 

45.  Par  le  moyen  des  yeux.  Cf.  Des  Périers, 
nouv .  cxxvii  :  «  Son  mari  qui  sentoit  oculaire- 
ment  les  grillons  s'affaiblir  ». 

46.  Le  Duchat  entend  par  là  du  vin  d'une 


si  grande  force  qu'on  est  obligé  de  relier  de  qua- 
rante cercles  le  tonneau  où  on  l'a  mis.  Si  vrai- 
ment on  doit  chercher  un  sens  à  la  locution 
on  peut  aussi  comprendre  que  le  vin 
est  si  vert  qu'il  oblige  le  buveur,  selon  la 
plaisanterie  populaire,  à  se  faire  soHdement 
attacher  à  la  table  par  quarante  sangles. 
(C.) 

47 .  Il  faut  sans  doute  entendre  des  hâts  de 
mulets  ou  de  toute  autre  bête  de  somme  et  non 
des  bas  de  chausses,  à  moins  que  R.  n'ait  cher- 
ché l'équivoque.  (C.) 

48.  Ce  terme  d'ancienne  pratique  :  répit  de 
cinq  ans  accordé  aux  débiteurs  pour  payer  leurs 
dettes,  a  été  ajouté  après  les  premières  éditions. 
Il  n'a  ici  aucun  sens.  (C.) 

49.  «  Il  ne  faut  pas  lâcher  l'oiseau  (le  fau- 
con) avant  de  le  découvrir  »  c'est-à-dire  avant 
de  le  décapuchonner .  C'est  un  équivalent 
de  «  mettre  la  charrue  devant  les  bœufs.  » 
(C.) 

50.  Talmouse.  Pâtisserie  dont  la  recette  est 
ainsi  donnée  par  le    Viandier  de  Taillevent, 


CHAPITRE    XI 


139 


car  la  mémoire  souvent  se  pert  quand  on  se  chausse  au  rebours  ^'.  Sa, 
Dieu  gard  de  mal  Thibault  Mitaine  ^M  » 

Alors  dist  Pantagruel  : 
50       a  Tout  beau,  mon  amy,  tout  beau,  parlez  à  traict  ^'  et  sans  cholere. 
J'entends  le  cas,  poursuyvez. 

—  Or,  Monsieur,  dist  Baisecul,  ladicte  bonne  femme,  disant  ses 
Gaitde:^  et  Audi  iios'\  ne  peut  se  couvrir  d'un  revers  faulx  montant'^ 
par  la  vertuz  guoy  "   des   privilèges  de  l'université  ^^  sinon  par  bien 


Ligne  47.  A,  G  :  quant  —  G  :  Sa  Dieu.  —  1.  49.  G  :  Lors  dist.  —  1.  50.  K  : 
colère  —  1.  51-52.  A,  G,  H,J  :  poiirsuyve\.  Vrayement  dist  le  Seigneur  (J  :  Seigneur)  de 
Baisecul,  c'est  bien  ce  que  Von  dit  (H,  J  :  dict)  qu'il  faict  bon  adviser  aulcunesfois  (G,  H, 
J  :  auculnesjoys)  les  gens,  car  ung  homme  advisê  en  vault  deux")*  (H  :  deulx).  Or,  Mon- 
sieur —  1.  52.  A,  G,  H,  J,  K  :  dist  Baise  cul  manque  —  G  :  les  Gaudei  —  1.  53.  A, 
G  :  ne  peult  pas  se  couvrir  ;  ]  :  ne  peult  de  couvrir  ;  M  :  couvrit  —  M  :  fault  —  1.  54.  A, 
G  :  par  la  vertu\guoy  des  privilèges  de  V  Université  manque 


p.  75  :  «  Talemouse  faicte  de  fin  fromage  par 
monceulx  carrés  menu  comme  fèves,  et  parmy 
le  fromage  soit  dest  rampé  œufz  largement  et 
meslé  tout  ensemble,  et  la  crouste  destrampée 
d'œufz  et  de  beurre.  »  (S.)  —  Les  talemouses 
de  Saint-Denis  étaient  encore  en  réputation 
au  milieu  du  xix^  s.  Cf.  Balzac,  Un  début  dans 
la  vie.  (C.) 

5 1 .  La  rime  ou  plutôt  la  consonnance  oblige 
à  rétablir  : 

La  mémoire  souvent  se  perd 
Quand  on  se  chausse  à  l'envers.  (C.) 

52.  Thibaut  mitaine.  Allusion  obscure.  Peut- 
être  s'agit-il  d'un  refrain  de  chanson,  ou  d'un 
type  comique,  un  Roger- Bontemps  paysan. 

53.  Lentement,  posément. 

54.  Un  adverty  en  vaut  deux,  lit-on  dans  le 
Florilegium  de  Gruther,  1610.  Cf.  Leroux  de 
Lincy,  p.  430.  (C.) 

5  5 .  Les  antiennes,  prières  commençant  par 
GauAe  et  audi  nos.  Le  termegaudé,  prière  machi- 
nale, se  trouve  encore  dans  Trévoux  :  «  Cette 


vieille  est  toujours  une  heure  après  les  autres 
pour  dire  ses  gaudés.  »  Quant  à  l'expression 
audi  nos,  G.  Bouchet  en  fait  dans  ses  5f7W  plu- 
sieurs fois  usage,  t.  I,  p.  306,  t.  IV,  p.  183,  t. 

VLp.  23.  (C.) 

56.  «  Se  couvrir  d'un  revers  montant  »,  et 
plus  bas  :  «  tirant  un  estoc  volant  »  sont  des 
termes  de  l'ancienne  escrime.  Cf.  1. 1,  ch.  xxxv, 
n.  31  :  «lanceaun  estoc  volant  ».  (C.) 

57.  Vertu  Dieu  !  Juron  atténué.  Cf.  1.  I, 
ch.  XVII,  n.  25,  et  1.  III,  ch.  xii  :  «  Ventre 
guoy  !  » 

58.  Les  privilèges  de  l'Université,  qui  figurent 
dans  l'ordonnance  constitutive  de  Philippe- 
Auguste  en  1 200  et  dans  les  statuts  donnés  par 
le  légat  du  pape  Robert  de  Courçon  en  121 5, 
furent  confirmés  et  augmentés  en  1 341  par  Phi- 
lippe de  Valois .  Ils  accordaient  aux  écoliers  et 
aux  membres  de  l'Université  l'exemption  de  la 
taille,  des  péages  et  autres  impôts,  le  privilège 
de  ne  pouvoir  être  traduits  devant  d'autres  juges 
que  ceux  de  Paris,  etc.  (C.) 


140  PANTAGRUEL 

5  5  soy  bassiner  anglicquement^'',  le  couvrant  d'un  sept  de  quarreaulx 
et  luy  tirant  un  estoc  voilant  au  plus  près  du  lieu  où  l'on  vent  les  vieux 
drapeaulx  dont  usent  les  paintres  de  Flandres  quand  ilz  veullent 
bien  à  droict  ferrer  les  cigalles  ^°,  et  m'esbahys  bien  fort  comment  le 
monde  ne  pont,  veu  qu'il  faict  si  beau  couver.  » 

Icy  voulut  interpeller^'  et  dire  quelque  chose  le  seigneur  de  Hume- 
vesne,  dont  luy  dist  Pantagruel  : 

«  Et,  ventre  sainct  Antoine,  t'appertient  il  de  parler  sans  comman- 
dement ?  Je  sue  icy  de  haan^^  pour  entendre  la  procédure  de  vostre 
différent,  et  tu  me  viens  encores  tabuster^'?  Paix,  de  par  le  diable, 
65  paix  !  Tu  parleras  ton  sou  quand  cestuy  cy  aura  achevé.  Poursuyvez, 
dist  il  à  Baisecul,  et  ne  vous  hastez  point. 

—  Voyant  doncques,  dist  Baisecul,  que  la  pragmatique  sanction  ^'^ 
n'en  faisoit  nulle  mention  et  que  le  pape  donnoit  liberté  à  un  chascun 
de  peter  à  son  aise,  si  les  blanchetz  ^'  n'estoyent  rayez,  quelque  pau- 


Ligne  55.  G  :  angligquement  —  A,  H  :  quarreaiix  ;  G  :  quarreux  —  1.  56-57.  A,  H, 
J  :  vieulx  drapeaux  ;  G  :  vietilx  drappeaulx  —  A,  H,  J  :  painctres  —  G  :  quant  f/~  —  1.  59. 
J  :  ne  pond  —  1.  62.  ventre  de  Sainct  Antoine  —  A,  G  :  t'appartient  il  —  K  :  commen- 
demenl  —  1.  64.  G  :  différant  —  K  :  tu  me  viens  —  1.  65.  G  :  quant  —  1.  66.  H,  J  : 
poinct  —  1.  67.  A,  G,  H,  J  :  pragmaticque  —  1.  69.  A  :  aiie  ;  G  :  ayse  —  A,  H  : 
nestoient 


59.  Angéliquement .  Dérivé  isolé  d'fl«o-/^,  XI  en  146 1,  à  la  suite  de  l'opposition  de  la  cour 
forme  archaïque  pour  ange.  (S.)  romaine,  entraîna  les  protestations  des  légistes, 

60.  Cf.  l.I,ch.xi,n.  50:  vferroytîes  cigalles.  »  duclergé,  du  Parlement  et  même  des  États  géné- 
Ce  proverbe  signifie  :  tenter  une  chose  impos-  raux .  La  querelle  ne  fut  close  que  par  le  con- 
sible.  On  disait  plus  communément  ferrer  les  cordât  de  1516.  (C.) 

oies.  (C.)  65.  Etoffe  de   laine  blanche  ordinairement 

61.  Intervenir.  Sens  du  latin  iiiterpellare.  unie  dont  on  doublait  les  hauts-de-chausses . 
(P_)  Cf.   1.  I,  ch.  XX,  n.  22:  «  sept  aulnes  de  drap 

62.  Effort  pénible.  Vieux  mot,  fréquent  dans  noir  et  troys  de  hlanchet  pour  la  doubleure.  » 
R.  et  chez  Marot .  On  voit  ainsi  la  liaison  entre  «  peter  à  son  aise  » 

63.  Importuner.  Cf.  1.  I,  ch.  vi,  n.  57.  étales  blanchetz».  Mais  il  ne  faut  pas  chercher 

64.  Ordonnance  rendue  le  7  juillet  1438  par  à  expliquer  la  défense  d'employer  des  Manchets 
Charles  VII  à  Bourges,  et  consacrant  le  prin-  rayés,  à  moins  que  R.  ne  fasse  allusion  à 
cipe  de  l'infériorité  de  la  puissance  pontificale  quelque  éditsomptuaire  concernant  le  vêtement, 
à  l'autorité  des  conciles.  Sa  révocation  par  Louis  (C.) 


CHAPITKR    XI 


141 


70  vreté  que  feust  au  monde,  pourveu  qu'on  ne  se  signast  de  ribaudaille, 
l'arc  an  ciel,  fraischement  esmoulu  à  Milan  pour  esclourrc  les  alouettes, 
consentit  que  la  bonne  femme  escullast  les  isciaticques"  par  le  pro- 
test des  petitz  poissons  couillatrys  ^'  qui  estoyent  pour  lors  nécessaires 
à  entendre  la  construction  des  vieilles  bottes. 

75  «  Pourtant,  Jan  le  Veau ^^  son  cousin  Gervays*^'',  remué  d'une 
busche  de  mouUe'",  luy  conseilla  qu'elle  ne  se  mist  poinct  en  ce 
hazard  de  seconder  la  buée"'  brimballatoyre '^  sans  premier  aluner"' 
le  papier  à  tant  pille,  nade,  jocque,  fore  ''^  :  car 

Non  de  ponte  vadit,  qui  cum  sapientia  cadil  ''\ 


Ligne  70.  G  ipoiwreté  qui  fust;  A  :  qui  feust  —  H,  J  :  on  monde —  1.  70-73.  A  :  quon 
ne  se  seignast  de  la  main  gauche  la  bonne  femme  se  print  à  escalier  les  souppes  per  la  foy  des 
pet is  poissons  couillastrys  ;  G  :  qu'on  ne  se  seignast  de  ribaudaille,  la  bonne  femme  se  print  à 
escuUer  les  sciaticques  par  la  foy  des  petis  poissons  couillastrys  —  1.  71.  H  :  Farc  en  ciel;  J  : 
l'arc  ancien  —  1.  73 .  H,  J  :  couillastrys  —  A  :  qui  estaient  —  J  :  pour  les  nécessaires  — 
1.  74.  J  :  vieilles  ;  K  :  vielles  —  1.  75 .  A,  G  :  Jehan  ;  H,  J,  K  :  Jean  —  1.  76.  A,  G  :  point  — 
1.  77.  A  :  de  laver  la  buée;  A,  G  :  briniballatoyre  manque  — J,  K  :  allumer — 1.  78.  A  :foce 


66.  Sciatiques.  Forme  tirée  directement  du 
grec,  tandis  que  la  forme  correcte  est  un  reflet 
du  latin.  (S.) 

67.  Couillards,  épithète  forgée  par  R  .  qui 
baptise  de  ce  nom  un  villageois,  1.  IV,  N.  Prol. 

68.  Nom  typique  du  sot. Cf.  1. 1,  ch.  xiv,  n.  26. 

69.  Cousin  germain.  Cette  forme  particu- 
lière se  lit  déjà  dans  Le  privilège  aux  Bretons, 
pièce  delà  fin  du  xiiie  s.,  et,  au  xvie,  dans  VEs- 
ùeron  de  Discipline  de  frère  Antoine  du  Saix.  On 
ne  saurait  dire  s'il  s'agit  d'un  jeu  de  mots  ou 
d'un  équivalent  patois,  spécialement  breton  du 
mot  germain.  Cï.  i?.£./?.,IX,  231,  et  X, 253. 
(S.)  —  L'expression  :  Cousin  remué  Je  germain 
s'est  conservée  en  Poitou  jusqu'à  la  fin  du 
xviie  s.  pour  signifier  :  issu  de  germain. 
«  Cousin  remué  de  germain  de  lad.  deffunte.  » 
Reg.  de  VÉgl.  réform.  de  Niort  1682.   (C.) 

70.  Boisa  brûler.  Cf.  1.  I,  ch.  xx,  n.  13. 
Cette  plaisanterie  se  retrouve  dans  du  Fail,  1. 1, 
p.  43  :  «  estoit  vostre  cousine  remuée  d'une 
busche  ».(C.) 


71.  La  lessive.  Cf.  ch.  xxx  :  «  Matabrune 
lavandière  de  buées  ».  Le  terme  est  encore 
usuel  en  Poitou,  où  l'on  dit  aussi  bugée,  et  dans 
le  pays  Messin  où  l'on  dit  bouaie  (C.) 

72.  A  grand  remuement.  Dérivé  burlesque 
tiré  de  brimballe,  et  attesté  uniquement  dans  ce 
passage.  Ce  terme,  qui  manque  aux  premières 
éditions,  peut  s'appliquer  au  linge  qu'on  agite 
dans  l'eau  au  sortir  de  la  cuve,  ou  même  à  l'agi- 
tation domestique  causée  autrefois  par  les  lessives 
annuelles  ou  bisannuelles  dans  les  familles.  (C.) 

73.  Tremper  dans  une  dissolution  d'alun . 
Depuis  le  moyen  âge,  les  teinturiers  employaient 
l'alun  pour  faire  adhérer  la  couleur  aux  étoffes. 
Il  est  possible  qu'il  y  ait  eu  un  proverbe  de 
métier  :  «  Il  ne  faut  pas  laver  la  buée  avant  d'alu- 
ner  l'étoffe.  »  (C.) 

74.  Jeu  sans  doute  analogue  à  celui  du  toton. 
Cf.  1.  I,  ch.  XX,  n.  30. 

75  .  La  forme  correcte  du  dicton  est  :  «  Non  de 
ponte  cadit  qui  cum  sapientia  vadit.  »  Cf.  R.E. 

i?.,vn,  575. 


142 


PANTAGRUEL 


80  attendu  que  Messieurs  des  Comptes  ne  convenoyent  en  la  sommation 
des  fleutes  d'Allemant  '^,  dont  on  avoit  basty  les  Lunettes  des  Princes'^'', 
imprimée  nouvellement  à  Anvers. 

«  Et  voylà,  Messieurs,  que  faict  maulvais  raport,  et  en  croy  partie 
adverse  in  sacer  verho  doits  '^  :  car,  voulant  obtempérer  au  plaisir  du 

85  roy,  je  me  estois  armé  de  pied  en  cap  d'une  carrelure  ^'  de  ventre 
pour  aller  veoir  comment  mes  vendangeurs  avoyent  dechicqueté  leurs 
haulx  bonnetz^°  pour  mieux  jouer  des  manequins^',  et  le  temps  estoit 
quelque  peu  dangereux  de  la  foire  ^^  dont  plusieurs  francz  archiers^' 
avoyent  esté  refusez  à  la  monstre  ^'^,  nonobstant  que  les  cheminées 

90  feussent  assez  haultes  selon  la  proportion  du  javart  ^'  et  des  malandres  ^^ 
l'ami  Baudichon  ^7. 


Ligne  80.  K  :  Messieurs  —  A  :  ne  convenaient  pas  bien;  G  :  ne  convenoyent  pas  bien  — 
1.  82.  A,  G  :  imprimées  —  1.  83.  G  :  mauvais  —  I.  84.  A,  G  :  adverse  en  sa  foy  ou  bien 
in  sacer  —  J  :  optemperer  —  1.  85.  A,  G  :  estoys  —  A,  G,  H,  J  :  carreleure  —  1.  86. 
A  :  vendageurs  —  A  :  avoient  —  l.  87.  A,  G,  J  :  mieulx  —  A,  G,  H,  J,  K  :  car  le  temps 
—  1.  89.  A,  G  :  avoient  —  1.  90.  G  :  fussent  —  J  :  scelon  —  1.  91.  A,  G,  H,  J  :  Vamy 


76.  Flûtes  traversières.  Cf.  1.  I,  ch.  xxiii, 
n.  65. 

77 .  Titre  du  principal  ouvrage  du  grand 
rhétoriqueur  Meschinot,  publié  en  1459  et  ï473- 
Cf.  ch.  VII,  n.  69.  (P.) 

78.  Jeu  de  mots.  In  verho  sacerdotis.  Cf. 
Cetit  Noiiv.  nouv.,  notiv.  LXX  :  «  En  vérité,  res- 
pondit  alors  le  curé.  .  .  je  vous  asseure  in  verho 
sacerdotis.  »  (P.) 

79.  Proprement  pièce  de  cuir  pour  faire  une 
semelle.  Cf.  1.  I,  ch.  viii,  n.  55.  La  carrelure 
de  ventre,  c'est  le  bouffaige  ».  Cf.  1.  III,  ch. 
XXIII.  (P.) 

80.  Coiffure  depuis  longtemps  démodée  et 
ridicule.  CL  1. 1,  ch.  ix,  n.  20. 

81.  Nom  supposé  d'un  instrument  de 
musique,  castagnettes  ou  épinette,  mais  dont  la 
description  ne  se  trouve  nulle  part.  Cf.  plus  bas 
ch.  XXI  :  jouer  des  manequins  à  hasses  marches. 
Expressions  tirées  de  la  musique  et  employées, 
ici,  dans  un  sens  libre.    Cf.    du  Fail,  Propos 


rustiques,  éd.  La  Borderie,  p.  45  :  «  le  vieux 
jeu,  l'ancien  mestier,  et  le  joly  gentil  petit  jeu 
des  cymbales  ou  manequins.  »  (S.) 

82.  Flux  de  ventre.  A  rapprocher  du  dicton 
«  cuideurs  de  vendanges  »,  1.  I,  ch.  xxv,n.  14. 
(C.) 

83.  Francs  archers.  Milice  établie  par 
Charles  VII,  en  1448,  et  licenciée  par  Louis  XI, 
en  1479.  Ils  devinrent  de  bonne  heure,  par  leur 
conduite  piteuse,  un  objet  de  raillerie,  dont  le 
monologue  du  Franc  archer  de  Bagnolet,  attribué 
à  Villon,  s'est  fait  l'écho.  R.  fait  allusion  à  ce 
dernier,  1.  IV,  ch.  Lv,  à  propos  de  la  poltronne- 
rie de  Panurge.  (S.) 

84.  Revue  des  troupes. 

85.  Tumeur  au  bas  de  la  jambe  du  cheval. 

86.  Mal  qui  vient  au  jarret  des  chevaux. 

87.  Refrain  de  chanson  populaire  mention- 
née dans  le  Mystère  de  VAssomptioti  du  xv*  s . 
(Petit  de  JuUeville,  1. 1,  p.  275)  : 


CHAPITRE    XI  143 

((  Et  p:ir  ce  moyen  fut  grande  année  de  quaquerolles  '^  en  tout  le 
pays  de  Artoys,  qui  ne  feust  petit  amandoment  pour  Messieurs  les 
porteurs  de  cousteretz  **',  quand  on  mangeoit,  sans  desguainer,  cocques 
95  cigrues  9°  à  ventre  déboutonné.  Et  à  la  mienne  volunté''  que  chascun 
eust  aussi  belle  voix  :  l'on  en  jourroit  beaucoup  mieulx  à  la  paulme, 
et  ces  petites  finesses,  qu'on  faict  à  etymologizerlespattins  ^\  descen- 
droyent  plus  aisément  en  Seine  ^'  pour  tousjours  servir  au  Pont 
aux  Meusniers'*,  comme  jadis  feut  décrété  par  le  royde  Canarre  ''  et 
100  l'arrest  en  est  au  greffe  de  céans. 

c(  Pour  ce,  Monsieur,  je  requiers  que  par  vostre  seigneurie  soit  dict 
et  declairé  sur  le  cas  ce  que  de  raison,  avecques  despens,  dommaiges 
et  interestz.  » 

Lors  dist  Pantagruel  : 


Ligne  92.  A  :  caquerolUs  ;  G  :  quaquerosles  —  1.  93.  A,  G  :  qui  m  fut  pas  ;  H  :  (/;// 
ne  feut  ;  J  :  qui  ne  fut  —  A,  G,  H  :  amendement;  K  :  amandemant  —  I.  94.  A,  G,  K  : 
pourteurs  ;  —  H  :  coustreti  —  A,  G  :  sans  desguainer  manque  —  A,  G  :  coques  cigrues  — 
1.  95.  A,  G  :  voulenté  —  1.  97.  A  :  à  porter  des  pastins  —  G  :  eiymohgiser  —  1.  98. 
A  :  descendraient;  G  :  aysement —  1.  99.  A,  G  :  fut  décrété —  A  :  Cannare  que  l'arrest 
—  1.  loi.  A  :  Par  ce  —  A,  G  :  soit  dit  —  1.  102.  A  :  dommages  —  1.  103.  M  :  intere\ 


Que  je  sceusse  d'une  vielle  92.  Souliers  à  semelle  épaisse   et  à  hauts 

Jouer  sans  plus  une  chanson,  talons  que  les  femmes  portaient  pour  se  gran- 

Seulement  VamyBaudichon  :  dir,  à  la  façon  des  Italiennes  et  des  Espagnoles. 

Ce  seroit  assez  pour  me  vivre ...  Il  est  probable  qu'il  s'agit  ici  de  semelles  de  bois. 

et  au  xvie  s.,  dans  le  Ouintil,  éd.  Chamard,  Ducange,  \°  Patinus  :  «  Pierre  Boyvin  patinier 

p.  214  :  «  Chanson  bien  vulgaire.  .  .  comme  acheta  du   bois  convenable  à  faire  patins  et 

seroit  la  Tirelitanteine  ou  Lamybaudichon.  »  (S.)  galoches.  »  (C.) 

88.  Coquilles  de  limaçon.  Terme  méridional  93.  Plaisanterie  encore  usuelle.  On  dit  de 
tiré  du  bas-languedocien  cacaraiilo,  limaçon,  quelqu'un  chaussé  de  gros  souliers  qu'il  n'a  pas 
escargot.  (S.)  besoin  de  bateau  pour  passer  l'eau.  (C.) 

89.  Hottes  de  vendange. Cf.  1. 1,  ch.  i,  n.  15.  94.  Le  pont  aux  Meuniers  était  en  aval  et  le 

90.  Cî.  \.IY ,  zh..  yjiyin,  cocqmcig rues  de  mer.  long  du  pont  au  Change.  Son  nom  lui  venait 
Genre  de  coquilles.  Le  mot  se  trouve  sous  la  des  moulins  établis  entre  ses  arches.  Il  dispa- 
forme  de  coqtiegnie  dans  une  vieille  farce  {Ane.  rut  au  xviie  s.  (C.) 

11).  fr.,  t.  II,  p.  59).  Même  mot  que  cocqtuci-  95.  R.  a  déjà  fait  allusion  à  ce  prince  ima- 

^n/g,ausensd'oiseau.  Cf. l.I,  ch.  XLix,n.9.(S.)  ginaire  qu'il  appelle  1.  I,  ch.  l  :  «  Alpharbal, 

91.  Puisse-t-il  ne  dépendre  que  de  ma  volonté  roy  de  Canarre  ■>).  Cf.  également  1.  I,  ch.  xiii, 
que...Cf.  Pro/.,n.  8.  n.  2.  (C.) 


144  PANTAGRUEL 

105        «  Mon  amy,  voulez  vous  plus  rien  dire? 
Respondit  Baisecul  : 

«  Non,  Monsieur,  car  je  ay  dict  tout  le  tu  autem  ^^,  et  n'en  ay  en 
rien  varié,  sur  mon  honneur. 

—  Vous  doncques  (dist  Pantagruel),  Monsieur  de  Humevesne, 
no  dictes  ce  que  vouldrez,   et  abreviez  "^    sans  rien  toutesfoys  laisser  de 
ce  que  servira  au  propos.  » 


Ligne  105 .  A,  G  :  riens  —  1.  107.  A,  G,  H,  J  :  j'en  ay  —  G  :  dit  —  1.  108.  A,  G  : 
en  riens  —  1.  1 10.  A,  G  :  riens  —  A  :  ton  tes  fois 

96.  La  teneur  entière.  Cf.  1.  I,ch.xiii,  n.  36.       même  époque  par  Jean  Bouchet,  Noble  Dame, 

97.  Abrégez.    Latinisme   employé    vers    la       fo  142  vo  :  «  IreaJrew^  la  vie.  »  (S.) 


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